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Lovelace enlève Clarisse  (Clarisse , Nourse 1751, fig10) - Eisen

Lovelace enlève Clarisse (Clarisse , Nourse 1751, fig10) - Eisen

Pour citer ce texte : Stéphane Lojkine et Benoît Tane ed., Lettres anglaises ou histoire de miss Clarisse Harlove, par Samuel Richardson, trad. Antoine-François Prévost d'Exiles, Laval, PUL, 2007.

Extraits :
Lovelace au bûcher (lettre 36)
L’enlèvement de Clarisse (lettre 91)
Le guet-apens chez la Sinclair (lettre 245)

L’enlèvement de Clarisse

LETTRE 91

Miss Clarisse Harlove, à Miss Howe. Mardi au soir.

Quels remerciemens ne vous dois-je pas, ma chère Miss Howe, pour la bonté qui vous intéresse encore au sort d’une malheureuse fille, dont la conduite est devenue l’occasion d’un si grand scandale ? Je crois, en vérité, que cette considération m’afflige autant que le mal même.

Dites-moi... mais je crains de le savoir ! dites-moi néanmoins, ma chère, quelles ont été les premières marques de l’étonnement de votre mère.

Je n’ai pas moins d’impatience, et j’ai la même crainte, d’apprendre ce que nos jeunes compagnes1, qui peut-être ne seront plus jamais les miennes, disent à présent de moi.

Elles n’en peuvent rien dire de pis, que ce que je vous dirai moi-même. Je m’accuserai, n’en doutez pas ; je me condamnerai à chaque ligne, sur tous les points où j’aurai quelque chose à me reprocher. Si le récit que j’ai à vous faire est capable de diminuer ma faute (car c’est l’unique prétention d’une infortunée, qui ne peut s’excuser à ses propres yeux) je sais ce que j’ai à me promettre de votre amitié : mais je n’ai pas les mêmes espérances de la charité des autres, dans un tems où je ne doute point, que tout le monde n’ait la bouche ouverte contre moi, et que tous ceux qui connoissent Clarisse Harlove ne condamnent sa conduite.

Après avoir porté au dépôt la lettre qui étoit pour vous2, et repris celle qui faisoit une partie de mes inquiétudes, je retournai au cabinet de verdure ; et là, je m’efforçai, aussi paisiblement que ma situation le permettoit, de me rappeller diverses circonstances de l’entretien que j’avois eu avec ma tante. En les comparant avec quelques articles de la lettre de Miss Hervey3, je commençai à me flatter que le mercredi n’étoit pas aussi redoutable pour moi, que je l’avois cru ; et voici comment je raisonnai avec moi-même :

Lovelace enlève Clarisse (Clarisse, Barde/Mérigot 1785 fig6) - Chodowiecki

Lovelace enlève Clarisse (Clarisse, Barde/Mérigot 1785 fig6) - Chodowiecki

« Mercredi ne sauroit être absolument le jour fixé pour mon malheur ; quoique dans la vue de m’intimider, on puisse souhaiter que j’en prenne cette idée. Le contrat n’est pas signé. On ne m’a pas encore forcée de le lire ou de l’entendre. Je puis refuser de le signer ; malgré toute la difficulté que j’y prévois, si c’est de la main de mon père qu’il m’est présenté. D’ailleurs, mon père et ma mère ne se proposent-ils pas, lorsqu’on prendra le parti de la violence, de se rendre chez mon oncle Antonin, pour s’épargner le chagrin d’entendre mes cris et mes appels ? Cependant ils doivent être présens à l’assemblée de mercredi ; et quelque sujet d’effroi que je puisse trouver dans la pensée de paroître solemnellement aux yeux de tous mes amis, c’est peut-être ce que j’ai de plus heureux à souhaiter, puisque mon frère et ma sœur me croient tant de crédit dans le cœur de toute la famille, qu’ils ont regardé mon éloignement comme une mesure nécessaire au succès de leurs vues.

Je ne dois pas douter non plus que mes prières et mes larmes, comme je me le suis déjà promis, ne touchent quelques-uns de mes proches en ma faveur ; et, lorsque je paroîtrai devant eux avec mon frère, j’exposerai avec tant de force la malignité de ses intentions, que j’affoiblirai nécessairement son pouvoir.

Et puis, dans les plus fâcheuses suppositions, lorsque j’adresserai mes reproches au ministre4, comme j’y suis résolue, il n’aura pas la hardiesse de continuer son office. M. Solmes n’aura pas non plus celle d’accepter une main forcée, qui ne cessera pas de repousser la sienne. Enfin, je puis alléguer à l’extrémité des scrupules de conscience, et faire même valoir des obligations précédentes5 ; car j’ai donné lieu à M. Lovelace, comme vous le verrez, ma chère, dans une des lettres que vous avez entre les mains, d’espérer que s’il ne me donne aucun sujet de plainte ou d’offense, je ne serai jamais à un autre homme, tandis qu’il n’aura point d’engagement avec une autre femme. C’est une démarche qui m’a paru nécessaire pour contenir des ressentimens, qu’il croit justes, contre mon frère et mes oncles. « J’en appellerai donc, ou j’abandonnerai le jugement de mes scrupules, au sage docteur Lewin ; et tout a changé de nature dans le monde, si ma mère et ma tante du moins ne sont pas touchées d’une si forte raison ».

Lovelace enlève Clarisse (Clarissa, Rivington 1768, fig2) - Wale

Lovelace enlève Clarisse (Clarissa, Rivington 1768, fig2) - Wale

En me rappellant à la hâte tous ces motifs de confiance et de courage, je me félicitai moi-même d’avoir renoncé à la résolution de partir avec M. Lovelace.

Je vous ai dit, ma chère, que je ne m’épargnerois pas dans mon récit6 ; et je ne m’arrête à ce détail, que pour le faire servir à ma condamnation. C’est un argument qui conclut contre moi avec d’autant plus de force, que dans tout ce que Miss Hervey m’avoit écrit sur le témoignage de Betty et de ma sœur, j’avois cru reconnoître qu’on avoit eu dessein, par cette voie, de me précipiter dans quelque résolution désespérée, comme le plus sûr moyen pour me perdre auprès de mon père et de mes oncles. Je demande pardon au ciel, si je porte un jugement trop désavantageux d’un frère et d’une sœur ; mais si cette conjecture est juste, il demeure vrai qu’ils m’ont tendu le plus noir de tous les pièges, et que j’ai eu le malheur d’y tomber. C’est pour eux, s’ils en sont capables, un double sujet de triomphe, pour la ruine d’une sœur qui ne leur a jamais fait ni souhaité de mal.

Mes raisonnemens ne purent diminuer la crainte du mercredi, sans augmenter beaucoup celle de l’entrevue7. C’étoit alors, non seulement le plus proche, mais le plus grand de mes maux : le plus grand à la vérité, parce qu’il étoit le plus proche ; car dans le trouble où j’étois, je pensois peu à l’événement dont j’étois menacée8. M. Lovelace n’ayant pas reçu ma lettre, je m’attendois sans doute à quelque dispute avec lui ; mais après avoir tenu ferme contre une autorité respectable9, lorsqu’elle m’avoit paru blesser les droits de la justice et de la raison, je devois me fier à mes forces, dans une épreuve inférieure, surtout ayant à me plaindre de la négligence qu’on avoit marquée pour ma lettre.

Lovelace enlève Clarisse (Clarisse, Veillées litt. ill. 1851 fig17) - Frère

Lovelace enlève Clarisse (Clarisse, Veillées litt. ill. 1851 fig17) - Frère

Un instant fait quelquefois la décision de notre sort ! Si j’avois eu deux heures de plus, pour continuer mes réflexions, et pour les étendre par ces nouvelles lumières... peut-être me serois-je bornée alors à lui donner un rendez-vous. Imprudente que je suis ! Qu’avois-je besoin de lui faire espérer que s’il m’arrivoit de changer de pensée, je lui en expliquerois personnellement les raisons ? Hélas, ma chère ! un caractère obligeant10 est un dangereux présent du ciel : en s’occupant de la satisfaction d’autrui, il fait souvent oublier ce qu’on se doit à soi-même.

La cloche s’étant fait entendre pour le dîner des domestiques, Betty vint prendre mes ordres, en me répétant qu’elle seroit employée l’après-midi, et qu’on s’attendoit que je ne quitterois pas le jardin sans avoir reçu la permission de remonter à mon appartement. Je lui fis diverses questions sur la cascade, qui avoit été réparée depuis peu11 ; et je témoignai quelque désir de la voir jouer, dans le dessein (quelle adresse pour me tromper moi-même, comme l’événement l’a vérifié !) qu’à son retour elle fût portée à me chercher dans cette partie du jardin, qui est fort éloignée de celle où elle me laissoit.

A peine avoit-elle eu le tems de rentrer au château, que j’entendis le premier signal. Mon agitation fut extrême : mais il n’y avoit pas de tems à perdre. Je m’avançai vers la porte, et ne voyant personne aux environs, je tirai le verrouil ; il avoit déja ouvert avec sa clé : la porte ayant cédé au moindre mouvement, je me trouvai vis-à-vis d’un homme, qui m’attendoit avec l’air d’impatience le plus tendre et le plus animé12.

Clarisse et Lovelace à Saint Albans (Clarissa, Novelist’s Mag. 1784 fig.11) - Stothard

Clarisse et Lovelace à Saint Albans (Clarissa, Novelist’s Mag. 1784 fig.11) - Stothard

Un effroi, plus mortel que je ne puis le représenter, se saisit de tous mes sens. Je me crus prête à m’évanouir. Les mouvemens de mon cœur me sembloient convulsifs : j’étois si tremblante, que s’il ne m’eût présenté le bras pour me servir d’appui, je n’aurois pu me soutenir sur mes jambes.

Ne craignez rien, très chère Clarisse ! me dit-il d’un ton passionné. Au nom de vous-même, commencez par vous rassurer contre la crainte. Le carrosse est à deux pas : cette charmante condescendance me lie à vous au-delà de mes expressions et de toute reconnoissance.

Mes esprits reprenant un peu leur cours, tandis qu’il me tenoit la main, et qu’il me tiroit après lui ; ah ! M. Lovelace, lui dis-je, je ne puis absolument vous suivre : comptez que je ne le puis ; je vous l’ai marqué par une lettre ; laissez-moi, je vais vous la montrer : elle étoit là depuis hier au matin ; je vous avois recommandé d’y veiller jusqu’à la dernière heure, dans la crainte de me voir obligée à quelque changement : vous l’auriez trouvée, si vous aviez observé cet avis.

Il me répondit, comme hors d’haleine13 : j’ai moi-même été veillé14, ma très chère âme ; je n’ai pas fait un pas qui n’ait été suivi. Mon fidèle valet n’a pas eu moins d’espions sur ses traces, et s’est bien gardé d’approcher de vos murs. A ce moment même, nous pouvons être découverts. Hâtons-nous, ma charmante ; cet instant doit être celui de votre délivrance : si vous négligez l’occasion, peut-être ne la retrouverez-vous jamais.

Quel est votre dessein, Monsieur ? Quittez ma main ; car je vous déclare (en me débattant avec force) que je mourrai plutôt que de vous suivre.

Bon Dieu ! qu’entens-je ? avec un regard où le dépit éclatoit au milieu de la tendresse et de la surprise, mais sans cesser de me tirer après lui. Songez-vous que les raisonnemens ne sont pas de saison ? Par tout ce qu’il y a de plus saint ; il faut partir. Vous ne doutez pas assurément de mon honneur, et vous ne voudriez pas me donner sujet de douter du vôtre.

Lovelace enlève Clarisse (Clarissa,  Novelist's Mag. 1784 fig8) - Stothard

Lovelace enlève Clarisse (Clarissa, Novelist's Mag. 1784 fig8) - Stothard

Si vous avez la moindre estime pour moi, M. Lovelace, cessez de me presser avec cette violence. Je suis venue ici déterminée ; lisez ma lettre ; j’y ajouterai des explications, par lesquelles vous serez convaincu que je ne dois pas partir.

Rien, rien, Madame, ne me convaincra... Par tout ce qu’il y a de sacré, je suis résolu de ne pas vous quitter. Vous quitter, c’est vous perdre pour toujours.

Dois-je être ainsi traitée ? repris-je, avec une force égale à mon indignation. Quittez ma main, Monsieur. Je ne partirai point avec vous, et je vous convaincrai que je ne le dois pas.

Tous mes amis vous attendent, Mademoiselle ! Tous les vôtres15 sont déterminés contre vous ! Mercredi est le jour, le jour important, peut-être le jour fatal ! Voulez-vous être la femme de Solmes ? Est-ce enfin votre résolution ?

Non, jamais je ne serai à cet homme-là. Mais je ne veux point partir avec vous. Cessez de me tirer malgré moi ; comment êtes-vous assez hardi, Monsieur... Je ne suis ici, que pour vous déclarer que je ne veux point partir. Je ne vous aurois pas vu, si je n’avois appréhendé de vous quelque action téméraire. En un mot, je ne partirai point. Que prétendez-vous ?... mes efforts continuant toujours pour arracher ma main d’entre les siennes.

Quelle manie peut s’être emparée de mon ange16 ! quittant ma main, et prenant un ton plus doux. Quoi ! tant d’odieux traitemens de la part de vos proches, des vœux si solemnels de la mienne, une affection si ardente, ne font pas sur vous plus d’impression ? Vous êtes résolue de me poignarder, en rétractant vos promesses.

Vains reproches, M. Lovelace ! Je vous expliquerai mes raisons dans d’autres circonstances. Il est certain qu’à présent je ne puis partir avec vous. Encore une fois, ne me pressez plus : je ne dois pas être exposée à la violence de tout le monde.

Je vois le fond du mystère, me dit-il, d’un air abattu, mais passionné. Quelle est la barbarie de mon sort ! Enfin, votre esprit est sous le joug, votre frère et votre sœur ont prévalu ; et je dois abandonner mes espérances au plus méprisable de tous les hommes.

L’enlèvement de Clarisse - Dubufe

L’enlèvement de Clarisse - Dubufe

Je vous répète encore, interrompis-je, que je ne serai jamais à lui. Tout peut prendre mercredi une nouvelle face, à laquelle vous ne vous attendez point...

Ou ne la pas prendre ! Alors, juste ciel !

Ce sera alors leur dernier effort : j’ai de puissantes raisons de le croire.

Je n’en ai pas moins de le croire aussi, puisqu’en demeurant plus longtems, vous serez infailliblement la femme de Solmes.

Non, non, répondis-je17, je me suis fait quelque mérite auprès d’eux sur un point ; ils seront de meilleur humeur avec moi ; j’obtiendrai du moins un délai, j’en suis sûre : j’ai plus d’un moyen pour l’obtenir.

Eh ! que serviront les délais, Mademoiselle ? Il est clair que vous n’avez pas d’espérance au-delà : la nécessité même des prières, sur lesquelles vous fondez les délais, prouve trop que vous n’avez pas d’autre espérance... Ô ma chère, ma très chère vie ! ne vous exposez pas à des risques de cette importance. Je suis en état de vous convaincre que si vous retournez sur vos pas, vous êtes plus qu’en danger de vous voir mercredi la femme de Solmes. Prévenez18 donc, tandis que vous en avez le pouvoir, prévenez les événemens funestes qui seront la suite de cette horrible certitude19.

Aussi longtems qu’il me restera quelque jour à l’espérance20, votre honneur, Monsieur Lovelace, demande, comme le mien (du moins si vous avez quelque estime pour moi, et si vous désirez que je me le persuade) que ma conduite, dans une affaire de cette nature, justifie parfaitement ma prudence.

Votre prudence ! Mademoiselle. Eh ! quand a-t-elle souffert le moindre soupçon ? Cependant voyez-vous que ni votre prudence ni votre respect, aient été comptés pour quelque chose, par des esprits invinciblement déterminés.

Clarisse refuse de fuir avec Lovelace (Clarissa, 1795 fig6) - Chodowiecki

Clarisse refuse de fuir avec Lovelace (Clarissa, 1795 fig6) - Chodowiecki

Là-dessus il me fit une énumération pathétique des mauvais traitemens que j’ai soufferts, avec le soin continuel de les attribuer tous au caprice et à la malignité d’unAfrère, qui d’un autre côté, suscite tout le monde contre lui ; insistant particulièrement sur la nécessité où j’étois, pour me réconcilier avec mon père et mes oncles, de me dérober au pouvoir de cet irréconciliable persécuteur. Toute la confiance de votre frère, continua-t-il, se fonde sur la facilité qu’il vous trouve à souffrir ses insultes. Comptez que votre famille entière s’empressera de vous rechercher, lorsque vous serez délivrée d’une si cruelle oppression. Elle ne vous verra pas plus tôt avec ceux qui ont le pouvoir et le dessein de vous obliger21, qu’elle vous restituera votre terre. Pourquoi donc, passant le bras autour de moi et recommençant à me tirer avec douceur, pourquoi hésiter un moment ? Voici le tems... Fuyez avec moi, je vous en conjure, ma très chère Clarisse ! Prenez confiance à l’homme qui vous adore ! N’avons-nous pas souffert pour la même cause ? Si vous appréhendez quelque reproche, faites-moi l’honneur de consentir que je sois à vous ; et croyez-vous qu’alors je ne sois pas capable de défendre, et votre personne, et votre réputation ?

Ne me pressez pas davantage, M. Lovelace, je vous en conjure à mon tour. Vous m’avez donné vous-même une ouverture22, sur laquelle je veux m’expliquer, avec plus de liberté que la prudence ne me le permettroit peut-être dans une autre occasion. Je suis convaincue que mercredi prochain (si j’avois plus de tems, je vous en apporterois les raisons) n’est pas le jour que nous avons tous deux à redouter ; et si je trouve ensuite, dans mes amis la même détermination en faveur de M. Solmes, je me procurerai quelque moyen de vous rencontrer avec Miss Howe, qui n’est pas votre ennemie. Après la célébration, je ferai mon devoir d’une démarche qui me paroîtroit criminelle aujourd’hui, parce que l’autorité de mon père n’est pas liée par des droits encore plus sacrés23.

Très chère Clarisse...

Lovelace enlève Clarisse - Hayman

Lovelace enlève Clarisse - Hayman

En vérité, M. Lovelace, si vous me disputez quelque chose à présent, si cette déclaration, plus favorable que je ne me l’étois proposé, ne vous tranquillise pas tout à fait, je ne saurai ce que je dois penser de votre reconnoissance et de votre générosité.

Le cas, Mademoiselle, n’admet point cette alternative. Je suis pénétré de reconnoissance ; je ne puis vous exprimer combien je m’estimerois heureux de la charmante espérance que vous me donnez, s’il n’étoit certain qu’en demeurant ici plus longtems, vous serez mercredi la femme d’un autre homme. Songez, très chère Clarisse ! quel surcroît de douleur cette espérance même est capable de me causer, lorsqu’elle est envisagée dans ce jour24.

Soyez sûr que je souffrirois plutôt la mort, que de me voir à M. Solmes : si vous voulez que je prenne confiance à votre honneur, pourquoi douteriez-vous du mien ?

Ce n’est pas de votre honneur, Mademoiselle, c’est de votre pouvoir que je doute : jamais, jamais vous n’aurez la même occasion... Très chère Clarisse, permettez... et sans attendre ma réponse, il s’efforçoit encore de me tirer après lui.

Où m’entraînez-vous, Monsieur ? Quittez-moi sur-le-champ. Cherchez-vous à me retenir pour rendre mon retour dangereux, ou pour me le faire croire impossible ? Je suis très irritée. Laissez-moi tout-à-l’heure25, si vous voulez que je juge favorablement de vos intentions.

Mon bonheur, Mademoiselle, pour ce monde et pour l’autre, et la sûreté de votre implacable famille, dépendent de cet instant.

Allez, Monsieur, je me repose de la sûreté de mes amis sur la providence et sur les loix. Vous ne m’engagerez point par des menaces, dans une témérité que mon cœur condamne. Quoi ! pour assurer ce que vous nommez votre bonheur, je consentirois à la ruine de tout mon repos ?

Ah ! chère Clarisse, vous me faites perdre des momens précieux, dans le tems que la perspective du bonheur commence à s’ouvrir pour nous. Le chemin est libre ; il l’est encore, mais un instant peut le fermer. Quels sont vos doutes ? Je me dévoue à d’éternels supplices, si vos moindres volontés ne font ma loi suprême. Toute ma famille vous attend : votre parole y est engagée. Mercredi prochain... Pensez à ce jour fatal26 ! Eh ! que prétens-je par mes instances, que de vous faire prendre la voie la plus propre à vous réconcilier avec tout ce qu’il y a d’estimable parmi vos proches ?

C’est à moi, Monsieur, qu’appartient le jugement de mes propres intérêts. Vous qui blâmez la violence de mes amis, n’en exercez vous pas une ici contre moi ? Je ne le souffrirai pas. Vos instances augmentent ma répugnance et mes craintes : je veux me retirer ; je le veux avant qu’il soit plus tard. Laissez-moi ; comment osez-vous employer la force ? Est-ce là le fond que je dois faire27 sur cette soumission, sans réserve, à laquelle vous vous êtes engagé par tant de sermens ? Quittez ma main tout-à-l’heure, ou je vais me procurer du secours par mes cris.

Je vous obéis, ma très chère Clarisse ; et laissant ma main libre, il retira la sienne, avec un regard plein d’une si tendre résignation, que connoissant la violence de son caractère, je ne pus me défendre d’en être un peu touchée. Cependant je me retirois ; lorsque d’un œil sombre, ayant jetté un coup d’œil sur son épée, mais se hâtant en quelque sorte d’en écarter sa main, il plia les deux bras sur sa poitrine28, comme si quelque réflexion subite l’eût fait revenir d’une idée téméraire. Arrêtez un moment, cher objet de toute ma tendresse ! Je ne vous demande qu’un moment. Votre retraite est libre ; elle est sûre, si vous êtes résolue de rentrer. Ne voyez-vous pas que la clé est demeurée au pied de la porte ? Mais songez que mercredi vous êtes Madame Solmes... Ne me fuyez pas avec cet empressement ! Ecoutez quelques mots qui me restent à vous dire.

Je ne fis pas difficulté de m’arrêter, lorsque je fus à la porte du jardin ; d’autant plus tranquille que je voyois effectivement la clé, dont je pouvois me servir librement. Mais, commençant à craindre d’être observée29, je lui dis que je ne pouvois demeurer plus longtems ; que je m’étois déjà trop arrêtée ; que je lui expliquerois toutes mes raisons par écrit : et comptez sur ma parole, ajoutois-je au moment que j’allois prendre la clé pour ouvrir ; je mourrai plutôt que d’être à M. Solmes. Vous savez ce que je vous ai promis, si je me trouve en danger.

Un mot, Mademoiselle, hélas ! un seul mot, en s’approchant de moi, les bras toujours pliés ; pour me persuader apparemment qu’il n’avoit aucun dessein dont je dusse être allarmée. Rappellez-vous seulement que je suis venu ici avec votre participation, pour vous délivrer, au péril de ma vie, de vos geoliers et de vos persécuteurs ; dans la résolution, le ciel m’en est témoin, ou puisse-t-il m’abymer à vos yeux !30 De vous tenir lieu de père, d’oncle, de frère ; et dans l’humble espérance de joindre tous ces titres à celui de mari, en abandonnant à vous-même le choix du tems et des conditions. Mais puisque je vous trouve si disposée à crier au secours contre moi, c’est-à-dire, à m’exposer aux fureurs de votre famille entière, je suis content d’en courir tous les risques. Je ne vous demande plus de partir avec moi, je veux vous accompagner dans le jardin : et jusqu’au château, si je ne trouve pas d’obstacle sur la route. Que cette résolution ne vous étonne pas, Mademoiselle ; j’irai avec vous au-devant du secours que vous auriez voulu vous procurer. Je leur ferai face à tous ; mais sans aucun dessein de vengeance, s’ils ne poussent pas l’insulte trop loin. Vous verrez ce que je suis capable de souffrir pour vous : et nous essayerons tous deux si les plaintes, les instances et les procédés de l’honneur, peuvent m’attirer le traitement auquel j’ai droit de la part des honnêtes gens.

S’il m’avoit menacée de tourner son épée contre lui-même, je n’aurois eu que du mépris pour un si misérable artifice. Mais cette résolution de m’accompagner devant mes amis, prononcée d’un air si sérieux et si pressant, me pénétra d’une véritable terreur. Quel dessein, M. Lovelace ! Au nom de Dieu, laissez-moi, Monsieur ; laissez-moi, je vous en conjure.

Pardon, Mademoiselle ; mais dispensez-moi s’il vous plaît, de vous obéir. J’erre depuis assez longtems, comme un voleur, autour de ces murs. J’ai souffert assez longtems les outrages31 de votre frère et de vos oncles. L’absence ne fait qu’augmenter leur malignité. Je suis au désespoir. Il ne me reste à tenter que cette voie. N’est-ce pas après-demain mercredi ? Le fruit de ma douceur est d’aigrir leur haine. Je ne changerai pas néamoins de disposition : vous allez voir, Mademoiselle, ce que je souffrirai pour vous. Mon épée ne sortira pas du fourreau. Je veux la remettre entre vos mains (il me pressa effectivement de la prendre). Mon cœur servira de fourreau à celles de vos amis32. La vie n’est rien pour moi, si je vous perds. Ce que je vous demande, Mademoiselle, c’est de me montrer la route au travers du jardin. Je vous suivrai, au risque d’y périr ; trop heureux, quelque sort qui m’attende, de trouver devant vous la fin de ma vie et de mes humiliations. Servez-moi de guide, cruelle Clarisse ! Venez voir ce que je puis souffrir pour vous : et portant la main sur la clé, il alloit ouvrir ; mais la force de mes instances lui fit tourner le visage vers moi.

Quelles peuvent être vos vues, M. Lovelace ? lui dis-je d’une voix tremblante. Voulez-vous exposer votre vie ? A quoi voulez-vous m’exposer moi-même ? Est-ce là ce que vous nommez de la générosité ? Ainsi donc tout le monde abuse cruellement de ma foiblesse !

Mes larmes commencèrent à couler, sans qu’il me fût possible de les retenir.

Il se jetta aussitôt à genoux devant moi33, avec une ardeur qui ne pouvoit être contrefaite, et les yeux, si je ne me trompe, aussi humides que les miens. Quel barbare, me dit-il, soutiendroit un spectacle si touchant34 ? Ô divinité de mon cœur ! (en prenant respectueusement ma main, qu’il pressa de ses lèvres) ordonnez-moi de partir avec vous, sans vous, pour vous servir, pour me perdre, je jure à vos pieds une aveugle obéissance. Mais j’en appelle à tout ce que vous savez de la cruauté qu’on exerce contre vous, et de la malignité qui s’attaque à moi, et d’une faveur déterminée pour l’homme que vous haïssez ; j’en appelle à tout ce que vous avez souffert, et je vous demande si vous n’avez pas raison de redouter ce mercredi, qui fait ma terreur ! Je vous demande si vous pouvez espérer de voir jamais renaître une si belle occasion ! Le carrosse à deux pas ; mes amis qui attendent impatiemment l’effet de vos propres résolutions ; un homme tout à vous, qui vous conjure à genoux de demeurer maîtresse de vous-même, voilà tout, Mademoiselle ; qui ne vous demandera votre estime qu’autant qu’il pourra vous convaincre qu’il en est digne ; une fortune, des alliances35, à l’épreuve de toute objection : ô chère Clarisse ! appuyant ses lèvres encore une fois sur ma main, ne laissez point échapper l’occasion. Jamais, jamais il ne s’en présentera d’aussi belle.

Je le priai de se lever. Il se leva ; et je lui dis que s’il ne m’eût pas causé tant de trouble par son impatience, j’aurois pu le convaincre que lui et moi, nous avions regardé ce mercredi avec plus de frayeur qu’il ne convenoit. J’allois continuer de lui expliquer mes raisons ; mais se hâtant de m’interrompre : si j’avois, me dit-il, la moindre probabilité, une ombre d’espérance pour l’événement de mercredi, vous ne me trouveriez que de l’obéissance et de la résignation. Mais la dispense est obtenue36. Le ministre est averti : c’est ce pédant de Brandt qui s’est offert. Ô chère et prudente Clarisse ! ces préparatifs ne vous annoncent-ils donc qu’une épreuve ?

Quand on se proposeroit les extrémités les plus terribles, vous savez, Monsieur, que toute foible que je suis, je ne suis pas incapable de fermeté. Vous savez quel est mon courage et comment je sais résister, lorsque je me crois persécutée avec bassesse ou maltraitée sans raison. Oubliez-vous ce que j’ai déjà souffert, ce que j’ai eu la force de soutenir, parce que j’attribue tous mes malheurs à des instigations peu fraternelles ?

Je dois tout attendre, Mademoiselle, de la noblesse d’une âme qui méprise la contrainte. Mais les forces peuvent vous manquer. Que ne doit-on pas craindre d’un père inflexible, qui entreprend de subjuguer une fille si respectueuse37 ? Un évanouissement ne vous sauvera pas ; et peut-être ne seront-ils pas fâchés de cet effet de leur barbarie. A quoi vous serviront les plaintes, après la célébration ? L’horrible coup ne sera-t-il pas porté, et toutes les suites, dont la seule idée met mon cœur à la torture, ne deviendront-elles pas nécessaires ? A quel tribunal appellerez-vous ? Qui prêtera l’oreille à vos réclamations, contre un engagement qui n’aura pas eu d’autres témoins que ceux qui vous y auront forcée, et qui seront reconnus pour vos plus proches parens ?

J’étois sûre, lui dis-je, de me procurer du moins un délai. J’avois plus d’un moyen pour l’obtenir. Mais rien ne pouvoit nous devenir plus fatal à tous deux, que d’être surpris dans un entretien si libre38. Cette crainte m’agitoit mortellement. Il m’étoit impossible de bien expliquer ses intentions, s’il cherchoit à me retenir plus longtems ; et la liberté de me retirer lui donneroit des droits certains sur ma reconnoissance39.

Alors s’étant approché lui-même de la porte, pour l’ouvrir et me laisser rentrer dans le jardin, il fit un mouvement extraordinaire, comme s’il eût entendu quelqu’un de l’autre côté du mur ; et portant la main sur son épée, il s’efforça quelque tems de regarder au travers de la serrure40. Je devins si tremblante, que je me crus prête à tomber à ses pieds. Mais il me rassura aussitôt. Il avoit cru, me dit-il, entendre quelque bruit derrière le mur : c’étoit sans doute l’effet de son inquiétude pour mon repos et ma sûreté ; un véritable bruit auroit été bien plus fort.

Ensuite il me présenta civilement la clé ; si vous êtes déterminée, Mademoiselle... cependant je ne puis et je ne dois pas vous laisser rentrer seule. Il faut que votre retour soit sans danger. Pardon ; mais je ne puis me dispenser d’entrer avec vous.

Eh quoi, Monsieur, serez-vous assez peu généreux pour vouloir tirer avantage de mes craintes, et du désir que j’ai de prévenir de nouveaux malheurs ? Folle que je suis, de m’occuper de la satisfaction de tout le monde, tandis que personne ne pense à la mienne !

Très chère Clarisse ! interrompit-il, en retenant ma main lorsque je portois la clé à la serrure, c’est moi-même qui vais ouvrir la porte si vous le souhaitez ; mais encore une fois, considérez qu’en obtenant même ce délai qui fait votre unique espérance, vous pouvez être renfermée plus étroitement. Je suis informé que vos parens ont déjà délibéré là-dessus. Toute correspondance alors ne vous sera-t-elle pas fermée, avec Miss Howe, comme avec moi ? De qui recevrez-vous du secours, si la fuite vous devient nécessaire ? Réduite à voir le jardin de vos fenêtres, sans avoir la liberté d’y descendre, comment retrouverez-vous l’occasion que je vous présente aujourd’hui, si votre haine se soutient41 contre Solmes ? Mais hélas ! Il est impossible qu’elle se soutienne. Si vous rentrez, ce n’est peut-être que par le mouvement d’un cœur que la résistance fatigue, et qui commence peut-être à chercher des prétextes pour se rendre.

Je ne puis souffrir, Monsieur, de me voir sans cesse arrêtée. Ne serai-je donc jamais libre de me conduire par mon propre jugement ? Les conséquences seront telles qu’il plaira au ciel : je veux rentrer ; et l’écartant de la main, je présentai encore la clé à la serrure. Son mouvement fut plus prompt que le mien, pour se jetter à genoux entre la porte et moi42. Eh ! Mademoiselle, je vous le demande encore une fois à genoux, pouvez-vous regarder d’un œil indifférent tous les maux qui peuvent venir à la suite ? Après les outrages que j’ai essuyés, après le triomphe qu’on va remporter sur moi, si votre frère parvient à ses vues ! mon propre cœur frémit quelquefois de tous les malheurs qui peuvent arriver. Je vous supplie, très chère Clarisse, de tourner les yeux de ce côté-là, et de ne pas perdre la seule occasion... Mes intelligences43 ne m’apprennent que trop...

Votre confiance, M. Lovelace, va trop loin pour un traître. Vous l’avez placée dans un vil domestique, qui peut vous donner de faux avis, pour vous faire payer la corruption plus cher. Vous ne savez pas quelles sont mes ressources.

J’avois mis enfin la clé dans la serrure, lorsque se levant d’un air effrayé, et laissant comme échapper une exclamation assez forte ; ils sont à la porte, me dit-il brusquement ; ne les entendez-vous pas, ma chère âme ? Et portant la main sur la clé, il la tourna quelques momens, comme s’il eût voulu la fermer à double tour. Aussitôt une voix se fit entendre, avec plusieurs coups violens contre la porte, qui me parurent capables de l’enfoncer. Vite, vite, entendis-je prononcer plusieurs fois. A moi, à moi, ils sont ici ; ils sont ensemble : vite, des pistolets, des fusils. Les coups continuoient en même tems contre la porte. De son côté, il avoit tiré fièrement son épée, qu’il mit nue sous son bras ; et prenant mes deux mains tremblantes dans la sienne, il me tira de toute sa force après lui. Fuyez, fuyez, hâtez-vous, chère Clarisse ; vous n’avez qu’un instant pour fuir, votre frère, vos oncles, ce Solmes peut-être... Ils auront forcé la porte en un moment. Fuyez, ma très chère vie, si vous ne voulez pas être traitée plus cruellement que jamais... si vous ne voulez pas voir commettre à vos pieds deux ou trois meurtres. Fuyez, fuyez, je vous en conjure !

Ô Dieu ! s’écria la pauvre insensée44 ; au secours, au secours ; dans un effroi, dans une confusion qui ne lui permettoient de s’opposer à rien. Mes yeux se tournoient en même tems autour de moi, devant, derrière, attendant d’un côté un frère et des oncles furieux, des domestiques armés de l’autre, peut-être un père étincellant de fureur, plus terrible que l’épée même que je voyois nue, et que toutes celles que j’appréhendois. Je courois aussi vite que mon guide ou mon ravisseur, sans m’appercevoir de ma course. Le transport de ma crainte45 donnoit des ailes à mes pieds, en m’ôtant le pouvoir de la réflexion. Je n’aurois distingué, ni les lieux, ni les chemins, si je n’eusse été tirée continuellement avec la même force ; surtout lorsque ne cessant point de tourner la tête, j’apperçus un homme, qui devoit être sorti par la porte du jardin, et qui nous suivoit des yeux, en s’agitant beaucoup, et paroissant en appeller d’autres, que l’angle d’un mur m’empêchoit de voir46, mais que mon imagination me faisoit prendre pour mon père, mon frère, mes oncles et tous les domestiques de la maison.

Dans cet excès de frayeur, je perdis bientôt de vue la porte du jardin. Alors, quoique tous deux hors d’haleine, Lovelace prit mon bras sous le sien, son épée nue dans l’autre main, et me fit courir encore plus vite. Ma voix néanmoins contredisoit mon action. Je ne cessai pas de crier, non, non, non, et de m’agiter, et de tourner la tête aussi longtems que je pus voir les murs du jardin et du parc. Enfin j’arrivai au carrosse de son oncle, qui étoit escorté par quatre hommes à cheval.

Permettez, ma chère Miss Howe, que je suspende ici ma relation. A ce triste endroit de mon récit, j’ai devant les yeux toute mon indiscrétion47, qui se présente à moi comme en face. Les pointes de la confusion et de la douleur me paroissent aussi vives que celle d’un poignard, dont j’aurois le cœur percé. Faut-il que j’aie consenti si follement à une entrevue, qui, avec un peu de réflexion sur son caractère et sur le mien48, ou simplement sur les circonstances, devoit me faire juger que c’étoit me livrer à ses résolutions, et me mettre hors d’état de soutenir les miennes !

Car ne devois-je pas prévoir, que se croyant avec raison dans le danger de perdre une personne qui lui avoit coûté tant d’inquiétudes et de peines, il n’épargneroit rien pour empêcher qu’elle ne sortît de ses mains ? que n’ignorant pas l’engagement où je m’étois mise de renoncer à lui pour jamais, à la seule condition dont je faisois dépendre ma réconciliation avec ma famille49, il s’efforceroit de m’ôter à moi-même le pouvoir de l’exécuter ? en un mot, que celui qui avoit eu l’artifice de ne pas prendre ma lettre (car il n’y a pas d’apparence50, ma chère, que tous ses pas aient été si soigneusement observés) dans la crainte d’y trouver un contr’ordre (comme j’en avois fort bien jugé, quoique par d’autres craintes j’aie mal profité de cette réflexion) manquât d’adresse pour me retenir, jusqu’à ce que la crainte d’être découverte me mît dans la nécessité de le suivre, pour éviter un redoublement de persécution, et les malheurs qui pouvoient arriver à ma vue.

Mais si je venois à découvrir que l’homme qui s’est fait voir à la porte du jardin fût le même traître qu’il a corrompu, et qu’il l’eût employé à me jetter dans l’épouvante, croyez-vous, ma chère, que ce ne fût pas pour moi une raison de le détester, et de me haïr encore plus moi-même ? Je veux me persuader que son cœur n’est pas capable d’une ruse si noire et si basse. Cependant m’aiderez-vous à expliquer pourquoi je n’ai vu paroître qu’un seul homme hors du jardin ; comment cet homme est demeuré à nous regarder, sans nous poursuivre ; comment il ne s’est pas hâté de jetter l’allarme dans la maison ? Ma frayeur et l’éloignement ne m’ont pas permis de le bien distinguer : mais réellement, plus je me rappelle son air, plus je suis porté à croire que c’étoit ce perfide Joseph Leman51.

Ah ! pourquoi, pourquoi, mes chers amis52... Mais ai-je raison de les blâmer, lorsque j’étois parvenue à croire moi-même, avec assez de vraisemblance, que cette redoutable épreuve du mercredi pouvoit tourner plus heureusement pour moi que le parti de la fuite, et que dans l’intention de mes proches, c’étoit peut-être la dernière que je devois essuyer ? Plût au ciel que je l’eusse attendue ! Du moins, si j’avois remis jusqu’alors la démarche où je me suis laissée engager, et dans laquelle peut-être je ne me suis précipitée que par une indigne crainte, je n’aurois pas tant à souffrir du reproche de mon cœur : et ce seroit un mortel fardeau dont je serois soulagée !

Vous savez, ma chère, que votre Clarisse a toujours dédaigné de justifier ses terreurs par celles d’autrui. J’implore le pardon du ciel pour ceux qui m’ont traitée cruellement ; mais leurs fautes ne peuvent me servir d’excuse : et les miennes n’ont pas commencé d’aujourd’hui, car je n’ai jamais dû53 entretenir de correspondance avec M. Lovelace.

Ô le vil séducteur ! Que mon indignation s’élève quelquefois contre lui ! Conduire ainsi de mal en mal une jeune créature... qui a fait à la vérité trop de fond54 sur ses propres forces ! Ce dernier pas est la suite, quoiqu’éloignée, de ma dernière faute ; d’une correspondance, qu’un père du moins m’avoit défendue. Combien n’aurois-je pas mieux fait, lorsque ses premières défenses tombèrent sur les visites55, d’alléguer à Lovelace une autorité à laquelle je devois être soumise, et d’en prendre occasion pour refuser de lui écrire ? Je crus alors qu’il dépendroit toujours de moi d’interrompre ou de continuer ce commerce. Je me supposai plus obligée que tout autre, de me rendre comme l’arbitre de cette querelle. Aujourd’hui, je trouve ma présomption punie ; comme le sont la plupart des autres désordres, c’est-à-dire, par elle-même !

A l’égard de cette dernière témérité, je vois, depuis qu’il est trop tard, comment la prudence m’obligeoit de me conduire. Comme je n’avois qu’une voie pour lui communiquer mes intentions, et qu’il savoit parfaitement où j’en étois avec mes amis, je devois peu m’embarrasser s’il avoit reçu ma lettre, surtout après m’être réservé la liberté de me rétracter. Lorsqu’arrivant à l’heure marquée, il ne m’auroit pas vue répondre au signal, il n’auroit pas manqué de se rendre au lieu qui servoit à notre correspondance ; et ma lettre, qu’il y auroit trouvée, l’auroit convaincu par sa date que c’étoit sa faute, s’il ne l’avoit pas reçue plus tôt. Mais, gouvernée par les mêmes motifs qui m’avoient fait consentir d’abord à lui écrire, une folle prévoyance me fit craindre que me voyant manquer à l’entrevue, il ne s’exposât à de nouvelles insultes, qui auroient pu le rendre coupable de quelque violence. Il prétend, à la vérité, que ma crainte étoit juste, comme j’aurai occasion de vous l’apprendre : mais ce n’étoit alors qu’une simple crainte ; et pour éviter un mal supposé, devois-je me précipiter dans une faute réelle ? Ce qui m’humilie le plus, c’est de reconnoître aujourd’hui, par toute sa conduite, qu’il faisoit autant de fond56 sur ma foiblesse, que j’en faisois sur mes propres forces. Il ne s’est pas trompé dans le jugement qu’il a porté de moi ; tandis que l’opinion que j’ai eue de moi-même m’a ridiculement abusée : et je le vois triompher, sur un point qui intéresse essentiellement mon honneur ! Je ne sais comment je puis soutenir ses regards.

Dites-moi, chère Miss Howe, mais dites-moi sincèrement ;57 si vous ne me méprisez pas. Vous le devez ; car votre âme et la mienne n’en ont jamais fait qu’une, et je me méprise moi-même. La plus légère et la plus imprudente de toutes les filles auroit-elle fait pis, que je n’ai donné lieu de penser à ma honte ? Le public apprendra mon crime, sans être informé de l’occasion, sans savoir par quelles ruses j’ai été trahie (comptez ma chère, que j’ai à faire au plus artificieux de tous les hommes) ; et quelle humiliante aggravation, d’entendre dire qu’on attendoit de moi beaucoup plus que d’un grand nombre d’autres !

Vous me recommandez de ne pas différer mon mariage. Ah ma chère ! autre effet charmant de ma folie ; l’exécution de ce conseil est en mon pouvoir à présent comme j’y suis moi-même. Puis-je mettre le sceau tout d’un coup à ses artifices ? Puis-je me défendre d’un juste ressentiment contre un homme qui m’a jouée, et qui m’a fait sortir en quelque sorte hors de moi-même ? Je lui en ai déjà fait mes plaintes. Mais vous ne sauriez croire combien je suis mortifiée ! combien je me trouve rabaissée à mes propres yeux ! moi, qu’on proposoit pour exemple. Ah ! que ne suis-je encore dans la maison de mon père, me dérobant pour vous écrire, et mettant tout mon bonheur à recevoir quelques lignes de vous ?


Me voici arrivée à ce mercredi matin, qui m’a causé tant de terreur, et que j’ai regardé comme le jour du jugement pour moi. Mais c’étoit le lundi qu’il falloit redouter. Si j’étois demeurée, et que le ciel eût permis ce que je concevois de plus terrible dans mes craintes, n’étoit-ce pas mes amis qui auroient été responsables des suites ? Aujourd’hui, la seule consolation qui me reste (triste consolation ! direz-vous) c’est de les avoir déchargés du blâme, et de l’avoir attiré tout entier sur moi-même.

Vous ne serez pas surprise de voir ma lettre58 si mal tracée. Je me sers de la première plume qui s’est offerte. J’écris par lambeaux ,et comme à la dérobée59 ; sans compter que j’ai la main tremblante de douleur et de fatigue.

Les détails de sa conduite et de nos conversations, jusqu’à Saint-Albans et depuis notre arrivée, trouveront place dans la continuation de mon histoire. Il suffira de vous dire aujourd’hui que jusqu’à présent il est extrêmement respectueux, humble même dans sa politesse ; quoiqu’étant si peu satisfaite de lui et de moi, je ne lui aie pas donné beaucoup de sujet de se louer de ma complaisance. En vérité, il y a des momens où je ne puis le souffrir devant moi.

Le logement où je me trouve est si peu commode que je ne m’y arrêterai pas longtems. Il seroit inutile par conséquent de vous y donner mon adresse ; et j’ignore quel sera le lieu que je pourrai choisir.

M. Lovelace sait que je vous écris. Il m’a offert un de ses gens pour vous porter ma lettre. Mais j’ai cru que dans la situation où je suis, une lettre de cette importance ne pouvoit être envoyée avec trop de précautions. Qui sait de quoi un homme de ce caractère est capable ? Cependant je veux croire encore qu’il n’est pas aussi méchant que je l’appréhende. Au reste, qu’il soit tel qu’il voudra, je suis persuadée que les plus belles apparences ne peuvent me conduire à rien de fort heureux. Je me trouve enrôlée néanmoins dans la classe des pénitens tardifs, et je ne m’attens à la pitié de personne.

Ma seule confiance est dans la continuation de votre amitié60. Que je serois malheureuse en effet, si je perdois une consolation si douce !

Cl. Harlove.


1 the young ladies my companions : Miss Loid (Lloyd) et Miss Biddulph, venues dans la lettre précédente parler avec Miss Howe de la fuite de Clarisse.

2 Début du récit de la fuite : Clarisse reprend les événements où elle les avait laissés à la fin de la lettre 88, lundi soir.

3 La lettre de Dolly Hervey est citée dans la lettre 87 (voir Lundi, à neuf heures).

4 Au ministre : au pasteur Brandt, qui doit marier Clarisse et qu’on a soudoyé à cet effet. Voir lettre 87. Cette scène de scandale à l’église projetée par Clarisse n’aura pas lieu, mais est en quelque sorte réalisée par Diderot dans La Religieuse, lorsque Suzanne refuse de prononcer ses vœux (DPV XI 99-101).

5 pretend prior obligation : Clarisse se prétendra déjà engagée auprès de Lovelace, liée à lui.

6 « dans mon récit » est un ajout de Prévost qui, comme les mots « scène » ajoutés ailleurs (voir par exemple la lettre 88, note 14), caractérise et distancie analytiquement le texte.

7 Le mercredi devait avoir lieu le mariage avec Solmes ; l’entrevue (non pas interview, comme lettre 88, voir notes 13, 22, mais meeting him, comme lettre 89, voir note 4) est celle promise à Lovelace pour le mardi soir dans le cabinet de verdure.

8 L’événement : l’issue, les conséquences de cette entrevue, l’enlèvement par Lovelace. En anglais : for little did I dream… of the event proving what it has proved (Ric 94 373), jamais je n’aurais imaginé que la suite des événements démontrerait ce qu’elle a démontré. Obsédée par l’explication imminente et inéluctable avec Lovelace, Clarisse n’a pas réfléchi aux conséquences de cette explication, et à la façon dont le piège de Lovelace devait nécessairement se refermer sur elle.

9 characters so venerable, authority so sacred, l’autorité du père de Clarisse. Prévost atténue l’emphase de Richardson.

10 an obliging temper (Ric 94 374) : le caractère de Clarisse est obligeant, c’est-à-dire courtois, affable.

11 the cascade : la fontaine avec jets d’eau et cascades modulables au moyen d’un mécanisme qui venait d’être réparé. Voir jouer la cascade : voir les différents jets d’eau que son mécanisme produit.

12 À partir de ce moment, Clarisse est sortie de la propriété des Harlove et, lorsqu’elle regarde la porte, c’est de l’extérieur.

13 half out of breath : comparer avec Mme Howe, imaginée lisant la lettre de Clarisse (fin de la lettre 90).

14 I have been watched : veillé au sens de surveillé. « On dit aussi figurément, veiller quelqu’un, observer sa conduite, le suivre de près. C’est un jeune homme qu’il faut veiller de près. Il a de mauvais desseins, il faut le veiller. » (Trévoux.)

15 all your own [friends] : toute votre famille (même usage du mot « amis » qu’au début de la lettre 83, les amis désignant en fait des ennemis. Voir note 1).

16 C’est ici Lovelace qui parle. « Quittant ma main… » doit être considéré comme une didascalie. Prévost traduit ici fidèlement les ruptures richardsoniennes.

17 Not so, interrupted I (Ric 94 375) : Prévost atténue la fragmentation discursive caractéristique du style richardsonien.

18 prevent : empêchez en prenant les devants. « Prévenir signifie aussi remédier aux maux, aux accidens, aux événemens fâcheux qu’on a prévus, s’en garantir par les précautions qu’on prend, ou empêcher qu’ils n’arrivent […]. Prévenir les embuches de quelqu’un. » (Trévoux.)

19 such a dreadful certainty : la certitude, illusoire selon Lovelace, où est Clarisse de pouvoir empêcher, ou du moins retarder le mariage avec Solmes.

20 Quelque jour à l’espérance, any room for hope : quelque possibilité d’espérer. « Jour, se dit aussi d’une lumière, d’une ouverture qui nous vient dans l’esprit, qui nous donne bonne espérance de succès d’une affaire. Cela n’est pas impossible, j’y vois quelque jour, quelque apparence d’en venir à bout. » (Trévoux.) Sur le sens de « jour », voir également lettre 87, note 8, mais le cas est différent.

21 those who can, and will right you : la famille de Lovelace. En anglais, to right, redresser, relever. Obliger : rendre service, être agréable, faire plaisir.

22 Une ouverture, a hint : Lovelace vient de proposer à Clarisse de l’épouser pour couper court aux reproches que pourrait lui attirer sa démarche.

23 since now my father’s authority is unimpeached by any greater : Clarisse ne peut rien entreprendre avec Lovelace tant que le jour de la célébration prévue avec Solmes n’est pas passé. Jusque là l’autorité du père de Clarisse, qui lui commande d’éviter Lovelace, n’est pas liée, empêchée, court-circuitée par une autorité supérieure, des droits encore plus sacrés. Ces droits sont probablement les droits naturels de la personne, que Clarisse ne veut revendiquer qu’après avoir fait constater publiquement la tyrannie de sa famille. Cette allusion discrète à une possible révolte frontale contre le père est exceptionnelle chez Clarisse, qui affirme continuement sa soumission filiale.

24 taken in this light : dans cette perspective. Sur le sens de « jour », voir lettre 87, note 8. L’espérance de rencontrer Clarisse avec Miss Howe après mercredi, comme celle-ci vient de le lui proposer, ne fait qu’accroître la douleur de Lovelace, car il a la certitude qu’alors elle sera mariée à Solmes, et que donc tout sera perdu.

25 This moment let me go (Ric 94 376) : tout à l’heure au sens d’immédiatement. Cf. L’Avare de Molière, I, 3 : « Hors d’ici, tout à l’heure… »

26 Next Wednesday — dearest creature ! — think of next Wednesday ! Le leitmotiv de Lovelace est maintenant en capitales dans le texte, dont il rompt la continuité discursive. Prévost tente de la maintenir dans le style noble de la déclamation tragique. Comparer avec « Le jour fatal est pris pour tant d’assassinats » (Racine, Esther, I, 3, 176) ; « Depuis le jour fatal que la fureur des eaux… » (Racine, Andromaque, I, 1, 11) ; « Depuis ce jour fatal, avec quelque apparence / De nos peuples sur lui tomba la défiance » (Voltaire, Œdipe, I, 1), etc.

27 Is it thus that I am to judge of (Ric 94 377) : est-ce là la confiance que je peux avoir en… « Faire fond sur quelqu’un, c’est s’assurer sur sa parole, sur sa bonne foi. » (Trévoux, art. Faire, reprenant mot pour mot Furetiere.) Voir note 54.

28 Par ce geste, Lovelace marque qu’il ne retiendra pas Clarisse de force, qu’il n’étendra pas la main vers la sienne. Le geste est théâtralement contraint, comme pour réfréner une « idée téméraire », la tentation de faire usage de la force.

29 Comparer avec le début de la lettre 36.

30 Incise. Il faut construire : dans la résolution… de vous tenir lieu de père. M’abymer : me précipiter dans l’abyme de l’enfer. En anglais, blast me, m’envoyer au diable. Prévost transpose l’expression familière dans le registre noble et supprime le commentaire de Clarisse soulignant la brutalité de ce langage (that was his shocking imprecation).

31 Long, too long have I borne the insults. Prévost préfère à insultes outrages, qui est de la langue tragique : « Et j’en aurais peut-être essuyé plus d’outrages » (Racine, Phèdre, II, 5, 614) ; « Où ma fuite eût reçu toutes sortes d’outrages » (Corneille, La Mort de Pompée, III, 2, 846). « L’insulte, dit M. l’Abbé Girard, est une attaque faite avec insolence ; on la repousse ordinairement avec vivacité. L’outrage ajoute à l’insulte un excès de violence qui irrite. Il est difficile de décider en quelle occasion l’outrage est plus grand, ou de ravir aux Dames par violence ce qu’elles refusent, ou de rejetter avec dédain ce qu’elles offrent. » (Trévoux.) Il est intéressant de remarquer l’identification ainsi faite de l’outrage au viol. Ce terme désignera plus loin le viol de Clarisse (« une malheureuse personne à qui vous deviez de la protection plutôt que des outrages », Clarisse, lettre 217, note 1 ; « Son ressentiment peut-il aller plus loin pour le dernier outrage », Lovelace, lettre 245 ; « tu t’attendois peu qu’elle survécût au dernier outrage », Belford, lettre 247, notes 4 et 6 ; « l’outrage que tu as fait à ma parente », Morden, lettre 330). Le mot était revenu par ailleurs sans cesse dans la bouche de Lovelace, pour qui l’outrage exercé sur la personne de Clarisse n’apparaît dès lors que comme la réplique de l’outrage subi (« les outrages qu’il recevoit continuellement », discours indirect libre, lettre 36 ; « Votre père et votre frère, sont d’une humeur si outrageante ! », lettre 75 ; « Après les outrages que j’ai essuyés », lettre 91 ; « du zèle avec lequel vous servez un homme d’honneur qu’on outrage », lettre 92 ; « un homme qui, si je lui permettois de le dire, avoit souffert autant d’outrages pour moi que j’en avois essuyés pour lui », lettre 95)

32 Les amis, c’est-à-dire la famille de Clarisse, pourront ainsi plonger « l’épée » de leurs cruautés dans le cœur de Lovelace. Le parallèle entre l’épée et le cœur est plus net en anglais : My sword shall be put sheathed into your hands […]. My heart, if you please, shall afford a sheath to theirs (Ric 94 377, Mon épée sera remise dans son fourreau entre vos mains ; mon cœur s’il vous plaît tiendra lieu de fourreau entre les leurs).

33 He threw himself upon his knees at my feet (Ric 94 378) : Lovelace est coutumier du geste. Voir lettre 36, « lorsqu’il s’est jetté à genoux devant moi » et la remarque alors de Clarisse : « il a, comme vous savez, les genoux fort souples, et la langue fort agile » (note 6).

34 Who can bear… who can bear to behold such sweet emotion ? Barbare et spectacle sont des ajouts de Prévost. Le discours de l’affect chez Richardson (sweet emotion) devient chez Prévost caractérisation visuelle de la scène (« un spectacle ») et donc distanciation analytique.

35 alliances : des parents nobles et puissants. Lovelace pense essentiellement à Milord M…, qui est pair et fils de pair.

36 But the license is actually got. Voir lettre 80, note 16 ; lettre 87, notes 10 et 18.

37 a father so positive to a daughter so dutiful : Prévost amplifie le texte anglais et crée, dans le style tragique, l’opposition inflexible/subjuguer. Comparer avec : « Mais de faire fléchir un courage inflexible » (Racine, Phèdre, II, 1, 449).

38 Nothing could be so fatal to us both, as for me now to be found with him. (Ric 94 379.) Comme à la lettre 36, le dispositif scénique est entretenu par la virtualité d’une effraction possible à tout moment. Prévost ajoute « dans un entretien si libre », déplaçant l’attention des personnages sur leur discours : l’effraction permet l’avènement d’un discours « libre » sur la scène de la représentation. On doit bien comprendre le sens du mot : l’entretien est libre, libéré des bienséances de l’espace public, c’est-à-dire moralement répréhensible, et du coup extraordinairement contraint par la situation. « Libre, signifie, Imprudent, indiscret, licencieux. Æquo liberior, libentior. Les femmes perdent leur crédit, par les manières trop libres où elles s’emancipent quelquefois. Bell. On interprète mal les discours trop libres qui vous échappent. Saint Évremond. Libre en ses discours. » (Trévoux.) Mais il n’y a probablement pas de connotation licencieuse ici, Prévost s’en tenant à l’usage du dix-septième siècle : « Libre, se dit en choses Morales. Il ne faut point estre libre en ses discours, avoir la langue trop libre, se rendre trop libre et familier avec les Grands. » (Furetière.)

39 But his acquiescence should engage my gratitude. Si Lovelace acceptait de laisser Clarisse rentrer à la maison, s’il lui donnait la liberté de se retirer, il aurait le droit à sa reconnaissance.

40 Lovelace retourne l’effraction à son avantage. On le retrouve dans la suite du roman deux fois dans cette posture. Voir lettre 217, note 2 ; lettre 218, note 5.

41 if your hatred to Solmes continue : si votre haine persiste.

42 Richardson est ici franchement ironique : Down the ready kneeler dropped between me and that, le toujours-prêt-à-s’agenouiller se jeta à terre entre moi et la porte. Voir note 33.

43 My intelligence (dans le texte anglais, le terme est repris dans la réponse de Clarisse) : mon espion. Dans ce sens, le mot ne s’utilise guère qu’au pluriel en français : « Intelligence, se dit aussi en matières de négociations. Ce Prince a des intelligences dans toutes les Cours de l’Europe. Ce Gouverneur a des intelligences dans une telle place, il trouvera l’occasion de s’en emparer. » (Trévoux.)

44 Oh Lord ! – help, help, cried the fool (Ric 94 380): il s’agit de Clarisse elle-même, parlant d’elle à la troisième personne.

45 My fears. L’expression de Prévost est étrange, car « transport » s’emploie plutôt pour la joie, la passion, que pour la crainte. « Transport, se dit aussi figurément en choses morales, du trouble, ou de l’agitation de l’âme causée par la violence des passions qui nous mettent en quelque sorte hors de nous-mêmes. Impotentis animi motus violentior, vel impetus. Ecouter la chaleur d’un coupable transport. Racine. Un transport de joie a causé quelquefois la mort. Echauffez mes transports trop lents, trop retenus. Racine. Suivez de ce transport la douce violence. Voiture. Nous avions toutes les émotions, & tous les transports que donne un amour parfaitement heureux. Lettres Portugaises. […] Dans ses premiers transports l’amour impétueux / S’irrite par la résistance. J’abandonnai mon ame à des ravissemens, / Qui passent les transports des plus heureux Amans. Corneille. Puisqu’après tant d’efforts, ma résistance est vaine, / Je me livre, en aveugle, au transport qui m’entraîne. Racine. » (Trévoux.) La surabondance des exemples tragiques donnés dans Trévoux éclaire l’intention de Prévost : il s’agit toujours de ramener le discours de Clarisse, et précisément dans les moments où le réel s’y manifeste le plus trivialement, à la noblesse du style élevé. Car ici Clarisse nous explique qu’elle a pris littéralement ses jambes à son cou ! Le choc est frontal de l’esthétique tragique et de l’efficacité brutale du roman richardsonien.

46 Voir la gravure d’après Eisen, édition Nourse, traduction Prévost, 1751.

47 My indiscretion stares me in the face, presque une prosopopée ! Mon indiscrétion : mon manque de jugement, ma sotte imprudence. Voir lettre 82, note 23.

48 had I kwown either myself or him : si Clarisse avait un tant soit peu réfléchi au caractère entreprenant de Lovelace et à sa propre faiblesse.

49 if insisted on as a condition of reconciliation, si on insistait sur ce point comme une condition pour ma réconciliation avec ma famille. La construction est difficile en français : renoncer à lui, à la seule condition = renoncer à lui, ce renoncement étant la seule condition ?

50 for he could not be watched, my dear. Il n’y a pas d’apparence : il est invraisemblable, impossible. « Apparence signifie aussi conjecture, vraisemblance. Conjectura, verisimilitudo. Le temps est fort couvert, il y a grande apparence de pluie. Cela n’a nulle apparence, est sans apparence, est hors d’apparence : je n’y vois point d’apparence. » (Trévoux.)

51 Sur les premiers soupçons de Clarisse à l’encontre de Leman, voir lettre 81, note 2.

52 Clarisse s’adresse à sa famille.

53 I ought not to have (Ric 94 381) : je n’aurais jamais dû (latinisme).

54 too much relying upon : qui a donné trop de confiance. Voir notes 27 et 56.

55 La première chose que le père de Clarisse lui a interdite, c’est de recevoir les visites de Lovelace. Voir lettre 7.

56 he had as geat a confidence in my weakness. Sur l’expression « faire fond de », voir notes 27 et 54.

57 Ce point virgule est contraire aux usages modernes de la ponctuation, car il ne respecte pas la syntaxe (il faut construire « dites-moi si »). Mais il est intéressant comme indice d’énonciation, Clarisse marquant solennellement une pause sur le mot « sincèrement ».

58 my narrative, chez Richardson, où le récit prime. Chez Prévost, l’effet visuel et la distance par rapport à cet effet sont privilégiés, voire créés.

59 Richardson est plus ramassé : and written by snatches of time, littéralement par fragments de temps. L’hendiadyn de Prévost donne ce que l’on pourrait considérer comme la formule de la poétique de l’épistolarité chez Prévost. Sur snatch, voir lettre 94, note 1.

60 a continued interest in your affections. Comparer avec, plus haut, « la continuation de mon histoire », the continuation of my story. Prévost renforce le parallèle entre enchaînement narratif et lien affectif, mettant ainsi en évidence le dispositif du récit : la rupture narrative, le fragment, instaurent la pression du dehors, du réel ; en revanche la continuité du récit s’appuie sur le lien intime, la connivence des interlocuteurs, la philia dialogique. Ce jeu de deux forces antagonistes, externe et interne, informe le style même des lettres, en même temps qu’il conduit leur enchaînement. Il transpose dans l’écriture la contradiction propre au dispositif scénique, visuel, fondé sur l’effraction : la rupture de l’espace intime par le regard voyeur révèle le sens et la « continuité » de cet espace intime.