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Clarisse frénétique (Clarissa, 1795 fig13) - Chodowiecki

Clarisse frénétique (Clarissa, 1795 fig13) - Chodowiecki

Pour citer ce texte : Stéphane Lojkine et Benoît Tane ed., Lettres anglaises ou histoire de miss Clarisse Harlove, par Samuel Richardson, trad. Antoine-François Prévost d'Exiles, Laval, PUL, 2007.

Extraits :
Lovelace au bûcher (lettre 36)
L’enlèvement de Clarisse (lettre 91)
Le guet-apens chez la Sinclair (lettre 245)

Le guet-apens chez la Sinclair

LETTRE 245

M. Lovelace, au même1. Lundi après midi, chez Madame Sinclair.

Tout est disposé au gré de mon cœur2. En dépit de toutes les objections, en dépit d’une résistance qui est presque allée jusqu’à l’évanouissement, en dépit des précautions, de la vigilance, des soupçons, la maîtresse de mon âme est rentrée dans son premier logement3.

C’est à présent que toutes les artères me battent. C’est à présent que mon cœur est dans une agitation continuelle. Mais le tems ne me permet pas de t’expliquer nos opérations. Ma bien-aimée est occupée actuellement à faire ses malles, pour ne remettre jamais le pied dans cette maison. J’ose bien le dire, que jamais elle ne l’y remettra, lorsqu’une fois elle en sera sortie.

Cependant pas un mot, pas une condition d’amnistie4. L’impitoyable Harlove5 ne veut pas mériter ma pitié ! Elle est toujours résolue d’attendre la lettre de Miss Howe ; et si elle trouve alors quelque difficulté dans ses nouveaux systèmes (c’est me donner sujet de la remercier de rien)... alors, alors qu’arrivera-t-il ? Alors même, elle prendra du tems pour considérer si je dois obtenir grâce ou me voir rejetté pour jamais. Odieuse indifférence, qui en fait revivre dans mon cœur cent de cette nature ! Cependant Milady Lawrance et Miss Montaigu déclarent que je dois être satisfait de cette fière suspension6. Ne seroit-on pas tenté de croire qu’elles ne veulent qu’irriter ma vengeance ?

Elles lui sont extrêmement attachées. Tout ce qu’elle dit est précieusement recueilli de sa bouche. Elles se sont rendues caution, pour ce soir, de son retour à Hampstead7 ; elles doivent y retourner avec elle. Milady Lawrance a donné ses ordres pour un souper chez Madame Moore8. Tous les appartemens de la maison doivent être remplis par les deux dames et par leur suite (avec ma permission, comme tu te l’imagines, car ils m’appartiennent pour un mois). Elles se proposent d’y demeurer huit jours au moins, ou jusqu’à ce qu’elles aient obtenu de la charmante rebelle, le pardon qu’elles lui demandent pour moi, et d’accompagner9 Milady Lawrance dans Oxfordshire. La chère personne s’est laissée amener à ces termes. Elle a promis d’écrire à Miss Howe, pour l’informer de toutes les circonstances de sa situation. S’il sort quelque lettre de ses belles mains, tu ne doutes pas que mon génie ne m’apprenne ce qu’elle aura écrit. Mais je suis trompé, s’il ne lui prépare pas d’autres occupations.

Milady Lawrance répète à chaque moment qu’elle est sûre de ma grâce10, quoiqu’elle ose dire que je n’en suis pas digne. « Milady est trop délicate pour souhaiter des détails, sur la nature de mon offense : mais une action qui excite de si vifs ressentimens, doit être une offense contre elle-même, contre Miss Montaigu, contre toutes les personnes vertueuses de leur sexe11. Cependant elle ne cessera point de demander grâce pour moi. Elle ne se relâchera point jusqu’à l’heureux jour, où pour mon honneur et pour celui de ma famille, elle nous verra recevoir secrètement la bénédiction du mariage. Jusqu’à ce tems, elle approuve l’expédient de M. Jules Harlowe12 ; et devant les étrangers, elle traitera son incomparable nièce comme ma femme.

« Stedman, son solliciteur, peut venir prendre ses ordres à Hampstead pour l’affaire qu’elle plaide à la chancellerie. Elle13 ne se privera point une heure de la compagnie et de l’aimable entretien d’une si chère nièce. Elle lui proposera même de monter en carrosse, pour aller voir à Londres notre cousine Milady Lesson, qui est dans une mortelle impatience de la connoître. Mais quels seront les ravissemens de Milord M., lorsqu’il aura la satisfaction de l’embrasser, et de la nommer sa nièce ! Que Milady Sadleir va se croire heureuse ! La perte de sa fille, qu’elle pleure si amèrement, lui paroîtra bien avantageusement réparée ».

Miss Montaigu s’arrête sur chaque mot qui tombe de ses lèvres. « Elle adore parfaitement sa nouvelle cousine ; car il faut qu’elle soit sa cousine, et rien ne l’empêchera de lui donner ce nom. Elle répond d’une admiration égale dans Miss Patty sa sœur ».

Mme Sinclair effraie Clarisse (Clarissa, Novelist's Mag. 1784 fig19) - Stothard

Mme Sinclair effraie Clarisse (Clarissa, Novelist's Mag. 1784 fig19) - Stothard

Oui, dis-je, la larme à l’œil, (assez haut pour être entendu) : que cette pauvre Patty va se trouver attendrie à la première entrevue ! Quel charme pour elle, de voir paroître une cousine si longtems promise, avec un air si gracieux ! si noble ! si naturel !

« Heureuse, heureuse famille ! » nous écrions-nous ensemble.

En un mot, la joie et les transports règnent ici comme à Hampstead. Tout le monde est dans l’ivresse, à l’exception de ma bien-aimée, sur le visage de laquelle on voit, au milieu de ses charmes, un air d’inquiétude, et quelques traces de la répugnance extrême qu’elle a marquée, pour venir prendre elle-même son linge et ses habits dans cette maison.

Il me semble, Belford, que la pitié cherche à me surprendre. Mais loin, loin, mouvemens hors de saison, qui m’avez déja perdu plus d’une fois. Adieu réflexion. Adieu remords, égards, compassion. Je vous congédie tous au moins pour huit jours. Souviens-toi, Lovelace, de la parole qu’elle a violée ! de sa fuite, dans un tems où ta folle tendresse t’inclinoit à la pitié ! Souviens-toi de la manière dont elle t’a traité dans sa dernière lettre14 ; et de tous les outrages qu’elle t’a fait essuyer à Hampstead !

N’oublie pas la préférence qu’elle donne au célibat sur ton amour ; qu’elle te méprise ; qu’elle va jusqu’à refuser d’être ta femme15 ! Ton cœur orgueilleux, refusé par une femme ! refusé avec plus d’orgueil encore, par une fille des Harloves ! tandis que deux dames de ta maison (c’est du moins l’opinion qu’elle en a16), la supplient en vain d’accorder le retour de son affection à leur parent méprisé, et prennent la loi de son humeur hautaine !

Rappelle-toi d’autre part les imprécations de son audacieuse amie, qui ne viennent que de ses représentations, et dont la peine doit retomber par conséquent sur elle-même. Rappelle-toi plus particulièrement le complot de la Townsend17, qui a pris naissance entre ces deux filles, qui doit éclater dans un jour ou deux ; et n’oublie pas les humiliantes menaces de la petite furie.

L’heure de l’épreuve n’est-elle pas arrivée ? Ne suis-je pas au moment que je me suis efforcé d’avancer, par tant de peines, de dépenses et d’inventions ? Est-il besoin de jetter les offenses de sa maudite famille dans la balance ?

J’abhorre la force. Je me souviens de l’avoir dit. Il n’y a point de triomphe sur la volonté dans la force. Mais ne l’aurois-je pas évitée, si je l’avois pu ? N’ai-je pas essayé toutes les autres méthodes ? Me reste-t-il d’autre ressource ? Son ressentiment peut-il aller plus loin pour le dernier outrage, qu’elle ne le pousse pour une entreprise puérile ? A quelque excès que je le suppose, n’ai-je pas une réparation présente dans l’offre du mariage ? Elle ne la refusera pas. J’en suis sûr, Belford. La fière beauté ne refusera rien, lorsqu’elle verra son orgueil abattu, lorsqu’elle sentira que ses récits, ses plaintes, et toutes ses affectations de résistance, seront suspects à son propre sexe, et lorsque sa modestie, en remplissant son cœur de ressentiment, n’en aura pas moins le pouvoir de lui fermer la bouche.

Mais qui sait si toutes ces difficultés ne sont pas autant de chimères, que je me plais moi-même à former ? Clarisse n’est-elle pas une femme ? Quel remède pour un mal commis ? Ne faut-il pas qu’elle vive ? Sa vertu est une sûreté pour sa vie. Le tems ne fera-t-il pas le reste ? En un mot, quel parti aura-t-elle à prendre ? Elle ne peut me fuir. Elle sera forcée de me pardonner ; et, comme je l’ai souvent répété, être pardonné une fois c’est l’être pour toujours.

Mme Sinclair effraie Clarisse (Clarisse, Nourse 1751 fig17) - Pasquier

Mme Sinclair effraie Clarisse (Clarisse, Nourse 1751 fig17) - Pasquier

Pourquoi donc mon foible cœur se laisseroit-il amollir par la pitié ? Non, non. J’aurai toutes ces idées présentes. Je n’aurai qu’elles dans l’esprit ; pour soutenir une résolution, que les femmes dont je suis environné veulent parier encore que je n’exécuterai pas. Je t’apprendrai, ma chère et charmante personne, à me le disputer en invention. Je t’apprendrai à former des complots contre ton conquérant. Je te forcerai de reconnoître que les systèmes de contrebande ne sont pas ton partage ; et que c’est d’un Lovelace, que toi, ta Miss Howe et ta Townsend, doivent prendre des leçons18.


Qu’allons-nous faire à présent ? Nous sommes plongés dans un abîme de douleur et de crainte. Que les femmes souffrent impatiemment qu’on leur manque ! On s’attendoit à partir pour Hampstead, et à quitter pour jamais une maison où l’on n’étoit rentrée qu’avec une mortelle répugnance. Les habits étoient rangés, les malles fermées, elle-même disposée au départ, et moi prêt à l’accompagner. Elle commence à craindre que ce ne soit pas pour ce soir. Dans sa douleur et son désespoir, elle s’est jettée dans son ancien appartement ; elle s’y est enfermée, et Dorcas l’a vue à genoux par le trou de la serrure, priant sans doute pour son heureuse délivrance19.

Et pourquoi ? D’où vient cette fâcheuse agonie ?

Que veux-tu ? Cette Milady Lawrance, ayant quelques ordres à donner avant que de partir pour Hampstead, a repris le chemin de sa maison dans son carrosse ; et Miss Montaigu, qui devoit l’attendre ici, est montée avec elle, sous prétexte d’aller prendre ses habits de nuit, et d’autres commodités, sans lesquelles on ne passe point la nuit hors de chez soi. Je ne suis pas moins étonné que ma charmante, de ne pas les voir revenir. J’ai envoyé savoir ce que signifie ce retardement.

Dans le trouble de ses esprits, Miss Clarisse souhaiteroit que j’y fusse allé moi-même. J’ai beaucoup de peine à la calmer. Cette fille est insupportable. Je ne sais d’où viennent ses craintes.

Je maudis le délai de mes deux parentes, et la lenteur de mon laquais, qui se fait attendre aussi. Que le diable les emporte, ai-je déjà dit vingt fois. Qu’elles envoient leur carrosse, et nous partirons sans elles. J’ai même ordonné au messager de le dire à Milady Lawrance, et j’ai eu soin que ma charmante pût l’entendre. Je dis à présent, que peut-être s’arrête-t-il pour nous amener la voiture, s’il est survenu quelque chose qui ne permette point aux dames d’accompagner aujourd’hui ma charmante.


Je ne cesse point de les donner au diable. Elles avoient promis de ne pas s’arrêter, parce qu’il n’y a pas deux jours qu’un carrosse fut volé au pied de la colline de Hampstead ; ce qui a fort allarmé ma chère Clarisse, lorsqu’on lui a fait ce récit.

Mais je vois revenir mon laquais, avec un billet de ma tante.


A M. Lovelace.

Lundi au soir.

Faites agréer nos excuses, je vous en supplie mon cher neveu, à ma très chère et très aimable nièce. Une nuit ne changera rien à nos arrangemens. Depuis notre arrivée, Miss Montaigu s’est évanouie trois fois successivement. L’excès de sa joie, je m’imagine, d’avoir trouvé votre chère dame si supérieure à notre attente, et son empressement trop vif pour la rejoindre, ont causé ce fâcheux contre-tems. Pauvre Charlotte ! Malgré son air de santé, vous savez qu’elle est très foible.

Si la force lui revient, nous irons certainement vous prendre demain, après notre déjeuner. Mais, soit qu’elle soit mieux ou non, je ne perdrai pas le plaisir de conduire votre chère dame à Hampstead, et je serai demain chez vous, dans cette vue, avant neuf heures du matin. Mille complimens, tels que je les dois, au digne objet de vos affections. Je suis votre affectionnée, etc.

Elizabeth Lawrance.


De bonne foi, Belford, je ne sais plus où j’en suis moi-même ; car à ce moment, ayant fait porter ce billet20 en haut par Dorcas, ma chère Clarisse est sortie de sa chambre, le billet à la main, dans un véritable accès de frénésie. Elle s’étoit plainte aujourd’hui d’un grand mal de tête. Dorcas est venue me dire, hors d’haleine, que sa maîtresse descendoit dans quelque étrange dessein ; mais elle n’a pas eu le tems d’achever. J’ai su depuis qu’après avoir lu le billet, elle s’étoit écriée d’un ton lamentable : C’est à présent que je suis perdue ! Ô malheureuse Clarisse ! Dans le même transport, elle a déchiré sa coiffure et ses manchettes. Elle a demandé où j’étois ; et se précipitant sur l’escalier, elle est entrée dans le parloir, ses beaux cheveux flottant sur ses épaules, ses manchettes en pièces sur ses mains, les bras étendus, et les yeux si égarés, qu’ils paroissoient prêts à sortir de leur orbe. Elle s’est jettée à mes pieds ; et m’embrassant les genoux : Cher Lovelace ! m’a-t-elle dit, d’une voix tremblante ! si jamais..., si jamais..., si jamais... Là, sans pouvoir ajouter un seul mot, et lâchant mes genoux, elle est tombée sans mouvement sur le plancher21.

Je suis demeuré dans l’étonnement que tu peux te représenter. Tous mes projets ont été suspendus quelques instans. Je ne savois ce que j’avois à dire ou à faire. Mais, après un peu de réflexion ; suis-je prêt, ai-je pensé, à me trahir encore une fois ? Et me laisserai-je ici jouer ou vaincre ? Si je recule, c’est fait de moi pour jamais.

Je l’ai soulevée ; mais elle est retombée aussitôt, les jambes lui manquant, comme s’il s’étoit fait une dissolution dans ses jointures. Cependant elle ne paroissoit pas évanouie. Je n’ai jamais vu, ni entendu rien d’approchant. Presque sans vie, ou du moins sans usage de la voix pendant quelques momens. Quelle doit avoir été sa terreur ! Cependant à l’occasion de quoi ? Cette chère âme se fait de furieuses idées des choses ! Ignorance pure, ai-je pensé.

Cependant je suis parvenu à la lever. Je l’ai placée sur une chaise ; et je lui ai reproché de se livrer à de vaines allarmes. Je lui en ai marqué de l’étonnement. Je l’ai conjurée de se rassurer ; de se reposer sur ma foi et mon honneur. Je lui ai renouvelé tous mes anciens sermens, et j’en ai prodigué de nouveaux. A la fin, ouvrant la bouche, avec un sanglot capable de fendre le cœur, elle m’a dit en termes interrompus ; je vois... je vois, M. Lovelace, je vois... je vois que je suis perdue... si... si votre pitié... ah ! J’implore votre pitié : et sa tête, comme un lis surchargé de rosée, dont la tige est à demi rompue, s’est abaissée sur son sein, avec un soupir qui m’a réellement pénétré l’âme.

Je lui ai représenté tout ce qui m’est venu à l’esprit pour relever son courage. Lorsqu’elle s’est trouvé un peu plus de force, elle m’a demandé pourquoi je n’avois pas envoyé chercher le carrosse, comme je l’avois proposé ? J’ai répondu qu’on y étoit allé sur le champ, mais que Milady avoit envoyé chercher un médecin pour Miss Montaigu, dans la crainte qu’il ne se fît trop attendre. M. Lovelace ! m’a-t-elle dit, d’un air de défiance, et la douleur dans les yeux.

Milady Lawrance, ai-je repris, pourroit trouver étrange qu’elle se fît une peine de demeurer une nuit pour l’attendre, dans une maison où elle en avoit passé un si grand nombre. Elle m’a donné, là-dessus, des noms injurieux. J’ai pris patience.

Elle a parlé de se rendre chez Milady Lawrance. Oui, elle y vouloit aller sur le champ... du moins (en se reprenant avec un soupir) si la personne à laquelle je donnois ce nom, étoit Milady Lawrance en effet.

Si ! ma chère ! juste ciel ! Quelle horrible idée ce doute m’apprend que vous vous faites de moi ?

Pourquoi l’y forçois-je ? m’a-t-elle dit. Mais, si ses soupçons étoient mal fondés, qu’il lui fût permis du moins d’aller chez Milady Lesson. Alors, prenant un ton plus résolu ; J’irai, a-t-elle repris. Je demanderai mon chemin. J’irai seule... et dans ce mouvement, elle a voulu forcer le passage. Je l’ai retenue, en passant mes deux bras autour d’elle. Je lui ai représenté l’état de Miss Montaigu, et combien son impatience alloit augmenter l’incommodité de cette pauvre cousine.

Elle a protesté qu’elle ne me croyoit plus, qu’elle ne me croiroit jamais, si je ne faisois venir sur le champ un carrosse du coin de la rue, puisqu’il ne lui étoit permis d’aller, ni chez Milady Lawrance, ni chez Milady Lesson ; et si je ne lui laissois la liberté de retourner à Hampstead, quelque heure qu’il pût être. Elle partiroit seule. Tant mieux si je la laissois partir seule. Tout lui paroissoit si révoltant, si insupportable, dans une maison dont Milady Lawrance, qui s’en étoit informée, avoit elle-même une fort mauvaise opinion, qu’elle étoit résolue22 de n’y pas demeurer la nuit. Remarque, Belford, que pour éloigner ses défiances, mes nouvelles parentes ne lui avoient pas parlé trop avantageusement de Madame Sinclair et de sa maison23.

La violence de ses agitations m’a fait appréhender sérieusement quelque désordre pour son esprit ; et prévoyant qu’avant la fin de la nuit elle auroit d’autres assauts à soutenir, j’ai pris le parti de la flatter, en ordonnant à mon laquais d’amener sur le champ, à quel prix que ce fût, un carrosse pour la conduire à Hampstead. J’ai tenté de l’effrayer par la crainte des voleurs. Elle a méprisé le danger. Il m’a semblé que je faisois le sujet de ses craintes, et que la maison causoit toute sa terreur : car j’ai vu clairement que l’histoire de Milady Lawrance et de Miss Montaigu ne lui paroissoit plus qu’une imposture. Mais la confiance et la crédulité commencent à lui manquer un peu trop tard.

Que te dirai-je, Belford ! l’amour et la vengeance ont pris possession de tous mes sens ! Ils me déchirent tour à tour ! Les pas que j’ai déjà faits ! les instigations des femmes ! le pouvoir que j’ai de pousser l’épreuve à son dernier point24, et de me marier ensuite, si je ne puis obtenir d’autre composition25 ! Que je périsse si je laisse échapper l’occasion !


Mon laquais ne paroît point encore. Il est près d’onze heures.


Enfin mon laquais est arrivé. On ne trouve plus de carrosse, à prix d’or ni d’argent. La nuit est trop avancée.

Elle me presse encore une fois, elle me conjure de la laisser aller chez Milady Lesson. Cher Lovelace ! Bon Lovelace ! Faites-moi conduire chez Milady Lesson. L’incommodité de Miss Montaigu est-elle comparable à ma terreur ! Au nom du Tout-Puissant ! M. Lovelace ! les mains jointes, et les serrant l’une contre l’autre26.

Ô mon ange ! dans quel désordre je vous vois ! savez-vous, mon cher amour, quel air vos chimériques terreurs ont répandu sur votre charmant visage ? savez-vous qu’il est onze heures passées27 ?

Ah ! qu’importe l’heure ? Minuit, deux heures, quatre heures du matin. Si vos intentions sont honorables, laissez-moi sortir de cette odieuse maison.

Observe, Belford, que ce détail, quoiqu’écrit après la scène, est recueilli aussi fidèlement, que si je m’étois retiré à chaque circonstance, ou à chaque phrase pour l’écrire. J’aime cette manière vive de peindre les choses, et je sais que tu l’aimes aussi.

A peine ma charmante avoit-elle prononcé ces derniers mots, que Madame Sinclair est entrée avec beaucoup de chaleur. Quoi donc ? Madame. Eh, que vous a fait cette maison ? M. Lovelace, vous me connoissez depuis quelque tems. Si je n’ai pas l’honneur de plaire à une dame si délicate, je ne crois pas mériter non plus qu’elle me traite si mal. Et se tournant encore vers ma charmante, ses deux gros bras appuyés à revers sur ses côtés : Ho ! Madame, je suis bien aise de vous le dire, vos discours m’étonnent. Vous pourriez ménager un peu plus mon caractère. Et vous, Monsieur, (en me regardant fixement et secouant la tête) si vous êtes un galant homme, un homme d’honneur...

Quelque dégoût que ma charmante eût pour cette femme, elle ne lui avoit jamais trouvé que des manières honnêtes et soumises. Son air mâle et ses regards farouches l’ont fort effrayée. Justice du ciel ! s’est-elle écriée ; de quoi suis-je menacée ! Et tournant de côté et d’autre des yeux comme égarés, qui sera mon protecteur ? hélas ! que vais-je devenir ?

Comptez sur moi, ai-je interrompu vivement. Mon cher amour, comptez sur moi. Mais au fond, vous traitez trop durement cette pauvre Madame Sinclair. Elle est née demoiselle28 ; elle est veuve d’un homme de considération ; et quoique sa fortune l’oblige de louer des appartemens, elle n’est pas capable d’une bassesse volontaire.

Peut-être... peut-être me suis-je trompée, m’a répondu la tremblante Clarisse ; mais je crois... je crois ne commettre aucun crime, en disant que je n’aime pas sa maison.

Le vieux dragon s’est avancé vers elle, les bras encore sur ses deux côtés, les sourcils hérissés, les yeux étincelans, la lèvre d’en bas assez remontée sur l’autre pour souffler dans ses narines, le menton allongé et courbé par la violence de sa passion ; et de deux Ho, Madame, prononcés avec le même air de furie, elle a causé tant d’épouvante à la timide Clarisse, que cette chère personne a pris ma manche pour implorer mon secours. J’ai commencé à craindre qu’elle ne tombât dans un mortel évanouissement29. Un regard d’indignation que j’ai jetté sur la Sinclair a fini cette scène. Je lui ai dit, pour soutenir les apparences, que je ne comprenois pas quelles pouvoient être ses intentions, soit en prêtant l’oreille à ce qui se passoit entre ma femme et moi, soit en paroissant devant nous sans être appellée ; et bien moins, d’où lui venoit l’audace de prendre des airs si violens. En effet, Belford, tu me blâmes peut-être d’avoir souffert que cette malheureuse ait poussé si loin l’effronterie. Mais tu juges bien qu’elle est venue sans mon ordre.

Elle n’a pas laissé de me continuer ses services, en se jettant sur une chaise, où d’une voix mêlée de sanglots, et son mouchoir aux yeux, elle a gémi de la dureté de Madame et de la mienne. Les efforts que j’ai faits pour l’appaiser, et pour la réconcilier avec ma femme, m’ont occupé jusqu’après minuit.

C’est ainsi que moitié terreur et foiblesse, moitié embarras de voir la nuit si avancée, elle a perdu l’idée d’aller chez Milady Lesson, et bientôt celle d’aller dans tout autre lieu.



1 A l’exception d’une lettre de Clarisse à Anne Howe (Pre 221 199), les lettres 220 à 244 sont de Lovelace à Belford, conformément à la tendance qui s’affirme depuis la lettre 183 et qui dure jusqu’à la lettre 270 dans la traduction. Prévost remplace du coup, dans les adresses liminaires, Belford par « au même », alors même que Richardson répète à chaque lettre le nom des correspondants.

2 All’s right as heart can wish ! (Ric 256 877.) La disposition, le dispositif sont des ajouts de Prévot.

3 …once more is the charmer of my soul in her new lodgings : Clarisse est rentrée chez Mme Sinclair.

4 Yet not so much as a condition of forgiveness ! Clarisse n’est pas disposée à pardonner à Lovelace son guet-apens de l’incendie (lettre 216), même à telle ou telle condition.

5 The Harlowe-spirited fair : Clarisse.

6 I ought to be satisfied with such a proud suspension. Le silence de Clarisse suspend les hostilités, même si c’est un silence farouche, une fière suspension. « On dit aussi une suspension d’armes, d’une trêve courte et particulière que font deux partis pour enterrer les morts, pour attendre des nouvelles d’un secours, ou des ordres de leurs maîtres. Induciæ. C’est aussi le temps pendant lequel on convient de ne faire aucun acte d’hostilité de part et d’autre. Voy. trêve, Armistice. » (Trévoux.)

7 Clarisse a reçu l’assurance de rentrer le soir même à son refuge chez Mme Moore à Hampstead.

8 C’est chez Mme Moore que Clarisse s’était réfugiée lors de sa fuite à Hampstead, où elle avait écrit à Miss Howe de lui procurer le secours de son amie Miss Townsend (Pre 221 201).

9 or till they prevail upon the dear perverse, as they hope they shall, to restore me to her favour, and to accompany Lady Betty to Oxfordshire, jusqu’à ce qu’elles aient obtenu de Clarisse qu’elle pardonne à Lovelace et qu’elle accepte d’accompagner sa tante. Construire : « qu’elles aient obtenu de la charmante rebelle… d’accompagner… »

10 …that she shall prevail upon her to forgive me. Milady Lawrance est sûre que Lovelace obtiendra la grâce de Clarisse.

11 But it must be an offence against herself, against Miss Montague, against the virtuous of the whole sex, or it could not be so highly resented. Pour que Lovelace ait suscité un tel ressentiment de la part de Clarisse, il faut qu’il ait offensé, en plus de Clarisse, Milady Lawrance elle-même, Miss Montaigu et en général toutes les femmes. L’atteinte intime à la vertu de Clarisse est une offense publique et collective à toutes les femmes vertueuses.

12 she approves her uncle’s expedient : l’expédient qui consiste à demander, par l’intermédiaire du capitaine Tomlinson, que l’oncle de Clarisse plaide la cause de sa nièce auprès de la famille Harlove. Cet expédient, rappelons-le, est purement imaginaire, puisque Tomlinson est en fait un malfrat à la solde de Lovelace. (Lettre 214, note 26 ; lettre 217, note 8.)

13 Son solliciteur, ses ordres, elle ne se privera : Milady Lawrance.

14 Lettre insérée dans la lettre 222 (Pre 222 206).

15 — that she even refuses to be my wife ! (Ric 256 878.) Prévost supprime la rupture du tiret et l’effet typographique des capitales.

16 (she thinks them the ladies of my family). Lovelace a fait croire à Clarisse que les deux filles qu’il entretient à sa solde et qui plaident vertueusement sa cause auprès d’elle sont sa tante et sa cousine, Milady Lawrance et Miss Montaigu.

17 The Townsend plot : le plan d’évasion médité par Miss Howe pour Clarisse, avec l’aide de son amie Mme Townsend (Pre 189 36 et lettre 219, note 12).

De lui faire casser les bras par les matelots de Madame Townsend.

18 I’ll show her that in her smuggling schemes she is but a spider compared to me, and that she has all this time been spinning only a cobweb. (Ric 256 879.) Je lui apprendrai que dans ses systèmes de contrebande elle n’est qu’une araignée comparée à moi et que tout ce temps elle n’a fait que tisser une toile d’araignée. La noble Clarisse n’est pas faite pour les « systèmes de contrebande » de Mme Townsend. Lovelace fait allusion au métier de la Townsend, qui vend de l’étoffe de contrebande. La métaphore de la toile d’araignée, supprimée par Prévost, est peut-être une allusion dénigrante aux étoffes de la Townsend.

19 and, through the key-hole, Dorcas sees her on her knees — praying, I suppose, for a safe deliverance. Voir lettre 217, note 2.

20 The above note (Ric 256 880) : le billet d’Elizabeth Lawrance, reproduit ci-dessus, par lequel Clarisse se trouve abandonnée pour la nuit et en quelque sorte livrée à Lovelace.

21 Voir la gravure de Chodowiecki, édition de 1795, traduction allemande de L. Th. Kosegarten.

22 Construire : Tout lui paraissait si révoltant… qu’elle était résolue… La syntaxe du texte anglais est plus embarrassée encore, coupée de parenthèses incluant dans le discours rapporté de Clarisse les pensées de Lovelace : …for in the house of people, of whom Lady Betty upon inquiry had heard a bad character (dropped foolish this, by my prating new relation, in order to do credit to herself by depreciating others) ; everything, and every face, looking with so much meaning vileness, as well as my own (thou art still too sensible, thought I, my charmer !), she was resolved not to stay another night. (Ric 256 882.)

23 Cette phrase est un ajout de Prévost ; « nouvelles », employé ironiquement par Lovelace, indique que les soupçons de Clarisse sont justifiés : les personnages qui jouent Milady Lawrence et Miss Montaigu ne sont, rappelons-le, que des créatures à la solde de Lovelace. Voir note 16.

24 — the power I shall have to try her to the utmost. Nouvelle allusion au projet de viol.

25 Richardson est plus direct : and still to marry her if she be not to be brought to cohabitation, et de l’épouser s’il n’y a pas moyen de l’amener à cohabiter, autrement dit à se donner à lui. Composition : compromis. « Composition, en Jurisprudence, signifie accord, accommodement dans lequel l’une des deux parties, ou toutes les deux ensemble, se relâchent d’une partie de leurs prétentions. Les procès seroient bientôt terminés, si les plaideurs vouloient entrer en composition. » (Trévoux.)

26 For the Almighty’s sake, Mr Lovelace ! —her hands clasped — Prévost supprime systématiquement les tirets de Richardson. La juxtaposition sans guillemets du discours de Clarisse et de la description de ses gestes produit un effet de stylisation parodique. On imagine les mimiques de Lovelace singeant le désespoir de la jeune fille. Comparer avec la note 19.

27 Ce ne sont pas là les pensées de Lovelace, mais la réponse qu’il lui a faite alors, mimant la soumission amoureuse.

28 She is a gentlewoman born (Ric 256 882). « Demoiselle. s. f. Femme ou fille née de parens nobles. Femina nobilis. Cette personne est Demoiselle, quoiqu’elle soit pauvre, elle est fille de Gentilhomme. » (Trévoux.)

29 Sujet de la 17e estampe de l’édition de 1751.