w Brutalités invisibles : vers une théorie du récit (1) - Utpictura18 Fiction

Utpictura18 - Fiction

Couverture Le Gout de Diderot

Couverture Fictions de la rencontre : le Roman comique de Scarron

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE L'OEil révolté

Couverture du livre de Richardson Clarisse Harlove, dans l'édition commentée par Stéphane LOJKINE

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE Image et subversion

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE Brutalité et représentation

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE La Scène de roman

Couverture du livre L’Écran de la représentation

Couverture du livre Détournements de modèles
5 octobre 2013 : Exposition Le Goût de Diderot au Musée Fabre à Montpellier

Introduction
1. Brutalité du mythe : le viol de Lucrèce
2. Brutalité en scène : le viol de Clarisse
3. Brutalité en chambre : le viol de Mlle Stangerson
Conclusion

~  Brutalités invisibles : vers une théorie du récit  ~
Stéphane Lojkine

~  Brutalité du mythe : le viol de Lucrèce  ~

    L’histoire des origines de Rome nous est rapportée essentiellement dans L’Histoire romaine de Tite Live, commencée en 25 avant notre ère, et dans Les Antiquités romaines de Denys d’Halicarnasse, écrites tout au plus quelques dizaines d’années plus tôt. Près d’un demi millénaire sépare donc l’histoire de Lucrèce de ces récits, un peu comme si de la Croisade contre les Albigeois notre témoignage le plus ancien eût été l’Essai sur les mœurs de Voltaire.
    Tite Live assume pleinement et déplore cette lacune documentaire au début du livre VI (3). L’insistance sur le défaut des documents écrits, litteræ, commentaria, monumenta, suppose indirectement l’existence d’une tradition orale, qui n’est pas nommée : la légende, la fable, le mythe sont la matière essentielle du récit. Cette transposition, ce déplacement du mythe à l’histoire, de l’histoire des dieux à l’histoire des hommes, est d’autant plus essentielle que ce que nous nommons usuellement mythologie ne s’est répandu que tardivement à Rome, sous l’influence grecque : la mythologie proprement romaine, c’est son Histoire.

L’analyse de G. Dumézil
    Il y a donc une dimension, et même une fonction religieuse fondamentale du récit historique. Elle est particulièrement nette dans l’épisode qui nous occupe : le viol de Lucrèce survient alors que Tarquin le Superbe, le dernier roi de Rome, est en train d’achever la construction pharaonique du temple de Jupiter sur le Capitole. La révolution républicaine l’empêchera de consacrer ce temple, qui est le grand œuvre de son règne. La cérémonie en est confiée à l’un des premiers consuls de la république, Horatius, le futur Horatius Coclès qui s’illustrera plus tard contre Porsenna. Dans La Religion romaine archaïque, Georges Dumézil insiste sur la rupture décisive que constitue la consécration de ce temple dédié principalement à Jupiter, mais abritant en fait deux autres dieux, Junon et Minerve. La nouvelle triade capitoline se substitue à la triade archaïque Jupiter-Mars-Quirinus, attestée par la survivance de trois prêtres dédiés à leur service, les trois flamines majeurs. La révolution politique de 509 est donc en même temps une révolution religieuse.
    G. Dumézil en donne l’analyse suivante :

    « Pendant les temps royaux, il n’est pas question de [Mars], mais, à la fin, dans l’expulsion des Tarquins et l’établissement de la République, il est mis brusquement à l’honneur. Alors que le serment appartient normalement à la province de Jupiter, c’est Mars que l’annalistique fait invoquer par Brutus, tribunus Celerum, c’est-à-dire chef de l’armée, quand il jure de venger par l’expulsion des rois l’attentat commis contre Lucrèce, et c’est à Mars qu’est consacrée, le long du Tibre, la terre du roi déchu, le campus Martius. On a l’impression que, dans cette insurrection de l’aristocratie militaire latine contre les rois étrusques et généralement contre le regnum, Mars s’oppose idéologiquement au Jupiter traditionnel, que la dédicace capitoline n’a pas encore, sous conditions, réconcilié avec la libertas. » (G. DUMÉZIL, La Religion romaine archaïque, Payot, 1974, 1987, p. 167.) (4)


Structuralement, l’exil du roi doit donc être interprété comme déchéance de l’ancien Jupiter associé à la fonction royale. La république crée aussitôt un prêtre subalterne, le rex sacrificiolus, qui perpétue mais fossilise les anciens rites où le roi-prêtre indo-européen jouait un rôle.

La fonction de Brutus
    Quant à Brutus, le héros de la révolution républicaine, c’est comme homme de Mars qu’il prend le pouvoir : selon Denys, c’est Mars que Brutus prend à témoin dans son serment sur le corps de Lucrèce ; c’est accompagné d’une escorte de jeunes gens en armes (5) qu’il se rend depuis Collatie jusqu’au forum de Rome ; c’est grâce à sa fonction officielle de tribun des Célères (I, 59, 7), c’est-à-dire de chef de la garde rapprochée du roi (I, 15, 8), qu’il était juridiquement habilité à convoquer le peuple romain après le viol de Lucrèce et à lui faire voter la destitution et l’exil du roi (6). Cette fonction, peu compatible avec le statut de bouffon du roi que lui donne Tite Live, le désigne comme un militaire, un homme de Mars. Une des premières décisions politiques du nouveau consul est l’adjonction aux Patres d’un sénat décimé par Tarquin (la caste jupitérienne) des « chevaliers d’élite » ou conscripti (II, 1, 10), que l’on peut identifier à des hommes de la deuxième fonction. C’est Brutus ensuite qui mènera la guerre contre les Étrusques (« Brutus... antecessit », II, 6, 6). On peut penser que le terme de brutus n’avait pas originellement la signification psychologique que Tite Live lui donne : brutus serait, fonctionnellement, celui qui n’appartient pas à la caste que les Ossètes appellent des « intelligents » (7), les hommes de Jupiter, destinés à régner, c’est-à-dire non pas un imbécile, mais, peut-on supposer, un homme de Mars, exerçant une force « brute » au service de la raison jupitérienne.


Figure 1 : Botticelli, Histoire de Lucrèce, cassone florentin, 1504, détrempe et huile sur bois, 83,5x180 cm, Boston, Isabella Stewart Gardner Museum. Le viol est représenté à gauche, le suicide à droite et l’exposition du corps de Lucrèce sur le forum au centre de cette composition qui célèbre à la fois la vertu conjugale de la jeune fille à qui ce coffre sera offert en mariage et les valeurs politiques de la Florence républicaine.

    Cette question lexicale a son importance pour notre sujet : le mot brutalité vient du latin brutus, où il est fortement surdéterminé par le surnom du fondateur de la république. Si brutus qualifie une force brute dénuée de sens, cetteforce se retourne à l’occasion du viol et du suicide de Lucrèce en sagesse politique instituante, par laquelle un sens politique va être donné à la brutalité insensée de Sextus Tarquin : brutus-stultus devient brutus-Brutus.


Figure 2 : Pieter Quast, Brutus devant Tarquin, signé et daté « P.Q 1643 », huile sur toile, 69,5x99 cm, Amsterdam, Toneelmuseum. Depuis la tribune royale à la balustrade de laquelle il est appuyé, Tarquin le Superbe assiste à la danse des fous qu’orchestre Brutus, fièrement campé en dessous, vêtu en blanc et portant un bonnet de fou à deux pointes terminées par des grelots. Le tableau est à la fois une Vanité (la Cour, le Monde n’est qu’une danse de fous) et une prédiction, en forme d’avertissement aux souverains : la posture de Brutus préfigure son futur triomphe politique.

Le conflit des deux consuls
    Tarquin Collatin, l’époux de Lucrèce, est caractérisé au contraire de Brutus comme homme de Quirinus : c’est en hommage à la mort exemplaire de sa femme violée qu’il accède au pouvoir aux côtés de Brutus. Il y représente donc les valeurs incarnées par Lucrèce, la vertu domestique et l’excellence dans les activités du foyer. Lucrèce assise au milieu de sa maison filant la laine (I, 57, 9) est l’icône de cette prospérité vertueuse. Collatinus pourrait renvoyer, au-delà de la ville de Collatie d’où Tite Live le fait originaire, à la communauté des Latins, cette communauté productrice des richesses mais dissociée du pouvoir que Dumézil identifie à Quirinus. Enfin Tarquin Collatin est décrit comme un homme riche, dont la richesse menace la république naissante. C’est à cause de ces richesses que Brutus le force à s’exiler à Lavinium (II, 2, 7-10).


Figure 3 : Jacques-Antoine Beaufort, Brutus, Lucretius et Collatinus jurent de venger la mort de Lucrèce, 1771, 129x167 cm, Nevers, musée Frédéric Blandin. Le geste de Brutus brandissant le poignard avec lequel Lucrèce s’est suicidée reproduit le geste de Sextus Tarquin menaçant Lucrèce pour la violer : Brutus renverse le brutalité du viol en brutalité de la révolution. Ce renversement structure ici la composition, fondée sur le retournement de Brutus, qui se détourne du chevet de Lucrèce où il a ramassé le poignard et se tourne vers le père et le mari, qui vont devenir les premiers conjurés. Le face à face de Brutus et de Tarquin Collatin anticipe par ailleurs sur leur prochaine opposition politique.

    Le conflit de Brutus et de Sextus Tarquin, longuement développé chez Denys d’Halicarnasse, peut donc être interprété comme le conflit des fonctions de Mars et de Quirinus. Brutus s’était d’abord concilié les puissances de la troisième fonction : on se souvient qu’ex industria factus ad imitationem stultitiae, « exprès il s’appliqua à l’imitation de l’imbécillité » (I, 56, 8). Comme brutus, stultitia peut également être interprétée de façon religieuse : les stultorum feriae, la fête des fous, étaient en même temps la fête de Quirinus, ou Quirinalia (8). D’autre part, Brutus lorsque l’oracle de Delphes prédit la succession au trône de Tarquin pour celui qui le premier embrassera sa mère, se laisse tomber à terre, scilicet quod ea communis mater omnium mortalium esset, « car celle-ci est évidemment la mère commune de tous les mortels » (I, 56, 12). Le baiser de Brutus scelle son alliance avec Tellus, la Terre, déesse rattachée au culte de Cérès, le plus important à Rome dans le cadre de la troisième fonction (9). La révolution romaine peut donc se comprendre comme l’alliance de Mars et de Quirinus contre Jupiter, dont la construction du temple avait écrasé et exaspéré les Romains contraints aux travaux forcés (I, 56, 1-3). Cette alliance se matérialise par la création des deux consuls, qui représentent et neutralisent l’une par l’autre les deux fonctions.

L’effondrement de la triade archaïque
    La tripartition fonctionnelle se répercute dans le rapport entre les espaces : au temple érigé sur le Capitole, qui une fois consacré par la république (II, 8, 6-9) devient essentiellement le lieu de Jupiter, il faut opposer le domaine des Tarquins, ager Tarquiniorum, qui près du Tibre est consacré à Mars et appelé désormais le champ de Mars (II, 5, 2-4). Le blé qui y poussait y devient alors sacrilège : on peut penser que la moisson relève de Quirinus et devient dès lors incompatible avec Mars. La récolte est donc jetée au Tibre, selon la même logique qui pousse Brutus à exiler Collatin, mais elle y constitue une île où des temples seront érigés (10). Le Capitole en haut, le champ de Mars plus bas, le Tibre enfin, plus bas encore, reproduisent dans l’espace la hiérarchie archaïque. Mais ils signifient dans le même temps l’effondrement de cette hiérarchie : Jupiter sans autre roi qu’un rex sacrificiolus, Mars placé au-delà du pomœrium sur le champ de Mars, Quirinus rejeté dans le Tibre, l’espace qui régira désormais la nouvelle institution symbolique est le forum, où est exposé le corps de Lucrèce (forum de Collatie chez Tite Live, de Rome chez Denys).
    On touche ici aux limites de l’analyse structurale, excellente lorsqu’il s’agit de dégager des constantes fonctionnelles en deçà des mutations historiques, mais démunie lorsque ces constantes même deviennent des variables : le nouveau Jupiter Optimus Maximus du temple capitolin n’est plus directement lié à l’exercice du pouvoir, mais garantit plutôt et symbolise une sorte de cohésion nationale à la manière des rois des démocraties modernes, cohésion que Dumézil attribuait plutôt à la troisième fonction dans le chapitre consacré à Quirinus ; Junon, reine, guerrière et protectrice des naissances, participe des trois fonctions ; Cérès, déesse du blé et des récoltes, semble relever de la troisième fonction, mais est en même temps la déesse de la plèbe, associée désormais à la puissance politique, donc à la première fonction. Ces remarques, qui sont pour une large part celles de G. Dumézil lui-même, n’ôtent rien à la validité du modèle trifonctionnel indo-européen qu’il a dégagé. Mais elles obligent à distinguer dans l’organisation symbolique deux niveaux, l’un fonctionnel, ou principiel, qui sert de réservoir des valeurs, l’autre historique, ou institutionnel, où ces valeurs sont composées et ordonnées pour constituer les institutions d’une époque donnée, chacun de ces deux niveaux se nourrissant, à sa manière, du recyclage de l’autre.

De la structure à la fiction
    La brutalité a à voir avec ce recyclage. Elle est à la fois le symptôme d’une usure de l’institution symbolique (et c’est pourquoi elle se manifeste comme asymbolie pure) et un appel à une refondation des principes. La brutalité troue la structure : c’est pourquoi ni le viol de Lucrèce, ni la révolution républicaine n’ont leur place dans La Religion romaine archaïque. Lorsque la brutalité se manifeste, un autre niveau est à l’œuvre, qui n’est pas superposé aux précédents, mais transversal et articulatoire. Ce niveau n’est pas celui de la brutalité, mais celui par lequel un sens est donné à la brutalité, et est rendue visible la réversion de l’asymbolie, par quoi elle se manifeste, à la refondation, qu’elle appelle. Nous le désignerons comme le niveau de la fiction.
    On distinguera donc dans le texte de Tite Live le déroulement de la narration selon les données de l’annalistique, qui raconte la révolution républicaine, les structures du récit, qui répètent inlassablement la fondation de Rome et disséminent, déconstruisent le principe trifonctionnel de cette fondation, enfin le jeu de la fiction, qui articule l’événement narratif à l’effondrement structural (11). L’interaction de ces trois niveaux d’organisation du texte, narration, structure et fiction, constitue le dispositif du récit.
    La fiction agit comme un court-circuit (12) imaginaire : elle enchaîne, met en série, articule des éléments qui n’auraient jamais dû cœxister. Avec les matériaux hétérogènes que lui fournissent non seulement les éclats du réel, mais les scories de la culture et les structures plus ou moins « déjointées » (13)de l’institution symbolique, la fiction façonne non pas la narration, mais le monde irréel dont la narration se chargera ensuite de rendre compte, la « réalité » qu’elle prétend imiter. La brutalité est l’énergie, l’impulsion du court-circuit fictionnel. La narration atténue, dissimule ce court-circuit, que l’on ne peut mettre en évidence qu’en traquant les failles, les disjonctions et, en dernier ressort, la discontinuité fondamentale.
    Ainsi, dans le cas qui nous occupe, le récit livien enchaîne l’ambassade à Delphes, le viol de Lucrèce et le bannissement de Tarquin. Avec des contenus sensiblement différents, le récit proposé par Denys d’Halicarnasse enchaîne les mêmes événements :
    C’est une peste des femmes enceintes chez Denys qui motive l’ambassade à Delphes, tandis que Tite-Live parle d’un prodige survenu dans le palais de Tarquin, l’apparition d’un serpent. C’est chez Tite-Live un concours entre les femmes des fils de Tarquin et celle de Collatin qui déclenche le viol de Lucrèce par Sextus, tandis que Denys ne met en scène que la seule visite de Sextus chez Lucrèce, dans le cadre d’une mission diplomatique que lui a confiée son père. Enfin le bannissement de Tarquin en son absence est suivi du départ de Brutus pour Ardée, où le roi a rejoint ses troupes : Brutus ne rejoint pas Tarquin qui dans le même temps tente précipitamment de rentrer à Rome. Il l’évite sciemment chez Tite-Live (14), par hasard chez Denys.
    Chacun de ces événements pose problème non seulement en soi, mais dans son rapport avec les autres : il n’y a aucun lien de causalité entre l’oracle et le viol, aucun même, à y bien réfléchir, entre le viol de Lucrèce et l’exil de Tarquin. Si l’oracle fait surgir la question de la succession de Tarquin, c’est incidemment, en plus : les fils de Tarquin, venus pour autre chose, demandent en plus à l’oracle de leur révéler qui succèdera à leur père. Or ni cette question, ni même la réponse de l’oracle n’ont de lien, même indirect, avec le viol de Lucrèce. Quant à l’enchaînement du viol et de l’exil de Tarquin, il n’obéit pas aux règles ordinaires de justice : en effet, Sextus Tarquin, l’auteur connu du viol de Lucrèce, n’est ni jugé, ni condamné ; c’est son père, totalement étranger à l’histoire, qui paye lourdement pour lui ; Sextus n’est qu’indirectement touché, enveloppé dans l’exil qui, avec le roi, frappe l’ensemble de sa famille (15). L’évitement du face à face entre Brutus l’accusateur et Tarquin l’exilé marque bien qu’il ne s’agit pas là d’une simple inadvertance : entre le viol et l’exil, la solution de continuité est voulue et, à un autre niveau que celui de la narration, doit faire sens. L’épisode central du viol, le lieu et le moment de la brutalité, est détaché, disjoint de ce qui le précède et de ce qui le suit.
    Ce pas-de-sens narratif est le symptôme du travail de la fiction. Si, comme le suggère G. Dumézil, l’Histoire est le moyen proprement romain de représenter de façon narrative les enjeux mythiques et les structures religieuses de la société romaine, c’est à ce niveau là que nous trouverons la logique réelle et profonde du récit. La narration annalistique, en déroulant la fiction, l’aura travestie, comme la psychanalyse montre que le rêve, narrativisé lorsqu’il est restitué oralement au réveil, représente, mais travestit un contenu latent dont la logique n’est pas historique, mais inconsciente et subjective. La fiction historique est le rêve de la société romaine, le mythe -- son inconscient.

Lucrèce, Diane romaine
    Ces trois séquences, l’oracle, le viol, l’exil, tournent autour de la succession de Tarquin. Plus exactement, à travers ces trois séquences il s’agit de représenter l’échec de cette succession : quelque chose l’a rendue impossible et même plus, sacrilège. Dans le récit de Denys, l’ambassade à Delphes est motivée par

« une maladie contagieuse, qui causa d’étranges ravages sous le regne de Tarquin, & qui fit périr un grand nombre de jeunesse de l’un & l’autre sexe. Elle attaqua sur tout les femmes enceintes, qui mouroient de tous costez avec leur fruit, sans que rien pust arrester la violence du mal. » (16)


C’est donc le principe et la succession des générations qui sont ici attaqués, comme était menacée la succession des générations avant que Romulus ne décide l’entreprise désespérée de l’enlèvement des Sabines. Denys rapporte d’ailleurs une légende selon laquelle les Sabines furent atteintes après leur enlèvement du même mal qui est ici décrit et durent se concilier les bonnes grâces de Diane, la Diane romaine étant primitivement moins une Vierge chasseresse qu’une déesse de la génération. Quant au prodige du serpent décrit par Tite Live, il rappelle le serpent envoyé par Héra dans la chambre du jeune Héraclès pour tenter de l’éliminer (17), manifestant plus précisément encore une colère divine qui menace la progéniture royale (18) : on comprend mieux dès lors la question subsidiaire des fils de Tarquin, qui est en fait la question principale (19) : il ne s’est agi depuis le début que de succession.
    Quant au viol de Lucrèce, l’histoire imaginée par Tite Live d’un concours entre officiers royaux désœuvrés lors du siège d’Ardée en obscurcit l’enjeu politique et religieux. Construisant et représentant par tous les moyens l’identité nationale romaine, Tite Live cherche à opposer le luxe dégénéré des princesses étrusques, les femmes des fils de Tarquin, à l’austère vertu romaine de Lucrèce, l’épouse de Collatin. Après tout, c’est de la figure de Lucrèce que procèdera la république romaine : cette construction a donc du sens. Pourtant à bien y regarder la romanité de Lucrèce est assez particulière ; certes, la fille de Spurius Lucretius, patricien romain, est une authentique dame romaine, mais elle a épousé Tarquin Collatin, le neveu de Tarquin le Superbe, de la famille donc de l’envahisseur étrusque ; elle n’habite pas à Rome, mais dans une cité placée sous le contrôle de Rome, Collatie, dont son mari est le gouverneur, et c’est là qu’elle est violée, Denys et Tite Live sont d’accord sur ce point.
    Dans le récit de Denys, Sextus Tarquin envoyé en ambassade à Collatie commence par proposer à Lucrèce de devenir reine :

    « vous regnerez avec moy dans la ville que mon pere a sousmise à mon empire, jusques à ce que sa mort vous fasse la maistresse de Rome, du pays Latin, des Thyrreniens & des autres peuples qui vivent sous ses loys. » (LXV, p. 335)


Rien de tel chez Tite Live, qui se contente de consigner la menace, également présente chez Denys, de tuer Lucrèce et de disposer près d’elle un esclave mort qu’il prétendra être son amant. L’intérêt du discours imaginé par Denys est qu’il rattache l’épisode du viol à la question de la succession, comme si Sextus avait besoin de l’intercession de Lucrèce pour régner, comme si Lucrèce était une médiation nécessaire dans la succession des rois.
    Si le récit historique recouvre un mythe et si ce mythe met en scène une articulation religieuse fondamentale, Lucrèce pourrait incarner une fonction divine liée à la question de la succession des générations en général, et à celle de la succession des rois en particulier. C’est le rôle que jouait la Diane romaine, que nous avons déjà évoquée, avant sa fusion avec l’Artémis grecque. Diane aurait cautionné la succession des rois et s’incarnerait notamment, dans l’histoire romaine archaïque, dans la figure d’Égérie (20), la nymphe protectrice et compagne de Numa. Mais le nom agreste de Rhéa Silvia, la mère de Romulus, ainsi que sa virginité de Vestale (I, 3, 11), pourraient renvoyer également au domaine de Diane. Sextus vient donc auprès de Lucrèce pour y obtenir la succession de Tarquin ; Sextus n’est pas allé à Delphes (21) ; il sollicite Diane de la même façon que ses deux frères ont sollicité Apollon ; mais il commet un sacrilège ; dans un mythe grec, on dirait alors que Diane se venge en rompant toute succession ; mais Rome dit cela autrement : Lucrèce se suicide, Brutus chasse les rois, les Romains instaurent la république.
    Plusieurs éléments militent pour une identification de Lucrèce à Diane. En dehors même de son assimilation plus tardive à l’Artémis grecque, Diane n’est pas une divinité romaine, mais italique. Amenée à Rome probablement à peu près à l’époque où sont situés les faits qui nous occupent, elle a d’abord symbolisé la fédération des villes latines : avant d’être transféré à Rome sur l’Aventin, son grand temple se trouvait à Aricie, au bord d’un lac de montagne, d’où le nom usuel de la déesse, Diana Nemorensis, Diane des bois, et de son prêtre, rex Nemorensis (22). Le nom de Collatia, auquel Lucrèce est liée par son mariage et par sa résidence, pourrait symboliser par jeu de mot la confédération latine que patronnait Diane à Aricie.
    Or c’est contre Aricie que Tarquin le Superbe commet son plus noir forfait : alors qu’il avait réuni les Latins ad lucum Ferentinæ, au bois de Ferentina (23) (II, 50), Tarquin marqua sa morgue en faisant attendre ses alliés toute une journée. Turnus Herdonius, le représentant d’Aricie, cherche alors à soulever les Latins contre Tarquin. Celui-ci dissimule des armes dans la tente de Turnus, l’accuse de complot et le fait mettre à mort sur le champ : les Latins abusés le précipitent dans la source de Ferentina, ad caput aquæ Ferentinæ (II, 51, 9). C’est ici une source sacrée de Diane qui est profanée et le viol de Lucrèce ne fera que répéter cette première profanation.
    Enfin la vertu de Lucrèce, matrone à qui l’histoire ne prête aucun enfant, pourrait figurer la chasteté de Diane. Le viol de l’austère Lucrèce ravive l’offense à Diane commise par Tarquin le Superbe au bois de Ferentina : c’est bien le père qui est ici le principal coupable, et du père au fils, c’est bien sa succession qu’il s’agit de ruiner pour venger cette profanation.
    Pourquoi Brutus évite-t-il soigneusement Tarquin ? Le prêtre de Diane portait le titre de roi des forêts, rex Nemorensis. Quiconque voulait devenir rex Nemorensis devait être un esclave fugitif : lui seul pouvait cueillir une branche de gui au chêne sacré du temple, qui lui donnait le droit de provoquer en duel le prêtre en titre et, s’il le tuait, de prendre sa place (24). G. Dumézil suggère que cette succession hasardeuse figurait symboliquement le contrôle divin assuré par Diane sur toute succession politique. Il est impossible de savoir si le rex Nemorensis eut une fonction politique réelle avant de se cantonner au service de sa déesse.
    On sait par ailleurs que le dies natalis de Diane était en même temps le dies seruorum et que les esclaves de Rome vouaient à cette déesse un attachement tout particulier (25). Dans ce contexte, lorsque Sextus menace Lucrèce de tuer un esclave et de l’accuser d’adultère, cet adultère supposé pourrait parodier le service du rex Nemorensis : tuant l’esclave-roi de Diane-Lucrèce, Sextus deviendrait roi à son tour, non le roi de Rome, mais une sorte de roi de la confédération latine, un rex collatinus. Tel à l’origine devait être religieusement, sinon politiquement, le rex Nemorensis. C’est là bien ce que Sextus Tarquin promet à Lucrèce : qu’elle devienne avec lui souveraine de Collatie (ville que nous interprétons comme un jeu de mot) et, de là, souveraine de Rome.
    Brutus ne s’attaque pas à Sextus, mais crée le rex sacrificiolus, prêtre subalterne chargé de perpétuer les rites religieux accomplis jusque là par les vrais rois. Le système de succession mis à part, le rex sacrificiolus est conçu sur le même modèle que le rex nemorensis d’une royauté fictive réduite au seul service divin.
    Enfin, le transport de Collatie à Rome est un élément essentiel du récit, soit que Lucrèce, selon Denys, se soit rendue elle-même à Rome après son viol, soit, selon Tite Live, que son corps ait été exposé sur le forum de Collatie (26) et que, de là, un détachement de la jeunesse commandé par Brutus se soit rendu à Rome pour y propager la nouvelle et y déclencher la révolution. Or le sanctuaire de Diane est, à peu près à cette époque, déplacé d’Aricie à Rome, consacrant la suprématie de Rome sur les villes latines confédérées (27).
    Ainsi, quoique aucune référence explicite ne soit faite à Diane dans les deux récits du viol de Lucrèce et de la révolution républicaine, trop d’éléments convergent pour ne pas autoriser le rapprochement : le sacrilège commis par Tarquin le Superbe à Ferentina, un lieu sacré dédié sinon à Diane même, du moins à une déesse de même type ; le problème posé, avant et pendant l’ambassade à Delphes, de la génération et de la succession ; le diptyque du voyage chez Apollon et du voyage chez Lucrèce ; l’austérité vertueuse de Lucrèce ; le motif du meurtre de l’esclave ; le jeu de mots possible sur Collatie ; le transport de Collatie à Rome ; la création du rex sacrificiolus sur le modèle du rex Nemorensis ; tous ces éléments reconstituent un tableau très complet des attributs, des fonctions et de l’histoire de la Diane romaine telle qu’elle nous est connue.

La fiction met en œuvre le dédoublement symbolique
    Donc, si la structure du récit actualise l’effondrement de la tripartition religieuse archaïque Jupiter-Mars-Quirinus, comme nous l’avons d’abord démontré, la fiction met en œuvre un élément religieux largement sinon totalement indépendant de cette structure, quelque chose que l’on peut déchiffrer, indirectement, comme un sacrilège à Diane, puis la réparation de ce sacrilège : Diane ne peut être ramenée à l’une des trois fonctions indo-européennes archétypales, puisqu’elle en met au moins deux en œuvre, conférant d’une part le regnum (première fonction), patronnant d’autre part les naissances (troisième fonction). Même si elle procède elle aussi du patrimoine religieux indo-européen (28), Diane introduit au niveau de la fiction une dimension symbolique hétérogène à la structure du récit.

Fiction et invisibilité
    Lucrèce figure ici quelque chose qui est intimement atteint et politiquement réparé ; elle conjoint donc deux niveaux hétérogènes, ce qui est caractéristique du travail de la fiction. G. Dumézil parle à propos de Diane de « dieu-cadre » ou de « héros-cadre » (29), c’est-à-dire situé en dehors, au-dessus du jeu normal de l’institution symbolique : Dyauh, Heimdallr fabriquent des rois parce qu’ils ont renoncé à être rois ; Diane attribue la souveraineté sur Rome au prix de sa propre disparition, disparition structurale d’abord, le mythe de Diane devenant histoire de Lucrèce, disparition narrative ensuite, puisque c’est le suicide de Lucrèce qui donne Rome à Brutus : peut-être faut-il y ajouter, dans le réel, la disparition du sanctuaire d’Aricie, au profit de celui d’une Diane assujettie, romanisée sur l’Aventin, que la narration représenterait par le corps mort et exposé de Lucrèce sur le forum. Le viol de Lucrèce est le moment du récit où le cadre, le principe symbolique est atteint, profané, mis en danger. Le déplacement du corps de Lucrèce de la maison au forum nous ramène de l’espace hors-norme où a surgi la brutalité à l’espace où s’exerce normalement l’institution symbolique, du lieu de l’atteinte intime à la scène publique de fondation (30). La fondation procède du sacrilège, les valeurs de Rome, de leur négation originelle.
    Ne retrouvons-nous pas ici le modèle proposé par René Girard dans La Violence et le sacré ? Lucrèce n’est-elle pas la victime sacrificielle et Tarquin le Superbe justement non le coupable châtié, mais le bouc-émissaire par quoi la société tente de rompre le cercle de la violence en instituant la temporisation, le décalage d’une procédure purificatrice (31) ? La fiction construit certes indéniablement un sacrifice et un bouc-émissaire ; mais le viol de Lucrèce ne devient sacrifice et n’appelle l’exil de Tarquin que par le discours et la mise en scène de Brutus, qui habillent une brutalité originelle irréductible et donnent un sens, une valeur exemplaire à ce qui, pour l’Histoire, n’a d’abord pas de sens. Il ne s’agit pas bien-sûr ici des prérogatives du sujet, ni même de la compassion que pourrait susciter l’accident horrible d’un viol de femme : de telles considérations seraient tout simplement anachroniques. Nous avons montré quelle était ici la nature de l’horreur. La profanation de Diane ne sera que dans un second temps représentée comme sacrifice de Lucrèce, la brutalité des règles enfreintes ne deviendra qu’ensuite la violence sacrée qui déclenche la révolution républicaine.


Figure 4 : Giulio Romano, Tarquin et Lucrèce, fresque du palais ducal de Mantoue, voûte du Camerino dei Falconi, 1536. Pour légitimer la représentation d’un viol qui ne peut a priori faire scène, le peintre a imaginé un comparse à Sextus Tarquin , œil témoin tenant littéralement le flambeau : l’horreur dans la chambre devient scène par l’effraction du regard de ce valet de Sextus, elle-même métaphorique de notre propre effraction voyeuriste de spectateurs. Pourtant la niche de la chambre, où devrait figurer la statuette d’un dieu protecteur, est vide et barrée par le couteau brandi du violeur : les dieux se retirent d’un tel spectacle et, par cette soustraction, Giulio Romano signifie la néantisation scopique constitutive de la scène.

    L’horreur sacrée de la profanation ne se donne pas à voir. Formellement, donc, la fiction vient alors scénographier l’irreprésentable. Cette scénographie (la stratégie de Brutus), tire parti du réel, le détourne, le travestit, pour construire une institution symbolique : Diane disparaît, et l’importation à Rome d’une déesse qui n’était pas romaine devient le mythe identitaire romain par excellence, Lucrèce « collatine » incarnant désormais la romanité. Lucrèce n’est d’ailleurs pas une figure mythique qui en remplacerait une autre : ce qui est mythifié, c’est l’institution politique de Rome elle-même. La fiction politique articule ce qui s’effondre à ce qui est fondé, non pas selon un enchaînement, mais comme on amalgame différents matériaux : l’effondrement de la triade archaïque comme l’assomption de la Diane romaine s’accomplissent depuis le commencement jusqu’au terme de la narration et se répèteront encore après la fin de l’épisode. Ce qui résulte de cet amalgame de données religieuses, historiques, mythique fait émerger quelque chose de nouveau, d’inédit, et de symboliquement fondateur : c’est la république.
    Le cœur de la fiction n’est pas la scène de l’abomination, le grand morceau d’histoire qui se joue au forum de Collatie puis à celui de Rome, mais l’abomination elle-même, nocturne et sans témoin dans la chambre de Lucrèce. La fiction enveloppe cette abomination mais ne cherche pas à la pénétrer. Sanctionnant qu’il est impossible de la voir, elle la sacralise. Il n’y aura ni confrontation, ni procès : l’évitement de Tarquin par Brutus court-circuite l’explication et consacre l’espace d’invisibilité du viol. Pourtant, aussi bien chez Tite Live que chez Denys, cette invisibilité (un viol sans témoin ; un exil sans confrontation) n’est pas un ressort articulatoire de la narration ; elle ne fait l’objet d’aucun commentaire, n’est ni dramatisée, ni exploitée d’aucune manière. Sans doute du coup est-ce en partie par un effet rétrospectif que nous focalisons l’attention critique sur cet élément du récit, qui ne devient un motif de représentation canonique qu’à la Renaissance.
    Il en va tout autrement lorsque le dispositif de référence en matière de représentation devient le dispositif scénique, c’est-à-dire lorsque tout récit pose d’emblée et à tout moment la question de la visibilité théâtrale de son contenu. La brutalité est alors projetée, identifiée au lieu où la victime a été séquestrée, réduite au silence ou au contraire surprise et défaite. Ce lieu fonctionne au rebours de la scène comme ce qui ne peut être montré autrement que par le détour d’un récit, non qu’on ne puisse y pénétrer, mais parce que ce qui y est en jeu, cette brutalité passée, présente ou à venir qui s’y perpètre en deçà de tout événement, n’est pas de l’ordre du visible et, dans l’ordre du visible, se trouverait misérablement amoindrie et dénaturée.


(3) Les événements depuis la fondation de la ville de Rome jusqu’à sa prise [par les Gaulois], sous les rois d’abord, puis sous les consuls, les dictateurs, les décemvirs et les tribuns consulaires, la guerre au dehors, les séditions à l’intérieur, tout ce que j’ai exposé en cinq livres est obscur non seulement par son extrême ancienneté, comme ces choses que l’on distingue à peine à cause de leur grand éloignement, mais aussi parce que bien rares étaient à ces époques les documents écrits, seuls gardiens fidèles de la mémoire des faits historiques, et parce que, même s’il y avait des choses dans les commentaires des pontifes et les autres archives publiques et privées, la plupart disparut dans l’incendie de la ville » (Tite Live, Histoire romaine, VI, 1, 1-2).
(4) On peut s’étonner que l’épais livre de G. Dumézil, si attentif aux moindres événements du livre I de l’Histoire romaine, ne consacre que quelques lignes à cet épisode de la révolution républicaine, central pour son sujet, et demeure muet sur l’histoire de Lucrèce, où se joue pourtant le passage non d’un système religieux à un autre, mais plutôt d’une tripartition principielle, héritée de la culture indo-européenne, à une institution religieuse romaine, où cette tripartition est en quelque sorte diluée. Du coup la première partie, consacrée aux « Grands dieux de la triade archaïque », n’est pas articulée à la seconde qui, sous le titre de « Théologie ancienne », présente, aux côtés de la triade capitoline, les autres dieux du panthéon romain. Les parties suivantes ne constituent que des annexes de la deuxième partie.
(5) « Ceteri armati duce Bruto », I, 59, 5.
(6) « ut imperium regi abrogaret exsulesque esse iuberet L. Tarquinium cum coniuge ac liberis » (I, 59, 11).
(7) Voir DUMÉZIL, op. cit., p. 89.
(8) OVIDE, Fastes, II, 513-532 et DUMÉZIL, op. cit., pp. 170-171.
(9) DUMÉZIL, op. cit., pp. 375-380.
(10) Faut-il rapprocher cette île de la Quiritium fossa construite par Ancus (I, 33, 7), fossé construit par les quirites, mais peut-être aussi placé sous l’égide de Quirinus ?
    Valerius, le successeur de Collatin au consulat, est lui aussi menacé d’exil, et pour les mêmes raisons que son prédécesseur. Il fait alors déplacer sa maison du haut de la colline de Vélia, face au Capitole à qui elle paraissait faire concurrence, comme une menace pour les Romains d’un retour de la monarchie, au plus bas de la côte, in infimo cliuo, de façon que les maisons des Romains dominent toutes la sienne. Valerius s’adresse aux Romains en les nommant Quirites; il abaisse les faisceaux devant le peuple, signifiant qu’il est le seul Souverain ; il édicte des lois démocratiques et prend le surnom de Publicola, celui qui cultive le peuple (II, 7, 7-12 et CICÉRON, De republica, II, 31, 53). L’opposition fonctionnelle des deux consuls, celui de Mars et celui de Quirinus, se retrouve dans celle du maître de cavalerie et du dictateur, maître de l’infanterie, et recoupe déjà l’opposition sociale des Patriciens et des Plébéiens, et ultérieurement l’opposition politique des consuls et des tribuns de la plèbe.
(11) J’utilise donc ici les termes de narration, de fiction et de récit dans un sens différent de celui établi par Gérard Genette ou vulgarisé d’après lui. Ce sens ne s’oppose cependant pas radicalement à lui. Gérard Genette a lui-même évolué de Figures II à Figures III, allant vers sinon une reconnaissance du moins une prise en compte implicite de la dimension massivement iconique de la représentation textuelle : si, dans « Frontières du récit », la narration est encore une catégorie du récit, tributaire d’une conception rhétorique du texte, dans « Mode », le quatrième chapitre de « Discours du récit », la place donnée à la question de la focalisation tend à faire du récit genettien un objet visuel, que la narration genettienne traite sous un angle donné. Il y a là les germes d’une conception du texte comme dispositif, même si la réticence de Genette est évidente : « Pour éviter ce que les termes de vision, de champ et de point de vue ont de trop spécifiquement visuel, je reprendrai ici le terme un peu plus abstrait de focalisation » (Figures III, Seuil, 1972, p. 206). Or il est nécessaire de reconnaître d’abord cette omniprésence de l’image pour pouvoir ensuite dégager, sous elle, le noyau aniconique de la brutalité, qui constitue paradoxalement la matrice narrative : on ne peut dégager la textualité du texte si l’on n’a pas posé préalablement tout ce qui dans le texte n’est pas textuel.
    1. Narration. Je propose d’opérer, par rapport au système genettien, une sorte de révolution copernicienne : la narration chez lui est « l’acte producteur » (Introduction de « Discours du récit », Figures III, p. 72), c’est-à-dire la mise en œuvre proprement textuelle de l’histoire. L’histoire est donc implicitement l’objet visuel que la narration, ou mieux « le discours narratif », va textualiser, transformer en de la littérature. C’est pourquoi la critique littéraire se définira selon Genette comme narratologie, la narration constituant dans son système l’opération finale, et la plus élaborée, de transformation de l’histoire, ou autrement dit des données du récit. S’il annonce que « Notre objet est donc ici le récit » (p. 73), son objet est en fait la narration. Or la narration, précisément parce qu’elle est une superstructure, ne constitue selon moi qu’un leurre dans le dispositif de récit. Et c’est pourquoi j’aurai tendance à la ramener vers ce que Genette définit comme l’histoire, le degré zéro de l’enchaînement des événements. La ramener n’est pas cependant l’identifier : si pour Genette la narration actualise la plénitude d’une vision face aux matériaux disparates de l’histoire, je pense au contraire que confrontée à l’histoire, la narration manifeste ses trous, ses lacunes et que c’est dans ces trous que vient se fixer ce que j’appelle la fiction, une dimension du texte que Genette ne prend pas en compte.
    2. Fiction. Contrairement à l’histoire, qui suppose une sorte de réalité objective des choses en dehors du texte (comme si un véritable massacre des prétendants avait eu historiquement lieu en dehors de L’Odyssée), la fiction est produite par le texte comme illusion d’un monde beaucoup plus grand dans lequel la narration vient lacunairement s’inscrire. Je substitue donc à l’histoire genettienne ce que j’appelle la fiction et alors que chez Genette la narration met en œuvre et transforme l’histoire, je propose de redonner au récit cette fonction noble et cette position englobante : le récit enveloppe la narration et non la narration le récit.
    3. Récit. Genette commence par proposer trois définitions du récit : le récit comme « énoncé narratif », et c’est là le texte pris comme objet, le récit comme « succession d’événements, réels ou fictifs, qui font l’objet de ce discours », et ce sera l’histoire, enfin le récit comme « l’acte de narrer », qui deviendra la narration genettienne (p. 71). De ces trois définitions, il ne retiendra que la première, comme la plus simple et la plus répandue. Mais ce découpage ne tient pas. Le récit n’est pas soit ce que la machine textuelle produit (le sens 1), soit la matière à partir de quoi elle le produit (le sens 2), soit le processus de fabrication du texte (le sens 3) ! Il est évidemment et essentiellement cette machine, qui englobe les trois sens. Et si le récit est une machine, un dispositif, il faut également envisager une mécanique du récit, qui n’est pas le processus de fabrication du texte, mais, à un niveau supérieur, le plan de la machine textuelle.
    4. Structure. On touche ici au niveau idéologique, ou symbolique, ou structural, curieusement totalement élidé dans Figures III. C’est pourquoi j’ai introduit dans le dispositif de récit la dimension de la structure. De même qu’une même machine peut produire des produits différents, la structure n’est pas nécessairement propre à un texte, mais se retrouve dans toutes les œuvres d’un auteur, ou chez des auteurs différents ayant pratiqué un même genre ou partagé une même culture.
(12) À comparer avec le court-circuit du « pas-de-sens » lacanien.
(13) Je reprends l’expression que J. Derrida emprunte à Hamlet dans Spectres de Marx. L’hétérogénéité fondamentale et aberrante du récit de la révolution républicaine saute aux yeux lorsqu’il est dépouillé de la fiction dont l’enrobent un Tite Live ou un Denys. Il n’est qu’à lire le résumé lapidaire de Florus, dans son Epitome de Gestis Romanorum, écrit une cinquantaine d’années après Tite-Live, sous Hadrien : Tam diu superbiam regis populus Romanus perpessus est, donec aberat libido ; hanc ex liberis ejus importunitatem tolerare non potuit. Quorum cum alter ornatissimæ feminæ Lucretiæ stuprum intulisset, matrona dedecus ferro expiavit ; imperium regibus abrogatum. (FLORUS, Epitome, I, 7.) « Le peuple romain supporta les abus de pouvoir (superbiam) du roi tant qu’il ne s’y mêla pas du sexe (libido) ; mais il ne put tolérer cette incartade (importunitatem) de ses enfants : comme l’un d’eux avait exercé sa débauche sur Lucrèce, une femme des plus honorables, la matrone expia son déshonneur en se poignardant ; le pouvoir fut ôté aux rois. » Florus ne mentionne pas Brutus, mais la seule Lucrèce, dont le coup de poignard abolit la royauté. L’asyndète après expiavit et l’élision du verbe conjugué (abrogatum [est]) soulignent la rupture logique dans la narration, faille narrative corallaire de l’effondrement structural dont toute fiction construit le double supplément.
(14) Flexit uiam Brutus - senserat enim aduentum - ne obuius fieret, « Brutus fit un détour (il avait eu vent de son arrivée) afin qu’il ne se trouve pas sur son chemin » (I, 60, 1).
(15) Incensam multitudinem perpulit ut imperium regi abrogaret exsulesque esset iuberet L. Tarquinium cum coniuge ac liberis, « [Brutus] poussa la foule enflammée à ôter le commandement au roi et à ordonner que L. Tarquin [le père de Sextus, donc] soit exilé avec sa femme et ses enfants » (I, 59, 11).
(16) DENYS D’HALICARNASSE, Les Antiquités romaines, traduites du Grec par le P. Gabriel François le Jay, de la Compagnie de Jésus. A Paris, chez Gregoire Dupuis, ruë S. Jacques, près S. Benoist, à la Couronne d’or. MDCCXXII. Avec Privilege du Roy, LXIX, p. 338.
(17) PINDARE, Néméennes, I, 33-51.
(18) Très elliptique, Tite-Live suggère que Tarquin fut particulièrement impressionné par hoc velut domestico uisu (I, 56, 5), « cette vision qui semblait intéresser sa maison » (trad. Gaston Bayet).
(19) La réponse de l’oracle à la première question n’est donnée ni chez Tite Live, ni chez Denys. G. Dumézil traite cet épisode de « pure légende, destinée seulement à mettre en valeur, par un thème de folklore, l’intelligence du grand Abruti » (!!!) (op. cit., p. 442). Si l’ambassade à Delphes a eu une réalité historique, elle peut n’avoir été motivée que comme action de grâce après une victoire militaire de Tarquin, la prise de Suessa Pometia, conformément à une coutume des Étrusques hellénisés (CICÉRON, De republica, II, 24, 44).
(20) Le nom vient de e-gerere, mettre au monde (DUMÉZIL, op. cit., p. 410).
(21) Sextus est l’aîné des fils de Tarquin chez Denys, le benjamin chez Tite Live (qui minimus ex tribus erat, I, 53, 5 et OVIDE, Fastes, II, 691), ce qui s’accorde mieux avec le sens de son prénom ainsi qu’avec son absence lors du voyage à Delphes.
(22) DUMÉZIL, op. cit., pp. 409-410 ; temple confédéral, VARRON, De Lingua latina, 5, 43 et DENYS D’HALICARNASSE, 4, 26, 4-5 ; rex Nemorensis, SUÉTONE, Caligula, 35, 3.
(23) Ferentina, déesse protectrice de la confédération latine, avec son bois et sa source, semble ici redoubler la Diane d’Aricie. Comme c’est le représentant d’Aricie qui joue dans cet épisode le rôle essentiel, on peut penser que Ferentina n’est qu’un autre nom donné au bois sacré et au temple d’Aricie. La chronologie livienne pose d’ailleurs ici problème : Tite-Live faisant remonter au roi Servius Tullius le transfert du sanctuaire fédéral de Diane d’Aricie à Rome, c’est à Rome que les confédérés auraient dû se réunir (remarque de G. Bayet, éd. Budé, p. 81, n. 1 et I, 45, 2-3). Cette anomalie trahit l’anachronisme du transfert, qui a dû se faire à l’époque républicaine, et dont nous suggérons que l’histoire de Lucrèce est la traduction-fiction.
(24) STRABON, Géographie, V, I, 2 ; PAUSANIAS, Description de la Grèce, II, 27, 4. Cette branche de gui est rapprochée du rameau d’or virgilien consacré à Junon infernale (Énéide, VI, 136-148 ; 185-211 ; 628-636).
(25) DUMÉZIL, op. cit., p. 413 et FESTUS, p. 432 L2 ; PLUTARQUE, Questions romaines, 100.
(26) Elatum domo Lucretiae corpus in forum deferunt, « enlevant de la maison le corps de Lucrèce ils le transportent sur la place publique » (I, 59, 3).
(27) Tite Live place la fondation du temple romain sous le règne de Servius mais, sans mentionner le temple d’Aricie, il suggère que le modèle en aurait été le temple de Diane à Éphèse (I, 45, 1-3).
(28) G. Dumézil propose des rapprochements avec le Dyauh de l’épopée indienne et avec le dieu scandinave Heimdallr.
(29) DUMÉZIL, op. cit., p. 411.
(30) Sur les notions de principe et d’institution symbolique, je renvoie à Image et subversion, notamment aux chapitres 4 et 9. On aura remarqué que l’analyse structurale tendait vers la dissolution des fonctions, Jupiter étant neutralisé et Quirinus évincé ; cette dissolution religieuse faisait retour comme affirmation des valeurs politiques de la république ; à rebours, la mise en évidence du ressort de la fiction restitue la dimension religieuse du récit, comme support et enjeu fondamental de la dissolution politique du régime de Tarquin.
(31) R. GIRARD, La Violence et le sacré, Grasset, 1972, Poche Pluriel, p. 59.


lire la suite...


Ce texte sert d’introduction au volume collectif dirigé par Marie-Thérèse Mathet :
Brutalité et représentation,
L’Harmattan, collection « Champ visuel »
mai 2006