Dans le cadre des programmes ANR Religis et Amidex-IRV de l'université d'Aix-Marseille, le site Utpictura18 développe un dossier de publication « Illustrer la Bible », pour lequel il sollicite la participation de 5 stagiaires.
Objectif et déroulement du stage
Le stage est ouvert à des étudiants de M2 ou à des doctorants, en lettres ou en théologie. Chaque stagiaire devra réaliser deux articles de 7-8 pages chacun qui, sous réserve de validation par le comité scientifique, seront publiés dans le dossier « Illustrer la Bible » d'Utpictura18. La destination de ce dossier est pédagogique et laïque : les articles ont pour objectif de fournir la documentation et la méthodologie nécessaires pour aborder l'illustration biblique, et plus généralement le problème de l'image biblique, dans un cadre scolaire ou universitaire.
Le stage démarre lundi 19 octobre 2026 et dure deux mois, à temps partiel. Il donnera lieu à gratification, si c'est compatible avec le statut du candidat. L'élaboration des articles sera discutée et supervisée chaque semaine lors d'une séance de travail en ligne de 3 heures environ. À partir des sujets que chaque stagiaire devra traiter, on abordera successivement :
- la sélection du corpus iconographique,
- la lecture littérale de ce corpus, avec ses références bibliques et patristiques, mais aussi le cas échéant ses autres sources textuelles et iconographiques
- les problèmes de méthode que pose l'analyse des images sélectionnées
- la construction de la problématique et du plan
Candidature
Les candidats intéressés peuvent écrire jusqu'au 11 septembre à Solène Scherer, avec un CV et une lettre de motivation présentant leur projet en une page : pour vous positionner par rapport au projet, voyez ci-après la rubrique « Axes de recherche ». Votre projet doit pouvoir s'inscrire dans un ou deux de ces axes. Vous indiquerez, dans le domaine des études bibliques et/ou de l'histoire de l'art quels sont vos champs d'expertise et d'intérêt. Une fréquentation préalable d’Utpictura18 et de son moteur de recherche est vivement conseillée.
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Comité scientifique
- Sylvie Barnay, Maître de conférences à l’université de Lorraine
- Agnès Guiderdoni, Professeure à l’Université Catholique de Louvain
- Valérie Naudet, Professeure à l’Université d’Aix-Marseille
- Christophe Nihan, Professeur à l’Université de Münster
- Ioanna Rapti, Directrice d’études à l’École Pratique des Hautes Études
- Anne Spica, Professeure à l’Université de Versailles Saint-Quentin
Projet coordonné par Stéphane Lojkine, Professeur à l’Université d’Aix-Marseille
Enjeu du projet
Impossible d’envisager sérieusement l’étude, ou simplement la compréhension de la littérature et des arts européens sans un minimum de culture biblique. Impossible de saisir comment la politique s’est faite, comment les représentations ont évolué, comment l’histoire s’est construite sans prendre en compte les figures et le destin des héros et des martyrs dont la Bible fait le récit : l’Histoire qui a servi de modèle à ceux qui la faisaient était romaine et biblique ; pendant des siècles, on a imaginé, lutté, pensé, entre autres, mais massivement, avec et contre la Bible.
Force est de constater que cette culture biblique a à peu près disparu aujourd’hui. Il ne s’agit pas ici de regretter telle ou telle emprise idéologique, telle ou telle orientation politique que l’Europe contemporaine aurait ou n’aurait pas prise. Il s’agit de culture : pour comprendre ce qui s’est passé, pour saisir ce que nous sommes en train de devenir, les codes culturels, les configurations imaginaires, les récits transmis par la Bible constituent une clé fondamentale, et c’est pour le public contemporain une clé perdue.
C’est cette clé que, par ce projet, on voudrait œuvrer à restituer. L’enjeu n’est pas strictement l’étude du texte biblique, le travail multiséculaire de l’exégèse. Il s’agit plutôt de redonner accès à un environnement, de restituer une familiarité. Il s’agit non pas directement de la Bible, mais des images que la Bible a produites et dans lesquelles les sociétés, les populations, les intellectuels ont baigné.
Penser la possibilité de l’image biblique
La Bible a produit énormément d’images. C’est un paradoxe : le second des dix commandements en interdit formellement la production. Or la notion même, occidentale, d’image tire son origine de cette interdiction. Étudier l’image biblique, c’est d’abord étudier l’image au sens biblique du terme, c’est-à-dire interroger l’impossibilité théorique de cette image : la théologie de l’image a construit la notion d’image à partir du renversement de cette impossibilité.
L’interrogation existentielle sur la possibilité biblique des images conditionne la périodisation de leur production. On s’intéresse ici plus spécifiquement à l’image d’illustration, c’est-à-dire aux images qui se trouvent dans les livres à sujet biblique : Bible complète et incomplète, Évangéliaire, Psautier, Livre d’heure, Bible historiale, Speculum humanae salvationis… La production est massivement, mais pas exclusivement chrétienne ; elle est d’Occident et d’Orient, catholique et protestante. Si l’on veut tenir compte de cette diversité la périodisation doit se faire non à partir d’une histoire qui ne sera pas l’histoire des nations, ni même de telle ou telle confession, mais l’histoire de l’image elle-même.
Périodisation
L’image tardo-antique et proto-médiévale
Pour cette raison, nous proposons d’envisager une première période allant des débuts du christianisme jusqu’à la crise iconoclaste, qui certes fut une crise politique de l’Empire byzantin, mais qui, profondément liée au développement de l’Islam et à l’influence du judaïsme., fut aussi la première crise mondiale de l’image biblique et l’occasion de sa théorisation (Jean Damascène). L’illustration biblique avant le VIIIe siècle, en Orient comme en Occident paraît bien timide, se concentrant sur les canons d’Eusèbe, et le portrait des évangélistes (Évangiles de Garima et d’Etchmiadzine en Orient, d’Echternach et de Lindisfarne en Occident). Quelques manuscrits nous sont parvenus cependant illustrant des séquences narratives : la Genèse de Vienne, le Codex purpureus Rossanensis, le Pentateuque d’Ashburnham comptent parmi les plus anciens. Le Psautier Khloudov, la Bible d’Alcuin à Bamberg, la Bible de Moutier-Grandval appartiennent encore à bien des égards à cette famille iconographique, qui conserve les grands traits de l’organisation tardo-antique du récit en frise.
L’image romane et byzantine
Une seconde période s’ouvre avec la Renaissance ottonienne et le Triomphe de l’Orthodoxie, et va jusqu’à Thomas d’Aquin et la théorisation scolastique de l’image, qui correspond avec la décomposition de l’empire romain d’Orient : une économie romane et une économie byzantine de l’image se mettent en place, avec leurs codes iconographiques et un système de plus en plus complexe d’interaction des figures, qui tend à remplacer le ruban narratif. Le point commun des deux systèmes est l’absence, ou quasi-absence de fond, qui oblige à penser l’image comme un écran, un théâtre d’ombres, au-delà duquel il s’agit de se projeter. Théologie occidentale et orientale de l’image s’accordent à peu près alors sur cette translatio ad prototypum, qui constitue une étape majeure dans l’histoire de l’image biblique.
L’image gothique et renaissante
La troisième période, du gothique tardif et du début de la Renaissance (jusqu’au Concile de Trente), est marquée par la territorialisation des images, qui abandonne les fonds d’or, les fonds blancs, les fonds à motifs géométriques, pour installer les personnages sur une carte, dans un paysage ou une fabrique d’architecture élaborée. La territorialisation est liée à deux mutations décisives de l’image : le développement du retable, suivi de l’invention de l’imprimerie. On constate un glissement de l’image du domaine du sacré, délibérément irréel, vers le domaine du profane, sommé de représenter. L’image biblique se démultiplie et s’exporte dans des genres nouveaux : le Speculum humanae salvationis met en regard une scène de l’Ancien et une scène du Nouveau Testament ; la Bible historiale (Petrus Comestor) réorganise le récit biblique plutôt qu’elle ne le traduit. Ces nouveaux textes sont aussi de nouveaux dispositifs de circulation dans le texte biblique, qui se constitue en matériau culturel.
L’image moderne
La quatrième période est marquée, pour l’image, par la prédominance du tableau de chevalet et de la scène théâtrale comme modèle de référence. Les images des grandes séries gravées de cette époque moderne, depuis les Figures des histoires de la Sainte Bible de Jean Cousin (1596) jusqu’à La Sainte Bible illustrée par Gustave Doré (1868), ne sont progressivement plus pensées comme des récits, des séquences narratives, mais comme des scènes, organisées autour d’un moment unique. Une typologie des scènes illustrées se met en place, avec ses variations, notamment catholiques et protestantes. Au XIXe siècle, l’orientalisme et les fouilles archéologiques en Égypte et au Proche-Orient révolutionnent la représentation des lieux et des costumes bibliques, d’abord en Allemagne (Julius Schnorr von Carolsfeld, Otto Delitsch) tandis que les techniques de gravures conduisent à abandonner les coûteuses plaques de cuivre pour la lithographie et le bois de bout (Gustave Doré).
Axes de recherche
L’objectif de ce dossier est de rendre plus lisible l’image biblique pour un public qui n’en possède pas, ou pas complètement les codes. D’autre part, il s’agit de restituer la place de l’image biblique dans une histoire plus globale de l’image (dont on a esquissé plus haut, grossièrement, la périodisation). La recherche se situe donc à l’articulation de la théologie, de l’histoire, de l’histoire de l’art et des études culturelles. Pour ce faire, on suivra trois axes : interrogation sur la nature de l’image et sur son régime de représentation ; analyse des séries et des cycles ; typologie des récits et des scènes.
Nature de l’image et régime de représentation
On observe la persistance d’une pratique romaine de l’image jusque dans les manuscrits ottoniens et byzantins : quelle est cette pratique ? Comment est-elle infléchie par la destination chrétienne de l’image biblique ? Peut-on comparer l’image biblique en contexte chrétien et en contexte juif (par exemple dans les Haggadas) ? Comment le statut de l’image évolue-t-il avec la période byzantine iconoclaste ? avec le développement de la théologie et de l’iconographie mariale ? avec la théorisation scolastique de l’image ? après le Concile de Trente ?
Séries et cycles
L’approche sérielle de l’illustration biblique, dans les manuscrits et imprimés très richement illustrés, pose le double problème de la similitude et de la différence.
Similitude d’abord : les images sont parfois composées à partir d’une structure commune (rubrique, titre, référence, signature, ornements types…), parfois selon un système figural de correspondance entre Ancien et Nouveau Testament (Speculum), parfois articulées à une illustration historique profane (Histoires universelles) ou pensées à partir d’un modèle historicisant (Delitsch, Doré).
Différence ensuite : la structure er la cohérence de la série n’impliquent pas nécessairement que le sujet de chaque image doive être identifié à partir d’une typologie externe ; le séquencement d’un récit, les systèmes de rappel introduisent un principe de variation, de déclinaison dont il s’agira de dégager la logique.
Typologies
La reconnaissance des séquences narratives ou des scènes se fait en fonction de signes et de codes convenus, d’une typologie extérieure à la série, partagée par le public, évoluant en fonction des périodes considérées. Globalement, on passe d’une typologie des attributs et des symboles, constituant une grammaire des figures, à une typologie des scènes, partagée avec la peinture, la sculpture et les autres arts.
Il s’agira, à partir d’une figure ou d’un récit biblique donné, de suivre la généalogie de sa représentation : hiérarchisation de scènes clés au sein du récit, réorientation de la lecture spirituelle, morale ou politique proposée par l’image, influences des autres arts.
Bibliographie
Ouvrages généraux
François Boespflug et Nicolas Lossky, dir., Nicée II, 787-1987: douze siècles d'images religieuses, Cerf, 1987
François Boespflug, Dieu et ses images, Paris, Bayard/Luc Pire, 2008
Éliane et Régis Burnet, Décoder un tableau religieux. Ancien et Nouveau Testament, 2 vol. Cerf, 2016 et 2018
Ingrid Falque et Agnès Guiderdoni, dir., Rethinking the Dialogue between the Verbal and the Visual. Methodological Approaches to the Relations Between Religious Art and Literature (1400-1700). Art, Art History, and Intellectual History, Leyde, Brill, 2022
David Freedberg, The Power of Images. Studies in the History and Theory of Response, Chicago, The University of Chicago Press, 1991
Herbert L. Kessler, Seeing Medieval Art, Broadview Press, Ontario/New York, 2004
Erwin Panofsky, Studies in Iconology. Humanistic Themes in the Art of the Renaissance, Oxford, 1939 ; Essais d'iconologie. Thèmes humanistes dans l’art de la Renaissance, Gallimard, 1967
Louis Réau, Iconographie de l’art chrétien, 3 vol., PUF, 1955–1959
Meyer Shapiro, Words and Pictures. On the Literal and the Symbolic in the Illustration of a Text. Approaches to Semiotics series 11, éd. Thomas A Sebeok. La Haye et Paris, Mouton, 1973 ; Les Mots et les images (préface d'Hubert Damisch), Macula 2000
Image tardo-antique et proto-médiévale
Suzy Dufrenne, Les Illustrations du Psautier d’Utrecht, Paris, Ophrys, 1978
André Grabar, Le Premier Art chrétien, Gallimard, 1966
John Lowden, L’Art paléochrétien et byzantin, Phaidon, 2001
Kurt Weitzmann, Illustration in Roll and Codex: A Study of the Origin and Method of Text Illustration, Princeton, 1947
Image romane et byzantine
Marcello Angheben, dir., Les Stratégies de la narration dans la peinture médiévale. La représentation de l'Ancien Testament aux IVe-XIIe siècles, Turnhout, Brepols, 2020
Jérôme Baschet, L’Iconographie médiévale, Gallimard, Folio histoire, 2008
Éléonore Fournié, L’Iconographie de la Bible historiale, Turnhout , Brepols, 2012
André Grabar, L’Iconoclasme byzantin, Flammarion, 1984, Champs, 1998
L’Image. Fonctions et usages des images dans l’Occident médiéval, dir. Jérôme Baschet et Jean-Claude Schmitt, Cahiers du léopard d’or n°5, Paris, Le Léopard d’or, 1996
Emile Mâle, L’Art religieux du XIIIe siècle en France, 1898, rééd. Klincksieck, 2021
Marie-José Mondzain, Image, icône, économie, Seuil, 1996
Jean Wirth, L’Image à l’époque romane, Paris, Cerf, 1999
Image gothique et renaissante
Chantal Connochie-Bourgne et Jean-Raymond Fanlo, dir, Fables mystiques. Savoirs, expériences, représentations, du Moyen Âge aux Lumières, AIx-en-Provence, PUP, coll. Senefiance, 2016, p. 13-25
Georges Didi-Huberman, Fra Angelico. Dissemblance et figuration, Flammarion, 1990
Agnès Guiderdoni, « L’emblématisation de la Bible au XVIe siècle : De l’illustration à l’herméneutique », dans Paul Arblaster, Ingrid Bertrand, Véronique Bragard, Dirk Delabastita, dir., Sparks And Lustrous Words Literary Walks, Cultural Pilgrimages – Essays in Honour of Guido Latré, Transversalités, Louvain-la-Neuve, Presses Universitaires de Louvain, 2019, p. 3-15
John Lowden, The Making of the Bibles Moralisées, University Park, Pennsylvania State University Press, 2000
W. Melion, E.C. Pastan, L.P. Wandel, dir., Quid Est Sacramentum?: Visual Representation of Sacred Mysteries in Early Modern Europe, 1400–1700, Leyde-Boston, Brill, 2020
Erwin Panofsky, Architecture gothique et pensée scolastique, trad. et postface de Pierre Bourdieu, Paris, Minuit, 1967
Erwin Panofsky, La Perspective comme forme symbolique, trad. Guy Ballangé, Paris, Minuit, 1975
Brigitte Pérez-Jean et Patricia Eichel-Lojkine, dir., L’Allégorie de l’Antiquité à la Renaissance, Champion, 2004, p. 509-531
Jean Wirth, L’Image à la fin du Moyen Âge, Cerf, 2011
Image moderne
Frédéric Cousinié, Images et méditation au XVIIe siècle, PUR, 2008
Ralph Dekoninck, Ad Imaginem. Statuts, fonctions et usages de l’image dans la littérature spirituelle jésuite du XVIIe siècle, Travaux du Grand Siècle, XXVI, Genève, Droz, 2005
Christine Gouzi, La Peinture religieuse en France de 1685 à 1789, Faton, 2019
Stéphane Lojkine, « Trois écrans dans Le Festin de Balthasar de Rembrandt », Image et subversion, chap. 3, Jacqueline Chambon, 2005
Louis Marin, Des pouvoirs de l’image ; gloses, Seuil, 1993
Sarah Schaefer, Gustave Doré and the Modern Biblical Imagination, New York, Oxford University Press, 2021
Martin Schieder, Au-delà des Lumières : la peinture religieuse à la fin de l'Ancien Régime, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2016