La mère d’Ismène et de Zélonide ressentait vivement la perte de ses deux filles ; tous les projets de grandeur qu’elle avait faits s’étaient évanouis par leur mort : on lui reprochait que sans son ambition, elles seraient encore au monde ; qu’elle les avait menacées pour les obliger à consentir d’épouser Marcassin. La reine n’avait plus pour elle les mêmes bontés. Elle prit la résolution d’aller à la campagne avec Marthésie, sa fille unique. Celle-ci était beaucoup plus belle que ses sueurs ne l’avaient été, et sa douceur avait quelque chose de si charmant, qu’on ne la voyait point avec indifférence. Un jour qu’elle se promenait dans la forêt, suivie de deux femmes qui la servaient (car la maison de sa mère n’était pas éloignée), elle vit tout d’un coup à vingt pas d’elle un sanglier d’une grandeur épouvantable, celles qui l’accompagnaient l’abandonnèrent et s’enfuirent. Pour Marthésie, elle eut tant de frayeur qu’elle demeura immobile comme une statue, sans avoir la force de se sauver.
Marcassin, c’était lui-même, la reconnut aussitôt, et jugea par son tremblement qu’elle mourait de peur. Il ne voulut pas l’épouvanter davantage ; mais s’étant arrêté, il lui dit : « Marthésie, ne craignez rien, je vous aime trop pour vous faire du mal, et il ne tiendra qu’à vous que je ne vous fasse du bien ; vous savez les sujets de déplaisir que vos sueurs m’ont donnés, c’est une triste récompense de ma tendresse ; je ne laisse pas d’avouer que j’avais mérité leur haine par mon opiniâtreté à vouloir leur plaire et les posséder malgré elles. J’ai appris, depuis que je suis habitant de ces forêts, que rien au monde ne doit être plus libre que le cœur ; je vois que tous les animaux sont heureux, parce qu’ils ne se contraignent point. Je ne savais pas alors leurs maximes, je les sais à présent, et je sens bien que je préférerais la mort à un hymen forcé, si les dieux irrités contre moi voulaient enfin s’apaiser : s’ils voulaient vous toucher en ma faveur, je vous avoue, Marthésie, que je serais ravi d’unir ma fortune à la vôtre ; niais hélas ! qu’est-ce que je vous propose ? Voudriez-vous venir avec un monstre comme moi, dans le fond de ma caverne ? » (éd. N. Jasmin, p. 481-2)