Jean Pillement, Chinois pêchant à la ligne, en 2 mn
Elizaveta Panova | Musique par Santiago SepulvedaJean Pillement est sans doute l'un des plus célèbres peintres de chinoiseries du XVIIIe siècle. On en sait pas à quelle commande ni à quel type de décoration ce panneau du Chinois pêchant à la ligne était destiné. En apparence, la peinture est purement décorative : un vieux pêcheur, des oiseaux, un saule, une rivière, une montagne.
Nous allons découvrir que ces motifs ne sont nullement fortuits et puisent profondément dans la littérature et la culture chinoises. Mais qui est donc, vraiment, ce vieux pêcheur ?
Chinois pêchant à la ligne - Pillement
Jean Pillement, Chinois pêchant à la ligne, entre 1765 et 1785, huile sur toile, 61x56 cm, Dijon, Musée Magnin
Jean-Baptiste Pillement était au départ un décorateur plutôt qu'un peintre. Il s'était spécialisé dans les chinoiseries, dont les motifs, développés à la gravure, pouvaient se reproduire sur toutes sortes de supports : tissu, papier peint, paravents, panneaux muraux…
On ne sait pas quelle était la destination exacte de ce Chinois pêchant à la ligne, qui faisait partie sans doute d'un ensemble décoratif plus vaste. Un Chinois est assis au bord d'un lac, il pêche. Pillement l'a vêtu d'un costume traditionnel chinois : un manteau rouge à larges manches et des chaussures à bout pointu et recourbé. L'ensemble est manifestement trop somptueux pour un simple pêcheur, et ne s'accorde pas avec son simple chapeau de paille conique, qu'en revanche le spectateur européen associera immédiatement à un paysan chinois.
Aux côtés du pêcheur, deux hérons sont figés dans des poses peu naturelles. On a l'impression qu'ils discutent avec le pêcheur comme ils le feraient dans une fable ou un conte. Pillement ne cherche pas à montrer au spectateur la Chine réelle. Il théâtralise une scène imaginaire en reproduisant l'espace d'un théâtre, avec son parterre, occupé au premier plan par le perroquet, sa scène, où le pêcheur converse avec les oiseaux, et son décor de fond, où la montagne aux formes fantastique semble un dragon susceptible à tout moment de s'éveiller.
Pillement a pu s'inspirer également de l'histoire de Jiang Ziya (姜子牙). Selon la légende, ce vieux sage s'était retiré du monde et passait ses journées à pêcher au bord de la rivière Wei... mais avec un hameçon rectiligne et sans appât, suspendu à quelques centimètres au-dessus de l'eau. Quand on lui demandait ce qu'il faisait, il répondait qu'il ne cherchait pas à attraper des poissons, mais le moment où un souverain juste viendrait le trouver. Le roi Wen Wang de l'État de Zhou (XIe s. av. JC) finit par le rencontrer, reconnut sa sagesse, et en fit son Premier ministre.
Mais l'histoire de Jiang Ziya n'explique pas la présence des oiseaux, qui fait référence à un autre modèle littéraire. Sous la dynastie Tang, le lettré Zhang Zhihe s'était retiré de la Cour pour se consacrer à la poésie. Il écrivit notamment un célèbre poème, la Chanson du pêcheur, qui commence ainsi : « Devant le mont Xisai, les aigrettes blanches s'envolent... » Zhang Zhihe est fréquemment représenté par ailleurs en barque en compagnie d'une grue : il s'envolera sur la grue vers l'immortalité…
Pillement n'a probablement pas eu connaissance de ces modèles littéraires originaux, mais des motifs iconographiques auxquels ils ont donné lieu, soit dans les panneaux de laque et les faïences exportées par la Chine, soit dans leurs imitations européennes. La découverte du Cabinet Chiński et des laques de Martin Schnell à Wilanòw, lors de son séjour en Pologne en 1765, ont sans doute joué un rôle déterminant.
Pillement a probablement créé ce panneau dans le cadre d'un décor d'intérieur ; c'est sans doute à ce qui explique la technique d'exécution inhabituelle pour le milieu du XVIIIe siècle : la tempera sur toile. Il n’a pas encore été possible de dater cette œuvre avec précision ; nous savons seulement qu’elle a été acquise par Maurice Magnin lors d’une vente aux enchères chez Drouot entre 1923 et 1935. On peut supposer que cette œuvre a été réalisée au plus tôt en 1765, année où Pillement reçoit sa première commande de décoration intérieure dans le genre de la chinoiserie, de Stanisław Poniatowski pour le château d’Ujazdow en Pologne.
Secrétaire en armoire - Adrien-Jérôme Jollain
Adrien-Jérôme Jollain, Secrétaire en armoire, entre 1763 et 1788, 105x79,5x41,5 cm, placage de bois d'amarante et de laque de Coromandel, marbre brèche d'Alep, Dijon, Musée Magnin
Ce secrétaire en amarante et laque de Coromandel, issu de la collection du musée Magnin à Dijon, illustre parfaitement l'intérêt que portaient les amateurs et collectionneurs français aux objets d'art décoratif orientaux. Réalisé en France dans la seconde moitié du XVIIIe siècle par l'artisan français Adrien-Jérôme Jollain, il est orné de panneaux laqués chinois représentant des motifs végétaux, des animaux fantastiques et des scènes pastorales. Ces panneaux ont probablement été découpés dans un paravent chinois du début du XVIIIe siècle, puis intégrés par Jollain à la structure du secrétaire.
Les panneaux laqués chinois étaient extrêmement prisés par les collectionneurs européens, car leur présence sur le marché était très limitée. Ils parvenaient en Europe grâce aux compagnies européennes des Indes orientales qui entretenaient des relations commerciales avec l'Extrême-Orient. Le nombre limité de panneaux laqués, et leur prix, s'expliquent également par le processus de fabrication lent et très complexe des panneaux et du vernis qui les recouvre.
À première vue, le panneau supérieur de la façade du secrétaire représente une scène pastorale : deux jeunes femmes, probablement une dame de haut rang et sa servante, vêtues de robes de soie, s'avancent à la rencontre d'un berger ; la servante tient au-dessus de la dame un grand éventail de plumes. Le berger, vêtu d’habits grossiers faits de paille et de plumes, tient une houlette à la main et mène une chèvre en laisse. La scène se déroule sur fond de paysage montagneux.
On peut supposer que cette scène s'inspire d'un conte ou d'une légende chinoise. La noble dame, ou la fée, tend un vase au berger, comme si elle souhaitait l'échanger contre la chèvre de ce dernier, qui, quant à elle, résiste légèrement. La silhouette de la jeune fille est placée sur des nuages, ce qui semble souligner son origine magique et céleste. Le berger, lui, est bien campé sur la terre, au flanc de la montagne.
Il pourrait s'agir de l'histoire de Dong Yong, une histoire que relate Liu Xiang au Ier siècle avant Jésus-Christ, mais qui a connu ensuite de multiples variantes. Le père de Dong Yong est mort dans la plus grande pauvreté. Son fils doit se vendre comme esclave pour payer ses funérailles. Il rencontre alors une jeune fille mystérieuse qui lui propose de l'épouser et rachète sa liberté. La jeune fille s'avèrera être une fille céleste, envoyée par le Ciel au secours d'un fils dont la piété était exemplaire. Dong Yong devient un bouvier sous les Song au XIe siècle. Et ici il s'agit d'un chevrier…
Il semble que ce soient ces scènes de genre figurant sur les laques chinoises qui aient inspiré Jean-Baptiste Pillement lors de la réalisation de son œuvre, même si leur signification exacte devait lui échapper. L’œuvre du musée Magnin comporte également une dimension narrative marquée : l'image n'est pas perçue comme une simple scène décorative, mais comme un fragment d'une histoire inconnue du spectateur, dont l'intrigue cachée ne se devine qu'à travers les poses et les gestes des personnages.
La pêche à la ligne (Costumes chinois…)
La pêche à la ligne, Costumes Chinois. Marchands, Gens du Peuple et quelques autres. Instruments, vases et meubles, n°11/69, Paris, Bibliothèque nationale de France, RESERVE PET FOL-OE-53
La Bibliothèque nationale de France possède un recueil factice de costumes chinois du XVIIIe siècle. Les planches ont probablement été commandées par un voyageur ou un marchand de la Compagnie des Indes à un atelier cantonais. Si c'est le cas, il ne s'agit pas d'une production chinoise à destination chinoise, mais d'une production destinée au public européen, au moment où se développaient la vogue des chinoiseries, et l'intérêt pour les « mœurs » des différentes parties du globe. Le costume était un moyen d'illustrer les mœurs.
Bien que les figures soient peintes à la main, les artisans de Canton utilisaient des modèles, qui avaient souvent une origine historique ou littéraire. Ainsi, la première figure de l'album est celle de Qin-Hui, devenu l'archétype du mandarin. La seconde est celle de Bo Ya, modèle du musicien lettré. Dans le même esprit, cette 11e figure du pêcheur ne représente pas un pêcheur chinois véritable, dont on attendrait une solide carrure et de pauvres vêtements.
L'élégant jeune homme à la fine moustache ici représenté porte une robe de soie rose et de fines chaussures de toile à semelles blanches ; il esquisse un pas de danse, tandis qu'un petit poisson tout à fait décoratif frétille joyeusement au bout de sa ligne. C'est un personnage de théâtre : on rencontre fréquemment dans l'opéra chinois des princes déguisés en pêcheurs pour assurer leur incognito, et la littérature est pleine d'histoires de lettres dégoûtées de la Cour et de ses intrigues politiques, se retirant à la campagne pour jouir d'un bonheur simple. Comme si l'enlumineur avait été pris de remords au dernier moment, il a ajouté une pilosité factice sur le bras levé de son danseur, qui contraste avec le délicat bras rose tenant la canne à pêche.
Même si l'album se présente comme un album des costumes de métier, c'est donc tout autre chose qu'il présente en fait pour réjouir l'œil du public européen. Tout oppose d'ailleurs le costume de ce pêcheur à celui choisi par Pillement : chapeau plat et non conique, manches ajustées et non évasées, souliers à bouts ronds et non à pointe recourbée. Surtout, Pillement peint un vieil homme : s'il se base sur un modèle chinois, ce n'est pas celui-là.
Jiang Ziya pêchant dans la rivière Wei - Ogata Kōrin
Ogata Kōrin, Jiang Ziya pêchant dans la rivière Wei, entre 1680 et 1716, double panneau de paravent laqué, 166,6x180,2 cm, Kyoto, Musée national
Ce paravent de laque réalisé par Ogata Kōrin, célèbre peintre de l'ère Edo, issu d'une riche famille de marchands d'étoffes à Kyoto, présente de nombreuses similitudes avec la composition de Pillement.
Ogata Kōrin meurt en 1716, ce paravent date donc probablement des premières années du XVIIIe siècle. Il représente, comme sur la toile de Pillement un vieil homme assis au bord d'une rivière et pêchant. Il porte lui aussi un vêtement à larges manches, qui n'est pas le vêtement d'un pauvre pêcheur, mais celui d'un mandarin.
Ogata Kōrin évoque une scène célèbre du roman chinois L'Investiture des dieux, écrit au début du XVIIe siècle et reprenant des récits légendaires beaucoup plus anciens. Dans cette scène, Jiang Ziya est un vieil homme qui pêche de façon complètement improductive dans la rivière Wei : son hameçon n'est pas recourbé et sa ligne n'entre même pas dans l'eau ! Jiang Ziya attend la venue du futur roi Wei de Zhou, qui va renverser la dynastie Shang finissante et fonder la nouvelle dynastie Zhou, qui règnera 800 ans. L'Investiture des dieux est l'histoire mythique de ce changement de dynastie, où Jiang Ziya, grande figure du taoïsme, joue un rôle de premier plan.
Jiang Ziya est vieux et pauvre quand Wei le rencontre au bord de la rivière. Mais il va devenir Premier ministre, d'où son riche costume. Jiang Ziya est un piètre pêcheur, ou plus exactement il ne pêche pas ce poisson-là : c'est pourquoi on le voit ici pieds nus, se grattant paresseusement le pied. Quant à sa canne à pêche sans ligne, elle opère d'un trait la jonction des deux rives du lac : symbole politique ?
Pillement n'a pas pu voir ce paravent. Mais peut-être a-t-il eu entre les mains une autre représentation de cette scène célèbre. Il place son pêcheur en surplomb du lac : sa ligne entre-t-elle dans l'eau ?
La pêche au Cormoran (Scènes de la vie Chinoise) - Huquier d'après Boucher
Gabriel Huquier d'après François Boucher, La pêche au cormoran, in Scènes de la vie Chinoise (12 planches), 1742, New York, The Metropolitan Museum of Art
Au Salon de 1742, Boucher expose « huit esquisses de différents sujets chinois, pour être exécutées en tapisserie à la manufacture de Beauvais ». La présente gravure pourrait avoir été exécutée à partir d'un dessin non retenu pour cette série.
Elle représente la pêche aux cormorans, une méthode de pêche pratiquée traditionnellement en Chine et au Japon, qui consistait à dresser des cormorans pour capturer le poisson en eau douce. Lors de la pêche, on place autour du cou de l'oiseau un collier spécial qui l'empêche d'avaler les gros poissons, permettant ainsi au pêcheur de récupérer sa prise.
La pêche au cormoran est documentée en Europe au moins depuis la fin du XVIe siècle : on en trouve une représentation dans une gravure de Carel van Mallery d'après Jan van der Straet publiée par Philippe Galle (Venationes Ferarum, Avium, Piscium, n°23, Anvers, 1596 ; British Museum, 1872,0511.1264; il s'agit plutôt de pélicans d'Amérique). Une pièce facétieuse du XVIIe siècle gravée par Humbelot, La Desroute des cormorans, les représente se gavant de poissons, et finalement attrapés par un groupe d'hommes qui leur font dégorger leur larcin (Bnf, RESERVE QB-201 (41)-FOL). Enfin la troisième fable du livre X des Fables de La Fontaine s'intitule Les Poissons et le Cormoran : elle n'est pas illustrée par Chauveau en 1679, mais elle l'est par Oudry en 1755.
Pourquoi Boucher substitue-t-il au cormoran, trapu avec un bec épais, un héron mince avec un long cou ? L'enfant, face au héron, vient-il de lui prendre le poisson du bec ? Qu'est-ce que la barre recourbée que le pêcheur, ou plutôt la pêcheuse tient entre les mains ? Boucher ne cherche nullement à restituer ethnologiquement une scène et une pratique de pêche exacte. L'activité de la pêche est masculine, mais le goût rococo préfèrera la représentation d'une jeune femme et de son enfant. Le pêcheur chinois pêche avec un cormoran, mais le héron est plus gracieux.
Pillement hérite de cet univers de la chinoiserie rococo, constitué d'emprunts hétérogènes et d'inconséquences agréables. En représentant un héron à la place d'un cormoran, l’artiste prolonge le travail de poétisation du matériau exotique initié par Boucher : l'enfant de Boucher ne parlait-il pas à son héron-cormoran apprivoisé ? Les hérons de Pillement semblent répondre au pêcheur…
Musiciens chinois - Pillement
Jean Pillement, Musiciens chinois, 1765-1767, huile sur toile, 393x299,5 cm, Paris, Musée du Petit Palais
En 1765, Jean-Baptiste Pillement reçut une invitation à se rendre en Pologne ainsi qu’une commande du roi Stanislas Poniatowski, qui le gratifia du titre de « premier peintre du roi de Pologne ». Souhaitant affirmer son statut de monarque éclairé et de mécène, le roi invita Pillement à décorer les intérieurs du château royal de Varsovie et du château d’Ujazdów. Ce sont précisément les panneaux décoratifs de ce dernier château qui, au début du XXe siècle, furent offerts à la ville de Paris par les héritiers de Poniatowski, qui résidaient à ce moment à Paris.
Cette commande est intéressante à étudier, car elle marque le début du travail de l’artiste comme peintre de chinoiseries. (Il faut mentionner cependant, avant le voyage en Pologne, la série chinoise gravée des scènes de la vie conjugale, datée de 1759, véritable pastiche de Boucher.)
Le Petit Palais conserve deux panneaux d'Ujazdów, l'un des deux représente des musiciens. Au centre de la composition figurent une femme et deux hommes, probablement des paysans chinois, jouant de la musique sur un tertre près d’un jeu d'étagères en bois. Sur la droite en contrebas des arbres poussent et se transforment en branches fleuries qui s’entrelacent. Leurs fleurs et leurs fruits merveilleux sont entièrement imaginaires. Au-dessus des musiciens, un médaillon suspendu à une guirlande végétale représente un paysage. L'image est extrêmement décorative, baignée de lumière, mais elle flotte de façon complètement irréelle. Dans cette œuvre, la dimension décorative semble prévaloir, plongeant le spectateur dans une profusion de motifs végétaux semi-fantastiques.
Quel contraste avec l'extrême simplicité du panneau du musée Magnin ! Pillement a rompu avec la décoration rococo pour créer une scène pastorale donnant à sentir la sérénité et l'harmonie avec la nature.