Charles-Joseph Natoire, Le Départ de Sancho dans l'île de Barataria
Léa Khelifa-Silva | Musique par Benoît WaltherPierre Grimod du Fort commence sa carrière comme avocat au Parlement de Paris, sous Louis XIV, qui l'annoblit. Il devient secrétaire du roi en 1697, puis directeur général des Fermes du Lyonnais. Fermier général, il amasse une fortune considérable qui lui permet de développer sa passion de collectionneur d'œuvres d'art. En 1734, il acquiert à Paris l'hôtel Chamillart, ancien hôtel du duc de Gesvres rue Coq-Héron, qu'il décide de faire décorer par Natoire. C'est ainsi qu'en 1735 il commande à Natoire 13 tableaux sur le thème de Don Quichotte, destinés à servir de cartons de tapisserie pour la manufacture de Beauvais.
La tenture décora donc primitivement l'hôtel Chamillart à Paris, et les cartons de tapisserie vinrent décorer le château d'Orsay dans la vallée de Chevreuse, acquis par Pierre Grimod du Fort en 1741. Les toiles se trouvent actuellement à Compiègne, tandis que les tapisseries, vendues par le fils de Pierre Grimod du Fort à Mgr Champion de Cicé, futur archevêque d'Aix, réapparaissent en 1849 dans les collections de l'archevêché, devenu bien national sous la Révolution.
Le départ de Sancho pour l'île de Barataria est raconté au chapitre 44 de la 2e partie de Don Quichotte. Sancho vient d'être nommé gouverneur de l'île et part en grande pompe, très fier de ses nouvelles fonctions. Il n'a pas compris que son titre était imaginaire, et que l'île n'existait pas…
Départ de Sancho pour Barataria (Tenture de Don Quichotte) - Natoire
Le Départ de Sancho pour l’île de Barataria, Tenture de Don Quichotte, Manufacture de Beauvais d’après un carton de Charles-Joseph Natoire, entre 1735 et 1744, laine et soie, 361x785 cm, Aix-en-Provence, Musée des Tapisseries.
Cette tapisserie illustre le début du chapitre 44 de la 2e partie de Don Quichotte, « Comment Sancho Panza fut conduit à son gouvernement, et de l'étrange aventure qui arrivé à don Quichotte dans le château ». Sancho Panza et don Quichotte ont fait la rencontre au chapitre 30 du Duc et de la Duchesse qui tous deux ont lu leur histoire, c'est-à-dire la 1ère partie du roman. Nos deux héros sont invités dans leur château, sans savoit qu'on se propose de rire à leurs dépens. Le Duc et la Duchesse offrent à Sancho le gouvernement de l’île de Barataria, qui est en fait une île imaginaire.
La tapisserie montre Sancho, sur son cheval, en route pour gouverner l’île de Barataria.
« Sancho partit enfin, accompagné de beaucoup de monde, vêtu en juriste sous son très ample manteau en camelot ondé de couleur fauve (= brun en poil de chèvre), avec un bonnet de la même étoffe. Il montait un mulet à la genette (= à la turque, avec des étriers courts), et derrière lui suivait, conformément aux ordres du duc, le roussin avec de flamboyants harnachements et des ornements âniers en soie. De temps à autre, Sancho tournait la tête pour regarder son âne, dont la compagnie le rendait si joyeux, qu'il n'aurait pas changé sa place pour celle de l'empereur d'Allemagne. » (trad. J. R. Fanlo, LP p. 964)
Dans les deux chapitres précédents, donc Quichotte a prodigué moult conseils à son écuyer pour le bon gouvernement de son île. Natoire le montre donc l'index levé, en position d'admonestation. Mais il ne place pas Sancho sur un mulet (plus trapu) comme le voudrait le texte ; il lui préfère un beau cheval blanc, que le spectateur différenciera plus facilement de son âne. L'âne quant à lui devrait suivre Sancho, selon Cervantès ; il est ici bichonné au 1er plan à droite, où deux valets ajustent sur son échine un manteau de pourpre et nouent à son oreille un ruban de soie rose. Juste derrière Sancho, un personnage androgyne surveille du regard l'échange entre don Quichotte et Sancho : c'est le majordome du duc, qui dans l'épisode précédent s'était déguisé en comtesse Trifladi, la Dolorida, pour berner don Quichotte :
« Il arrive donc que celui à qui on l'avait confié était un majordome du duc, un homme très perspicace et très amusant, car pas de plaisanterie sans discernement. C'était lui qui avait joué le rôle de la comtesse Trifaldi, avec le talent comique qu'on a vu, et qui lui permeit, avec les instructions de ses maîtres sur la manière de s'y prendre avec Sancho, de réussir étonnamment son projet. Je dis donc qu'il arriva que dès que Sancho vit ce majordome, il se représenta le visage même de la Trifaldi sur son visage, et se tournant vers son maître il lui dit :
— Monsieur, ou le diable va m'emporter en juste et en croyant d'ici où je me trouve, ou vous allez m'avouer que le viage de ce majordome du duc, là, est celui de la Dolorida. » (p. 963)
Natoire environne ce départ d'une foule de spectateurs qui n'est pas mentionnée par Cervantès. Un héraut à droite sonne du clairon par symétrie avec les musiciens du Repas de Sancho. Enfin, au premier plan, Natoire introduit le motif allégorique des trois chiens : l'un à droite aux pieds de don Quichotte observe fidèlement les faits et gestes de son maître. Les deux autres à gauche sont couchés près d'une borne miliaire à laquelle une chaîne est attachée. Ils figurent peut-être les trois formes de servitude : la serviture noble du chien fidèlement attaché à son maître (mais sans lien matériel : c'est le chien de don Quichotte, à droite) ; la servitude vile du chien chargé de chaînes (le chien allongé contre la borne) ; et la servitude imaginaire du chien qui se croit chargé de chaînes alors qu'il ne l'est pas (le chien redressé près de la borne, portant un collier avec un anneau, mais sans chaîne). C'est cette servitude imaginaire que met en scène la fiction du gouvernement de Barataria.
Charles-Joseph Natoire, Le départ de Sancho pour l’île de Barataria, entre 1734 et 1735, huile sur toile, 325x466 cm, Musée National du Château de Compiègne.
Après avoir acheté l'hôtel Chamillart en 1734, Pierre Grimaud du Fort commande à Natoire 13 tableaux sur le thème de don Quichotte qui doivent servir de cartons de tapisserie pour décorer sa nouvelle demeure. Une fois les tapisseries tissées à Beauvais, les tableaux iront décorer son second château, acheté en 1741 à Orsay dans la vallée de Chevreuse. Ils y restèrent jusqu'à la Révolution, où ils furent saisis, puis entreposés au château de Compiègne où ils se trouvent toujours.
Au centre nous voyons Sancho Panza sur son cheval blanc, encadré par deux personnages vêtus de rouge : un serviteur à sa gauche et Don Quichotte à sa droite, mettent en valeur le futur gouverneur de Barataria. Entre don Quichotte et Sancho, un personnage androgyne sourit énigmatiquement : c'est le majordome du duc, envoyé auprès de Sancho pour organiser la mystification. Sancho l'a reconnu comme celui qui déjà, dans l'épisode précédent, était déguisé en comtesse Trifaldi, la Dolorida de don Quichotte. Sancho confie à don Quichotte ses doutes. Mais celui-ci, le doigt levé, lui répond :
« Il n'y a pas de raison pour que le diable t'emporte, Sancho, ni en juste ni en croyant, mais je ne vois pas ce que tu veux dire. En effet, le visage de la Dolorida est celui du majordome, mais ce n'est pas pour autant que le majordome est la Dolorida, car le serait-il que cela impliquerait une très grande contradiction, mais maintenant ce n'est pas le moment de nous mettre à faire ces recherches, qui nous feraient entrer dans d'inextricables labyrinthes. » (trad. J. R. Fanlo, LP p. 964)
Le chapeau d’un bleu vif, que tient Sancho, est mis en avant par la peinture. Sancho l’aurait enlevé par signe de respect pour don Quichotte, dont il a été le fidèle écuyer. Une fois le chapeau sur la tête il sera vraiment devenu gouverneur. Sur la droite nous voyons quatre personnages : tous observent Sancho attentivement. On assisterait presque au vrai départ d'un vrai gouverneur, si l'une des femmes n'était ostnsiblement en train d'expliquer à l'autre la supercherie, en montrant du doigt Sancho berné.
La composition du carton est inversée par rapport à la tapisserie. Lors de la confection de la tapisserie, les fils de chaîne (verticaux) étaient tendus devant la toile ; le lissier nouait les fils de trame devant son modèle, mais à l'envers, de façon que les nœuds ne paraissent pas sur le devant. Les couleurs du carton sont très vives et contrastées pour donner clairement les indications de couleur au lissier, qui lui a des fils moins vifs. De plus, par rapport à la tapisserie, la toile de Natoire est moins large : les groupes de personnage placés aux extrémités de la scènes principales ont été coupés, sans doute parce que le salon du château d'Orsay était plus petit que celui de l'hôtel Chamillart. La dimension satirique de la scène s'en trouve atténuée : nous ne voyons plus les personnages les plus moqueurs, ni l'âne habillé de pourpre et de rubans.
Reconstitution du carton de tapisserie complet du Départ de Sancho de Natoire, avant sa découpe quand il entre dans le château d'Orsay, sans doute en 1742. Comme la partie centrale, les deux fragments, de 325x103 cm et 325x102 cm, sont conservés au Musée National du Château de Compiègne.
Sur le fragment de gauche, le héraut sonnant de la trompe, ne correspond à rien dans le texte du chapitre 44 de la 2e partie de Don Quichotte, où est raconté le départ de Sancho pour l'île imaginaire de Barataria. Mais il fait écho aux musiciens du Repas de Sancho, la grande composition qui était destinée à être accrochée en face de celle-ci. En dessous, l'âne est le cher âne de Sancho, qui n'était jusque là que le modeste écuyer d'un chevalier pauvre. Il est pompeusement vêtu de pourpre et orné de rubans, eu égard à la promotion de Sancho comme gouverneur. Tout cela par moquerie, évidemment.
Sur le fragment de droite un jeune homme qui courtise une demoiselle lui raconte la mystification que le duc et la duchesse font subir à Sancho, qu'il désigne (plus ou moins) du doigt. Il s'agit surtout d'une petite scène de galanterie et de séduction dans le goût de la Régence, qui se prolonge sous le règne de Louis XV.
Charles-Antoine Coypel, Le Départ de Sancho pour l’île de Barataria, 1717, carton de tapisserie pour la Tenture de don Quichotte des Gobelins, 123x103 cm, Musée National du Château de Compiègne.
L’édition princeps de la Tenture de don Quichotte fut commandée en 1714 par le duc d’Antin, qui était alors directeur des Bâtiments du Roi. Il destinait les tapisseries à sa propre collection. Charles Coypel fut chargé de donner les modèles des scènes historiées tandis que Jean-Baptiste Blain de Fontenay et Claude III Audran composèrent les alentours ornementaux qui prenaient pour la première fois une dimension aussi imposante, encore augmentée dans les tissages suivants. La tenture fut mise sur le métier à neuf reprises et les alentours, dont les modèles furent régulièrement modifiés, connurent au moins six variantes ce qui assura le succès ininterrompu de la tenture durant tout le siècle.
La place accordée au décor ornemental qui encadrait les scènes de Don Quichotte explique le petit format et la forme presque carrée, très inhabituelles pour un carton de tapisserie. Coypel réalisa lui-même douze des vingt-huit cartons commandés à la manufacture des Gobelins. Il est sans doute l’un des premier artistes français à avoir illustré en peinture le roman de Cervantès. Les tableaux ont été peints entre 1715 et 1735. Celui-ci représente le départ de Sancho pour l’île de Barataria : l'épisode se trouve au chapitre 44 de la 2e partie de Don Quichotte.
La scène est encadrée par les deux montures de Sancho : à gauche son beau cheval de gouverneur, représenté de dos par dérision; à droite, le cher âne qu'il doit quitter, et que deux valets entourent de prévenances : il porte un manteau de pourpre et ses oreilles sont ornées de rubans. Au centre, Sancho Panza reçoit l’accolade du chevalier Don Quichotte, qui l'abreuve de conseils en lui disant adieu. Sancho a retiré son chapeau pour dire au revoir à son ami, en signe de respect. Sancho intimidé jette un regard de connivence avec les deux valets, qui sont de son monde… Derrière lui se trouve la duchesse, qui a offert la fausse île de Barataria à Sancho, accompagnée par sa cour. En retrait à gauche le majordome du duc, qui doit accompagnant Sancho dans l'île prétendue, échange un regard préoccupé avec son propre valet : il y a encore beaucoup de choses à préparer pour mener à bien cette complexe mystification !
Chez Natoire la scène est bien plus large, plus luxueuse, avec de nombreux personnages. Ici, Coypel se concentre sur les échanges de regards, et sur la gamme des sourires auxquels ils donnent lieu. Moins perfides que chez Natoire, ils suggèrent plutôt une farce bon enfant. L'espace de la scène est délimité par une colonnade circulaire : on n'est plus dans le palais, mais on n'est pas encore dehors. C'est l'espace « entre-deux » de la scène théâtrale.
Gustave Doré, L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche par Miguel de Cervantes, éd. Hachette, 1863, gravure pleine page face à la p. 288, Bibliothèque nationale de France.
En 1863, Gustave Doré réalise pour Hachette une édition richement illustrée de Don Quichotte, avec 377 dessins, dont 120 planches hors texte, une par chapitre. Cette gravure pleine page illustre le chapitre 44 de la 2e partie du Don Quichotte. Sous la gravure, la légende constituée d'une phrase tirée du chapitre, nous indique le moment du récit que Doré a choisi d'illustrer : « Puis il alla prendre la bénédiction de son seigneur. »
Juste avant son départ pour l'île imaginaire de Barataria dont on lui a fait croire qu'il était désormais le gouverneur, Sancho Panza pend congé de Don Quichotte son maître, sur les marches du perron du château du duc, que l'on voit sur le seuil accompagné de la duchesse et de leurs proches. Doré imagine que pour l'occasion, don Quichotte a quitté son armure et apparaît drapé de blanc, comme un prêtre. Sancho, qui tient déjà par la bride son nouveau cheval brillamment harnaché, s'incline, chapeau bas et genou plié. Le cheval porte les fausses armoiries de l’île de Barataria. Au premier plan à gauche, écuyers casqués sont prêts à ouvrir le cortège ; à droite, deux porte-drapeaux se préparent à fermer la marche.
Toute la cour du duc observe gravement cette scène d'allégeance, qu'observent également des spectateurs postés à l'étage, et deux chiens qui sont peut-être un clin d'œil aux chiens de la composition de Natoire.
Cette représentation diffère en tous points de celle que propose Natoire. Gustave Doré présente une cérémonie de départ précédée d’une bénédiction. Tout est sérieux et solennel. Nulle moquerie, nul échange de regards complices. Alors que chez Natoire Sancho se pavane et prête à rire, il adopte ici l’humilité et le sérieux d’un vrai gouverneur, qui force le respect. Natoire représente Sancho avec distance, depuis le regard de ses mystificateurs ; Doré entre dans le monde de Sancho et nous le montre comme il se voit lui-même. Le style néo-gothique foisonnant qu'il avait déjà emprunté pour illustrer Rabelais brouille les marqueurs du dispositif scénique : la scène de la bénédiction proprement dite est en quelque sorte envahie par ses spectateurs. La lumière seule départage observeurs et observés : le manteau blanc de don Quichotte, le harnachement blanc du cheval de Sancho, les marches de pierre blanche isolent Sancho pourtant pressé de toutes parts.
Sancho prend possession de l'île de Barataria. Gravure sur bois pour le chapitre 45 de la 2e partie de Don Quichotte, tome IV, Barcelone, Juan Jolis, vers 1755.
Le départ de Sancho à Barataria n'est jamais représenté dans les éditions illustrées du 17e siècle. Son arrivée dans l'île au chapitre suivant est en revanche illustrée une première fois dans l'édition madrilène de 1674 et une seconde fois dans cette édition de Barcelone, dont les bois au tracé très simple, presque naïf, évoquent la bibliothèque bleue. Juan Jolis réutilisera ces bois pour une seconde édition en 1762.
Nous sommes donc au début du chapitre 45, «Comment le grand Sancho Panza prit possession de son île, et de la façon dont il se mit à gouverner » :
« Je dis donc que Sancho arriva avec toutes sa suite dans une bourgade d'environ mille habitants, une de smeilleures que possédait le duc. On lui fit croire qu'elle s'appelait l'île Barateria, soit que la bourgade s'appelât Baratin, soit que le gouvernement lui eût été bradé. Lorsque Sancho arriva aux portes de la ville, qui avait son enceinte de remparts, le conseil municipal sortit pour l'accueillir, on fit sonner les cloches, et tous les habitants, en manifestant une liesse générale, le conduisirent en grande pompe à l'église principale pour rendre grâce à Dieu. » (Trad. J. R. Fa,lo, LP p. 973)
La forteresse est représentée en haut à gauche sur la gravure, on voit les habitants de la bourgade en descendre à la rencontre de Sancho. Sancho au centre, monté sur son cheval, montre du doigt la bourgade. Derrière lui est représenté son âne, reconnaissable à ses longues oreilles. Il est flanqué de deux écuyers à pied, et accompagné d'un cavalier, sans doute le majordome du duc, qui est le grand ordonnateur des opérations.
Cette gravure anonyme copie maladroitement celle de Diego de Obregón pour l'édition de 1674. Obregón avait dessiné une forteresse ouverte, avec une haie d'honneur de lanciers et un cavalier caracolant à la rencontre du nouveau gouverneur. Sur notre gravure, les hommes sont dispersés sur la colline et les portes de la ville sont fermées. L'illustrateur reprend un vieux dispositif iconographique médiéval bipartite : lorsqu'un chevalier arrive dans un nouveau lieu, l'image se scinde entre le chevalier arrivant et le lieu où il arrive. Chez Obregón comme sur ce bois barcelonais, Sancho n'est nullement traité de façon parodique : il n'est ni particulièrement gros, ni petit, ni ridiculement accoutré. Tout juste porte-t-il un simple chapeau à larges bords de voyageur ou de pèlerin, et non le casque ou le chapeau à plume de ses compagnons de route.
Mais c'est peut-être d'abord par l'architecture que cette représentation, pourtant contemporaine de Natoire, se distingue : aux élégantes architectures baroques imaginées par le peintre français s'oppose ici la forteresse massive de Barataria, encore complètement médiévale, qui nous rappelle que Cervantès avec Don Quichotte, une dernière fois, a fait œuvre de chevalerie, avant de devenir pour les Lumières un feu d'artifice de l'esprit.
Départ de Sancho pour Barataria (Tenture de Don Quichotte) - Natoire
Le Départ de Sancho pour l’île de Barataria, Tenture de Don Quichotte, Manufacture de Beauvais d’après un carton de Charles-Joseph Natoire, entre 1735 et 1744, laine et soie, 361x785 cm, Aix-en-Provence, Musée des Tapisseries.
Cette tapisserie illustre le début du chapitre 44 de la 2e partie de Don Quichotte, « Comment Sancho Panza fut conduit à son gouvernement, et de l'étrange aventure qui arrivé à don Quichotte dans le château ». Sancho Panza et don Quichotte ont fait la rencontre au chapitre 30 du Duc et de la Duchesse qui tous deux ont lu leur histoire, c'est-à-dire la 1ère partie du roman. Nos deux héros sont invités dans leur château, sans savoit qu'on se propose de rire à leurs dépens. Le Duc et la Duchesse offrent à Sancho le gouvernement de l’île de Barataria, qui est en fait une île imaginaire.
La tapisserie montre Sancho, sur son cheval, en route pour gouverner l’île de Barataria.
« Sancho partit enfin, accompagné de beaucoup de monde, vêtu en juriste sous son très ample manteau en camelot ondé de couleur fauve (= brun en poil de chèvre), avec un bonnet de la même étoffe. Il montait un mulet à la genette (= à la turque, avec des étriers courts), et derrière lui suivait, conformément aux ordres du duc, le roussin avec de flamboyants harnachements et des ornements âniers en soie. De temps à autre, Sancho tournait la tête pour regarder son âne, dont la compagnie le rendait si joyeux, qu'il n'aurait pas changé sa place pour celle de l'empereur d'Allemagne. » (trad. J. R. Fanlo, LP p. 964)
Dans les deux chapitres précédents, donc Quichotte a prodigué moult conseils à son écuyer pour le bon gouvernement de son île. Natoire le montre donc l'index levé, en position d'admonestation. Mais il ne place pas Sancho sur un mulet (plus trapu) comme le voudrait le texte ; il lui préfère un beau cheval blanc, que le spectateur différenciera plus facilement de son âne. L'âne quant à lui devrait suivre Sancho, selon Cervantès ; il est ici bichonné au 1er plan à droite, où deux valets ajustent sur son échine un manteau de pourpre et nouent à son oreille un ruban de soie rose. Juste derrière Sancho, un personnage androgyne surveille du regard l'échange entre don Quichotte et Sancho : c'est le majordome du duc, qui dans l'épisode précédent s'était déguisé en comtesse Trifladi, la Dolorida, pour berner don Quichotte :
« Il arrive donc que celui à qui on l'avait confié était un majordome du duc, un homme très perspicace et très amusant, car pas de plaisanterie sans discernement. C'était lui qui avait joué le rôle de la comtesse Trifaldi, avec le talent comique qu'on a vu, et qui lui permeit, avec les instructions de ses maîtres sur la manière de s'y prendre avec Sancho, de réussir étonnamment son projet. Je dis donc qu'il arriva que dès que Sancho vit ce majordome, il se représenta le visage même de la Trifaldi sur son visage, et se tournant vers son maître il lui dit :
— Monsieur, ou le diable va m'emporter en juste et en croyant d'ici où je me trouve, ou vous allez m'avouer que le viage de ce majordome du duc, là, est celui de la Dolorida. » (p. 963)
Natoire environne ce départ d'une foule de spectateurs qui n'est pas mentionnée par Cervantès. Un héraut à droite sonne du clairon par symétrie avec les musiciens du Repas de Sancho. Enfin, au premier plan, Natoire introduit le motif allégorique des trois chiens : l'un à droite aux pieds de don Quichotte observe fidèlement les faits et gestes de son maître. Les deux autres à gauche sont couchés près d'une borne miliaire à laquelle une chaîne est attachée. Ils figurent peut-être les trois formes de servitude : la serviture noble du chien fidèlement attaché à son maître (mais sans lien matériel : c'est le chien de don Quichotte, à droite) ; la servitude vile du chien chargé de chaînes (le chien allongé contre la borne) ; et la servitude imaginaire du chien qui se croit chargé de chaînes alors qu'il ne l'est pas (le chien redressé près de la borne, portant un collier avec un anneau, mais sans chaîne). C'est cette servitude imaginaire que met en scène la fiction du gouvernement de Barataria.
Charles-Joseph Natoire, Le départ de Sancho pour l’île de Barataria, entre 1734 et 1735, huile sur toile, 325x466 cm, Musée National du Château de Compiègne.
Après avoir acheté l'hôtel Chamillart en 1734, Pierre Grimaud du Fort commande à Natoire 13 tableaux sur le thème de don Quichotte qui doivent servir de cartons de tapisserie pour décorer sa nouvelle demeure. Une fois les tapisseries tissées à Beauvais, les tableaux iront décorer son second château, acheté en 1741 à Orsay dans la vallée de Chevreuse. Ils y restèrent jusqu'à la Révolution, où ils furent saisis, puis entreposés au château de Compiègne où ils se trouvent toujours.
Au centre nous voyons Sancho Panza sur son cheval blanc, encadré par deux personnages vêtus de rouge : un serviteur à sa gauche et Don Quichotte à sa droite, mettent en valeur le futur gouverneur de Barataria. Entre don Quichotte et Sancho, un personnage androgyne sourit énigmatiquement : c'est le majordome du duc, envoyé auprès de Sancho pour organiser la mystification. Sancho l'a reconnu comme celui qui déjà, dans l'épisode précédent, était déguisé en comtesse Trifaldi, la Dolorida de don Quichotte. Sancho confie à don Quichotte ses doutes. Mais celui-ci, le doigt levé, lui répond :
« Il n'y a pas de raison pour que le diable t'emporte, Sancho, ni en juste ni en croyant, mais je ne vois pas ce que tu veux dire. En effet, le visage de la Dolorida est celui du majordome, mais ce n'est pas pour autant que le majordome est la Dolorida, car le serait-il que cela impliquerait une très grande contradiction, mais maintenant ce n'est pas le moment de nous mettre à faire ces recherches, qui nous feraient entrer dans d'inextricables labyrinthes. » (trad. J. R. Fanlo, LP p. 964)
Le chapeau d’un bleu vif, que tient Sancho, est mis en avant par la peinture. Sancho l’aurait enlevé par signe de respect pour don Quichotte, dont il a été le fidèle écuyer. Une fois le chapeau sur la tête il sera vraiment devenu gouverneur. Sur la droite nous voyons quatre personnages : tous observent Sancho attentivement. On assisterait presque au vrai départ d'un vrai gouverneur, si l'une des femmes n'était ostnsiblement en train d'expliquer à l'autre la supercherie, en montrant du doigt Sancho berné.
La composition du carton est inversée par rapport à la tapisserie. Lors de la confection de la tapisserie, les fils de chaîne (verticaux) étaient tendus devant la toile ; le lissier nouait les fils de trame devant son modèle, mais à l'envers, de façon que les nœuds ne paraissent pas sur le devant. Les couleurs du carton sont très vives et contrastées pour donner clairement les indications de couleur au lissier, qui lui a des fils moins vifs. De plus, par rapport à la tapisserie, la toile de Natoire est moins large : les groupes de personnage placés aux extrémités de la scènes principales ont été coupés, sans doute parce que le salon du château d'Orsay était plus petit que celui de l'hôtel Chamillart. La dimension satirique de la scène s'en trouve atténuée : nous ne voyons plus les personnages les plus moqueurs, ni l'âne habillé de pourpre et de rubans.
Reconstitution du carton de tapisserie complet du Départ de Sancho de Natoire, avant sa découpe quand il entre dans le château d'Orsay, sans doute en 1742. Comme la partie centrale, les deux fragments, de 325x103 cm et 325x102 cm, sont conservés au Musée National du Château de Compiègne.
Sur le fragment de gauche, le héraut sonnant de la trompe, ne correspond à rien dans le texte du chapitre 44 de la 2e partie de Don Quichotte, où est raconté le départ de Sancho pour l'île imaginaire de Barataria. Mais il fait écho aux musiciens du Repas de Sancho, la grande composition qui était destinée à être accrochée en face de celle-ci. En dessous, l'âne est le cher âne de Sancho, qui n'était jusque là que le modeste écuyer d'un chevalier pauvre. Il est pompeusement vêtu de pourpre et orné de rubans, eu égard à la promotion de Sancho comme gouverneur. Tout cela par moquerie, évidemment.
Sur le fragment de droite un jeune homme qui courtise une demoiselle lui raconte la mystification que le duc et la duchesse font subir à Sancho, qu'il désigne (plus ou moins) du doigt. Il s'agit surtout d'une petite scène de galanterie et de séduction dans le goût de la Régence, qui se prolonge sous le règne de Louis XV.
Charles-Antoine Coypel, Le Départ de Sancho pour l’île de Barataria, 1717, carton de tapisserie pour la Tenture de don Quichotte des Gobelins, 123x103 cm, Musée National du Château de Compiègne.
L’édition princeps de la Tenture de don Quichotte fut commandée en 1714 par le duc d’Antin, qui était alors directeur des Bâtiments du Roi. Il destinait les tapisseries à sa propre collection. Charles Coypel fut chargé de donner les modèles des scènes historiées tandis que Jean-Baptiste Blain de Fontenay et Claude III Audran composèrent les alentours ornementaux qui prenaient pour la première fois une dimension aussi imposante, encore augmentée dans les tissages suivants. La tenture fut mise sur le métier à neuf reprises et les alentours, dont les modèles furent régulièrement modifiés, connurent au moins six variantes ce qui assura le succès ininterrompu de la tenture durant tout le siècle.
La place accordée au décor ornemental qui encadrait les scènes de Don Quichotte explique le petit format et la forme presque carrée, très inhabituelles pour un carton de tapisserie. Coypel réalisa lui-même douze des vingt-huit cartons commandés à la manufacture des Gobelins. Il est sans doute l’un des premier artistes français à avoir illustré en peinture le roman de Cervantès. Les tableaux ont été peints entre 1715 et 1735. Celui-ci représente le départ de Sancho pour l’île de Barataria : l'épisode se trouve au chapitre 44 de la 2e partie de Don Quichotte.
La scène est encadrée par les deux montures de Sancho : à gauche son beau cheval de gouverneur, représenté de dos par dérision; à droite, le cher âne qu'il doit quitter, et que deux valets entourent de prévenances : il porte un manteau de pourpre et ses oreilles sont ornées de rubans. Au centre, Sancho Panza reçoit l’accolade du chevalier Don Quichotte, qui l'abreuve de conseils en lui disant adieu. Sancho a retiré son chapeau pour dire au revoir à son ami, en signe de respect. Sancho intimidé jette un regard de connivence avec les deux valets, qui sont de son monde… Derrière lui se trouve la duchesse, qui a offert la fausse île de Barataria à Sancho, accompagnée par sa cour. En retrait à gauche le majordome du duc, qui doit accompagnant Sancho dans l'île prétendue, échange un regard préoccupé avec son propre valet : il y a encore beaucoup de choses à préparer pour mener à bien cette complexe mystification !
Chez Natoire la scène est bien plus large, plus luxueuse, avec de nombreux personnages. Ici, Coypel se concentre sur les échanges de regards, et sur la gamme des sourires auxquels ils donnent lieu. Moins perfides que chez Natoire, ils suggèrent plutôt une farce bon enfant. L'espace de la scène est délimité par une colonnade circulaire : on n'est plus dans le palais, mais on n'est pas encore dehors. C'est l'espace « entre-deux » de la scène théâtrale.
Gustave Doré, L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche par Miguel de Cervantes, éd. Hachette, 1863, gravure pleine page face à la p. 288, Bibliothèque nationale de France.
En 1863, Gustave Doré réalise pour Hachette une édition richement illustrée de Don Quichotte, avec 377 dessins, dont 120 planches hors texte, une par chapitre. Cette gravure pleine page illustre le chapitre 44 de la 2e partie du Don Quichotte. Sous la gravure, la légende constituée d'une phrase tirée du chapitre, nous indique le moment du récit que Doré a choisi d'illustrer : « Puis il alla prendre la bénédiction de son seigneur. »
Juste avant son départ pour l'île imaginaire de Barataria dont on lui a fait croire qu'il était désormais le gouverneur, Sancho Panza pend congé de Don Quichotte son maître, sur les marches du perron du château du duc, que l'on voit sur le seuil accompagné de la duchesse et de leurs proches. Doré imagine que pour l'occasion, don Quichotte a quitté son armure et apparaît drapé de blanc, comme un prêtre. Sancho, qui tient déjà par la bride son nouveau cheval brillamment harnaché, s'incline, chapeau bas et genou plié. Le cheval porte les fausses armoiries de l’île de Barataria. Au premier plan à gauche, écuyers casqués sont prêts à ouvrir le cortège ; à droite, deux porte-drapeaux se préparent à fermer la marche.
Toute la cour du duc observe gravement cette scène d'allégeance, qu'observent également des spectateurs postés à l'étage, et deux chiens qui sont peut-être un clin d'œil aux chiens de la composition de Natoire.
Cette représentation diffère en tous points de celle que propose Natoire. Gustave Doré présente une cérémonie de départ précédée d’une bénédiction. Tout est sérieux et solennel. Nulle moquerie, nul échange de regards complices. Alors que chez Natoire Sancho se pavane et prête à rire, il adopte ici l’humilité et le sérieux d’un vrai gouverneur, qui force le respect. Natoire représente Sancho avec distance, depuis le regard de ses mystificateurs ; Doré entre dans le monde de Sancho et nous le montre comme il se voit lui-même. Le style néo-gothique foisonnant qu'il avait déjà emprunté pour illustrer Rabelais brouille les marqueurs du dispositif scénique : la scène de la bénédiction proprement dite est en quelque sorte envahie par ses spectateurs. La lumière seule départage observeurs et observés : le manteau blanc de don Quichotte, le harnachement blanc du cheval de Sancho, les marches de pierre blanche isolent Sancho pourtant pressé de toutes parts.
Sancho prend possession de l'île de Barataria. Gravure sur bois pour le chapitre 45 de la 2e partie de Don Quichotte, tome IV, Barcelone, Juan Jolis, vers 1755.
Le départ de Sancho à Barataria n'est jamais représenté dans les éditions illustrées du 17e siècle. Son arrivée dans l'île au chapitre suivant est en revanche illustrée une première fois dans l'édition madrilène de 1674 et une seconde fois dans cette édition de Barcelone, dont les bois au tracé très simple, presque naïf, évoquent la bibliothèque bleue. Juan Jolis réutilisera ces bois pour une seconde édition en 1762.
Nous sommes donc au début du chapitre 45, «Comment le grand Sancho Panza prit possession de son île, et de la façon dont il se mit à gouverner » :
« Je dis donc que Sancho arriva avec toutes sa suite dans une bourgade d'environ mille habitants, une de smeilleures que possédait le duc. On lui fit croire qu'elle s'appelait l'île Barateria, soit que la bourgade s'appelât Baratin, soit que le gouvernement lui eût été bradé. Lorsque Sancho arriva aux portes de la ville, qui avait son enceinte de remparts, le conseil municipal sortit pour l'accueillir, on fit sonner les cloches, et tous les habitants, en manifestant une liesse générale, le conduisirent en grande pompe à l'église principale pour rendre grâce à Dieu. » (Trad. J. R. Fa,lo, LP p. 973)
La forteresse est représentée en haut à gauche sur la gravure, on voit les habitants de la bourgade en descendre à la rencontre de Sancho. Sancho au centre, monté sur son cheval, montre du doigt la bourgade. Derrière lui est représenté son âne, reconnaissable à ses longues oreilles. Il est flanqué de deux écuyers à pied, et accompagné d'un cavalier, sans doute le majordome du duc, qui est le grand ordonnateur des opérations.
Cette gravure anonyme copie maladroitement celle de Diego de Obregón pour l'édition de 1674. Obregón avait dessiné une forteresse ouverte, avec une haie d'honneur de lanciers et un cavalier caracolant à la rencontre du nouveau gouverneur. Sur notre gravure, les hommes sont dispersés sur la colline et les portes de la ville sont fermées. L'illustrateur reprend un vieux dispositif iconographique médiéval bipartite : lorsqu'un chevalier arrive dans un nouveau lieu, l'image se scinde entre le chevalier arrivant et le lieu où il arrive. Chez Obregón comme sur ce bois barcelonais, Sancho n'est nullement traité de façon parodique : il n'est ni particulièrement gros, ni petit, ni ridiculement accoutré. Tout juste porte-t-il un simple chapeau à larges bords de voyageur ou de pèlerin, et non le casque ou le chapeau à plume de ses compagnons de route.
Mais c'est peut-être d'abord par l'architecture que cette représentation, pourtant contemporaine de Natoire, se distingue : aux élégantes architectures baroques imaginées par le peintre français s'oppose ici la forteresse massive de Barataria, encore complètement médiévale, qui nous rappelle que Cervantès avec Don Quichotte, une dernière fois, a fait œuvre de chevalerie, avant de devenir pour les Lumières un feu d'artifice de l'esprit.