Natoire, Le repas de Sancho, en 2 mn
Léa Khelifa-Silva | Musique par Simiao SunLa deuxième partie du Don Quichotte est célèbre pour la mise en abyme qu'elle met en œuvre de la littérature : les personnages que rencontrent Don Quichotte et son écuyer Sancho Panza ont lu le premier volume de leurs aventures, et jouent des tours à nos deux héros à partir du monde imaginaire dans lequel ils vivent. Cette littérature au second degré a particulièrement fasciné le XVIIIe siècle, et inspiré la musique et les arts. En témoigne cette série de tapisseries consacrées aux aventures de Don Quichotte et de Sancho Panza chez le duc et la duchesse.
Sancho Panza vient d'être nommé (pour rire) gouverneur de l'île (imaginaire) de Barataria. Il est gourmand : on lui sert un fastueux festin. Mais il ne mangera rien…
Le repas de Sancho dans l’île de Barataria (Tenture de Don Quichotte) - Natoire
Le Repas de Sancho dans l'île de Barataria, Manufacture de Beauvais d'après un carton de Charles-Joseph Natoire, Tenture de Don Quichotte entre 1735 et 1744, laine et soie, 360x605 cm, Aix-en-Provence, Musée des Tapisseries
Cette tapisserie illustre le chapitre 47 de la 2e partie du Don Quichotte, « Où on continue de raconter comment Sancho Panza se réglait dans son gouvernement ». Sancho Panza et Don Quichotte, au chapitre 30, font la rencontre du Duc et de La Duchesse, qui tous deux ont lu les aventures L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, et sont bien décidés à se divertir de sa folie. Ils invitent le chevalier et son écuyer dans leur château et offrent à Sancho le poste de gouverneur de l’île de Barataria. Devenir gouverneur était le rêve de Sancho ; mais l'île est imaginaire…
La tapisserie montre Sancho lors de son premier dîner en tant que gouverneur. Il trône, seul à la table. Au centre un médecin, « l'homme à la baguette », ordonne au moyen d'« une petite verge faite d'un fanon de baleine » qu'on retire un à un tous les plats que l'on apporte à Sancho, au moment où il s'apprête à les manger : on voit, à l’arrière-plan, le manège des serviteurs qui vont et viennent avec la nourriture :
« Le maître d’hôtel en apporta un autre, avec une autre nourriture, Sancho allait goûter mais avant qu’il y pût arriver jusqu'à lui et qu'il eût pu le porter à la bouche, la baguette l'avait déjà touché, et un page l’avait déjà ôté aussi vite que les fruits. Voyant cela, Sancho resta tout surpris, il regarda tout le monde, et demanda si ce repas allait se dérouler comme un jeu de prestidigitateur » (trad. J. R. Fanlo, LP p. 985)
Le peintre Natoire, qui a peint le carton de la tapisserie, condense en une scène unique les épisodes successifs de cette séquence de banquet parodique : Sancho n'est pas représenté ici figé par la surprise, comme au début de la séquence, mais furieux, se rejetant en arrière sur sa chaise et serant les poings, comme à la fin :
« je le dis encore une fois, Pedro Severo (= le médecin) va me ficher le camp, sinon je vais prendre cette chaise où je suis assis et je vais lui casser la tête ! […] Donnez-moi à manger, ou bien reprenez votre gouvernement, parce qu'un office qui ne fait pas manger son titulire ne vaut pas un radis ! » (p. 987)
Quant aux autres personnages, tous informés de la supercherie, ils affichent sourires et regards complices. Les « chalemies » (des sortes de hautbois) annoncent, à droite en fanfare, le début du repas, et le grand drapé, au-dessus de Sancho, nous transporte dans un théâtre. Au bas du tableau, le détail du singe qui mange, contrairement à Sancho, renforce le caractère satirique de la comédie qui se joue devant nous.
Charles-Joseph Natoire, Le Repas de Sancho sur l’île de Barataria, entre 1734 et 1735, carton de tapisserie, huile sur toile, 325x538 cm, Musée national du château de Compiègne.
Ce carton de tapisserie a été créé pour la Manufacture de Beauvais sur une commande de Pierre Grimaud du Fort, comte d’Orsay, entre 1735 et 1742, afin de créer une unique série de tapisseries sur le thème du Don Quichotte.
L'œil du spectateur est attiré d'abord par le médecin au centre, vêtu de noir et de rouge, commandant de sa baguette à Sancho de ne pas manger ce qui lui est présenté. Sancho au contraire, vêtu de couleurs claires, se reculant effrayé au fond de son siège, se fond presque dans la table et les domestiques qui s'activent derrière lui. Tout le premier plan à droite est occupé par un groupe qui transvase du vin d'une grosse aiguière de cuivre dans un vase de verre plus petit, en écoutant les recommandations du sommelier debout devant eux. A gauche un chien lape le vin dans une bassine de cuivre dans laquelle une autre aiguière est entreposée. Devant lui, un singe mange quelque relief. Au-dessus d'eux, trois musiciens sonnent de la trompette. Au fond, le château du duc est bien visible. Ce repas inscrit dans une somptueuse fabrique d'architecture et dispersant à plaisir l'attention entre des groupes éclatés, s'inscrit dans la tradition vénitienne des grands banquets bibliques de la Renaissance, comme Le Banquet chez Lévi ou Les Noces de Cana de Véronèse. Ici, la distance critique, discrète chez Véronèse, est ostensible, portée par la fiction même qu'imagine Cervantès.
La composition du carton est inversée par rapport à la tapisserie. La technique de la tapisserie implique que le carton soit placé sous les fils de chaîne : le lissier suit les contours du dessin et les remplit ; la tapisserie est tissée à l’envers avec des fils de trame apparents. Les couleurs du carton sont très vives et contrastées pour indiquer clairement au lissier quels fils choisir : la laine et la soie donneront des couleurs moins vives.
Les dimensions du carton de Natoire sont plus petites que celles de la tapisserie tissée : la partie gauche du carton a été découpée, supprimant derrière les joueurs de clairon les musiciens les plus ironiques. Le carton devient alors plus solennel. Paradoxalement, la tapisserie, exécutée après le carton de Natoire et d'après lui, représente une version plus originelle de ce qu’a voulu peindre Natoire.
Le Repas de Sancho sur l’île de Barataria, manufacture des Gobelins d’après un carton de Charles-Antoine Coypel, entre 1770 et 1772, Tenture de l'Histoire de don Quichotte, aine et soie, 370,8 x 507,5 cm, Los Angeles, The J. Paul Getty Museum
Cette tapisserie appartient à la série du Don Quichotte réalisée à partir des cartons de Coypel en 1719 par la Manufacture des Gobelins. Contrairement à la série de Beauvais, qui n'a donné lieu qu'à un tissage, celle des Gobelins a été tissée plusieurs fois.
La scène principale prend peu de place dans l’organisation de la tapisserie pour des raisons d’économie : le fond rose est moins coûteux que les détails et dégradés de couleurs que constitue la scène centrale.
La scène se déroule en intérieur : Sancho est assis devant sa table au centre de la composition. Il est entouré par des courtisans à gauche, censés assister cérémonieusement au repas, des domestiques à droite, qui apportent les plats. Devant lui, deux serviteurs en livrée bleue le servent à gauche, et le desservent à droite. Derrière lui, le maître d'hôtel narquois échange un regard entendu avec les courtisans. Le médecin placé à droite, drapé dans une robe rouge, portant lunettes et longue barbe blanche, pointe de sa baguette l'assiette à remporter.
La scène est organisée à la manière d’une scène de théâtre du XVIIIe siècle, où les acteurs disposaient de peu d'espace : les personnages sont quasiment en ligne dans un espace restreint sans véritable profondeur, entouré de rideaux ménageant la sortie vers les coulisses. Cependant la table ronde crée l'illusion d'un arc de cercle et d'une organisation concentrique autour de Sancho, qui brandit furieux son couteau alors qu'on lui ôte la nourriture de la bouche. Au fond, derrière le maître d'hôtel, sous le lustre, derrière une ouverture cintrée, on distingue un petit bout de jardin du duc.
Natoire, disposant de plus d’espace, a largement ouvert sa scène vers l’extérieur, donnant à voir au loin le château du duc et de la duchesse. La table du repas est presque perdue dans le vaste ensemble que composent la loggia et le parc. Placé à l'interface du dedans et du dehors, de Sancho devant lui et du parc derrière lui, d'où viennent les plats, le médecin est le véritable ordonnateur de la scène. Chez Coypel, qui a placé le médecin sur le côté, tout tourne autour de la table : Sancho ridicule, mais souverain, constitue le centre de la scène, dont l'espace restreint, parfaitement dessiné par le rond blanc de la table, est vidé, tandis que l'espace vague est saturé de spectateurs ironiques.
C'est ce dispositif scénique que Natoire fait voler en éclats, fragmentant la scène et disséminant l'action en activités séparées.
Charles-Joseph Natoire, Le Repas de Cléopâtre et de Marc-Antoine, entre 1741 et 1755, huile sur toile, 69,3x100 cm, Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne
Cette peinture sur toile de Charles-Joseph Natoire est une esquisse préparatoire du carton de tapisserie conservé à Nîmes. La manufacture royale des Gobelins avait reçu commande en 1740 d’une tenture, ou série, de sept tapisseries consacrées à l’histoire de Marc-Antoine. Cet épisode, raconté par Plutarque dans les Vies parallèles (« Vie d'Antoine »), montre Cléopâtre recevant Marc-Antoine dans son palais d’Alexandrie en Égypte après qu’elle a été vaincue par les Romains.
La scène représente un banquet politique fastueux. Marc-Antoine, au centre de l’œuvre, porte un toast, car il a vaincu la ville d’Alexandrie en Égypte. Le lieu de la scène est suggéré par la pyramide dans le fond à droite ; un soldat montant la garde à gauche à l'arrière-plan, d'autres soldats esquissés à centre derrière Marc-Antoine, rappellent le contexte militaire. Cléopâtre, assise à gauche auprès de son invité, tient une perle dans sa main droite, qu’elle s’apprête à dissoudre dans un bol de vinaigre que sa servante, en bleu, lui tend sur un plateau. Son but est de déployer le faste de ses richesses afin de négocier au mieux sa défaite. Il s’agit donc d'une scène de séduction : Cléopâtre dénude son sein et regarde droit dans les yeux Marc-Antoine. Quoique déportée vers la gauche, elle constitue le point névralgique de la composition : tous les regards convergent vers elle, y compris ceux des musiciens au premier plan à droite.
Les deux scènes de banquet ont bien des similitudes. Marc-Antoine occupe la place de Sancho : il est le roi du banquet, et le gouverneur berné, même si ici aucune moquerie n'est montrée. A la ruse de la duchesse correspond la séduction de Cléopâtre. Enfin, même si le médecin de Barataria n'a pas d'équivalent dans l'histoire de Marc-Antoine, la perle de prix que boit Cléopâtre constitue une nourriture à la fois ostentatoire et interdite, au même titre que les mets délicieux présentés à Sancho.
« Absit ! s'écria le médecin », illustration de Gustave Doré pour L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche par Miguel de Cervantes, 2e partie, chap. 47, éd. Hachette, 1863, Bibliothèque nationale de France
En 1863, Hachette publie une luxueuse édition de Don Quichotte, illustrée de 377 dessins de Gustave Doré, dont 120 planches hors texte. Le chapitre 47 de la 2e partie comporte une vignette liminaire représentant Sancho s'approchant de la table du banquet, ainsi que cette planche hors texte, dont la composition tranche avec la représentation traditionnelle du repas de Sancho à Barataria.
Il n'y a pas à proprement parler d'espace de la scène, qui suppose la possibilité d'une certaine distance du regard par rapport à la représentation : ce sont plutôt des têtes, des physionomies saisies en gros plan au plus près de la table. Au centre se trouve Sancho et au-dessus de lui le médecin qui n’autorise pas Sancho à manger. Les plats arrivent par la gauche, et repartent par la droite. : on ne voit que les mains qui servent et desservent Au milieu, l’assiette de Sancho reste vide. De part et d'autre du médecin, pressés contre lui, les autres personnages affichent un regard perfide et complice de la ruse orchestrée par le duc et la duchesse.
L’accent mis sur les physionomies est à mettre en relation avec le développement contemporain de la caricature. Le médecin a, quant à lui, une position de maître d’école : Gustave Doré a réaménagé son illustration en fonction de l’univers d'un lecteur de la deuxième moitié du XIXe siècle, pris dans son environnement politique et technique.
A gauche du médecin, l'homme qui se retourne peut faire penser au Démocrite de Coypel. Figure de la dérision par excellence, Démocrite confirme la dimension parodique de la scène.
Le repas de Sancho dans l’île de Barataria (Tenture de Don Quichotte) - Natoire
Le Repas de Sancho dans l'île de Barataria, Manufacture de Beauvais d'après un carton de Charles-Joseph Natoire, Tenture de Don Quichotte entre 1735 et 1744, laine et soie, 360x605 cm, Aix-en-Provence, Musée des Tapisseries
Cette tapisserie illustre le chapitre 47 de la 2e partie du Don Quichotte, « Où on continue de raconter comment Sancho Panza se réglait dans son gouvernement ». Sancho Panza et Don Quichotte, au chapitre 30, font la rencontre du Duc et de La Duchesse, qui tous deux ont lu les aventures L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, et sont bien décidés à se divertir de sa folie. Ils invitent le chevalier et son écuyer dans leur château et offrent à Sancho le poste de gouverneur de l’île de Barataria. Devenir gouverneur était le rêve de Sancho ; mais l'île est imaginaire…
La tapisserie montre Sancho lors de son premier dîner en tant que gouverneur. Il trône, seul à la table. Au centre un médecin, « l'homme à la baguette », ordonne au moyen d'« une petite verge faite d'un fanon de baleine » qu'on retire un à un tous les plats que l'on apporte à Sancho, au moment où il s'apprête à les manger : on voit, à l’arrière-plan, le manège des serviteurs qui vont et viennent avec la nourriture :
« Le maître d’hôtel en apporta un autre, avec une autre nourriture, Sancho allait goûter mais avant qu’il y pût arriver jusqu'à lui et qu'il eût pu le porter à la bouche, la baguette l'avait déjà touché, et un page l’avait déjà ôté aussi vite que les fruits. Voyant cela, Sancho resta tout surpris, il regarda tout le monde, et demanda si ce repas allait se dérouler comme un jeu de prestidigitateur » (trad. J. R. Fanlo, LP p. 985)
Le peintre Natoire, qui a peint le carton de la tapisserie, condense en une scène unique les épisodes successifs de cette séquence de banquet parodique : Sancho n'est pas représenté ici figé par la surprise, comme au début de la séquence, mais furieux, se rejetant en arrière sur sa chaise et serant les poings, comme à la fin :
« je le dis encore une fois, Pedro Severo (= le médecin) va me ficher le camp, sinon je vais prendre cette chaise où je suis assis et je vais lui casser la tête ! […] Donnez-moi à manger, ou bien reprenez votre gouvernement, parce qu'un office qui ne fait pas manger son titulire ne vaut pas un radis ! » (p. 987)
Quant aux autres personnages, tous informés de la supercherie, ils affichent sourires et regards complices. Les « chalemies » (des sortes de hautbois) annoncent, à droite en fanfare, le début du repas, et le grand drapé, au-dessus de Sancho, nous transporte dans un théâtre. Au bas du tableau, le détail du singe qui mange, contrairement à Sancho, renforce le caractère satirique de la comédie qui se joue devant nous.
Charles-Joseph Natoire, Le Repas de Sancho sur l’île de Barataria, entre 1734 et 1735, carton de tapisserie, huile sur toile, 325x538 cm, Musée national du château de Compiègne.
Ce carton de tapisserie a été créé pour la Manufacture de Beauvais sur une commande de Pierre Grimaud du Fort, comte d’Orsay, entre 1735 et 1742, afin de créer une unique série de tapisseries sur le thème du Don Quichotte.
L'œil du spectateur est attiré d'abord par le médecin au centre, vêtu de noir et de rouge, commandant de sa baguette à Sancho de ne pas manger ce qui lui est présenté. Sancho au contraire, vêtu de couleurs claires, se reculant effrayé au fond de son siège, se fond presque dans la table et les domestiques qui s'activent derrière lui. Tout le premier plan à droite est occupé par un groupe qui transvase du vin d'une grosse aiguière de cuivre dans un vase de verre plus petit, en écoutant les recommandations du sommelier debout devant eux. A gauche un chien lape le vin dans une bassine de cuivre dans laquelle une autre aiguière est entreposée. Devant lui, un singe mange quelque relief. Au-dessus d'eux, trois musiciens sonnent de la trompette. Au fond, le château du duc est bien visible. Ce repas inscrit dans une somptueuse fabrique d'architecture et dispersant à plaisir l'attention entre des groupes éclatés, s'inscrit dans la tradition vénitienne des grands banquets bibliques de la Renaissance, comme Le Banquet chez Lévi ou Les Noces de Cana de Véronèse. Ici, la distance critique, discrète chez Véronèse, est ostensible, portée par la fiction même qu'imagine Cervantès.
La composition du carton est inversée par rapport à la tapisserie. La technique de la tapisserie implique que le carton soit placé sous les fils de chaîne : le lissier suit les contours du dessin et les remplit ; la tapisserie est tissée à l’envers avec des fils de trame apparents. Les couleurs du carton sont très vives et contrastées pour indiquer clairement au lissier quels fils choisir : la laine et la soie donneront des couleurs moins vives.
Les dimensions du carton de Natoire sont plus petites que celles de la tapisserie tissée : la partie gauche du carton a été découpée, supprimant derrière les joueurs de clairon les musiciens les plus ironiques. Le carton devient alors plus solennel. Paradoxalement, la tapisserie, exécutée après le carton de Natoire et d'après lui, représente une version plus originelle de ce qu’a voulu peindre Natoire.
Le Repas de Sancho sur l’île de Barataria, manufacture des Gobelins d’après un carton de Charles-Antoine Coypel, entre 1770 et 1772, Tenture de l'Histoire de don Quichotte, aine et soie, 370,8 x 507,5 cm, Los Angeles, The J. Paul Getty Museum
Cette tapisserie appartient à la série du Don Quichotte réalisée à partir des cartons de Coypel en 1719 par la Manufacture des Gobelins. Contrairement à la série de Beauvais, qui n'a donné lieu qu'à un tissage, celle des Gobelins a été tissée plusieurs fois.
La scène principale prend peu de place dans l’organisation de la tapisserie pour des raisons d’économie : le fond rose est moins coûteux que les détails et dégradés de couleurs que constitue la scène centrale.
La scène se déroule en intérieur : Sancho est assis devant sa table au centre de la composition. Il est entouré par des courtisans à gauche, censés assister cérémonieusement au repas, des domestiques à droite, qui apportent les plats. Devant lui, deux serviteurs en livrée bleue le servent à gauche, et le desservent à droite. Derrière lui, le maître d'hôtel narquois échange un regard entendu avec les courtisans. Le médecin placé à droite, drapé dans une robe rouge, portant lunettes et longue barbe blanche, pointe de sa baguette l'assiette à remporter.
La scène est organisée à la manière d’une scène de théâtre du XVIIIe siècle, où les acteurs disposaient de peu d'espace : les personnages sont quasiment en ligne dans un espace restreint sans véritable profondeur, entouré de rideaux ménageant la sortie vers les coulisses. Cependant la table ronde crée l'illusion d'un arc de cercle et d'une organisation concentrique autour de Sancho, qui brandit furieux son couteau alors qu'on lui ôte la nourriture de la bouche. Au fond, derrière le maître d'hôtel, sous le lustre, derrière une ouverture cintrée, on distingue un petit bout de jardin du duc.
Natoire, disposant de plus d’espace, a largement ouvert sa scène vers l’extérieur, donnant à voir au loin le château du duc et de la duchesse. La table du repas est presque perdue dans le vaste ensemble que composent la loggia et le parc. Placé à l'interface du dedans et du dehors, de Sancho devant lui et du parc derrière lui, d'où viennent les plats, le médecin est le véritable ordonnateur de la scène. Chez Coypel, qui a placé le médecin sur le côté, tout tourne autour de la table : Sancho ridicule, mais souverain, constitue le centre de la scène, dont l'espace restreint, parfaitement dessiné par le rond blanc de la table, est vidé, tandis que l'espace vague est saturé de spectateurs ironiques.
C'est ce dispositif scénique que Natoire fait voler en éclats, fragmentant la scène et disséminant l'action en activités séparées.
Charles-Joseph Natoire, Le Repas de Cléopâtre et de Marc-Antoine, entre 1741 et 1755, huile sur toile, 69,3x100 cm, Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne
Cette peinture sur toile de Charles-Joseph Natoire est une esquisse préparatoire du carton de tapisserie conservé à Nîmes. La manufacture royale des Gobelins avait reçu commande en 1740 d’une tenture, ou série, de sept tapisseries consacrées à l’histoire de Marc-Antoine. Cet épisode, raconté par Plutarque dans les Vies parallèles (« Vie d'Antoine »), montre Cléopâtre recevant Marc-Antoine dans son palais d’Alexandrie en Égypte après qu’elle a été vaincue par les Romains.
La scène représente un banquet politique fastueux. Marc-Antoine, au centre de l’œuvre, porte un toast, car il a vaincu la ville d’Alexandrie en Égypte. Le lieu de la scène est suggéré par la pyramide dans le fond à droite ; un soldat montant la garde à gauche à l'arrière-plan, d'autres soldats esquissés à centre derrière Marc-Antoine, rappellent le contexte militaire. Cléopâtre, assise à gauche auprès de son invité, tient une perle dans sa main droite, qu’elle s’apprête à dissoudre dans un bol de vinaigre que sa servante, en bleu, lui tend sur un plateau. Son but est de déployer le faste de ses richesses afin de négocier au mieux sa défaite. Il s’agit donc d'une scène de séduction : Cléopâtre dénude son sein et regarde droit dans les yeux Marc-Antoine. Quoique déportée vers la gauche, elle constitue le point névralgique de la composition : tous les regards convergent vers elle, y compris ceux des musiciens au premier plan à droite.
Les deux scènes de banquet ont bien des similitudes. Marc-Antoine occupe la place de Sancho : il est le roi du banquet, et le gouverneur berné, même si ici aucune moquerie n'est montrée. A la ruse de la duchesse correspond la séduction de Cléopâtre. Enfin, même si le médecin de Barataria n'a pas d'équivalent dans l'histoire de Marc-Antoine, la perle de prix que boit Cléopâtre constitue une nourriture à la fois ostentatoire et interdite, au même titre que les mets délicieux présentés à Sancho.
« Absit ! s'écria le médecin », illustration de Gustave Doré pour L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche par Miguel de Cervantes, 2e partie, chap. 47, éd. Hachette, 1863, Bibliothèque nationale de France
En 1863, Hachette publie une luxueuse édition de Don Quichotte, illustrée de 377 dessins de Gustave Doré, dont 120 planches hors texte. Le chapitre 47 de la 2e partie comporte une vignette liminaire représentant Sancho s'approchant de la table du banquet, ainsi que cette planche hors texte, dont la composition tranche avec la représentation traditionnelle du repas de Sancho à Barataria.
Il n'y a pas à proprement parler d'espace de la scène, qui suppose la possibilité d'une certaine distance du regard par rapport à la représentation : ce sont plutôt des têtes, des physionomies saisies en gros plan au plus près de la table. Au centre se trouve Sancho et au-dessus de lui le médecin qui n’autorise pas Sancho à manger. Les plats arrivent par la gauche, et repartent par la droite. : on ne voit que les mains qui servent et desservent Au milieu, l’assiette de Sancho reste vide. De part et d'autre du médecin, pressés contre lui, les autres personnages affichent un regard perfide et complice de la ruse orchestrée par le duc et la duchesse.
L’accent mis sur les physionomies est à mettre en relation avec le développement contemporain de la caricature. Le médecin a, quant à lui, une position de maître d’école : Gustave Doré a réaménagé son illustration en fonction de l’univers d'un lecteur de la deuxième moitié du XIXe siècle, pris dans son environnement politique et technique.
A gauche du médecin, l'homme qui se retourne peut faire penser au Démocrite de Coypel. Figure de la dérision par excellence, Démocrite confirme la dimension parodique de la scène.