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Aminte se sacrifie & sauve Lucrine (Pastor fido, acte I, Prault, 1766) - Cochin

Date :
1766
Nature de l'image :
Gravure sur cuivre
Sujet de l'image :
Fiction, 16e siĂšcle
Lieu de conservation :
Paris, BibliothÚque nationale de France, Département Littérature et art
YD-3913, p. 15
ƒuvre signĂ©e

Analyse

« Les peuples d’Arcadie sacrifioient tous les ans une jeune Fille du paĂŻs Ă  Diane, qu’ils adoroient ; ainsi l’Oracle le leur avoit depuis long-tems conseillĂ©, pour faire cesser les maux dont ils Ă©toient affligĂ©s. Le mĂȘme Oracle, consultĂ© depuis sur le terme de leurs miseres, leur avoit rĂ©pondu :
    “Vos maux ne finiront, que lorsque l’amour unira deux Rejetons des Dieux, & que la gĂ©nĂ©rositĂ© d’un Berger fidele effacera le crime que commit autrefois une Nymphe perfide.”
    FrappĂ© de cette prĂ©diction, Montan, PrĂȘtre de la DĂ©esse & Descendant d’Hercule, rĂ©ussit Ă  faire promettre en mariage Ă  Silvio, son fils unique, la Nymphe Amarillis, aussi fille unique de Titire, qui de son cĂŽtĂ© rapportoit son origine au Dieu Pan. Mais, quelque effort que fissent les deux Peres, ils ne pouvoient parvenir Ă  l’accomplissement de ce mariage ; le jeune Silvio n’avoit de passion que pour la chasse, & fuĂŻoit tout ce qui pouvoit le rendre sensible. Amarillis cependant Ă©toit tendrement aimĂ©e d’un Berger, nommĂ© Mirtil, qui se croĂŻoit lui-mĂȘme fils de Carino, Berger d’Arcadie, mais qui depuis long-temps habitoit en Elide. Amarillis n’aimoit pas moins Mirtil ; mais elle n’osoit lui dĂ©couvrir son amour, parce qu’elle craignoit l’effet de la loi, qui condamnoit Ă  mort toute Nymphe infidelle. Corisque saisit cette occasion de perdre la Nymphe, Ă  qui elle ne pardonnoit pas d’aimer Mirtil ; elle espere qu’aprĂšs la mort de sa Rivale elle triomphera plus aisĂ©ment de la constance du Berger, dont elle s’étoit elle-mĂȘme Ă©prise ; elle fait tant par se smensonges, & ses fourberies, que les deux Amans, peu prĂ©cautionnĂ©s & conduits par des motifs bien diffĂ©rens de ceux qu’on leur attribue, se trouvent dans la mĂȘme caverne. Un Satyre les dĂ©nonce, ils sont surpris ; & Amarillis, qui ne peut justifier son innocence, est condamnĂ©e Ă  mourir. Mirtil, qui la croit coupable, & qui sait que la Loi ne condamne Ă  la mort que la Nymphe infidelle, veut cependant la sauver & mourir Ă  sa place, en profitant du privilege de la mĂȘme Loi, qui permet Ă  l’Homme d’offrir sa vie pour celle de la Criminelle. Il est conduit Ă  l’Autel par Montan, qui faisoit, comme PrĂȘtre de la DĂ©esse, la fonction de Sacrificateur. Carino, qui cherchoit son cher Mirtil, arrive, il le trouve dans une situation qui l’étonne & qui le met au comble de la douleur, car il l’aimoit autant que s’il lui eĂ»t donnĂ© le jour. Il entreprend de lui sauver la vie, en prouvant que Mirtil Ă©tant Ă©tranger, il ne peut-ĂȘtre sacrifiĂ© pour une autre ; mais sans s’en appercevoir, il donne lieu de dĂ©couvrir que Mirtil est fils de Montan mĂȘme. Le Pere vĂ©ritable exprime la douleur qu’il ressent d’ĂȘtre Ministre de la Loi contre son propre sang ; mais l’aveugle Tirenio, ProphĂȘte, vient lui ouvrir les yeux pour l’interprĂ©tation des paroles de l’Oracle. Il fait voir que non-seulement les Dieux ne veulent pas ce Sacrifice, mais que c’est le jour marquĂ© par le Ciel, pour ĂȘtre la fin des maux dont l’Arcadie est affligĂ©e. On compare les paroles de l’Oracle avec ce qui vient d’arriver, & l’on reconnoĂźt qu’Amarillis ne peut & ne doit Ă©pouser que Mirtil. Peu auparavant Silvio, chassant avec ardeur, avoit, par mĂ©prise, blessĂ© Dorinde, dont il Ă©toit adorĂ©. Ce malheur avait flĂ©chi la duretĂ© de son cƓur, & en le rendant sensible aux mouvemens de la pitiĂ©, l’avoit rendu tendre. Comme la blessure ne se trouve par mortelle, & qu’Amarillis devient Ă©pouse de Mirtil, Silvio Ă©pouse aussi Dorinde. Dans ce moment de bonheur inespĂ©rĂ©, Corisque revient, elle demande & reçoit le pardon des Amans devenus Époux ; elle marque la reconnoissance de la grace qu’on lui accorde, & elle prend la rĂ©solution de changer de vie. »
   (Argument du Pasto fido dans l’édition de Jean-Luc Nyon, Paris, 1759, texte italien et traduction française par Antoine Pecquet.)
   
   La scĂšne reprĂ©sentĂ©e par Cochin constitue en quelque sorte le prĂ©alable Ă  cette narration, sa scĂšne primitive : c’est la punition du « crime que commit autrefois une Nymphe perfide », Lucrine, sauvĂ©e in extremis par son amant Aminte, comme Mirtil s’offrira Ă  mourir pour Amaryllis. L’histoire d’Aminte et de Lucrine est racontĂ©e par Ergaste Ă  Mirtil Ă  la scĂšne seconde de l’Acte premier :
    « Je vais te retracer, dĂšs le commencement, la dĂ©plorable histoire de nos malheurs ; elle pourroit attendrir, je ne dis pas des hommes seulement, mais mĂȘme les chĂąnes le splus durs. Dans le temps que de jeunes PrĂȘtres Ă©toient encore admis au saint Sacerdoce & aux fonctions du Temple, un Berger distinguĂ©, nommĂ© Aminte, qui alors exerçoit le Sacerdoce, aima Lucrine. Cette Nymphe Ă©toit un miracle de beautĂ© & de graces, mais un monstre d’infidĂ©litĂ© & d’inconstance. Longtemps elle rĂ©pondit au sincere & pur amour du Berger, ou du moins la perfide en donna-t-elle toutes les marques apparentes, & tandis qu’il ne se prĂ©senta pas de Rival, elle flatta les espĂ©rances de l’infortunĂ© Aminte. Mais admire son inconstance ! un vil Berger ne l’eĂ»t pas plĂ»tĂŽt apperçue, que ne pouvant rĂ©sister aux premiers regards ni aux premiers soupirs, elle s elivra toute entiere Ă  d enouvelles amours, avant qu’Aminte eĂ»t pĂ» avoir le moindre soupçon de la perfidie. Le mĂ©rpis, l’éloignement, furent les premiers effets de ce changement ; bientĂŽt l’ingrate ne voulut plus l’écouter ni le voir. Juge par ton propre exemple si ce malheureux amant se livra aux pleurs & aux gĂ©missemens.
   MIRTIL
   Oui, sans doute, c’est le plus grand de tous les maux.
   ERGASTE
   Lorsqu’Aminte eut en vain emploĂŻĂ© les larmes, les prieres, les soupirs, pour regagner le cƓur de Lucrine, il s’adressa Ă  la grande DĂ©esse. Diane, dit-il, si jamais, avec un cƓur pur & une main innocente, j’ai brĂ»lĂ© des parfums sur tes autels, venge ma flamme trahie par les trompeuses caresses d’une perfide Nymphe. La DĂ©esse fut sensible aux prieres & aux plaintes de cet Amant fidele, de ce grand PrĂȘtre dont la vertu lui Ă©toit chere ; les mouvemens de s apitiĂ© ne firent que rendre son couroux plus vif ; elle prit son arc redoutable, & lança dans le sein de l’Arcadie des flĂ©ches invisibles, qui portoient en tous lieux une mort certaine. Tous, sans distinction d’ñge & de sexe, pĂ©rissoient sans secours, sans pitié : les remedes & la fuite Ă©toient Ă©galement inutiles ; & souve,t le mĂ©decin, essaĂŻant de guĂ©rir le malade, mouroit avant lui. Au milieu de si grands maux, il ne resta plus de remede Ă  attendre que des Dieux : on recourut Ă  l’Oracle le plus voisin ; sa rĂ©ponse ne fut que trop claire, mais plus funeste & plus terrible encore. Diane, dit-il, justement indignĂ©e, ne peut ĂȘtre appaisĂ©e que par le sang de la perfide Lucrine, ou de quelqu’autre du paĂŻs, offert pour elle, en sacrifice, par la main d’Aminte. L’infidelle, aprĂšs d’inutiles larmes, aprĂšs avoir en vain atte,ndu du secours de son nouvel Amant, fut solemnellement conduite Ă  l’Autel sacrĂ©. LĂ , flĂ©chissant ses genoux tremblants aux piĂ©s de cet Amant trahi, qui l’avoit si inutilement suivie ; elle n’attendoit que la mort d ela main du Grand-prĂȘtre irrité : l’intrĂ©pide Aminte, animĂ© de colere, & ne paroissant respirer que la vengeance, tire le glaive sacrĂ©, puis se retournant vers la Victime, & jettant un soupir, prĂ©sage de sa propre mort : Lucrine, s’écrie-t-il, que ton malheur te fasse connoĂźtre quel Amant tu m’as prĂ©fĂ©rĂ©, & que ce coup t’apprenne quel Amant tu as abandonnĂ©. A l’instant il se frappe & plonge le glaive dans son sein : ainsi le Sacrificateur tombe Victime lui-mĂȘme, entre les bras de Lucrine. Saisie par un spectacle si cruel & si peu attendu, elle reste un moment suspendue entre la vie & la mort, incertaine si c’est le fer ou sa propre douleur qui lui perce le cƓur? A peine ses sens revenus lui laissent l’usage de la parole : fidele & courageux Aminte, dit-elle, en versant un torrent de larmes, Amant que je connus trop tard, qui me donne la mort en voulant me rendre la vie, il faut en m’unissant Ă©ternellement Ă  toi, rĂ©parer le crime que je fis en t’abandonnant. Elle eut Ă  peine achevĂ© ces mots, qu’elle tire du sein de son Amant expira,t le glaive encore teint & fumant de son sang ; elle s’en perce le cƓur, & se laisse tomber entre les bras d’Aminte, qui put encore ĂȘtre sensible au coup. Ainsi finirent les deux Amants, dĂ©plorables victimes d’une perfidie sans exemple & d’un amour excessif. » (Ă©d. Nyon, Paris, 1759, pp. 81-89)
Annotations :
1. Signé sous la gravure, à gauche « C. N. Cochin filius del. », à droite « B. L. Prevost sculp. ».
Composition de l'image :
ScĂšne (espace vague/espace restreint)
Objets :
Les personnages font cercle autour de la scĂšne
La scĂšne a un public
Autel
Sources textuelles :
Battista Guarini, Il Pastor fido, acte I
scĂšne 2

Informations techniques

Notice #001145

Image HD

Identifiant historique :
A0464
Traitement de l'image :
Scanner
Localisation de la reproduction :
Collection particuliĂšre (Cachan)
Bibliographie :
Jean Starobinski, Le Sacrifice en rĂȘve, RMN, 1991
p. 93