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La mauvaise mère (Rétif, Les Contemporaines, vol. 4, 1780) - Binet

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Date :
1780
Nature de l'image :
Gravure sur cuivre
Sujet de l'image :
SMITH LESOUEF R-1604

Analyse

Marâtre autoritaire et violente, Madame Abrisson maltraite sa fille Suzanne à qui elle fait subir moult sévices. Cette dernière, tendre et obéissante, n’ose jamais protester, « si ce n’est une fois » où elle s’avise de lui faire une remarque piquante. Tombant alors dans un accès de rage féroce, « l’abominable Abrisson » met en place le dispositif de répression qu’expose la gravure.

Au premier plan sur la gauche, la mère en furie, poing et visage fermés, regard sévère, pointe autoritairement son doigt vers un domestique à qui elle ordonne de battre sa fille. En larmes, la tête vers l’arrière, et agenouillée, cette dernière implore sa mère en lui demandant « grâce ». Mais insensible, celle-ci la repousse d’un coup de genou dans la poitrine. En retrait, sur la droite de la gravure, se trouve le laquais qui désavoue cette scène, comme l’atteste sa posture corporelle : son corps, représenté presque de dos, est détourné des deux femmes et il utilise sa main droite comme écran pour se barrer la vue.

L'image s'organise à partir d'une scène qui n'a pas lieu, qui pourrait avoir lieu, que deux des trois personnages cherchent à empêcher d'adevenir. Cet absentement de la scène est matérialisé par le cercle vide autour duquel les trois personnages sont disposés. La mère ordonne de la main au laquais de frapper sa fille ; mais dans le même temps, elle repousse du genou la supplication de sa fille en la repoussant avec son genou. Un schème de la conjuration se dessine alors : conjuration pour faire advenir et conjuration pour empêcher. Selon la même double logique, la fille cherche à conjurer le châtiment à venir ; mais cela lui demande de se rapprocher physiquement de sa mère, afin de la conjurer de ne pas la faire battre. Quant au laquais, son nerf de bœuf levé, qui répond au doigt pointé de la mère, atteste qu'il participe de sa conjuration, qu'il collabore avec elle ; de plus, son rang ne lui permettant d'adresser de supplication, il conjure le châtiment en détournant le regard et en plaçant sa main devant lui en écran pour nier l'événement futur. Chaque personnage se trouve ainsi dans une position à la fois ex-centrique et con-centrique.

Le dispositif spectral, organisé par cet entrelacs de conjurations, rompt la linéarité du temps en mélangeant les niveaux temporels. La présence de la mère suggère l'ordre donné dans le passé consistant à punir sa fille mais en délégant la punition. La mère porte le regard sur sa fille, et non vers le laquais avec lequel la communication visuelle est rompue : elle est déjà spectatrice du châtiment à venir. Dans l'événement présent, qui consiste en la supplication de la jeune fille, du futur est donc projeté, comme l'indique également la posture du serviteur, qui imagine et refuse l'horreur qui va se produire.

Annotations :

1. En haut à droite : « IV.e Vol. 527 »
La gravure n'est pas signée.
Légende sous la gravure : « Grâce ! ma Mere ! »

Sources textuelles :
Rétif de la Bretonne, Les Contemporaines (1780-1782)

Informations techniques

Notice #020276

Image HD

Traitement de l'image :
Image web
Localisation de la reproduction :
https://gallica.bnf.fr