Charles-Amédée Van Loo, La Sultane servie par des eunuques noirs et des eunuques blancs, en 2 mn
Katharine Arrighi | Musique par Lu YanhongLa commande par la manufacture des Gobelins d'une tenture du Costume turc, dite aussi Usages et coutumes du Levant, comportant cinq pièces, est lancée en 1754, probablement à l'instigation de Mme de Pompadour, qui venait de faire décorer par Carle Van Loo une chambre à la turque dans son château de Bellevue. La Pompadour avait fait nommer son frère Marigny surintendant des Bâtiments du Roi en 1751 : il supervisait directement les commandes des Gobelins. Carle Van Loo était candidat pour ce travail, il obtint la commande et ne l'exécuta pas. En mars 1772, Jean-Baptiste Marie Pierre, qui administre de fait la manufacture dirigée officiellement par Soufflot, revient à la charge pour Le Costume turc. La commande est redirigée vers Charles-Amédée Van Loo, le neveu de Carl.
Quel est le sens, l'intention, la destination de ces compositions ? Qui se cache derrière cette Sultane ?
La Pompadour est morte en 1764. Louis XV a élu une nouvelle favorite, la Du Barry, dont la disgrâce n'interviendra qu'en 1774 à la mort du roi. Pidansat de Mairobert, le successeur de Bachaumont pour les Mémoires secrets, relaye la rumeur selon laquelle « La Sultane française » (la Du Barry) serait à l'origine de la commande (de sa relance en tous cas), et aurait imaginé de se faire représenter en costume turc pour raviver les ardeurs du vieux roi…
La Sultane servie par des eunuques noirs et des eunuques blancs - Charles-Amédée Vanloo
Charles-Amédée Van Loo, La sultane servie par des eunuques noirs et des eunuques blancs (titre du livret au Salon de 1775), dit aussi La Sultane favorite et ses femmes servies par des eunuques, 1773, huile sur toile, 320x480 cm, Nice, Musée des Beaux-Arts Jules Chéret, INV 6385.
La composition pyramidale de ce large carton de tapisserie met en valeur la sultane trônant au milieu de sa cour. Assise sur d'épais coussins brodés en haut d'une volée de marches, avec un riche tapis de soie à ses pieds, la jeune femme vêtue de blanc et de rose attire immédiatement le regard du spectateur, par contraste avec ses suivantes vêtues de bleu. Elle préside à ce goûter improvisé, et tous les autres personnages tournent autour d'elle.
Pourtant, cette souveraineté est bien précairement installée : on distingue au fond à droite, derrière une fontaine, le palais d'où la Sultane et sa cour sont sorties. Au premier plan à droite et au second plan à gauche, des escaliers descendent vers un parc qui pourrait aussi bien être celui de Topkapi, Versailles, ou Bellevue. En fait, la Sultane campe. Le tapis a été jeté à la hâte à la jonction de trois volées de marches : elle peut déménénager à tout moment. Favorite, elle règne, mais à la grâce d'une faveur qui peut à tout instant tourner. Elle commande à ses odalisques et à ses eunuques : mais qu'un homme paraisse à l'horizon du parc, et il faudra plier bagage.
Il ne peut pas y avoir d'hommes dans l'entourage de la Sultane. Les servants qui convergent vers elle avec les apprêts du goûter sont donc tous des eunuques. A droite, on lui apporte le café, dans une cafetière en étain, accompagné d'une corbeille de fruits. A sa gauche, c'est une théière que l'eunuque noir lui présente sur un plateau. Elle-même tient dans sa main droite une chibouque, longue pipe en bois. Derrière elle, d'autres femmes se tiennent prêtes avec d'autres pipes, et un brasero pour les allumer. Ces pipes ont fasciné le public français, comme en témoigne l'article Pipe de l'Encyclopédie :
Les Turcs se servent pour pipes (qui sont de deux ou trois piés de longueur, plus ou moins), de roseau ou de bois troué comme des chalumeaux, au bout desquels ils attachent une espece de noix de terre cuite qui sert de fourneau, & qu’ils détachent après avoir fumé ; les tuyaux de leurs pipes s’emboitent & se démontent pour être portées commodément dans un étui. (XII, 647b, 1765)
Bien au-delà du thème circonstanciel de la favorite susceptible d'être disgraciée, Charles-Amédée Vanloo saisit ici une mutation du régime de représentation et de son paradigme théâtral classique : la scène sur laquelle règne la sultane est en fait un carrefour, où convergent les provisions, productions et richesses du monde. La manufacture royale des Gobelins met en représentation le prestige de la France des Lumières, puissance coloniale et commerciale. Peut-être aussi, involontairement, sa fragilité…
Une sultane buvant du café - Carle Vanloo
Carle Van Loo, Une sultane buvant du café, 1752, huile sur toile, 120x127 cm, Saint Pétersbourg, Ermitage
En 1752, Madame de Pompadour commande à Carle Vanloo la décoration d'une chambre turque pour son château de Bellevue. De cette décoration nous sont conservés deux dessus-de-portes, Une sultane buvant du café et Deux sultanes faisant de la broderie. Après la vente du château et la mort de la Pompadour, les tableaux passent à son frère Marigny, qui les vend à Catherine II.
Les deux sujets seront repris par Charles-Amédée Vanloo pour la tenture du Costume turc. Pourtant, l'inspiration en est complètement différente. Carle Vanloo travaille pour un dessus-de-porte (le tableau était primitivement rectangulaire) et il s'agit d'une chambre à coucher. L'espace qu'il imagine est un petit boudoir intime, fermé à gauche par une fenêtre à croisillons de plomb, à droite par une draperie de velour mordoré. Une seule servante est présente face à la sultane assise presque à terre, sur les coussins de son divan. De sa main droite, elle vient de verser le café dans la tasse, qu'elle tend de la main gauche. La sultane a déjà attrapé la soucoupe. Le café fume. Techniquement, c'est un parfait instant prégnant : le spectateur peut reconstituer tout le protocole du service, et anticiper la dégustation du café à venir.
La relation des deux femmes est subtilement représentée. La servante est debout, tandis que la sultane est assise. Sa tête est donc placée plus haut que celle de sa maîtresse. Pourtant, pour que celle-ci puisse commodément prendre la tasse, elle doit se mettre à son niveau, s'incliner et fléchir le genou. Face à elle, la sultane se tient très droite : sa posture altière signifie son statut et sa position. Par son bras tendu, elle occupe les deux tiers de la toile, tandis que la servante est repoussée à la périphérie de la toile, sur un tiers de l'espace. La servante vient de l'extérieur : bien qu'aucune porte ne soit visible, c'est sur la fenêtre que son visage et son buste se détachent, tandis que la sultane, enfermée dans la prison dorée du harem, s'inscrit dans le drapé de velours or. Le thème de l'enfermement est repris par les fleurs coupés dans le vase, juste devant la fenêtre donnant sur le parc.
Avant l'arrivée de la servante, la sultane fumait à l'aide de son chibouque, la pipe turque à long tuyau fin. Elle tient encore son chibouque de la main gauche, appuyé sur une petite table basse. Son genou gauche est encore orienté vers la table : l'instant d'avant, elle était tournée vers la gauche pour fumer. La servante est entrée, et la sultane s'est tournée pour prendre la tasse : c'est le quart de tour scénique.
Charles-Amédée Vanloo ne retient à peu près rien de la composition de son oncle, si ce n'est la cafetière en étain. Chez Carle Vanloo, il se passe quelque chose, une action organise la scène, et même pourrait-on dire une transaction : la servante verse le café, la sultane saisit la soucoupe. Chez son neveu, c'est un décorum, un rituel, une activité qui nous est présentée. L'action simple du café versé s'est disséminée en thé, café, fruits, chibouque. Indépendamment même des dimensions très différentes des deux tableaux, Carle fait encore une scène ; Charles-Amédée n'y croit plus.
Femme turque qui fume sur le sopha (Recueil de cent estampes… nations du Levant, n°45) - Scotin d'après Van Mour
Scotin d'après Van Mour, Femme turque qui fume sur le sopha, Recueil de cent estampes représentant les diverses nations du Levant, estampe n°45, Paris, FOL-OD-11.
Si la tenture du Costume turc s'intitule ainsi, c'est très certainement sous l'influence du Recueil de cent estampes représentant les diverses nations du Levant imprimé dans l'atelier de Le Hay à partir des tableaux commandés à Van Mour par l'ambassadeur français Charles de Ferriol pendant son séjour à Constantinople en 1707-1708. Beaucoup de ces tableaux ont diparu ou ont été dispersés ; il en reste cependant quelques uns au Rijksmuseum d'Amsterdam. Van Mour ne peint pas seulement les coutumes et costumes turcs ; il peint aussi les Arméniens, les Juifs, les Grecs de l'empire ottoman. A la demande de certains clients fortunés, les gravures ont été enluminées sur quelques exemplaires.
La gravure de la « Femme turque qui fume sur le sopha » a été exécutée par Gérard Scotin, connu par ailleurs pour sa participation à l'illustration de scènes d'opéra. Comme dans le tableau de Carle Vanloo pour la chambre turque de Bellevue, à qui elle a certainement servi de modèle, la femme est assise sur un sopha très bas, presque à même le sol, dans une pièce aux murs nus dont les fenêtres hautes garnies de barreaux ne donnent à voir que la verdure d'un parc. Elle ne peut pas regarder par les fenêtres, qui éclairent la pièce sans permettre de communiquer avec l'extérieur.
La Sultane buvant du café de Vanloo tient encore son chibouque, placé comme ici sur une petite table basse. Mais elle est interrompue par sa servante noire qui lui porte son café. Carle Vanloo a conçu son tableau comme la suite de celui de Van Mour gravé ici. En introduisant l'action de la servante, il l'a aussi scénographié. Le portrait est devenu scène.
Vêtue de rouge, une fourrure d'hermine jetée sur les épaules, la Femme turque de Van Mour est richement habillée. La fumée s'échappe à la fois de sa bouche et de l'extrémité de la pipe. Les yeux perdus dans le vague, la jeune femme semble baigner dans les vapeurs de l'opium. Pourtant la chibouque sert à fumer le tabac.
Le petit-déjeuner - Liotard
Jean-Étienne Liotard, Das Frühstück (Le Petit Déjeuner), vers 1752, pastel sur vélin, 67,3x54 cm, Munich, Alte Pinakothek, HUW 30.
Fils d'un joailler réformé de Montélimar réfugié en Suisse, Liotard naît à Genève en 1702. Il commence sa carrière de peintre comme miniaturiste. Dans les années 20, il monte à Paris et exécute ses premiers portraits. Il échoue au concours de Rome, pour lequel il fallait présenter une peinture d'histoire. En 1736, il part pour Rome, et de là pour Constantinople où il fait la connaissance du comte de Bonneval, qui a ses entrées à la cour ottomane. Comme son ami, il s'habille à la turque, étudie les coutumes locales et peint des scènes de genre. De retour en Europe, à Vienne en 1743, il se fait appeler « le peintre turc ». En 1751 commence son second séjour parisien, au cours duquel il peint ce portrait, ainsi que ceux de Marivaux et de Crébillon.
La technique du pastel permet à Liotard une vivacité de rendu exceptionnelle, pour laquelle il rivalise avec La Tour. On ne connaît pas l'identité de la jeune fille du portrait, mais le raffinement de sa robe ruchée et la frisure minutieusement tapée de ses cheveux indiquent une élégante de la haute société parisienne. Du portrait, Liotard a fait une scène : une servante coiffée d'un léger bonnet de lin blanc présente à la demoiselle une tasse de chocolat et un verre d'eau posés sur un plateau. Le fond beige dissout et neutralise l'arrière-plan. Les yeux baissés, la servante fait attention à ne rien renverser. La demoiselle remonte sur ses genoux une nappe de toile brun foncé, pour protéger sa robe.
Liotard saisit la concentration silencieuse de ce geste simple. De ses voyages et de son expérience turque ne transparaît que la tasse de chocolat, qui dessine un ovale sombre et mystérieux. Sur la tasse est peint un cavalier dans un paysage : le moment du chocolat est une invitation au voyage…
Jeanne Bécu, comtesse Du Barry se faisant servir un café par Zamor - Gautier-Dagoty
Jean-Baptiste André Gautier-Dagoty, Jeanne Bécu, comtesse Du Barry, se faisant servir un café par Zamor, vers 1771, Mezzotinte imprimée en couleur, 36,5x30,3 cm, Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon, INV.GRAV 6677. Une copie peinte en 1775 se trouve au Musée Calouste-Gulbenkian de Lisbonne.
Protégé de Marie-Antoinette, Gautier-Dagoty a beaucoup peint la reine et son entourage, sans convaincre le public parisien. Familier de la cour, il rencontre la Du Barry, alors la maîtresse officielle d'un Louis XV vieillissant. Louis XV vient de lui offrir un page noir, Zamor, originaire du Bengale et capturé par les Anglais. En 1771, date probable de ce portrait, Zamor a 9 ans. Mme Du Barry s'est entichée de lui, prétend faire son éducation. Le roi le nommera en 1772, par dérision, gouverneur de Louveciennes. Profondément blessé, Zamor s'engage lorsquela Révolution éclate dans le Club des Jacobins et dénonce son ancienne maîtresse au Comité de salut public. La Du Barry est guillotinée en décembre 1793.
Gautier-Dagoty était du cercle de Marie-Antoinette, alors très hostile à la Du Barry. Celle-ci était alors au faîte de sa puissance, mais pleinement consciente que son règne allait prendre fin avec celui du monarque affaibli. La comtesse faisait-elle, par cette commande, un geste en direction du parti qu'elle savait lui être hostile ?
Elle est représentée à sa toilette, en déshabillé du matin. Derrière elle, un miroir laisse voir sa nuque et ses épaules. Sur le plateau que tient le petit page, elle a pris la petite tasse de café, dont elle remue le contenu avec une cuiller. Elle est saisie dans un mouvement de pivotement : l'instant d'avant, elle était à son miroir ; le page est entré à sa gauche ; elle s'est retournée pour prendre la tasse ; elle tourne la tête enfin vers le spectateur. C'est le quart de tour scénique, qui produit l'effet d'une saisie sur le vif.
Tant bien que mal, Gautier-Dagoty reprend ici le modèle de la Sultane buvant une tasse de café, peinte par Carle Van Loo pour la Pompadour et son château de Bellevue en 1752. C'est là très certainement une demande de la commanditaire, qui signifie qu'elle occupe la place prestigieuse laissée par Mme de Pompadour auprès du roi. Mme Du Barry est en 1771 la sultane : nul doute que c'est elle que le public a vue dans les sultanes de Charles-Amédée Vanloo au Salon de 1775, même si elle n'était pour rien dans la commande de la tenture du Costume turc par les Gobelins.
Parisiennes à la terrasse d'un café - Maurice-Louis Branger
Maurice-Louis Branger, Femmes à la terrasse d'un café, photographie, vers 1925, Galerie Roger-Viollet, réf. 339-1.
Maurice-Louis Branger (1874-1950) a travaillé comme photographe pour l'agence de reportage Photopresse. Il n'a pas simplement photographié la vie parisienne ; en 1913, il couvre la première guerre des Balkans ; le 25 mai, sa photo du discours de Jean-Jaurès au Pré-Saint Gervais contre l'extension du service militaire à trois ans est reproduite dans L'Illustration. L'agence Roger-Viollet conserve 31 000 négatifs de ses photographies réalisées entre 1900 et 1927.
Femmes à la terrasse d'un café montre deux femmes en conversation, attablées à la terrasse d'un café. L'une a pris un thé ou une infusion, l'autre un petit alcool. Elle note en souriant sur son carnet une information que lui donne son amie. Un serveur passe derrière elles avec son plateau. Sur la vitrine de la devanture, on lit « TELEPHONE », au milieu des marques de toutes les boissons qui sont servies ici. Les deux femmes montrent leurs jambes sans aucune gêne ; en revanche, elles sont toutes les deux coiffées d'un chapeau.
C'est une scène de genre. Bien qu'installées sur le trottoir parisien, les deux femmes semblent ignorer totalement qu'elles sont offertes à la vue. Absorbées dans leur conversation, elles érigent en quelque sorte entre le spectateur et nous un quatrième mur, qui est l'écran de la scène théâtrale. Le dispositif administre leur liberté : on peut mesurer son évolution depuis la sultane en plein air de Charles-Amédée Vanloo. Sans doute les deux Parisiennes n'affichent-elles pas le même luxe, la même altière souveraineté. Mais toute précarité a disparu : elles ne devront pas déménager. Elles sont chez elles, pleinement dans leur droit dans l'espace public.