Adrien Dauzats, La Maison de Nicolas Sekazan, en 2 mn
Elizaveta Panova | Musique par Antoine MartreL'enquête commence ainsi : deux hommes en tunique et turban fument à l'intérieur d'une maison à Damas. Qui sont ces deux hommes ? Comment se sont-ils rencontrés ? Et de quelle maison s'agit-il ?
On découvre d'abord que la maison « dite de Nicolas Sekazan » renvoie à un nom forgé, ou déformé : Nicolas Sekazan n'existe pas. Un autre personnage fait alors son apparition, un certain Jean-Baptiste Baudin. Baudin est l'homme clé de l'affaire, à Damas en 1830…
Maison dite de Nicolas Sekazan à Damas - Dauzats
Adrien Dauzats, Maison dite de Nicolas Sekazan à Damas, vers 1830, huile sur toile, 180x130 cm, Dijon, Musée Magnin
En 1830, Adrien Dauzats débute sa carrière de peintre orientaliste avec une expédition en Égypte, où il accompagne le baron Taylor pour négocier l'acquisition de deux obélisques à Thèbes. Le voyage débute par la Palestine et la Syrie, avant d'arriver en Égypte. Isidore Taylor et Louis Reybaud en tireront un livre, La Syrie, l'Égypte, la Palestine et la Judée, considérées sous leur aspect historique, archéologique, descriptif et pittoresque (Paris, 1839) à l'illustration duquel Dauzats a participé.
Seules quelques gravures représentent des maisons particulières, de l'extérieur ; une seule représente un intérieur de maison, à Alexandrie : sans doute n'est-ce pas ce qui intéresse prioritairement les auteurs du livre. À Damas, Dauzats est sans doute hébergé aux bons soins du drogman alors affilié à la France. On le connaît, il s'agit de Jean-Baptiste alias Élie Baudin (voir l'article d'Élodie Vigouroux sur Girault de Prangey, note 86) : Baudin deviendra le chancelier et le drogman officiel du consulat de France lors de sa création en 1839. Baudin héberge le baron Taylor, qui fait reproduire en gravure la cour intérieure de sa maison. Mais Baudin ne peut pas héberger toute la mission. On peut donc supposer que Dauzats s'est trouvé logé chez un confrère de Baudin travaillant pour lui, dans le même quartier chrétien (Bab Touma) de la ville. Dauzats dessine peut-être même l'endroit où il a travaillé, son hôte lui ayant laissé l'usage d'une pièce retirée de la maison. On n'a pas trouvé trace d'un Nicolas Sekazan à Damas dans les années 1830, mais le nom francisé, peut-être déformé, suggère un marchand chrétien, sans doute arménien.
Rentré en France, Dauzats peint ce tableau d'après le dessin exécuté sur place, et il le met en scène en y introduisant deux personnages.
Dauzats s'intéresse d'abord à l'architecture. Il se place dans l'entrée de la pièce, séparée en deux par une arche monumentale, caractéristique des majlis (pièces de réception) des belles demeures damascènes de l'époque ottomane. Il note le mécanisme d’accrochage d'une lampe à huile et son système de fixation, les petites fenêtres à fines feuilles d'albâtre et les ornements géométriques des murs.
De son étude d'architecture, peut-être parce qu'elle n'a pas été retenue pour la gravure dans le livre de Taylor et Reybaud, Dauzats fait une scène de genre. L'hôte des lieux reçoit son invité, sans doute Dauzats lui-même, qui s'habillait à l'orientale. Dauzats introduit une temporalité dans le tableau : la pipe longue (chibouk) simplement posée dans le dessin devient pipe qu'on fume, en attendant le service du thé, suggéré par la petite table basse hexagonale, typique du mobilier damascène.
Au fond de la pièce, à gauche, le dessin relevait une niche avec des coussins, où s'asseoir à l'écart des convives. Cette niche disparaît dans le tableau, qui en fait une ouverture vers le reste de la maison. De cette ouverture pourrait surgir à tout moment un tiers, venant surprendre ou interrompre la conversation. Le fond fermé devient fond ouvert, pour rendre l'espace compatible avec un dispositif scénique occidental.
Le tableau est de petit format et se distingue par une peinture dense et pâteuse. Il est possible que Dauzats ait envisagé de créer, à partir de cette esquisse, une œuvre plus ambitieuse.
Maison dite de Nicolas Sekazan à Damas (dessin) - Adrien Dauzats
Adrien Dauzats, Maison dite de Nicolas Sekazan à Damas, 1830, plume et encre brune sur papier vélin, 22,9x16,7 cm, Dijon, Musée Magnin
On peut penser que ce dessin était destiné à venir illustrer l'ouvrage de Taylor et Reybaud, La Syrie, l'Égypte, la Palestine et la Judée, considérées sous leur aspect historique, archéologique, descriptif et pittoresque, finalement publié en 1839, et rassemblant la documentation réunie lors de l'expédition Taylor de 1830. Les gravures, exécutées pour une bonne part d'après les dessins de Dauzats, se concentrent essentiellement sur l'architecture, antique et contemporaine, observée par les voyageurs au cours de leur périple. Pour une raison inconnue, ce dessin n'a pas été retenu.
Le dessin représente le majlis (le salon de réception) d'une riche demeure damascène. L'artiste se tient dans l'entrée, venant de la cour intérieure. Les étroites fenêtres du fond donnent probablement sur la rue. Dans la pièce sont disposés quelques accessoires : un chibouk (pipe longue), une table octogonale, des fleurs en pot. Le dessin donne des informations capitales sur l'intérieur qui sera repris dans l'esquisse peinte, où l'on discerne moins bien certains détails.
Tout d'abord l'inscription « Syrie. maison de Nicolas Sekazan à Damas juillet 1830/ Les ornements rouges, bleus, verts et laqués – murs blancs, plafonds rouges » permet de localiser et de dater l'endroit : Nicolas Sekazan, dont l'identité demeure obscure, serait un marchand chrétien de Damas, affilié à Baudin, qui tient lieu alors de drogman pour les Français à Damas, alors qu'il n'existe pas encore de consulat. La date, juillet 1830, indique que l'expédition est à mi-parcours : elle dura en effet de mars à septembre. C'est le plein été : Dauzats s'est réfugié dans la partie la plus fraîche de la maison : c'est pourquoi il ne dessine pas la cour intérieure avec son iwân, mais ce majlis bien abrité. Les notations de couleur peuvent laisser penser qu'il a eu dès le début l'intention d'en faire un tableau lors de son retour en France.
Ensuite les détails : sur les fenêtres du fond on distingue ici clairement les petits carrés des feuilles d'albâtre. Sur le mur de gauche, il est presque sûr que c'est un miroir qui est accroché. Ce miroir va jouer un rôle essentiel dans le tableau, lorsque Dauzats s'y introduira comme invité face à son hôte. Dauzats se peint devant le miroir et indique ainsi subtilement l'autoportrait.
L'architecture de la pièce comporte une différence importante par rapport au tableau : le dessin, sans doute plus fidèle à la disposition réelle de la pièce, décrit au fond à gauche une niche fermée, avec lumière et coussin. Ce n'est pas un passage vers une autre pièce. De fait, dans les maisons damascènes, la circulation se fait toujours à partir de la cour centrale. La niche n'est pas ici destinée à l'exposition d'objets décoratifs ou précieux, mais plutôt, avec ses coussins, elle offre un espace pour l'isolement, la lecture, et pour Dauzats peut-être le dessin. Le tableau occidentalisera cet espace, en en faisant en quelque sorte une ouverture de coulisse en fond de scène.
Damas. Maison Salomon. Iwân - Girault de Prangey
Joseph-Philibert Girault de Prangey, Damas. Maison Salomon. Iwân, 1842-1844, daguerréotype, Paris, Bnf, EST RESERVE EG3-853
Ce daguerréotype réalisé par Girault de Prangey quelques années seulement après le voyage de Dauzats constitue un document exceptionnel, car il s'agit d'une des plus anciennes photographies de maison damascène.
Girault de Prangey photographie la cour d'une maison similaire à celle dessinée par Dauzats, au fond de laquelle on distingue les arches d'un iwân, qui est une sorte de salon ouvert, où l'on se tenait en hiver notamment pour profiter de la lumière de la cour. Il faut imaginer, dans la maison de Nicolas Sekazan une cour et un iwân semblables, depuis lesquels on pénétrait dans la fraîcheur de la maison, dans la pièce fermée que Dauzats a dessinée.
La maison Farhi, appelée ici maison Salomon, existe toujours. Elle appartenait alors à une riche famille de marchands juifs de Damas, qui administrèrent les finances des gouverneurs ottomans du Pachalik de Damas au tournant du XVIIIe et du XIXe siècles. C'est probablement Salomon Farhi qui avait ordonné la construction de la maison.
Le propriétaire des lieux en 1840 était Mourad Fahri : il est arrêté avec plusieurs notables juifs, accusé du meurtre rituel d'un moine capucin, torturé et exécuté. C'est « l'affaire de Damas ».
Cour d'une maison à Damas (La Syrie, l'Égypte, la Palestine et la Judée…) - Vasserot
Jean Vasserot, Cour d'une maison à Damas, in Isidore Taylor et Louis Reybaud, La Syrie, l'Égypte, la Palestine et la Judée…, Paris, 1839
Le livre du baron Taylor, La Syrie, l'Égypte, la Palestine et la Judée, considérées sous leur aspect historique, archéologique, descriptif et pittoresque, propose deux gravures de maisons damascènes. L'une d'elles est la maison de Baudin, qui tenait lieu en 1830 de consul pour les Français en visite à Damas, et qui a très certainement hébergé Taylor lors de son séjour. L'autre, ici représentée, reste anonyme. Le dessin en est signé par Dauzats.
Tout laisse à penser qu'il s'agit de la même maison dessinée par Dauzats comme maison « de Nicolas Sekazan », où il aurait lui-même séjourné, Baudin ne pouvant accueillir chez lui toute la délégation française. Dauzats aurait réalisé deux dessins de la maison de son hôte, un de la cour, retenu pour la gravure, et un du majlis, dont il a fait ensuite un tableau.
Taylor n'a pas jugé nécessaire de nommer le propriétaire de cette maison, qui n'était pas son interlocuteur diplomatique à Damas, mais un simple chargé d'affaires de Baudin. La présente gravure reproduit, au centre, un iwân dont la voûte en ogive a la même courbure que celle dessinée et peinte par Dauzats pour l'intérieur de la maison. Sur le côté, on distingue en bas des fenêtres ceintrées, en haut des fenêtres à petits carreaux d'albâtre : le majlis du musée Magnin, dont le fond donne sur la rue, dispose également de fenêtres ceintrées en bas, et de fenêtre rectangulaires à carreaux d'albâtre en haut. Le majlis du tableau de Dijon serait donc la pièce dans laquelle on entre depuis le fond de l'iwân de la gravure imprimée par Taylor, où l'on retrouve la même arche en ogive et au fond des fenêtres similaires à celles observées ici. Ces petites fenêtres en albâtre ne se retrouvent pas dans la maison de Baudin, plus luxueuse, qui dispose de grandes fenêtres vitrées. Le marchand qui héberge Dauzats vit fort confortablement, mais pas dans le luxe de Baudin.
Personnages en costume oriental - Dauzats
Adrien Dauzats, Personnages en costume oriental, 1830, crayon graphite et aquarelle sur papier vélin, 26,3x42,7 cm, Dijon, Musée Magnin
Le musée Magnin conserve également un dessin représentant en son centre un homme vêtu d’un turban rouge, d’une abaya bleue et d’une robe rouge, tenant des babouches dans ses mains. Il s’agit probablement d’un autoportrait de l’artiste. On sait en effet que Dauzats aimait beaucoup essayer les costumes traditionnels orientaux. Alexandre Dumas père, dont Dauzats était l'ami, l'a mis en scène dans Quinze jours au Sinaï (1838) :
« Je passai sans regret entre les mains du tailleur qui commença par mettre sur ma tête rasée une calotte blanche ; sur cette calotte blanche, un tarbouche rouge et un châle roulé qui me transformaient presque en vrai croyant. On me passa ensuite ma robe et mon turban ; le turban, tout comme ma tête, fut serré dans un châle, auquel je suspendis fièrement un sabre, un poignard, des crayons, du papier et de la mie de pain… J’étais assez gêné par ma tenue : mon front était alourdi par mon turban ; les plis de ma robe et de mon manteau gênaient ma marche ; mes babouches et mes pieds, encore mal habitués l’un à l’autre, éprouvaient de fréquentes solutions de continuité ».
Le texte est assez violent, et suggère un véritable vertige du peintre, basculant dans une autre identité. L'indication à gauche sur l'aquarelle, « Prière 4e position », indique par ailleurs qu'il ne s'agit pas simplement d'un essayage curieux : Dauzats dessine au centre un homme qui a retiré ses chaussures parce qu'il s'apprête à prier.
On peut penser que Dauzats a séjourné à Damas vêtu à la mode arabe, et que c'est lui-même qu'il a représenté à gauche sur le tableau de La Maison de Nicolas Sekazan.
Turc fumant, assis sur un divan - Delacroix
Eugène Delacroix, Turc fumant, assis sur un divan, 1838, huile sur toile, 25x30 cm, Paris, Musée du Louvre
Ce tableau est le fruit d'une longue gestation. Delacroix commence à travailler à un Turc fumant dès les années 1824-1825, alors qu'il s'enflamme pour le combat des Grecs contre les Ottomans. Le Louvre conserve plusieurs études graphiques de cette période notamment un Oriental, assis sur un divan, tenant un narghilé (RF 9267, Recto). L'Orient de Delacroix est alors purement imaginaire et ni la pipe longue, ni le divan, ni le tapis, ni le costume ne sont d'après nature.
À la fin de l’année 1831, Louis-Philippe désire s’assurer que le Maroc restera neutre face à l’occupation française de l’Algérie. Charles de Mornay est
envoyé au Maroc pour une mission diplomatique. Le peintre Isabey devait l'accompagner, il fait défection, Eugène Delacroix le remplace. Delacroix séjourne au Maroc de janvier à juin 1832 : ce voyage l'émerveille et constitue sa première expérience réelle de l'Orient.
Évidemment, son Turc fumant de 1838 ne vient pas directement du Maroc. Mais il opère en quelque sorte une synthèse entre l'Orient rêvé d'avant et l'Orient vécu de 1832. On sait que Delacroix faisait poser des modèles parisiens qu'il habillait avec ce qu'il avait rapporté de son voyage, vêtements et objets. Le modèle auquel il a recouru ici est sans doute Mustapha, que Delacroix avait pris à son service dès 1819, et qu'il prêta à Géricault. Le sabre oriental (yatagan ou saïf) posé contre le mur à gauche comme les tissus brodés d'or jetés négligemment sur le divan à droite font sans doute partie du matériau rapporté du Maroc, qu'il réutilisera tout au long de sa vie. Au-dessus du sabre un étrange objet est accroché au mur au moyen d'un cordon à glands. On distingue trois anneaux terminant chacun une petite bourse ou un sachet oblong : il peut s'agir de muskas, carrés de papier calligraphiés insérés dans des étuis, de fioles de terre sacrée ramenées d'un pèlerinage à la Mecque, ou simplement de fioles de parfum liées au rituel du tabac.
Sans doute Delacroix est-il le peintre orientaliste le plus célèbre du XIXe siècle. Il partage avec Dauzats une fascination pour l'Orient qui a été celle de toute une génération de peintres. Tous deux ont fait un voyage qui les a profondément transformés. Mais la comparaison s'arrête sans doute là. Dauzats s'est attaché à documenter ce qu'il a vu, avec un souci de précision architecturale et d'authenticité des costumes. Delacroix a puisé matières, couleurs et objets pour enrichir son imagination. L'Orient de Delacroix est un levier pour défaire les formes de la composition classique et faire parler la couleur ; l'Orient de Dauzats est soucieux d'exactitude. Lorsque Dauzats s'écarte de son modèle, par exemple en introduisant une ouverture latérale au fond de son majlis, c'est précisément pour ramener l'espace qu'il a vu à Damas aux normes de ce que l'œil européen peut attendre d'une scène d'intérieur. Delacroix déconditionne où Dauzats reconditionne notre perception…