Bernus, Amour et Psyché, en 2mn
Stéphane Lojkine | Musique par Jasper BlankenagelApulée raconte dans les livres IV à VI Les Métamorphoses (IIe siècle) comment Psyché, par son extrême beauté, encourut la jalousie de Vénus. Enlevée par Cupidon (c'est-à-dire Éros, ou Amour) dans un palais merveilleux où elle était servie par des serviteurs invisibles, elle connaît l'amour à condition de ne jamais voir son époux. Ses sœurs jalouses de son sort la persuadent que son époux ne veut pas se laisser voir parce qu'il est un monstre. Une nuit, enfreignant l'interdiction, elle s'arme d'un poignard et d'une lampe à huile pour tirer au clair l'identité de son époux. Lorsqu'elle découvre le visage sublime d'Amour, elle laisse tomber son poignard, et surtout une goutte d'huile bouillante de sa lampe sur le corps du jeune dieu. Apulée dit que la goutte tombe sur son épaule, mais les peintres et les artistes qui s'emparent de la scène font généralement tomber la goutte sur sa cuisse ou même un peu plus haut…
Cupidon se réveille et disparaît. Vénus alertée poursuit Psyché de sa haine en lui infligeant une série d'épreuves impossibles. Mais la douce Psyché, aidée d'une série d'animaux serviables, vient à bout de tout. Jupiter finalement s'émeut et la divinise. Le mot psyché en grec signifie à la fois l'âme et le papillon : c'est pourquoi Psyché tout à la fois est comprise comme une allégorie de l'âme immortelle et est représentée parfois avec des ailes de papillon.
Le plâtre réalisé par Thomas Bernus au début du XIXe siècle présente plusieurs moments de l'histoire de Psyché : la découverte d'Amour endormi et la goutte d'huile tombant sur le corps du dieu bien sûr, mais aussi sur le côté la présence menaçante de Vénus dans son temple, et la rétorsion brutale d'une autre facette d'Amour, l'Éros souverain qui foudroye ses victimes. Enfin, au-dessus du lit, Psyché est divinisée.
Amour et Psyché - Thomas Bernus
Thomas Bernus, Amour et Psyché, entre 1800 et 1820, 118x72,7 cm, Carpentras, Bibliothèque-Musée Inguimbertine.
Ce bas-relief en plâtre peint était un décor d'appartement, à Carpentras. L'œuvre est signée « BERNVS INV. | SCULPSIT | ET PIN[xit] » en bas à gauche. Cela peut renvoyer à Jacques Bernus (1650-1728) ou à Thomas Bernus (1741-1826). Jacques Bernus, sculpteur d'art religieux à Mazan, près de Carpentras, ne peut être l'auteur de ce plâtre, plus récent. Thomas Bernus, son petit neveu, en est plus probablement l'auteur. L'œuvre a été interprétée parfois comme Armide surprenant le sommeil de Renaud, d'après un épisode de la Jérusalem délivrée du Tasse. Mais l'arc et le carquois, la lampe à huile, Vénus dans son temple à droite, les serviteurs ailés du palais d'Amour à l'arrière-plan, Psyché divinisée en haut du plâtre démontrent de façon évidente qu'il ne peut s'agir que d'Amour et Psyché. De même, le personnage du haut ne peut être Vénus : les ailes, la présence du papillon à ses côtés le désignent comme Psyché. Un détail érudit permet de dater plus précisément le plâtre. Psyché tient une grenouille. Cela ne renvoie à aucun élément du récit d'Apulée. Cependant, sous l'Égypte romaine, il était courant d'enterrer les morts avec une lampe à huile en forme de grenouille. Apulée était originaire d'Afrique du nord, et l'histoire de Psyché est l'histoire d'une lampe à huile : pourquoi ne pas imaginer que l'histoire de Psyché lui ait été inspirée par ses lampes-grenouilles qui figuraient la mort et la résurrection ? L'intérêt pour l'Égypte se développe en France avec la campagne de Napoléon, la découverte de la pierre de Rosette (1799) et le déchiffrement des hiéroglyphes (par Champollion à partir de 1808). L'Inguimbertine possède par ailleurs une Stèle funéraire en l’honneur de Taba, découverte à Memphis en 1704, arrivée à Carpentras en 1744, déchiffrée par Berthélémy en 1762.
Un autre détail est mystérieux : une sculpture du pied du lit représente une femme enceinte. Or Psyché n'a pas d'enfant. Mais, tandis qu'elle vit avec son époux invisible, elle rêve et celui-ci lui promet d'en avoir un. Le lit est le lieu du rêve d'un enfant, rêve brisé par la goutte d'huile qui réveille Amour.
Ce plâtre est exceptionnel pour la somme de détails qu'il renferme, démontrant une connaissance précise du récit qu'il illustre et un goût pour l'exégèse érudite.
Lampe à huile en terre cuite en forme de grenouille, trouvée en Égypte et datant de l'époque romaine. Musée du Louvre, Département des Antiquités égyptiennes, ME 172 ; D.890.1.30 ; 272. 3,3x105 cm.
Le col et le bec de la lampe, photographiés ici au premier plan, représentent la tête de la grenouille, dont les deux pattes avant sont tendues vers l'arrière, tandis que le quadrillage granuleux du couvercle est censé figurer la peau de la grenouille.
Le Louvre possède des dizaines de lampes comme celle-ci, dont la fabrication s'étage entre le 1er siècle avant Jésus-Christ et le début de l'époque byzantine. Dans l'Égypte ancienne, Heket, la déesse de la naissance, est souvent représentée sous forme de femme à tête de grenouille. La grenouille devient un symbole de résurrection pour les chrétiens.
On peut ainsi mettre en relation, dans le plâtre de Carpentras, la lampe à huile de Psyché, la grenouille comme symbole de l'immortalité de l'âme et la sculpture du pied du lit représentant une femme enceinte.
Psyché vole l'arc et le carquois d'Éros endormi, mosaïque de la maison du Concours de boisson à Samandağı, première moitié du IIIe siècle. La mosaïque, qui se trouvait originellement placée sous le portique reliant le premier triclinium de la maison à la cour, est aujourd'hui conservée au musée archéologique d'Antioche.
Antérieure à Apulée, cette mosaïque témoigne de l'existence d'un mythe précédant l'histoire imaginée par l'écrivain du IVe siècle. Aussi bien Psyché qu'Éros sont représentés avec des ailes, qui sont pour Psyché des ailes de papillon. Il n'est pas fait mention d'ailes chez Apulée. Éros endormi tient dans ses mains une grappe de fleurs : pourquoi ? Son carquois est noué à une branche au-dessus de lui. Psyché vient de s'emparer de son arc. Elle tend la main droite pour prendre le carquois.
Pourquoi ce vol ? Quel est son sens ? Ici, point de nuit, point de lampe, point de surprise : Psyché ne découvre rien ; elle dérobe.
Le plâtre érudit de Carpentras rappelle certains éléments de ce mythe primitif : l'arc et le carquois d'Éros, présents au pied de son lit ; les ailes de papillon de Psyché divinisée.
Jacopo Zucchi, Psyché découvre Éros, 1589, huile sur toile, 173x130 cm, Rome, Galerie Borghèse.
A partir de la Renaissance, les représentations de Psyché se multiplient, et se concentrent sur la scène de la goutte d'huile. L'une des plus célèbres est celle de Zucchi, commandée au peintre à l'occasion des noces du grand-duc de Florence Ferdinand Ier de Médicis (qui abandonne à cette occasion son titre de cardinal…) et de Christine de Lorraine, nièce de Henri III de France. A ce mariage éminemment politique, qui donna lieu à des fêtes somptueuses, le tableau de Zucchi donne une couleur érotique et même humoristique.
En effet, la célébrité du tableau est due notamment à l'interprétation qu'en fait Jacques Lacan dans son Séminaire VIII sur le transfert. Lacan fait remarquer que si Zucchi a chastement placé un vase de fleurs devant le sexe d'Éros que découvre Psyché à la lumière de sa lampe, à bien y regarder, ce vase ne cache rien : entre les fleurs, derrière le vase, pas de sexe, on ne voit rien. Le vase supplée un manque: c'est, pour Lacan, la mise en image du complexe même de castration.
Cela n'empêcha pas Ferdinand Ier et Christine de Lorraine d'être particulièrement prolifiques : ils eurent huit enfants ! Zucchi fait-il allusion malicieusement à la chasteté à laquelle un cardinal était censément astreint ? Il lui prophétisait beaucoup de fleurs malgré tout, et ne se trompa pas sur ce point.
On trouve dans le tableau de Zucchi nombre des éléments topiques repris par Bernus : l'arc et le carquois sur une table de chevet, le sabre et la lampe tenus pas Psyché, l'ample rideau du lit, et jusqu'à la statue de Vénus, qui chez Zucchi orne la tête de lit. Depuis la lampe de Psyché, Zucchi trace un fin rais lumineux qui tombe derrière la nuque d'Éros. Bernus s'est souvenu de ce rais, qu'il interprète autrement, en dédoublant Éros : le rais frappe la lampe de Psyché, c'est ce rais de l'innamoramento qui fait tomber la goutte d'huile.
Psyché conduite par Zéphyr dans le palais de l'Amour et Psyché montrant ses richesses à ses sœurs, tapisseries de la manufacture de Beauvais, d'après les cartons de Boucher, vers 1741-1745, Paris, Petit-Palais, inv. OTUCK19.
Ces deux tapisseries, qui ont été rentrayées pour n'en constituer plus qu'une, sont caractréristiques de la vogue rococo du thème de Psyché, au 18e siècle. Natoire a décoré le salon de la princesse de Soubise avec une autre tenture de Psyché, et deux autres tentures encore ont été conçues à Bruxelles. Les pièces de la tenture de Boucher ont été tissées six à dix fois.
Boucher ne s'est pas intéressé à la scène de la goutte d'huile : il passe des épisodes préparatoires, présentés ici, à l'abandon, aux épreuves et aux noces finales sur l'Olympe.
La pièce ici exposée représente l'intérieur fastueux d'un palais baroque, dont les colonnes ont des chapiteaux d'or et les voûtes déploient courbures et coquilles. A gauche, Zéphy drapé de rose conduit Psyché vers un autel sur lequel un putto ailé et doré tient un globe où une déesse est assise. On peut penser qu'il s'agit de l'autel de Venus, et que le putto est Cupidon. Bernus réagencera ces motifs dans son plâtre en représentant un temple rotonde de Vénus et, au-dessus, un globe sur lequel Cupidon appuie son genou dominateur. Le sol du palais de Boucher est orné d'un épais tapis d'Orient froissé et des jeunes filles autour de Psyché tenant fleurs, tambourin et flûte, orchestrent son accueil princier. A droite, Psyché, qui a obtenu de son époux invisible la permission d'inviter ses sœurs, déballe devant elles les présents qu'elle leur a préparés : ce sont essentiellement des colliers de perles. C'est à l'occasion de cette visite que les sœurs jalouses vont semer le doute dans l'esprit de Psyché : son mari ne serait-il pas un monstre ou un serpent ?
Auguste Rodin, Psyché regardant l'amour, 1906, sculpture en marbre, 74,7x67,1 cm, Lexico, Musée Soumaya.
L'originalité de la sculpture imaginée par Rodin consiste à ne pas représenter Éros. Penchée en avant, enveloppée dans son drap, tenant sa lampe sur le côté, Psyché scrute la nuit. Mais nous ne ne voyons pas ce qu'elle voit, ou plus exactement Rodin nous projette dans le moment où elle ne voit pas encore. L'image (imago en latin désigne la statue) va émerger. La tête de Psyché pointe hors du marbre, hors du drap, comme une germination du regard.
Rodin se démarque de la célèbre sculpture d'Antonio Canova (1786-1793), conservée au Louvre et représentant les deux amants triomphalement enlacés. Psyché devient la protagoniste exclusive de ce qui n'était peut-être qu'un rêve. Le plâtre de Bernus préparait en quelque sorte cette mutation : Psyché divinisée, caressant sa grenouille, vient peut-être caractériser la scène du lit comme fantasmagorie de l'âme, et Amour endormi comme un simple fantasme…
Amour et Psyché - Thomas Bernus
Thomas Bernus, Amour et Psyché, entre 1800 et 1820, 118x72,7 cm, Carpentras, Bibliothèque-Musée Inguimbertine.
Ce bas-relief en plâtre peint était un décor d'appartement, à Carpentras. L'œuvre est signée « BERNVS INV. | SCULPSIT | ET PIN[xit] » en bas à gauche. Cela peut renvoyer à Jacques Bernus (1650-1728) ou à Thomas Bernus (1741-1826). Jacques Bernus, sculpteur d'art religieux à Mazan, près de Carpentras, ne peut être l'auteur de ce plâtre, plus récent. Thomas Bernus, son petit neveu, en est plus probablement l'auteur. L'œuvre a été interprétée parfois comme Armide surprenant le sommeil de Renaud, d'après un épisode de la Jérusalem délivrée du Tasse. Mais l'arc et le carquois, la lampe à huile, Vénus dans son temple à droite, les serviteurs ailés du palais d'Amour à l'arrière-plan, Psyché divinisée en haut du plâtre démontrent de façon évidente qu'il ne peut s'agir que d'Amour et Psyché. De même, le personnage du haut ne peut être Vénus : les ailes, la présence du papillon à ses côtés le désignent comme Psyché. Un détail érudit permet de dater plus précisément le plâtre. Psyché tient une grenouille. Cela ne renvoie à aucun élément du récit d'Apulée. Cependant, sous l'Égypte romaine, il était courant d'enterrer les morts avec une lampe à huile en forme de grenouille. Apulée était originaire d'Afrique du nord, et l'histoire de Psyché est l'histoire d'une lampe à huile : pourquoi ne pas imaginer que l'histoire de Psyché lui ait été inspirée par ses lampes-grenouilles qui figuraient la mort et la résurrection ? L'intérêt pour l'Égypte se développe en France avec la campagne de Napoléon, la découverte de la pierre de Rosette (1799) et le déchiffrement des hiéroglyphes (par Champollion à partir de 1808). L'Inguimbertine possède par ailleurs une Stèle funéraire en l’honneur de Taba, découverte à Memphis en 1704, arrivée à Carpentras en 1744, déchiffrée par Berthélémy en 1762.
Un autre détail est mystérieux : une sculpture du pied du lit représente une femme enceinte. Or Psyché n'a pas d'enfant. Mais, tandis qu'elle vit avec son époux invisible, elle rêve et celui-ci lui promet d'en avoir un. Le lit est le lieu du rêve d'un enfant, rêve brisé par la goutte d'huile qui réveille Amour.
Ce plâtre est exceptionnel pour la somme de détails qu'il renferme, démontrant une connaissance précise du récit qu'il illustre et un goût pour l'exégèse érudite.
Lampe à huile en terre cuite en forme de grenouille, trouvée en Égypte et datant de l'époque romaine. Musée du Louvre, Département des Antiquités égyptiennes, ME 172 ; D.890.1.30 ; 272. 3,3x105 cm.
Le col et le bec de la lampe, photographiés ici au premier plan, représentent la tête de la grenouille, dont les deux pattes avant sont tendues vers l'arrière, tandis que le quadrillage granuleux du couvercle est censé figurer la peau de la grenouille.
Le Louvre possède des dizaines de lampes comme celle-ci, dont la fabrication s'étage entre le 1er siècle avant Jésus-Christ et le début de l'époque byzantine. Dans l'Égypte ancienne, Heket, la déesse de la naissance, est souvent représentée sous forme de femme à tête de grenouille. La grenouille devient un symbole de résurrection pour les chrétiens.
On peut ainsi mettre en relation, dans le plâtre de Carpentras, la lampe à huile de Psyché, la grenouille comme symbole de l'immortalité de l'âme et la sculpture du pied du lit représentant une femme enceinte.
Psyché vole l'arc et le carquois d'Éros endormi, mosaïque de la maison du Concours de boisson à Samandağı, première moitié du IIIe siècle. La mosaïque, qui se trouvait originellement placée sous le portique reliant le premier triclinium de la maison à la cour, est aujourd'hui conservée au musée archéologique d'Antioche.
Antérieure à Apulée, cette mosaïque témoigne de l'existence d'un mythe précédant l'histoire imaginée par l'écrivain du IVe siècle. Aussi bien Psyché qu'Éros sont représentés avec des ailes, qui sont pour Psyché des ailes de papillon. Il n'est pas fait mention d'ailes chez Apulée. Éros endormi tient dans ses mains une grappe de fleurs : pourquoi ? Son carquois est noué à une branche au-dessus de lui. Psyché vient de s'emparer de son arc. Elle tend la main droite pour prendre le carquois.
Pourquoi ce vol ? Quel est son sens ? Ici, point de nuit, point de lampe, point de surprise : Psyché ne découvre rien ; elle dérobe.
Le plâtre érudit de Carpentras rappelle certains éléments de ce mythe primitif : l'arc et le carquois d'Éros, présents au pied de son lit ; les ailes de papillon de Psyché divinisée.
Jacopo Zucchi, Psyché découvre Éros, 1589, huile sur toile, 173x130 cm, Rome, Galerie Borghèse.
A partir de la Renaissance, les représentations de Psyché se multiplient, et se concentrent sur la scène de la goutte d'huile. L'une des plus célèbres est celle de Zucchi, commandée au peintre à l'occasion des noces du grand-duc de Florence Ferdinand Ier de Médicis (qui abandonne à cette occasion son titre de cardinal…) et de Christine de Lorraine, nièce de Henri III de France. A ce mariage éminemment politique, qui donna lieu à des fêtes somptueuses, le tableau de Zucchi donne une couleur érotique et même humoristique.
En effet, la célébrité du tableau est due notamment à l'interprétation qu'en fait Jacques Lacan dans son Séminaire VIII sur le transfert. Lacan fait remarquer que si Zucchi a chastement placé un vase de fleurs devant le sexe d'Éros que découvre Psyché à la lumière de sa lampe, à bien y regarder, ce vase ne cache rien : entre les fleurs, derrière le vase, pas de sexe, on ne voit rien. Le vase supplée un manque: c'est, pour Lacan, la mise en image du complexe même de castration.
Cela n'empêcha pas Ferdinand Ier et Christine de Lorraine d'être particulièrement prolifiques : ils eurent huit enfants ! Zucchi fait-il allusion malicieusement à la chasteté à laquelle un cardinal était censément astreint ? Il lui prophétisait beaucoup de fleurs malgré tout, et ne se trompa pas sur ce point.
On trouve dans le tableau de Zucchi nombre des éléments topiques repris par Bernus : l'arc et le carquois sur une table de chevet, le sabre et la lampe tenus pas Psyché, l'ample rideau du lit, et jusqu'à la statue de Vénus, qui chez Zucchi orne la tête de lit. Depuis la lampe de Psyché, Zucchi trace un fin rais lumineux qui tombe derrière la nuque d'Éros. Bernus s'est souvenu de ce rais, qu'il interprète autrement, en dédoublant Éros : le rais frappe la lampe de Psyché, c'est ce rais de l'innamoramento qui fait tomber la goutte d'huile.
Psyché conduite par Zéphyr dans le palais de l'Amour et Psyché montrant ses richesses à ses sœurs, tapisseries de la manufacture de Beauvais, d'après les cartons de Boucher, vers 1741-1745, Paris, Petit-Palais, inv. OTUCK19.
Ces deux tapisseries, qui ont été rentrayées pour n'en constituer plus qu'une, sont caractréristiques de la vogue rococo du thème de Psyché, au 18e siècle. Natoire a décoré le salon de la princesse de Soubise avec une autre tenture de Psyché, et deux autres tentures encore ont été conçues à Bruxelles. Les pièces de la tenture de Boucher ont été tissées six à dix fois.
Boucher ne s'est pas intéressé à la scène de la goutte d'huile : il passe des épisodes préparatoires, présentés ici, à l'abandon, aux épreuves et aux noces finales sur l'Olympe.
La pièce ici exposée représente l'intérieur fastueux d'un palais baroque, dont les colonnes ont des chapiteaux d'or et les voûtes déploient courbures et coquilles. A gauche, Zéphy drapé de rose conduit Psyché vers un autel sur lequel un putto ailé et doré tient un globe où une déesse est assise. On peut penser qu'il s'agit de l'autel de Venus, et que le putto est Cupidon. Bernus réagencera ces motifs dans son plâtre en représentant un temple rotonde de Vénus et, au-dessus, un globe sur lequel Cupidon appuie son genou dominateur. Le sol du palais de Boucher est orné d'un épais tapis d'Orient froissé et des jeunes filles autour de Psyché tenant fleurs, tambourin et flûte, orchestrent son accueil princier. A droite, Psyché, qui a obtenu de son époux invisible la permission d'inviter ses sœurs, déballe devant elles les présents qu'elle leur a préparés : ce sont essentiellement des colliers de perles. C'est à l'occasion de cette visite que les sœurs jalouses vont semer le doute dans l'esprit de Psyché : son mari ne serait-il pas un monstre ou un serpent ?
Auguste Rodin, Psyché regardant l'amour, 1906, sculpture en marbre, 74,7x67,1 cm, Lexico, Musée Soumaya.
L'originalité de la sculpture imaginée par Rodin consiste à ne pas représenter Éros. Penchée en avant, enveloppée dans son drap, tenant sa lampe sur le côté, Psyché scrute la nuit. Mais nous ne ne voyons pas ce qu'elle voit, ou plus exactement Rodin nous projette dans le moment où elle ne voit pas encore. L'image (imago en latin désigne la statue) va émerger. La tête de Psyché pointe hors du marbre, hors du drap, comme une germination du regard.
Rodin se démarque de la célèbre sculpture d'Antonio Canova (1786-1793), conservée au Louvre et représentant les deux amants triomphalement enlacés. Psyché devient la protagoniste exclusive de ce qui n'était peut-être qu'un rêve. Le plâtre de Bernus préparait en quelque sorte cette mutation : Psyché divinisée, caressant sa grenouille, vient peut-être caractériser la scène du lit comme fantasmagorie de l'âme, et Amour endormi comme un simple fantasme…