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Le dépositaire infidèle (Fables de La Fontaine, 1679, 4eP) - atelier de Chauveau

Notice #008885

Image HD

Série de l'image :
Fables choisies mises en vers par M. de La Fontaine, 4e p., Thierry&Barbin, 1679
1679
Nature de l'image :
Gravure sur cuivre
Sujet de l'image :
Fiction, 17e siècle
Lieu de conservation :
Versailles, Bibliothèque municipale centrale
Références (n° inv, cote, salle, coll.) :
B241
Traitement de l'image :
Photo numérique

Analyse

Analyse de l'image :
Grâce aux filles de Mémoire,  J’ai chanté des animaux ; Peut-être d’autres héros M’auraient acquis moins de gloire. Le loup, en langue des dieux,  Parle au chien dans mes ouvrages. Les bêtes, à qui mieux mieux, Y font divers personnages, Les uns fous, les autres sages : De telle sorte pourtant Que les fous vont l’emportant : La mesure en est plus pleine. Je mets aussi sur la scène Des trompeurs, des scélérats, Des tyrans et des ingrats, Mainte prudente pécore,  Force sots, force flatteurs ; Je pourrais y joindre encore Des légions de menteurs : « Tout homme ment », dit le Sage.  S’il n’y mettait seulement Que les gens du bas étage,  On pourrait aucunement Souffrir ce défaut aux hommes ; Mais que tous tant que nous sommes, Nous mentions, grand et petit, Si quelqu’un d’autre l’avait dit, Je soutiendrais le contraire. Et même qui mentirait Comme Esope et comme Homère, Un vrai menteur ne serait : Le doux charme de maint songe Par leur bel art inventé, Sous les habits du mensonge Nous offre la vérité. L’un et l’autre a fait un livre Que je tiens digne de vivre Sans fin, et plus, s’il se peut. Comme eux ne ment pas qui veut. Mais mentir comme sut faire Un certain dépositaire Payé par son propre mot, Est d’un méchant et d’un sot.         Voici le fait. Un trafiquantde Perse,         Chez son voisin, s’en allant en commerce,         Mit en dépôt un centde fer un jour. «Mon fer ? dit-il, quand il fut de retour. ― Votre fer ? il n’est plus. J’ai regret de vous dire Qu’un rat l’a mangé tout entier. J’en ai grondé mes gens ; mais qu’y faire ? un grenier A toujours quelque trou.» Le trafiquant admire Un tel prodige, et feint de le croire pourtant. Au bout de quelques jours il détourne l’enfant Du perfide voisin ; puis à souper convie Le père qui s’excuse, et lui dit en pleurant: « Dispensez-moi, je vous supplie ; Tous plaisirs pour moi sont perdus. J’aimais un fils plus que ma vie ; Je n’ai que lui ; que dis-je ? hélas  ! je ne l’ai plus. On me l’a dérobé : plaignez mon infortune.» Le marchand repartit :« Hier au soir, sur la brune, Un chat-huant s’en vint votre fils enlever. Vers un vieux bâtiment je le lui vis porter.» Le père dit : « Comment voulez-vous que je croie Qu’un hibou  pût jamais emporter cette proie ? Mon fils en un besoin eût pris le chat-huant. ― Je ne vous dirai point, reprit l’autre, comment ; Mais enfin je l’ai vu, vu de mes yeux, vous dis-je,  Et ne vois rien qui vous oblige D’en douter un moment après ce que je dis. Faut-il que vous trouviez étrange Que les chats-huants d’un pays Où le quintal de fer par un seul rat se mange, Enlèvent un garçon pesant un demi-cent ? » L’autre vit où tendait cette feinte aventure : Il rendit le fer au marchand, Qui lui rendit sa géniture. Même dispute avint entre deux voyageurs, L’un d’eux étant de ces conteurs Qui n’ont jamais rien vu qu’avec un microscope. Tout est géant chez eux. Ecoutez les, l’Europe, Comme l’Afrique, aura des monstres à foison. Celui-ci se croyait l’hyperbole permise. « J’ai vu, dit-il, un chou plus grand qu’une maison. ― Et moi, dit l’autre, un pot plus grand qu’une église. » Le premier se moquant, l’autre reprit : « Tout doux ; On le fit pour cuire vos choux. » L’homme au pot fut plaisant ; l’homme au fer fut habile. Quand l’absurde est outré,  l’on lui fait trop d’honneur De vouloir par raison combattre son erreur. Enchérir est plus court, sans s’échauffer la bile.
Annotations :
1. Gravure non signée.
2. 4e partie, Livre III, Fable 1.