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Publiée le dim 26/11/2023 - 15:05
Utpictura18, revue Rubriques. Présentation du numéro Psychanalyse et Image
Auteurs / Autrices :
Magritte, La clé des champs

Numéro coordonné par Nicolas Robert. English below.

Comité scientifique

Jacopo Bodini, Collège des Bernardins
Anna Caterina Dalmasso. Université de Milan
Nicolas Guérin, Aix-Marseille Université
Laetitia Petit, Aix-Marseille Université
Jean-Jacques Rassial. Aix-Marseille Université

Présence de l’image dans la théorie psychanalytique

On se représente généralement la révolution freudienne de la psychanalyse comme instaurant le primat du discours sur toute autre forme de représentation : c’est par le discours que le patient communique avec l’analyste, c’est à partir du discours que quelque chose de l’inconscient se révèle à l’analyse, c’est à une grammaire et donc à un discours de l’inconscient que se réfèrerait cette analyse. Pourtant, que ce soit comme objet (pictural, graphique, matériel) sur lequel elle applique son investigation, comme notion et registre (imaginaire, spéculaire, scopique) depuis lequel elle pense sa métapsychologie ou encore comme discipline (artistique, esthétique) disposant d’un savoir qu’elle interroge, la psychanalyse n’a eu de cesse de s’intéresser au champ du visible et à ses productions. Plus encore, la présence insistante de l’image dans la métapsychologie, aussi bien freudienne que lacanienne, s’avère en effet presque aussi insistante que celle du langage et de la parole et cela malgré l’impact important de la linguistique structurale sur la réflexion de Jacques Lacan. Elle a permis à Freud de penser l’inconscient dans ses manifestations comme dans sa structuration ; elle parcourt la pensée de Jacques Lacan, pour qui le scopique constitue un levier essentiel dans son exploration de la nature de l’inconscient, du sexuel et du sujet.

Phénoménologie de l’image et réhabilitation du simulacre

L’Interprétation du rêve est publiée en 1899. Parallèlement, « Bergson écrivait Matière et mémoire en 1896 : c’était le diagnostic d’une crise de la psychologie » que Bergson entend résoudre par la découverte de ce que Deleuze appellera « image-mouvement » (Deleuze, 1983, p. 7). La phénoménologie, qui prend son essor en même temps que la psychanalyse, repense l’articulation entre le logos, traditionnellement gage de rationalité et de méthode, et l’illusion trompeuse des images, toujours suspectées d’apparence trompeuse. De fait, pour la philosophie grecque, l’image était à la fois εἰκὼν, image matérielle, tableau, εἴδωλον, simulacre, fantôme, εἶδος, forme, apparence et ἰδέα, idée, avec une circulation du sens entre les termes. La position de Platon vis-à-vis de l’image ne se laisse pas cerner facilement : si Socrate, dans le Gorgias, combat le piège du langage tendu par les sophistes contre la recherche de la vérité, et promeut l’idée, dans La République, comme contemplation visuelle, c’est comme dépassement des simulacres de la caverne, c’est-à-dire qu’une forme d’image se substitue à une autre (Deleuze, 1969, p. 296). Rejeté absolument dans le premier Platon, le simulacre fascine dans Le Sophiste, et joue un rôle essentiel dans le raisonnement par division par lequel le dernier Platon introduit une logique révolutionnaire de la différence et de la répétition : une logique similaire s’observe chez Lucrèce, à partir du ballet des simulacres qu’engendre le clinamen.

On observe, dans la philosophie contemporaine, tout un mouvement pour réhabiliter le simulacre, d’abord à partir du rapprochement initié par Merleau-Ponty avec la psychanalyse : son commentaire du stade du miroir lacanien fait ressortir l’articulation entre image spéculaire et conscience du corps propre (Carbone 2013, p. 7), qui donne la consistance d’un simulacre vrai à l’image. Lacan développe sa théorie du scopique à partir d’une lecture attentive du Visible et l’invisible, puis avance la notion de semblant dans le discours, contre les linguistes (Lacan 1971), mais aussi comme contrefeu, depuis une théorie du discours, à l’avancée irrésistible d’une pensée du simulacre : sans doute dialogue-t-il avec Deleuze, comme ensuite Baudrillard et Lyotard dialogueront avec Deleuze et Lacan dans une réflexion qui s’élargit à la critique d’une société du simulacre (Baudrillard, 1981 ; Lyotard, 1994) elle-même en quelque sorte préfigurée par la société du spectacle de Debord (Debord, 1967) et plus en amont par la dissolution du discours et l’abolition du sujet vers quoi tendait le Tractatus de Wittgenstein (Wittgenstein, 1921, 2.1).

Une civilisation de l’image ?

L’image comprise comme simulacre informant la société tout entière répète en un sens la révolution sophistique des Grecs. Mais elle est aussi une invention moderne, rendue possible par « l’ère de sa reproductibilité technique » (Benjamin, 1939). Dans un monde où les images peuvent être répétées et falsifiées à l’infini, Benjamin proclame « le déclin de l’aura », qui est l’effet d’authenticité et d’unicité de l’œuvre d’art singulière et de l’objet historique. Mais l’aura ne commence-t-elle pas précisément à exister par et dans le sentiment de son déclin ? Tous les effets de hantise, de conjuration et de spectralité (Derrida, 1993) liés à l’image surgissent au moment où la représentation se banalise et glisse de la sphère de l’art vers celle de la technique.

Le développement contemporain d’une civilisation de l’image (Gusdorf, 1990) compris comme développement d’une civilisation de la technique, prend une signification toute particulière aujourd’hui, alors que l’essor des technologies numériques et maintenant de l’intelligence artificielle donne au simulacre consistance matérielle et technique, et réciproquement à l’image une dimension virtuelle, voire spectrale, décisive (Stiegler, 1994-2001). Qu’entend-on alors exactement par image ? La notion même de civilisation de l’image, du point de vue de l’analyse des médias et des intermédialités, comme du point de vue psychanalytique de l’analyse du sujet et de son rapport au monde, comme dans la prise en compte phénoménologique de l’empreinte que le monde laisse en nous, suppose que l’image aurait pris la place de quelque chose, ou aurait occupé un territoire qui ne lui était pas primitivement dévolu.

C’est cette place, ce territoire, que ce numéro de la revue Rubrique se propose d’aborder.

Pistes d’étude

Les enjeux théoriques, historiques et/ou contemporains, de l’image pourront être abordés dans les champs de la psychanalyse, de la philosophie et de l’étude des médias, ou au croisement de ces champs.

  • Psychanalyse : Présence de l’image dans la théorie psychanalytique (de la référence picturale à la pulsion scopique).
  • Psychanalyse et phénoménologie : Interactions entre Freud et Bergson, Merleau-Ponty et Lacan sur les questions de l’image, du simulacre et du semblant.
  • Esthétique et politique de l’image : Répercussions d’une société du spectacle, d’une civilisation de l’image sur la constitution métaphysique et métapsychologique du sujet, sur le lien social, sur les dispositifs de représentation.

Bibliographie

Les titres ci-dessous explicitent simplement les références de l’appel.

Baudrillard, 1981

Jean Baudrillard, Simulacres et Simulation, Galilée, 1981

Benjamin, 1939

Walter Benjamin, « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique » [1935, 1939], in Œuvres, III, trad. Maurice de Gandillac, Gallimard, Folio essais, 2000

Carbone 2013

Mauro Carbone, dir., L’Empreinte du visuel, MetisPresses, 2013

Debord, 1967

Guy Debord, La Société du spectacle, Gallimard, Nrf, 1967, 1992

Deleuze, 1969

Gilles Deleuze, Logique du sens, Minuit, 1969

Deleuze 1983

Gilles Deleuze, Cinéma 1. L’Image-mouvement, Minuit, 1983

Derrida, 1993

Jacques Derrida, Spectres de Marx, Galilée, 1993

Gusdorf, 1990

Georges Gusdorf, « Réflexions sur la civilisation de l’image », Bulletin de psychologie, Psychologie et épistémologie – Georges Gusdorf, tome 43, n°397, 1990

Lacan 1971

Jacques Lacan, Le Séminaire. Livre XVII, D’un discours qui ne serait pas du semblant [1971], Seuil, 2006

Lyotard, 1994

Jean-François Lyotard, Des dispositifs pulsionnels, Galilée, 1994

Stiegler, 1994-2001

Bernard Stiegler, La Technique et le temps, Galilée, 3 vol., 1994-2001

Wittgenstein, 1921

Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus [1921], trad. Christiane Chauviré et Sabine Plaud, GF Flammarion, 2021

Calendrier et consignes

Les propositions d’articles (250-300 mots) devront être envoyées, accompagnées d’une courte bio-bibliographie, avant le 29 février 2024 à Nicolas Robert, nicolas.rey.robert@gmail.com
Le comité donnera sa réponse avant le 5 avril 2024.
Les articles dont les propositions auront été retenues devront nous parvenir avant le 12 juillet 2024.
Longueur maximale des articles : 35000 signes, espaces compris. Se conformer aux consignes de mise en page (à lire avant de commencer à rédiger) : https://utpictura18.univ-amu.fr/consignes-mise-en-page-articles
Publication prévue à l’automne 2024.
Les contributions pourront être rédigées en français ou en anglais.

Between philosophy and psychoanalysis: the image

Issue coordinated by Nicolas Robert, Aix-Marseille University, LPCPP

https://utpictura18.univ-amu.fr/actualites/entre-philosophie-psychanalyse-limage

English call

Scientific Committee

Jacopo Bodini, Collège des Bernardins
Anna Caterina Dalmasso. University of Milan
Nicolas Guérin, Aix-Marseille University
Laetitia Petit, Aix-Marseille University
Jean-Jacques Rassial. Aix-Marseille University

The presence of the image in psychoanalytic theory

The Freudian revolution in psychoanalysis is generally thought of as establishing the primacy of discourse over all other forms of representation: it is through discourse that the patient communicates with the analyst, it is through discourse that something of the unconscious is revealed during analysis, and it is to a grammar and therefore a discourse of the unconscious that analysis refers. And yet, whether as an object (pictorial, graphic, material) to which it applies its investigation, as a notion and register (imaginary, specular, scopic) from which it conceives its metapsychology, or as a discipline (artistic, aesthetic) possessing knowledge that it questions, psychoanalysis has never ceased to be interested in the field of the visible and its productions. Moreover, the insistent presence of the image in both Freudian and Lacanian metapsychology is almost as insistent as that of language and speech, despite the significant impact of structural linguistics on Jacques Lacan's thinking. It enabled Freud to think about the unconscious in terms of both its manifestations and its structuring; it runs through the thinking of Jacques Lacan, for whom the scopic constitutes an essential lever in his exploration of the nature of the unconscious, the sexual and the subject.

Phenomenology of the image and rehabilitation of the simulacrum

The Interpretation of Dreams was published in 1899. At the same time, "Bergson wrote Matière et mémoire in 1896: it was the diagnosis of a crisis in psychology", which Bergson intended to resolve through the discovery of what Deleuze would call the "image-movement" (Deleuze, 1983, p. 7). Phenomenology, which took off at the same time as psychoanalysis, rethought the link between logos, traditionally a guarantee of rationality and method, and the deceptive illusion of images, always suspected of being deceptive in appearance. Indeed, for Greek philosophy, the image was both εἰκὼν, material image, picture, εἴδωλον, simulacrum, phantom, εἶδος, form, appearance and ἰδέα, idea, with a circulation of meaning between the terms. Plato's position on the image is not easy to pin down: while Socrates, in the Gorgias, fights the trap of language set by the sophists against the search for truth, and promotes the idea, in The Republic, as visual contemplation, it is as an overcoming of the simulacra of the cave, i.e., one form of image replaces another (Deleuze, 1969, p. 296). Absolutely rejected in the first Plato, the simulacrum fascinates in The Sophist, and plays an essential role in the reasoning by division through which the last Plato introduces a revolutionary logic of difference and repetition: a similar logic can be observed in Lucretius, based on the ballet of simulacra generated by the clinamen.

In contemporary philosophy, there is a whole movement to rehabilitate the simulacrum, starting with the rapprochement initiated by Merleau-Ponty with psychoanalysis: his commentary on Lacan's mirror stage highlights the articulation between specular image and consciousness of one's own body (Carbone 2013, p. 7), which gives the image the consistency of a true simulacrum. Lacan develops his theory of the scopic from a close reading of The Visible and the Invisible, then advances the notion of semblant in discourse, against the linguists (Lacan 1971), but also as a counterfire, from a theory of discourse, to the irresistible advance of a thought of simulacra: he undoubtedly dialogues with Deleuze, just as Baudrillard and Lyotard would later dialogue with Deleuze and Lacan, in a reflection that extends to a critique of a society of simulacra (Baudrillard, 1981; Lyotard, 1994), itself in some way prefigured by Debord’s society of the spectacle (Debord, 1967) and further upstream by the dissolution of discourse and the abolition of the subject towards which Wittgenstein's Tractatus was tending (Wittgenstein, 1921, 2. 1).

A civilization of the image?

The image, understood as a simulacrum informing society as a whole, in a sense repeats the sophist revolution of the Greeks. But it is also a modern invention, made possible by “the era of its technical reproducibility” (Benjamin, 1939). In a world where images can be endlessly repeated and falsified, Benjamin proclaims “the decline of the aura”, which is the effect of authenticity and uniqueness of the singular work of art and of the historical object. But doesn't the aura begin to exist precisely through and in the feeling of its decline? All the effects of haunting, conjuration and spectrality (Derrida, 1993) associated with the image emerge at the very moment when representation becomes trivialized and slips from the sphere of art into that of technology.

The contemporary development of a civilization of the image (Gusdorf, 1990), understood as the development of a civilization of technique, takes on a particular significance today, when the rise of digital technologies and now artificial intelligence gives simulacra material and technical consistency, and conversely the image a decisive virtual, even spectral, dimension (Stiegler, 1994-2001). So what exactly do we mean by the image? The very notion of the civilization of the image, from the point of view of media analysis and intermediality, from the psychoanalytical point of view of the analysis of the subject and its relationship to the world, and from the phenomenological point of view of the imprint the world leaves on us, presupposes that the image has taken the place of something else, or has occupied a territory that was not originally assigned to it.

It is this place, this territory, that this issue of Rubrique proposes to address.

Topics of study

The theoretical, historical and/or contemporary issues related to the image can be addressed in the fields of psychoanalysis, philosophy and media studies, or at the intersection of these fields.

Psychoanalysis: Presence of the image in psychoanalytic theory (from pictorial reference to the scopic drive).

Psychoanalysis and phenomenology: Interactions between Freud and Bergson, Merleau-Ponty and Lacan on questions of image, simulacrum and semblant.

Aesthetics and politics of the image: the repercussions of a society of the spectacle, of a civilization of the image, on the metaphysical and metapsychological constitution of the subject, on the social bond, and on the mechanisms of representation.

Timetable and instructions

Proposals for submissions (250-300 words) should be sent, together with a short bio-bibliography, by February 29, 2024 to Nicolas Robert, nicolas.rey.robert@gmail.com.

The committee will respond by April 5, 2024.

Submissions must be received by July 12, 2024.

Maximum length of submissions: 35,000 characters, including spaces. Please follow the layout guidelines (to be read before starting to write): https://utpictura18.univ-amu.fr/consignes-mise-en-page-articles

Publication scheduled for autumn 2024.

Contributions may be written in French or English.

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