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Résumé

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Références de l’article

Diderot, Denis (1713-1784) ,« Carle Vanloo (Salon de 1761) », Utpictura18, Rubriques

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Ressources externes

Carle Vanloo (Salon de 1761)
La Madeleine dans le désert - Carle Vanloo

[218] Quoi qu’en dise le charmant abbé, la Madeleine dans le désert1 n’est qu’un tableau très agréable. C’est bien la faute du peintre, qui pouvait avec peu de chose le rendre sublime ; mais c’est que ce Carle Vanloo, quoique grand artiste d’ailleurs, n’a point de génie. La Madeleine est assise sur un bout de sa natte ; sa tête renversée appuie contre le rocher ; elle a les yeux tournés vers le ciel ; ses regards semblent y chercher son Dieu. A sa droite est une croix faite de deux branches d’arbre ; à sa gauche sa natte roulée, et l’entrée d’une petite grotte. Il y a du goût dans toutes ces choses, et surtout dans le vêtement violet de la pénitente ; mais tous ces objets sont peints d’une touche trop douce et trop uniforme. On ne sait si les rochers sont de la vapeur ou de la pierre couverte de mousse. Combien la sainte n’en serait-elle pas plus intéressante et plus pathétique, si la solitude, le silence et l’horreur du désert étaient dans le local ? Cette pelouse est trop verte ; cette herbe trop molle ; cette caverne est plutôt l’asile de deux amants heureux que la retraite d’une femme affligée et pénitente. Belle sainte, venez ; entrons dans cette grotte, et là nous nous rappellerons peut-être quelques moments de votre première vie. Sa tête ne se détache pas assez du fond ; ce bras gauche est vrai, je le crois ; mais la position de la figure le fait paraître petit et maigre. J’ai été tenté de trouver les cuisses et les jambes un peu trop fortes. Si l’on eût rendu la caverne sauvage, et qu’on l’eût couverte d’arbustes, vous conviendrez qu’on n’aurait pas eu besoin de ces deux mauvaises têtes de chérubin qui empêchent que la Madeleine ne soit seule. Ne feraient-elles que cet effet, elles seraient bien mauvaises. 

Lecture espagnole - Carle Vanloo

Il y a longtemps que le tableau de notre amie Mme Geoffrin, connu sous le nom de la Lecture2, est jugé pour vous. Pour moi, je trouve que les deux jeunes filles, charmantes à la vérité et d’une physionomie douce et fine, se ressemblent trop d’action, de figure et d’âge. Le jeune homme qui lit a l’air un peu benêt ; on le prendrait pour un robin3 en habit de masque4. Et puis il a la mâchoire épaisse. Il me fallait là une de ces têtes plus rondes qu’ovales, [219] de ces mines vives et animées. On dit que la petite fille qui est à côté de la gouvernante, et qui s’amuse à faire voler un oiseau qu’elle a lié par la patte, est un peu longue ; elle est, à mon gré, un peu trop près de cette femme ; ce qui la fait paraître plaquée contre elle. Quant à la gouvernante qui examine l’impression de la lecture sur ses jeunes élèves, et à qui Vanloo a donné l’air et les traits de sa femme, elle est à merveille : seulement j’aimerais mieux que son attention n’eût pas suspendu son travail. Ces femmes ont tant d’habitude d’épier et de coudre en même temps, que l’un n’empêche pas l’autre. Au reste, malgré les petits défauts que je reprends5 dans le tableau de la Madeleine et dans celui-ci, ce sont deux morceaux rares. Rien à redire, ni au dessin, ni à la couleur, ni à la disposition des objets. Tout ce que l’art, porté à un haut degré de perfection, peut mettre dans un tableau, y est. La différence qu’il y a entre la Madeleine du Corrège6 et celle de Vanloo, c’est qu’on s’approche tout doucement par derrière la Madeleine du Corrège, qu’on se baisse sans faire le moindre bruit, et qu’on prend le bas de son habit de pénitente seulement pour voir si les formes sont aussi belles là-dessous qu’elles se dessinent au-dehors ; au lieu qu’on ne forme nulle entreprise [220] sur celle de Vanloo. La première a bien encore une autre grandeur, une autre tête, une autre noblesse, et cela sans que la volupté y perde rien. 

Offrande à l'Amour - Carle Vanloo

C’est un joli sujet que la Première offrande à l’Amour7. Ce devrait être un madrigal en peinture ; mais le maudit peintre, toujours peintre et jamais homme sensible, homme délicat, homme d’esprit, n’y a rien mis, ni expression, ni grâces, ni timidité, ni crainte, ni pudeur, ni ingénuité ; on ne sait ce que c’est. Il faut convenir que rendre l’idée de la première guirlande, du premier sacrifice, du premier soupir amoureux, du premier désir d’un cœur jusqu’alors innocent, n’était pas une chose facile : Falconet ou Boucher s’en seraient peut-être tirés.

L'Amour menaçant - Carle Vanloo

L’Amour menaçant8 est une seule figure debout, vue de face ; un enfant qui tient un arc tendu et armé de sa flèche, toujours dirigée vers celui qui le regarde, il n’y a aucun point où il soit en sûreté. Le peuple fait grand cas de cette idée du peintre ; c’est une misère à mon sens. Il a fallu9 que le milieu de l’arc répondît au milieu de la poitrine de la figure. La corde s’est projetée sur le bois de l’arc, la corde et le bois ensemble sur l’enfant ; et toute la longueur de la flèche s’est réduite à un petit morceau de fer luisant qu’on reconnaît à peine ; et puis, toute la position est fausse. Quiconque veut décocher une flèche, prend son arc de la main gauche, étend ce bras, place sa flèche, saisit la corde et la flèche de la main droite, les tire à lui de toute sa force, avance une jambe en avant et recule en arrière, s’efface le corps un peu sur un côté, se penche vers l’endroit qu’il menace, et se déploie dans toute sa longueur. Alors tout s’aperçoit, tout prend sa juste mesure ; la figure a un air d’activité, de force et de menace, et la flèche est une flèche, et non un morceau de fer de quelques lignes10. Au reste je ne sais, mon ami, si vous aurez remarqué que les peintres n’ont pas la même liberté que les poètes dans l’usage des flèches de l’Amour. En poésie, ces flèches partent, atteignent et blessent ; cela ne se peut en peinture. Dans un tableau, l’Amour peut menacer de sa flèche, mais il ne la peut jamais lancer sans produire un mauvais effet. Ici le physique répugne ; on oublie l’allégorie, et ce n’est plus un homme percé d’une métaphore, mais un homme percé d’un trait réel qu’on [221] aperçoit. La première fois que vous rencontrerez sous vos yeux la Saison de l’Albane, où ce peintre a fait descendre Jupiter11 dans les antres de Vulcain, au milieu des Amours qui forgent des traits, et que vous verrez ce dieu blessé au milieu du corps d’un de ces traits, par un petit Amour insolent, vous me direz l’effet que vous éprouverez à l’aspect de cette flèche à demi enfoncée dans le corps, et dont le bois paraît à l’extérieur. Je suis sûr que vous en serez mécontent. 

Il y a encore de Carle Vanloo deux tableaux représentant des jeux d’enfants, que je néglige, parce que je ne finirais point s’il fallait vous parler de tous.

Notes

1

Notice #007210.

2

Notice #001615.

3

« Terme de mespris dont on se sert en parlant des gens de robe. On dit d’Un homme impertinent que l’on mesprise, C’est un plaisant robin. » (Académie, 1718)

4

« Il se dit aussi, De ceux qui portent des masques pour se desguiser pendant le Carnaval. Parlez, masque. une compagnie de masques. de beaux masques. les masques ont beaucoup de liberté. » (Académie, 1694)

5

« Reprendre, se prend aussi pour, Trouver à dire à quelque ouvrage, critiquer. Cet homme ne fait que reprendre tous les Autheurs. je ne trouve rien à reprendre à ce passage. quelque excellent que soit un ouvrage, il y a tousjours quelque chose à reprendre. il n’y a rien à reprendre en cela. » (Académie, 1694)

6

Notice #011274.

7

Notice #025895.

8

Notice #025897 (le tableau) et #025896 (la gravure).

9

Il aurait fallu. Diderot critique le raccourci audacieux de Vanloo, qui selon lui écrase l’un sur l’autre l’arc, la corde, la flèche et Cupidon. Si l’enfant avait tendu son arc vers le bas, le raccourci aurait été moins violent…

10

« On appelle aussi, Ligne, Une certaine mesure qui est la douziesme partie d’un poulce. Cette regle a deux pieds six pouces quatre lignes de long. ce cercle a quinze pouces huit lignes de diametre. » (Académie, 1694)

11

Ce n’est pas Jupiter, mais Vénus qui descend dans l’antre de Vulcain, pour lui demander de forger des armes à Énée. Voir la notice #011498.

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