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Références de l’article

Diderot, Denis (1713-1784) ,« Jean-Baptiste-Marie Pierre (Salon de 1761) », Utpictura18, Rubriques

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Jean-Baptiste-Marie Pierre (Salon de 1761)

[223] Il y a de M. Pierre une Descente de croix, une Fuite en Égypte, la Décollation de saint Jean-Baptiste, et le Jugement de Pâris. Je ne sais ce que cet homme devient. Il est riche ; il a eu de l’éducation ; il a fait le voyage de Rome ; on dit qu’il a de l’esprit ; rien ne le presse de finir un ouvrage : d’où vient donc la médiocrité de presque toutes ses compositions ?

Le Songe de saint Joseph - Jeaurat

Mais je passais1 le Songe de saint Joseph, tableau de Jeaurat2. C’est que ce Songe de saint Joseph n’est autre chose qu’un homme qui s’est endormi, la tête au-dessous des pieds d’un ange. Si vous y voyez davantage, à la bonne heure. [224]

La descente de croix - Jean Baptiste Marie Pierre

Pierre, mon ami, votre Christ3, avec sa tête livide et pourrie, est un noyé qui a séjourné quinze jours au moins dans les filets de Saint-Cloud4. Qu’il est bas ! qu’il est ignoble ! Pour vos femmes et le reste de votre composition, je conviens qu’il y a de la beauté, du caractère, de l’expression, de la sévérité de couleur ; mais mettez la main sur la conscience,5 et rendez gloire à la vérité. Votre Descente de croix n’est-elle pas une imitation de celle du Carrache6, qui est au Palais-Royal, et que vous connaissez bien ? 

Lamentation sur le Christ mort (Les trois Maries) - Annibale Carrache

Il y a dans le tableau du Carrache une mère du Christ assise, et dans le vôtre aussi. Cette mère se meurt de douleur dans Carrache, et chez vous aussi. Cette douleur attache toute l’action des autres personnages du Carrache, et des vôtres. La tête de son fils est posée sur ses genoux dans le Carrache, et dans notre ami M. Pierre. Les femmes du Carrache sont effrayées du péril de cette mère expirante, et les vôtres aussi. Le Carrache a placé sur le fond une sainte Anne qui s’élance vers sa fille en poussant les cris les plus aigus, avec un visage où les traces de la longue douleur se confondent avec celles du désespoir. Vous n’avez pas osé copier votre maître jusque-là ; mais vous avez mis sur le fond de votre tableau un homme qui doit faire le même effet ; avec cette différence que votre Christ, comme je l’ai déjà dit, a l’air d’un noyé ou d’un supplicié, et que celui du Carrache est plein de noblesse. Que votre Vierge est froide et contournée en comparaison de celle du Carrache ! Voyez dans son tableau l’action de cette main immobile posée sur la poitrine de son fils, ce visage tiré, cet air de pâmoison, cette bouche entrouverte, ces yeux fermés ; et cette sainte Anne, qu’en dites-vous ? Sachez, monsieur Pierre, qu’il ne faut pas copier, ou copier mieux ; et de quelque manière qu’on fasse, il ne faut pas médire de ses modèles7.

La fuite en Égypte (version de Saint-Etienne) - Jean-Baptiste Marie Pierre

La Fuite en Égypte8 est traitée d’une manière piquante et neuve ; mais le peintre n’a pas su tirer parti de son idée. La Vierge passe sur le fond du tableau, portant entre ses bras l’enfant Jésus. Elle est suivie de Joseph et de l’âne qui porte le bagage. Sur le devant sont des pâtres prosternés, les mains tournées de son côté et lui souhaitant un heureux voyage. Le beau tableau, si le peintre avait su faire des montagnes au pied desquelles la Vierge eût passé ; s’il eût su faire ces montagnes [225] bien droites, bien escarpées et bien majestueuses ; s’il eût su les couvrir de mousse et d’arbustes sauvages ; s’il eût su donner à sa Vierge de la simplicité, de la beauté, de la grandeur, de la noblesse ; si le chemin qu’elle eût suivi eût conduit dans les sentiers de quelque forêt bien solitaire et bien détournée ; s’il eût pris son moment au point du jour ou à sa chute ! Mais rien de tout cela. C’est qu’il n’a pas senti la richesse de son idée. C’est un tableau à refaire, et le sujet en vaut la peine. 

La décollation de saint Jean-Baptiste - Jean-Baptiste Marie Pierre

La Décollation de saint Jean9, encore pauvre production. Le corps du saint est à terre. L’exécuteur tient le couteau avec lequel il a tranché la tête ; il montre cette tête à Hérodiade. Cette tête est livide, comme s’il y avait plusieurs jours d’écoulés depuis l’exécution ; il n’en tombe pas une goutte de sang. La jeune fille qui tient le plat sur lequel elle sera posée, détourne la tête en tendant le plat : cela est bien ; mais l’Hérodiade paraît frappée d’horreur : ce n’est pas cela. Il faut d’abord qu’elle soit belle, mais de cette sorte de beauté qui s’allie avec la cruauté, avec la tranquillité et la joie féroce. Ne [226] voyez-vous pas que ce mouvement d’horreur l’excuse, qu’il est faux, et qu’il rend votre composition froide et commune ? Voici le discours qu’il fallait me faire lire sur le visage d’Hérodiade : « Prêche à présent10 ; appelle-moi adultère11 à présent : tu as enfin obtenu le prix de ton insolence. » Le peintre n’a pas senti l’effet du sang qui eût coulé le long du bras de l’exécuteur, et arrosé le cadavre même. Mais je l’entends qui me répond : « Eh ! qui est-ce qui eût osé regarder cela ? » J’aime bien les tableaux de ce genre dont on détourne la vue, pourvu que ce soit d’horreur, et non de dégoût. Qu’y a-t-il de plus horrible que l’action et le sang-froid de la Judith de Rubens ? Elle tient le sabre, et elle l’enfonce tranquillement dans la gorge d’Holopherne12 ! 

Judith avec la tête d’Holopherne (version de Braunschweig) - Rubens

Et que fera le roi de Prusse de ce mauvais Jugement de Pâris13 ? Qu’est-ce que ce Pâris ? Est-ce un pâtre ? Est-ce un galant ? Donne-t-il, refuse-t-il la pomme ? Le moment est mal choisi. Pâris a jugé. Déjà une des déesses, perdue dans les nues, est hors de la scène ; l’autre, retirée dans un coin, est de mauvaise humeur. Vénus, tout entière à son triomphe, oublie ce qui se passe à côté d’elle, et Pâris n’y pense pas davantage. Voilà trois groupes que rien ne lie. Vous avez raison de dire qu’il y a dans ce tableau de quoi découper trois beaux éventails14. C’est que c’est une grande affaire que de remplir une toile de vingt et un pieds de large sur quatorze de haut ; c’est que la composition n’est pas la partie brillante15 de nos artistes ; c’est, comme je crois vous l’avoir déjà dit, que tout l’effet d’un pareil tableau dépend du paysage, du moment du jour et de la solitude. Si les déesses viennent déposer leurs vêtements pour exposer leurs charmes les plus secrets aux yeux d’un mortel, c’est sans doute dans un endroit de la terre écarté. Que la scène se passe donc au bout de l’univers ; que l’horizon soit caché de tous côtés par de hautes montagnes ; que tout annonce l’éloignement des regards indiscrets ; que de nombreux troupeaux paissent dans la prairie et sur les coteaux ; que le taureau poursuive en mugissant la génisse ; que deux béliers se menacent de la corne pour une brebis qui paît tranquillement auprès ; qu’un bouc jouisse à l’écart d’une chèvre ; que tout ressente la présence de Vénus, et la corruption du juge : tout, excepté le chien de Pâris, que je ferai dormir à ses pieds. Que Pâris me paraisse un pâtre important ; qu’il soit jeune, vigoureux et d’une beauté rustique ; qu’il soit assis sur un bout de rocher ; que de vieux arbres qui ont pris racine sur ce rocher et qui le couronnent, entrelacent leurs branches touffues au-dessus de sa tête ; que le soleil penche vers son couchant ; que ses rayons, [227] dorant le sommet des montagnes et la sommité des arbres, viennent éclairer pour un moment encore le lieu de la scène. Que les trois déesses soient en présence de Pâris ; que Vénus semble de préférence arrêter ses regards ; qu’elles soient toutes les trois si belles, que je ne sache moi-même à qui accorder la pomme ; que chacune ait sa beauté particulière ; qu’elles soient toutes nues ; que Vénus ait seulement son ceste16, Pallas son casque, Junon son bandeau17. Point de vêtement qu’autant qu’il sert à désigner ; et si le peintre pouvait s’en passer tout à fait je ne l’estimerais que davantage. Point d’Amour qui décoche un trait, ou qui écarte adroitement un voile ; ces idées sont trop petites. Point de Grâces, les Grâces étaient à la toilette de Vénus ; mais elles n’ont point accompagné la déesse. 

Le jugement de Pâris - Jean-Baptiste Marie Pierre

D’ailleurs le secours de l’Amour et des Grâces en affaiblirait d’autant la victoire de Vénus ; c’est la pauvreté d’idées qui fait employer ces faux accessoires. Que Pâris [228] tienne la pomme, mais qu’il ne l’offre pas ; qu’il soit dans l’ombre ; que la lumière qui vient d’en haut arrive sur les déesses diversement rompue par les arbres pénétrés par les rayons du soleil ; qu’elle se partage sur elles et les éclaire diversement ; que le peintre s’en serve pour faire sortir tout l’éclat de Vénus. Vénus ne redoute pas la lumière. Après Vénus, Junon est la moins pudique des trois déesses. J’aimerais assez qu’on ne vît Minerve que par le dos, et qu’elle fût la moins éclairée. Que tout particulièrement annonce un grand silence, une profonde solitude et la chute du jour. Voilà, mes amis, ce qu’il faut savoir imaginer et exécuter, quand on se propose un pareil sujet. En se passant de ces choses, on ne fait qu’un mauvais tableau. Je n’ai parlé ici que de l’ordonnance, du site, du paysage, du local ; mais qui est-ce qui imaginera le caractère et la tête de Pâris ? Qui est-ce qui donnera aux déesses leurs vraies physionomies ? Qui est-ce qui me montrera leurs perplexités et celle du juge ? En un mot, qui est-ce qui donnera l’âme à la scène ? Ce ne sera ni moi ni M. Pierre. Sans le charme du paysage, avec quelque succès qu’on se tire des figures, on ne réussira qu’à moitié ; sans les figures et leurs caractères bien pris, sans l’âme, quel que soit le charme du paysage, on n’aura qu’un petit succès : il faut réunir les deux conditions. 

Notes

1

J’allais oublier.

2

Notice #025898.

3

Notice #005954.

4

L. S. Mercier, dans Le Tableau de Paris, écrit : « Les corps des malheureux qui se noient n’ont pas tous l’avantage d’avoir le vaste & superbe Océan pour tombeau, ainsi qu’ils s’en étoient flattés. Ils s’arrêtent, excepté pendant les tems de glaces, aux filets de Saint-Cloud ; & celui qui a cru pouvoir s’échapper de ce monde sans laisser aucune trace, est reconnu : ses restes viennent attester à la morne son crime, son infortune & son erreur. 
Dans une fête publique que l’on donna, il y a trente-deux ans environ, sur le bord de la Seine, gonflée par les grosses eaux, le désordre & l’intempérance ayant fait tomber dans la riviere plusieurs personnes, le nombre s’en trouva si considérable, qu’on leva les filets de Saint-Cloud, afin que rien n’attestât la multitude des malheureuses victimes. 
On trouve souvent dans ces filets les plus singuliers débris, que le hasard entasse pêle-mêle, & que la Seine a chariés de la capitale. On dit que cela ne laisse pas que de former un revenu pour ceux qui en ont l’administration & le bénéfice. » (1782, t. 3, chap. CCLIX)

5

Mettez la main sur le cœur et parlez en conscience. « En conscience. Façon de parler adv. En verité, selon les regles de la conscience. Je vous le dis en conscience. ce marchand vend en conscience. il ne surfait point. vous estes obligé en conscience. » (Académie, 1694)

6

Notice #005882.

7

Le tableau de Pierre dit du mal de celui du Carrache…

8

Notice #001827.

9

Notice #001339.

10

Saint Jean-Baptiste était célèbre pour ses prédications dans le désert, où il rassemblait de nombreux auditeurs (Matthieu, chap. 3). La Prédication de saint Jean-Baptite est un thème iconographique courant.

11

Hérode le Grand avait eu deux fils de deux femmes différentes, Hérode Philippe et Hérode Antipas. L’ambitieuse Hérodiade avait épousé Hérode Philippe qui était destiné à succéder à son père comme roi de Judée. Mais Hérode le Grand changea son testament en faveur d’Hérode Antipas. Hérodiade divorça alors de l’héritier déchu pour épouser le futur roi. Jean-Baptiste l’aurait alors accusée d’adultère.

12

Rubens a peint deux Judiths, voir les notices #006244 et #006245. Aucune des deux n’enfonce son sabre dans la gorge d’Holopherne, sa tête est déjà coupée ! Diderot confond-il avec celle du Caravage ou celle d’Artemisia Gentileschi ? Voir les notices #006246 et #001660.

13

Notice #010284.

14

Les plus beaux éventails étaient ornés de peintures, généralement dans le style galant.

15

Le point fort.

16

Ceinture magique qui donnait grâce et pouvoir de séduction à celles qui la portaient.

17

Sans doute la vitta crinalis, bandeau que les matrones romaines portaient dans leurs cheveux.

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