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Références de l’article

Diderot, Denis (1713-1784) ,« Pastorales et Paysages de Boucher (Salon de 1761) », Utpictura18, Rubriques

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Ressources externes

Pastorales et Paysages de Boucher (Salon de 1761)

Quelles couleurs ! quelle variété ! quelle richesse d’objets et d’idées ! Cet homme a tout, [222] excepté la vérité1. Il n’y a aucune partie de ses compositions qui, séparée des autres, ne vous plaise ; l’ensemble même vous séduit. On se demande : Mais où a-t-on vu des bergers vêtus avec cette élégance et ce luxe ? Quel sujet a jamais rassemblé dans un même endroit, en pleine campagne, sous les arches d’un pont, loin de toute habitation, des femmes, des hommes, des enfants, des bœufs, des vaches, des moutons, des chiens, des bottes de paille, de l’eau, du feu, une lanterne, des réchauds, des cruches, des chaudrons ? Que fait là cette femme charmante, si bien vêtue, si propre, si voluptueuse ? et ces enfants qui jouent et qui dorment, sont-ce les siens ? et cet homme qui porte du feu qu’il va renverser sur sa tête, est-ce son époux ? que veut-il faire de ces charbons allumés ? où les a-t-il pris ? Quel tapage d’objets disparates ! On en sent toute l’absurdité ; avec tout cela on ne saurait quitter le tableau. Il vous attache. On y revient. C’est un vice si agréable, c’est une extravagance si inimitable et si rare ! Il y a tant d’imagination, d’effet, de magie et de facilité ! 

La Halte, dit aussi Halte à la source - Boucher

Quand on a longtemps regardé un paysage tel que celui que nous venons d’ébaucher, on croit avoir tout vu. On se trompe ; on y retrouve une infinité de choses d’un prix !... Personne n’entend comme Boucher l’art de la lumière et des ombres. Il est fait pour tourner la tête à deux sortes de personnes, les gens du monde et les artistes. Son élégance, sa mignardise, sa galanterie romanesque2, sa coquetterie, son goût, sa facilité, sa variété, son éclat, ses carnations fardées, sa débauche, doivent captiver3 les petits-maîtres, les petites femmes, les jeunes gens, les gens du monde, la foule de ceux qui sont étrangers au vrai goût, à la vérité, aux idées justes, à la sévérité de l’art.

Comment résisteraient-ils au saillant, aux pompons, aux nudités, au libertinage, à l’épigramme4 de Boucher ? Les artistes qui voient jusqu’à quel point cet homme a surmonté les difficultés de la peinture, et pour qui c’est tout que ce mérite qui n’est guère bien connu que d’eux, fléchissent le genou devant lui ; c’est leur dieu. Les gens d’un grand goût, d’un goût sévère et antique, n’en font nul cas. Au reste, ce peintre est à peu près en peinture ce que l’Arioste est en poésie5. Celui qui est enchanté de l’un est inconséquent s’il n’est pas fou de l’autre. Ils ont, ce me semble, la même imagination, le même goût, le même style, le même coloris. Boucher a un faire qui lui appartient tellement, que dans quelque morceau [223] de peinture qu’on lui donnât une figure à exécuter, on la reconnaîtrait sur-le-champ. 

Notes

1

Notices #011199 et #001801.

2

« Qui tient du Roman, qui est extraordinaire, peu vraisemblable. Romanicus, romanensis. Cette aventure est romanesque & incroyable. Il écrit en stile romanesque. Un héros romanesque. Une histoire romanesque. » (Trévoux, 1738)

3

« Rendre captif. Il n’a point d’usage au propre. Il se dit fig. dans cette phrase. La beauté qui me captive. ses yeux ont captivé ma liberté. » (Académie, 1695) Vocabulaire galant.

4

« Espece de petite poësie, qui consiste ordinairement dans une seule pensée, dont la force est presque toute dans les derniers vers. Une belle epigramme. pointe d’epigramme. il y a bien du sel dans cette epigramme. » (Académie, 1694) Diderot compare le style de Boucher à celui des épigrammes galantes.

5

Dans l’article Poésie du Style de l’Encyclopédie, le Chevalier de Jaucourt ne sait comment classer l’Arioste : « Je ne dirai rien des mœurs, des caracteres, de la décence & du plan du poëme de l’Arioste. Homere fut un géometre auprès de lui ; & l’on sait le beau nom que le cardinal d’Este donna au ramas informe d’histoires mal tissues ensemble qui composent le Roland furieux. […] Cependant les Italiens, généralement parlant, placent l’Arioste fort au-dessus du Tasse. L’académie de la Crusca, après avoir examiné le procès dans les formes, a fait une décision autentique qui adjuge à l’Arioste le premier rang entre les poëtes épiques italiens. Le plus zélé défenseur du Tasse, Camillo Pelegrini, confesse qu’il attaque l’opinion générale, & que tout le monde a décidé pour l’Arioste, séduit par la poésie de son style. […] Il y a souvent encore plus de brillant & d’éclat dans ses figures que de vérité. Je veux dire qu’elles surprennent & qu’elles éblouissent l’imagination, mais qu’elles n’y peignent pas distinctement des images propres à nous émouvoir. » (Encyclopédie, XV, 555b ; 1765)

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