Vanloo, Thésée et le taureau de Marathon, en 2 mn
Claire Papetti | Musique par Antoine MartreEn tant que Directeur des Bâtiments du roi depuis 1736, le contrôleur général des finances Philibert Orry avait en charge la Manufacture des Gobelins où étaient fabriquées les tapisseries de la Couronne. Dès son entrée en fonctions, il entreprend de renouveler les sujets, en faisant appel à la mythologie et à l'histoire ancienne pour glorifier la personne du roi : la Tenture des Arts est confiée à Restout (1737), l'Histoire de Marc-Antoine à Natoire (1740), l'Histoire de Jason à Jean François de Troy (1742), l'Histoire de Thésée à Vanloo (1744).
Carle Vanloo, né en 1705 à Nice, formé en Italie, est Académicien depuis 1735, Professeur depuis 1737 à l'Académie royale de peinture et de sculpture. Il est alors au faîte de sa carrière parisienne. Il expose au Salon de 1745 le premier des sept cartons de tapisseries prévus pour l'Histoire de Thésée. Les cartons de tapisseries sont des toiles de grandes dimensions, de couleurs vives, destinées à servir de canevas pour les tapisseries, qui étaient tissées devant eux. Vanloo choisit un sujet rare et peu représenté, Thésée vainqueur du taureau de Marathon, conduisant le taureau au temple d'Apollon pour qu'il y soit sacrifié.
Deux mystères entourent ce tableau : Tout d'abord, pourquoi le choix d'un tel sujet, et quel en est le sens ? Ensuite, pourquoi Vanloo abandonna-t-il ce vaste projet et n'exécuta-t-il jamais les six autres cartons ? De la Tenture pévue, seul Thésée vainqueur du taureau de Marathon fut tissé…
L'épisode du taureau de Marathon est raconté par Plutarque dans Les Vies Parallèles, au chap. 14 de la « Vie de Thésée ». Égée dans sa jeunesse avait mis enceinte Aïthra à Trézène et lui avait laissé une épée pour le fils qu'elle aurait. Mais Thésée et son père ne s'étaient jamais vus. Des années plus tard Thésée arrive incognito à Athènes en proie aux troubles politiques, alors que son père Égée vieillissant gouverne sous l'emprise de Médée. Médée cherche à empoisonner Thésée à l'occasion d'un banquet. Thésée se fait reconnaître par son père grâce à son épée, Égée renverse alors la coupe empoisonnée et présente son héritier aux citoyens assemblés. Mais Thésée doit encore se faire accepter comme héritier d'Égée et futur roi d'Athènes.
« Thésée, désireux d'employer son énergie et en même temps de plaire au peuple, sortit attaquer le taureau de Marathon, qui infligeait de grands dommages aux habitants de la Tétrapole [= Marathon et trois autre villages de l'Attique]. Il le maîtrisa, et l'exhiba vivant, en le poussant devant lui à travers la ville : après quoi il le sacrifia à Apollon Delphinien. » (trad. A. M. Ozanam, Gallimard Quarto, p. 69)
Thésée vainqueur du taureau de Marathon (version de Nice) - Vanloo
Carle Vanloo, Thésée vainqueur du taureau de Marathon, 1744, huile sur toile, 350x700 cm, Nice, Musée des Beaux-Arts Jules Chéret. Commande de la Manufacture des Gobelins pour une Tenture de l'histoire de Thésée.
Vanloo n'avait pas d'éducation classique, il était quasiment illettré. On peut se demander ce qui l'a amené à peindre un sujet aussi rare, un épisode évoqué en quelques lignes dans la Vie de Thésée de Plutarque. Vanloo reprend une composition exécutée une douzaine d'années plus tôt pour son beau-frère à Turin. (Le tableau est actuellement conservé à Besançon.) Mais on ne sait pas ce qui a motivé cette commande, pour laquelle n'existait à notre connaissance aucune iconographie accessible au peintre : on ne peut prendre en compte en effet ni le cratère de Polygnote conservé aujourd'hui à New York, ni le lécythos du musée archéologique d'Athènes, ni les miniatures de différents manuscrits du De Casibus de Boccace, qui d'ailleurs offrent tous des compositions très éloignées de ce que Vanloo a produit.
C'est donc Vanloo qui invente cette composition, même si le sujet lui vient de son beau-frère, qui dans le goût érudit turinois de l'époque lui propose une gageure.
En 1745, une petite brochure anonyme paraît à Paris chez P. G. Lemercier : c'est une description critique du tableau de Vanloo. L'auteur anonyme s'interroge sur le lieu de la scène :
Il n'est pas bien facile de déterminer quelle est la ville qu'on voit à l'opposite du Temple. Selon Strabon, Tetrapolis était une contrée au Septentrion de l'Attique où étaient quatre Villes bâties par Xuthus père d'Io, Oënoé, Marathon, Probalinthus & Tricorython. Si l'on considère la magnificence du Temple, & si l'on se rappelle que Thésée avait déjà conçu le dessein de changer la forme du Gouvernement d'Athènes, on pensera que ce Héros ne manquait aucune occasion de plaire aux Athéniens, & l'on conclura que c'est au travers d'Athènes qu'il a fait passer le Taureau. Les autres Villes de l'Attique, surtout au temps de Thésée, n'étaient, pour ainsi dire, que des Bourgs dans lesquels il n'y avait point assez de richesses pour construire des édifices aussi grands, aussi somptueux que le paraît ce Temple d'Apollon : & cette expression de Plutarque, au travers de la Ville, ne peut désigner qu"Athènes, capitale de l'Attique, la Ville par excellence. C'est donc la Ville d'Athènes que le Peintre a voulu représenter. Mais il l'a faite bien simple, & l'on n'y voit aucun vestige de cette grandeur qui peut la faire connaître, ce qui serait une faute considérable ? (THÉSÉE VAINQUEUR DU TAUREAU DE MARATHON. Tableau de M. CARLE VANLOO pour les Tapisseries du Roy. 1745, Paris, P. G. Lemercier, 1745. In-12, 14 p.)
Serait-ce du coup plutôt Marathon ? Pascal-François Bertrand, qui a redécouvert récemment cette brochure et propose à partir d'elle une analyse détaillée du tableau (Laurence Baurain-Rebillard (éd.), Héros grecs à travers le temps : autour de Persée, Thésée, Cadmos et Bellérophon, Metz, 2016, p. 331-348) met en rapport cette hésitation avec l'inscription qui figure sur la bordure de la première tapisserie tissée, entre 1746 et 1749, « THESEE AYANT DOMPTE LE TAVREAV DE MARATHON LE CONDVIT EN TRIOMPHE A DELPHES ET LE SACRIFIE A APOLLON », et reprise dans un compte rendu du Mercure de France en mars 1751, Thésée présentant au temple de Delphes le taureau qu'il a forcé à le suivre ».
La localisation à Delphes est motivée par le temple d'Apollon : Delphes était son plus grand sanctuaire. Mais comment faire voyager le taureau sur une si longue distance ? La localisation à Marathon est la plus vraisemblable, étant donné l'endroit où a eu lieu le combat. Mais aucun temple d'Apollon n'est attesté à Marathon, qui n'était qu'un village. Enfin, la localisation à Athènes est celle qui politiquement a le plus de sens. Si Apollon Patrôos ne disposait au VIe siècle que d'un petit édifice absidal sur l'agora, il devient avec Pisistrate l'ancêtre divin de la ville, et le dieu du peuple d'Athènes. Son culte est lié aux phratries, aux côtés de Zeus phratrios et d'Athéna phratria : c'est par l'inscription dans une phratrie qu'on devient citoyen d'Athènes. Et c'est par le sacrifice du taureau de Marathon que Thésée, entré dans la cité incognito comme un étranger, est pleinement accepté par les Athéniens comme leur futur roi, héritier du vieil Égée.
Derrière l'hésitation sur le lieu de la scène, il faut reconnaître une hésitation sur le sujet de l'action : est-ce le combat contre le taureau, que Thésée semble tout juste maîtriser à droite, ou la cérémonie du sacrifice, qui en est encore aux préparatifs à gauche ? Le coup de génie de Vanloo consiste à condenser ces deux moments du récits en une scène unique, qui devient par là instant prégnant.
Carle Vanloo, Thésée vainqueur du taureau de Marathon, 1732-1734, huile sur toile, 114x220 cm, Besançon, Musée des Beaux-Arts.
En avril 1732, Carle Vanloo quitte Rome pour Turin. Officiellement, ce voyage a pour but d’éviter un mariage avec une veuve romaine, officieusement, Carle est peut-être chargé d'une mission diplomatique auprès du roi de Sardaigne, qui lui fait très bon accuiel. Carle épouse alors à Turin la musicienne de cour Christina Somis, dont le père, le maestro Jean-Baptiste Somis, est un proche de Charles-Emmanuel III de Savoie. C'est à ce moment que le frère de Christina, le violoniste et peintre Lorenzo Somis, lui commande ce tableau.
Le sujet, pour ainsi dire jamais représenté en peinture, interroge. Contrairement à Vanloo, qui n'était guère cultivé, les Somis sont des intellectuels, friands sans doute de raretés mythologiques. Quelques années plus tôt, en 1728, on avait joué l'Arianna e Teseo de Francesco Feo, livret de Pietro Pariati au Teatro regio, à l'occasion du carnaval. Pour entrer dans la famille Somis, on aura demandé à Vanloo de vaincre le taureau de Marathon…
En 1732, Vanloo place résolument la scène à l'intérieur du temple d'Apollon. Alors que Le taureau est déjà amené par Thésée, qui le tient par les cornes, devant les marches de l'autel, et que le sacrificateur, tenant la hache, bande ses forces pour asséner le coup fatal, le taureau esquisse un dernier mouvement de résistance et crache du feu par ses naseaux ; devant lui, un homme tombe à terre. Derrière le sacrificateur à gauche, le prêtre étend les bras et se retourne vers la statue du dieu pour le prendre à témoin et guetter un signe : le sacrifice serait-il mal venu ?
L'événement du tableau est cet ultime coup de force du taureau : il se rue en avant contre le prêtre, le sacrificateur et ses acolytes, qui ne doivent leur salut qu'à la poigne de fer de Thésée, à gauche, qui retient la bête. Il n'y a qu'une scène, qu'un moment, qu'une action. Le tableau respecte les règles classiques de l'art.
Dans la version, beaucoup plus grande, de 1744 exécutée pour les Gobelins, Vanloo va déplier cette scène, la décomposer en deux séquences. La tapisserie n'est pas assujettie aussi strictement à la règle des trois unités que la peinture de chevalet. Elle se comporte par rapport à elle comme l'opéra par rapport au théâtre parlé : elle a ses licences, et la recherche de l'effet spectaculaire exige même la transgression. Vanloo transporte la scène en dehors du temple et place Thésée de l'autre côté du taureau. Thésée devient le centre de la composition entre le taureau à droite et les apprêts du sacrifice à gauche. Ce n'est plus un ultime sursaut du taureau : tout le chemin depuis Marathon jusqu'au temple aura été une lutte, le taureau est encore sur ce chemin, et la foule qui borde la route assiste encore au combat, est menacée par ce combat. A gauche, nul acolyte renversé, aucun prêtre en danger : les préparatifs du sacrifice sont en quelque sorte sécurisés. Vanloo distribue un combat à droite et un sacrifice à gauche : c'est ce qui rend inassignable le lieu de la scène et lui confère la magie d'un grand spectacle d'opéra.
Carle Vanloo, Thésée vainqueur du taureau de Marathon, version de Los Angeles, 1744?, huile sur toile, 66x140 cm, Los Angeles, The Los Angeles County Museum of Art
Le tableau est plus petit et moins fini que celui de Besançon, on le date pour cette raison plus tôt que lui. Il y a peu de chances cependant qu'il ait été exécuté avant le séjour de Vanloo à Turin, son mariage avec Christina Somis, et la commande du frère de celle-ci, soit 1732. Mais surtout la composition de cette esquisse intrigue, car elle est beaucoup plus proche de la version de 1744 que de celle de 1732 : la scène est en extérieur, et non à l'intérieur du temple ; Thésée est au centre entre le taureau et les prêtres, et non derrière le taureau ; un chien aboie contre le taureau.
Pourquoi ce tableau ne constituerait-il pas une première esquisse pour la commande des Gobelins de 1744, dont Vanloo aurait ensuite inversé la composition ?
Carle Vanloo, Thésée vainqueur du taureau de Marathon, 1744, huile sur toile, 52,5x119 cm, Montpellier, Musée Fabre
Cette esquisse constitue sans doute la première ébauche pour la commande des Gobelins de 1744. Vanloo place la scène à l'extérieur du temple, et Thésée entre les prêtres et le taureau. Il ne détaille pas encore la foule à droite, et il n'y a pas de chien aboyant contre le taureau. La dissociation des deux scènes (combat et sacrifice) n'est pas encore faite : les prêtres tournent le dos à la statue du dieu et le sacrificateur vole même au secours de Thésée.
Il n'y a qu'une scène, mais ce n'est plus le sacrifice de 1732 : Thésée dompte le taureau devant le temple, à la manière d'un torero.
Jean-François de Troy, Jason domptant les taureaux d'airain, 1743-1746, huile sur toile, 330x724 cm, Le Puy, Musée Crozatier.
Ce carton de tapisserie répond à la commande faite par Philibert Orry pour les Gobelins à Jean-François de Troy de sept compositions pour une Tenture de l'Histoire de Jason. La première tenture a été tissée entre 1749 et 1754. L'épisode est raconté par Ovide au livre VII des Métamorphoses. Jason est en Colchide pour conquérir la toison d'or. Plusieurs épreuves lui sont imposées, dont il triomphe avec l'aide de Médée, magicienne et fille du roi, qu'il a séduite. Parmi ces épreuves il doit dompter deux taureaux aux sabots d'airain, qui crachent des flammes. Il s'agit de les atteler à une charrue, de leur faire labourer la terre et d'y semer les dents du dragon de Mars :
« Alors se précipitent sur l'arène les taureaux aux pieds d'airain. Ils vomissent, en longs tourbillons, la flamme par leurs naseaux. L'herbe que touche leur haleine s'embrase. Comme on entend les feux ardents gronder dans la fournaise; comme la chaux, par l'onde arrosée, se dissout, et bouillonne, et frémit, les taureaux roulent les feux enfermés dans leurs flancs, et les font mugir dans leurs gosiers brûlants. Cependant le fils d'Éson marche contre eux avec audace. Soudain ils lui présentent et leurs fronts terribles, et leurs cornes armées de fer. Ils frappent du pied la terre, et remplissent les airs de poudre, de fumée, et d'affreux mugissements. Tous les Grecs ont frémi. Le héros s'avance. Il ne sent point des taureaux la brûlante haleine; tant les herbes qu'il reçut ont des charmes puissants ! Il flatte d'une main hardie leurs fanons pendants. Il les soumet au joug, il les presse, il les guide, et plonge le soc dans un champ que le fer n'a jamais sillonné. Le peuple admire ce prodige. Les compagnons du héros, par des cris de joie, excitent son courage. » (Ovide, Métamorphoses, VII, 103-118)
La composition que retient finalement Jean-François de Troy est très proche de celle de Vanloo, qui travaille en même temps que lui à son Thésée. Jason est au centre, entre les taureaux qui menacent la foule et la tribune, où se tiennent Médée et son père Æetès, le roi de Colchide. La tribune adossée au palais constitue une fabrique similaire à celle de l'autel du temple avec la statue du dieu, adossé au temple même.
Noël Hallé, Le Combat d'Hercule et d'Achéloüs, 1763, huile sur toile, 59x123 cm, Toulon, Musée des Beaux-Arts.
A la fin du livre VIII des Métamorphoses d'Ovide, Thésée de retour à Athènes après avoir participé à la chasse contre le sanglier de Calydon est arrêté par les eaux du fleuve Acheloüs en crue. Le fleuve lui révèle son pouvoir de métamorphose : il peut se changer en serpent, en taureau, mais en taureau avec une seule corne, car Hercule lui a coupé l'autre. Thésée lui demande pourquoi cette humiliation. Le début du live IX raconte l'histoire d'Hercule et d'Achéloüs.
Tous deux prétendaient épouser Déjanire, fille du roi de Calydon Œnée. Hercule défie Achéloüs au combat et prend bientôt l'avantage. Acculé, Achéloüs se métamorphose en serpent, qu'Hercule manque étouffer, puis en taureau :
« Une seconde fois vaincu sous cette forme, il m'en restait une troisième à prendre : c'était celle d'un taureau puissant; je la revêts, et je recommence le combat. Hercule se porte sur mes flancs, jette autour de mon cou ses bras nerveux : je l'entraîne, et, sans lâcher prise, il me suit, saisit de mon front la corne menaçante, me courbe, me renverse à ses pieds, me roule sur l'arène. Ce n'était pas assez : tandis qu'il me tient par les cornes, il en rompt une, et l'arrache de mon front. Les Naïades l’ayant remplie de fruits et de fleurs, la consacrèrent, et elle devint la corne d’abondance. » (Ovide, Métamorphoses, IX, 80-88)
Hallé reprend ici la composition désormais canonique utilisée par Vanloo en 1744 pour Thésée vainqueur du taureau de Marathon, et par De Troy pour Jason domptant les taureaux d'airain : devant le péristyle du palais où se tiennent Déjanire, Œnée et sa cour, Hercule attrape une des cornes d'Acheloüs changé en taureau et s'apprête à l'arracher. Devant lui, ses emblèmes, la peau du lion de Némée et la massue, sont étendus à terre. A gauche deux Naïades sortent de l'eau pour tenter, trop tard et trop faiblement, de porter secours à leur père.
Thésée vainqueur du taureau de Marathon est un autre Hercule combattant Acheloüs : Vanloo a pensé Thésée comme un Hercule, l'a doté d'une massue et vêtu d'une peau de fauve.
Thésée vainqueur du taureau de Marathon (version de Nice) - Vanloo
Carle Vanloo, Thésée vainqueur du taureau de Marathon, 1744, huile sur toile, 350x700 cm, Nice, Musée des Beaux-Arts Jules Chéret. Commande de la Manufacture des Gobelins pour une Tenture de l'histoire de Thésée.
Vanloo n'avait pas d'éducation classique, il était quasiment illettré. On peut se demander ce qui l'a amené à peindre un sujet aussi rare, un épisode évoqué en quelques lignes dans la Vie de Thésée de Plutarque. Vanloo reprend une composition exécutée une douzaine d'années plus tôt pour son beau-frère à Turin. (Le tableau est actuellement conservé à Besançon.) Mais on ne sait pas ce qui a motivé cette commande, pour laquelle n'existait à notre connaissance aucune iconographie accessible au peintre : on ne peut prendre en compte en effet ni le cratère de Polygnote conservé aujourd'hui à New York, ni le lécythos du musée archéologique d'Athènes, ni les miniatures de différents manuscrits du De Casibus de Boccace, qui d'ailleurs offrent tous des compositions très éloignées de ce que Vanloo a produit.
C'est donc Vanloo qui invente cette composition, même si le sujet lui vient de son beau-frère, qui dans le goût érudit turinois de l'époque lui propose une gageure.
En 1745, une petite brochure anonyme paraît à Paris chez P. G. Lemercier : c'est une description critique du tableau de Vanloo. L'auteur anonyme s'interroge sur le lieu de la scène :
Il n'est pas bien facile de déterminer quelle est la ville qu'on voit à l'opposite du Temple. Selon Strabon, Tetrapolis était une contrée au Septentrion de l'Attique où étaient quatre Villes bâties par Xuthus père d'Io, Oënoé, Marathon, Probalinthus & Tricorython. Si l'on considère la magnificence du Temple, & si l'on se rappelle que Thésée avait déjà conçu le dessein de changer la forme du Gouvernement d'Athènes, on pensera que ce Héros ne manquait aucune occasion de plaire aux Athéniens, & l'on conclura que c'est au travers d'Athènes qu'il a fait passer le Taureau. Les autres Villes de l'Attique, surtout au temps de Thésée, n'étaient, pour ainsi dire, que des Bourgs dans lesquels il n'y avait point assez de richesses pour construire des édifices aussi grands, aussi somptueux que le paraît ce Temple d'Apollon : & cette expression de Plutarque, au travers de la Ville, ne peut désigner qu"Athènes, capitale de l'Attique, la Ville par excellence. C'est donc la Ville d'Athènes que le Peintre a voulu représenter. Mais il l'a faite bien simple, & l'on n'y voit aucun vestige de cette grandeur qui peut la faire connaître, ce qui serait une faute considérable ? (THÉSÉE VAINQUEUR DU TAUREAU DE MARATHON. Tableau de M. CARLE VANLOO pour les Tapisseries du Roy. 1745, Paris, P. G. Lemercier, 1745. In-12, 14 p.)
Serait-ce du coup plutôt Marathon ? Pascal-François Bertrand, qui a redécouvert récemment cette brochure et propose à partir d'elle une analyse détaillée du tableau (Laurence Baurain-Rebillard (éd.), Héros grecs à travers le temps : autour de Persée, Thésée, Cadmos et Bellérophon, Metz, 2016, p. 331-348) met en rapport cette hésitation avec l'inscription qui figure sur la bordure de la première tapisserie tissée, entre 1746 et 1749, « THESEE AYANT DOMPTE LE TAVREAV DE MARATHON LE CONDVIT EN TRIOMPHE A DELPHES ET LE SACRIFIE A APOLLON », et reprise dans un compte rendu du Mercure de France en mars 1751, Thésée présentant au temple de Delphes le taureau qu'il a forcé à le suivre ».
La localisation à Delphes est motivée par le temple d'Apollon : Delphes était son plus grand sanctuaire. Mais comment faire voyager le taureau sur une si longue distance ? La localisation à Marathon est la plus vraisemblable, étant donné l'endroit où a eu lieu le combat. Mais aucun temple d'Apollon n'est attesté à Marathon, qui n'était qu'un village. Enfin, la localisation à Athènes est celle qui politiquement a le plus de sens. Si Apollon Patrôos ne disposait au VIe siècle que d'un petit édifice absidal sur l'agora, il devient avec Pisistrate l'ancêtre divin de la ville, et le dieu du peuple d'Athènes. Son culte est lié aux phratries, aux côtés de Zeus phratrios et d'Athéna phratria : c'est par l'inscription dans une phratrie qu'on devient citoyen d'Athènes. Et c'est par le sacrifice du taureau de Marathon que Thésée, entré dans la cité incognito comme un étranger, est pleinement accepté par les Athéniens comme leur futur roi, héritier du vieil Égée.
Derrière l'hésitation sur le lieu de la scène, il faut reconnaître une hésitation sur le sujet de l'action : est-ce le combat contre le taureau, que Thésée semble tout juste maîtriser à droite, ou la cérémonie du sacrifice, qui en est encore aux préparatifs à gauche ? Le coup de génie de Vanloo consiste à condenser ces deux moments du récits en une scène unique, qui devient par là instant prégnant.
Carle Vanloo, Thésée vainqueur du taureau de Marathon, 1732-1734, huile sur toile, 114x220 cm, Besançon, Musée des Beaux-Arts.
En avril 1732, Carle Vanloo quitte Rome pour Turin. Officiellement, ce voyage a pour but d’éviter un mariage avec une veuve romaine, officieusement, Carle est peut-être chargé d'une mission diplomatique auprès du roi de Sardaigne, qui lui fait très bon accuiel. Carle épouse alors à Turin la musicienne de cour Christina Somis, dont le père, le maestro Jean-Baptiste Somis, est un proche de Charles-Emmanuel III de Savoie. C'est à ce moment que le frère de Christina, le violoniste et peintre Lorenzo Somis, lui commande ce tableau.
Le sujet, pour ainsi dire jamais représenté en peinture, interroge. Contrairement à Vanloo, qui n'était guère cultivé, les Somis sont des intellectuels, friands sans doute de raretés mythologiques. Quelques années plus tôt, en 1728, on avait joué l'Arianna e Teseo de Francesco Feo, livret de Pietro Pariati au Teatro regio, à l'occasion du carnaval. Pour entrer dans la famille Somis, on aura demandé à Vanloo de vaincre le taureau de Marathon…
En 1732, Vanloo place résolument la scène à l'intérieur du temple d'Apollon. Alors que Le taureau est déjà amené par Thésée, qui le tient par les cornes, devant les marches de l'autel, et que le sacrificateur, tenant la hache, bande ses forces pour asséner le coup fatal, le taureau esquisse un dernier mouvement de résistance et crache du feu par ses naseaux ; devant lui, un homme tombe à terre. Derrière le sacrificateur à gauche, le prêtre étend les bras et se retourne vers la statue du dieu pour le prendre à témoin et guetter un signe : le sacrifice serait-il mal venu ?
L'événement du tableau est cet ultime coup de force du taureau : il se rue en avant contre le prêtre, le sacrificateur et ses acolytes, qui ne doivent leur salut qu'à la poigne de fer de Thésée, à gauche, qui retient la bête. Il n'y a qu'une scène, qu'un moment, qu'une action. Le tableau respecte les règles classiques de l'art.
Dans la version, beaucoup plus grande, de 1744 exécutée pour les Gobelins, Vanloo va déplier cette scène, la décomposer en deux séquences. La tapisserie n'est pas assujettie aussi strictement à la règle des trois unités que la peinture de chevalet. Elle se comporte par rapport à elle comme l'opéra par rapport au théâtre parlé : elle a ses licences, et la recherche de l'effet spectaculaire exige même la transgression. Vanloo transporte la scène en dehors du temple et place Thésée de l'autre côté du taureau. Thésée devient le centre de la composition entre le taureau à droite et les apprêts du sacrifice à gauche. Ce n'est plus un ultime sursaut du taureau : tout le chemin depuis Marathon jusqu'au temple aura été une lutte, le taureau est encore sur ce chemin, et la foule qui borde la route assiste encore au combat, est menacée par ce combat. A gauche, nul acolyte renversé, aucun prêtre en danger : les préparatifs du sacrifice sont en quelque sorte sécurisés. Vanloo distribue un combat à droite et un sacrifice à gauche : c'est ce qui rend inassignable le lieu de la scène et lui confère la magie d'un grand spectacle d'opéra.
Carle Vanloo, Thésée vainqueur du taureau de Marathon, version de Los Angeles, 1744?, huile sur toile, 66x140 cm, Los Angeles, The Los Angeles County Museum of Art
Le tableau est plus petit et moins fini que celui de Besançon, on le date pour cette raison plus tôt que lui. Il y a peu de chances cependant qu'il ait été exécuté avant le séjour de Vanloo à Turin, son mariage avec Christina Somis, et la commande du frère de celle-ci, soit 1732. Mais surtout la composition de cette esquisse intrigue, car elle est beaucoup plus proche de la version de 1744 que de celle de 1732 : la scène est en extérieur, et non à l'intérieur du temple ; Thésée est au centre entre le taureau et les prêtres, et non derrière le taureau ; un chien aboie contre le taureau.
Pourquoi ce tableau ne constituerait-il pas une première esquisse pour la commande des Gobelins de 1744, dont Vanloo aurait ensuite inversé la composition ?
Carle Vanloo, Thésée vainqueur du taureau de Marathon, 1744, huile sur toile, 52,5x119 cm, Montpellier, Musée Fabre
Cette esquisse constitue sans doute la première ébauche pour la commande des Gobelins de 1744. Vanloo place la scène à l'extérieur du temple, et Thésée entre les prêtres et le taureau. Il ne détaille pas encore la foule à droite, et il n'y a pas de chien aboyant contre le taureau. La dissociation des deux scènes (combat et sacrifice) n'est pas encore faite : les prêtres tournent le dos à la statue du dieu et le sacrificateur vole même au secours de Thésée.
Il n'y a qu'une scène, mais ce n'est plus le sacrifice de 1732 : Thésée dompte le taureau devant le temple, à la manière d'un torero.
Jean-François de Troy, Jason domptant les taureaux d'airain, 1743-1746, huile sur toile, 330x724 cm, Le Puy, Musée Crozatier.
Ce carton de tapisserie répond à la commande faite par Philibert Orry pour les Gobelins à Jean-François de Troy de sept compositions pour une Tenture de l'Histoire de Jason. La première tenture a été tissée entre 1749 et 1754. L'épisode est raconté par Ovide au livre VII des Métamorphoses. Jason est en Colchide pour conquérir la toison d'or. Plusieurs épreuves lui sont imposées, dont il triomphe avec l'aide de Médée, magicienne et fille du roi, qu'il a séduite. Parmi ces épreuves il doit dompter deux taureaux aux sabots d'airain, qui crachent des flammes. Il s'agit de les atteler à une charrue, de leur faire labourer la terre et d'y semer les dents du dragon de Mars :
« Alors se précipitent sur l'arène les taureaux aux pieds d'airain. Ils vomissent, en longs tourbillons, la flamme par leurs naseaux. L'herbe que touche leur haleine s'embrase. Comme on entend les feux ardents gronder dans la fournaise; comme la chaux, par l'onde arrosée, se dissout, et bouillonne, et frémit, les taureaux roulent les feux enfermés dans leurs flancs, et les font mugir dans leurs gosiers brûlants. Cependant le fils d'Éson marche contre eux avec audace. Soudain ils lui présentent et leurs fronts terribles, et leurs cornes armées de fer. Ils frappent du pied la terre, et remplissent les airs de poudre, de fumée, et d'affreux mugissements. Tous les Grecs ont frémi. Le héros s'avance. Il ne sent point des taureaux la brûlante haleine; tant les herbes qu'il reçut ont des charmes puissants ! Il flatte d'une main hardie leurs fanons pendants. Il les soumet au joug, il les presse, il les guide, et plonge le soc dans un champ que le fer n'a jamais sillonné. Le peuple admire ce prodige. Les compagnons du héros, par des cris de joie, excitent son courage. » (Ovide, Métamorphoses, VII, 103-118)
La composition que retient finalement Jean-François de Troy est très proche de celle de Vanloo, qui travaille en même temps que lui à son Thésée. Jason est au centre, entre les taureaux qui menacent la foule et la tribune, où se tiennent Médée et son père Æetès, le roi de Colchide. La tribune adossée au palais constitue une fabrique similaire à celle de l'autel du temple avec la statue du dieu, adossé au temple même.
Noël Hallé, Le Combat d'Hercule et d'Achéloüs, 1763, huile sur toile, 59x123 cm, Toulon, Musée des Beaux-Arts.
A la fin du livre VIII des Métamorphoses d'Ovide, Thésée de retour à Athènes après avoir participé à la chasse contre le sanglier de Calydon est arrêté par les eaux du fleuve Acheloüs en crue. Le fleuve lui révèle son pouvoir de métamorphose : il peut se changer en serpent, en taureau, mais en taureau avec une seule corne, car Hercule lui a coupé l'autre. Thésée lui demande pourquoi cette humiliation. Le début du live IX raconte l'histoire d'Hercule et d'Achéloüs.
Tous deux prétendaient épouser Déjanire, fille du roi de Calydon Œnée. Hercule défie Achéloüs au combat et prend bientôt l'avantage. Acculé, Achéloüs se métamorphose en serpent, qu'Hercule manque étouffer, puis en taureau :
« Une seconde fois vaincu sous cette forme, il m'en restait une troisième à prendre : c'était celle d'un taureau puissant; je la revêts, et je recommence le combat. Hercule se porte sur mes flancs, jette autour de mon cou ses bras nerveux : je l'entraîne, et, sans lâcher prise, il me suit, saisit de mon front la corne menaçante, me courbe, me renverse à ses pieds, me roule sur l'arène. Ce n'était pas assez : tandis qu'il me tient par les cornes, il en rompt une, et l'arrache de mon front. Les Naïades l’ayant remplie de fruits et de fleurs, la consacrèrent, et elle devint la corne d’abondance. » (Ovide, Métamorphoses, IX, 80-88)
Hallé reprend ici la composition désormais canonique utilisée par Vanloo en 1744 pour Thésée vainqueur du taureau de Marathon, et par De Troy pour Jason domptant les taureaux d'airain : devant le péristyle du palais où se tiennent Déjanire, Œnée et sa cour, Hercule attrape une des cornes d'Acheloüs changé en taureau et s'apprête à l'arracher. Devant lui, ses emblèmes, la peau du lion de Némée et la massue, sont étendus à terre. A gauche deux Naïades sortent de l'eau pour tenter, trop tard et trop faiblement, de porter secours à leur père.
Thésée vainqueur du taureau de Marathon est un autre Hercule combattant Acheloüs : Vanloo a pensé Thésée comme un Hercule, l'a doté d'une massue et vêtu d'une peau de fauve.