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Le crime dupe de lui-même (Rétif, Les Contemporaines, vol. 5, 1780) - Binet

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Date :
1780
Nature de l'image :
Gravure sur cuivre
Sujet de l'image :
SMITH LESOUEF R-1605
Légende

Analyse

Cherchant à se débarrasser de M. Ligeon, le mari de sa maîtresse, Saint-Jallery écrit un mémoire calomniateur contre lui pour le faire enfermer. Mais ce dernier, ayant été informé du subterfuge par l'inspecteur de police, qui est son ami, a pu fuir à temps. Saint-Jallery profite de l'absence feinte du mari pour venir dormir avec la femme. Quand l'inspecteur arrive pour faire enfermer M. Ligeon, il trouve donc Saint-Jallery à la place du mari, dans le lit.

La gravure s'organise autour des trois protagonistes : à gauche Saint-Jallery, dont le visage hébété et les yeux écarquillés marquent la surprise, est assis dans le lit. Au centre, l'exempt, une torche à la main, soulève le rideau du lit : à moins que, par décence, il ne le rabaisse ? Car au lieu de s'occuper du faux mari qu'il est censé capturer, il se tourne vers la dame, dont le regard dans le vide atteste la gêne, et la main, le refus : elle ne veut pas reconnaître qui est dans le lit. Si elle est embarrassée, c'est précisément parce que c'est elle qui est mise en cause par le dispositif, comme l'indique le mouvement d'ensemble de la gravure, orienté vers elle. La légende explicite sa faute : « L'homme trouvé dans le lit d'une honnête femme est toujours son mari. » Elle n'a donc pas d'autre choix que de se résigner à l'admettre comme son mari, puisqu'il se trouve dans son lit. 

La scène repose sur un revirement de situation : alors que la police venait chercher le mari, c'est la femme qui se retrouve dans une posture inconfortable. Finalement, alors que le rideau devait préserver le secret des amants en jouant le rôle d'écran, son lever, mis en lumière par le flambeau à deux bougies symbolisant les deux parties du couple, crée une mise à l'écart de l'épouse : cette séparation est soulignée en quelque sorte par la canne de l'agent de police du milieu, à l'arrière-plan, qui fait donc écran. Les agents venus procéder à l'arrestation, dont on distingue mal le nombre, arrivent de l'espace vague au fond et, par conséquent, le bouchent. La scène est donc resserrée vers l'avant, autour de l'espace restreint du chevet du lit, sans qu'aucune porte de sortie ne soit envisagée : les amants sont pris au piège du dispositif. Le dispositif organise un pivotement de l'attention  de la gauche vers la droite : c'est le quart de tour scénique.

On peut s'étonner de trouver Mme Ligeon debout à droite sur la gravure, et non au lit avec son amant, comme le voudrait un topos narratif qui remonte au moins à Boccace. La scène qui en découle est plus décente, plus hypocrite aussi : en partageant l'attention entre le lit et la dame, elle déconstruit le dispositif d'effraction scénique attendu à gauche, au profit d'une véritable statue de sel à droite. La dame découverte implore le retour du secret, c'est-à-dire la disparition de l'image.

Annotations :

1. Au-dessus de la gravure à droite :  V. Vol. 248. » (volume V, page 248)
La gravure n'est pas signée.
Légende sous la gravure : « L'Homme trouvé dans le lit d'une Honnête-femme, est toujours son Mari. »

3. Comparer avec l'épisode de la pâtissière et de l'intendant dans Jacques le Fataliste.

Sources textuelles :
Rétif de la Bretonne, Les Contemporaines (1780-1782)

Informations techniques

Notice #020280

Image HD

Traitement de l'image :
Image web
Localisation de la reproduction :
https://gallica.bnf.fr