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Le père-valet (Rétif, Les Contemporaines, vol. 9, 1781) - Binet

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Date :
1781
Nature de l'image :
Gravure sur cuivre
Sujet de l'image :
SMITH LESOUEF R-1609

Analyse

Afin de le « conduire invisiblement » et de « réparer ses fautes » de l’intérieur, cela fait quinze ans que M. de Pontigni se fait passer pour le valet de son fils, qui néglige sa femme. Mais un jour qu’il s’entretient en tête à tête avec sa bru, croyant son fils parti pour Versailles, ce dernier surprend des propos équivoques et fait irruption, furieusement jaloux. Pour apaiser son fils, de Pontigny décide alors de lui révéler sa véritable identité. La gravure expose ce moment de révélation.

La scène est divisée en deux parties : à gauche, le père-valet et sa bru ; à droite, le fils furieux. La séparation est marquée par le bras gauche levé de la jeune fille, au centre de l’image, qui intime à son mari de se taire malgré son indignation : « Oh ! mon Ami, modérez-vous ! dit Clarice, avec un geste de la main qui semblait exprimer sa crainte qu'il ne lui échappât quelque chose de non-respectueus. » Sa main droite qui presse celle du père a le même but : empêcher de Pontigni de parler. Les deux vases posés sur la corniche du miroir ou de l’armoire du fond, placés chacun d’un côté, soulignent cette bipartition.

La scène combine et parodie deux motifs topiques de la fiction d'Ancien régime : l'adultère surpris et scène de reconnaissance.

Tout d'abord un couple adultère est surpris par le conjoint légitime. Mais ici les places traditionnelles du père et du fils sont interchangées : c'est le père qui devrait surprendre le fils dans une liaison coupable. Ici le fils occupe la fonction du père, debout, cambré en arrière et le poing fermé, à la fois pour marquer son indignation et dans un effort pour la contenir.

Rétif, dans le texte, suggère bien une tendresse excessive de M. de Pontigni pour sa bru. Mais la scène que le fils a surprise n'était nullement une scène d'adultère. Le père venait rapporter à Clarice qu'il avait surpris son fils avec son portrait, que son amour conjugal se réveillait. Quant à l'autorité du père, elle se manifeste  avec éclat par la révélation qu'il fait de son identité à son fils, à laquelle celui-ci répond par d'émouvantes protestations d'obéissance : « Mais ce n'est qu'à vos genous que je puis vous répondre. »

Pourtant Rétif sélectionne pour la gravure le moment qui précède immédiatement la reconnaissance, moment qui, à l'image surtout, coupé du récit, est beaucoup plus ambigu.

Tout d'abord, Binet ne différencie pas les costumes de valet du père et de petit maître du fils. Au contraire, il les identifie, il signifie leur filiation par le costume. Il ne peut pas y avoir de reconnaissance, il n'y a rien à dévoiler. Reste l'expression du visage du père, et sa position assise face à son fils debout. Dans le texte, le sourire du père est un sourire de supériorité qui annonce la révélation à venir. Sur l'image, ce sourire est beaucoup plus ambigu et peut tout aussi bien se lire comme un aveu de culpabilité.

Enfin, en ne retenant comme formule pour la légende que la référence au père-valet, Rétif court-circuite l'épiphanie du père au profit de l'exposition honteuse d'une paternité déshonorée. L'image souligne l'arrière-plan trouble d'un récit qui se termine bien, avec un fils désormais rangé et fidèle à son épouse grâce à l'intervention pleine de doigté de son père. L'autorité paternelle est ainsi simultanément promue dans toute sa gloire et humiliée dans la pire des turpitudes.

Annotations :

1. Au-dessus de la gravure à droite « IX. Vol. Pag. 2 » 
La gravure n'est pas signée.
Légende sous la gravure : « Un Père….. valet de son Fils ! »

Rétif décrit la gravure ainsi : « Une Jeune-Femme assise auprès d'un Vieillard, sous le costume de Valet, dont elle presse une main, tandis que de l'autre elle fait signe à son Mari, en fureur, qui vient d'entrer, de ne rien dire dont il puisse se repentir. Ce Jeune-homme, lorsque sa Femme l'interrompt, dit ce qu'on voit au bas de l'Estampe : « Un Père….. valet de son Fils ! »

3. Comparer avec la gravure intitulée « Le Mari père », plus conforme au modèle topique de la liaison coupable surprise : les deux époux concupiscents ensemble devant le portrait d’un père austère.

Sources textuelles :
Rétif de la Bretonne, Les Contemporaines (1780-1782)

Informations techniques

Notice #020299

Image HD

Traitement de l'image :
Image web
Localisation de la reproduction :
https://gallica.bnf.fr