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Références de l’article

Diderot, Denis (1713-1784) ,« Jean-Baptiste Deshays (Salon de 1761) », Utpictura18, Rubriques

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Jean-Baptiste Deshays (Salon de 1761)

[235]

M. Deshays

J’avais bien de l’impatience d’arriver à Deshays. Ce peintre est, à mon sens, le premier peintre de la nation ; il a plus de chaleur et de génie que Vien, et il ne le cède aucunement pour le dessin et pour [236] la couleur à Vanloo, qui ne fera jamais rien qu’on puisse comparer au Saint André ni au Saint Victor de Deshays. Deshays me rappelle les temps de Santerre, de Boulogne, de Le Brun, de Le Sueur et des grands artistes du siècle passé. Il a de la force et de l’austérité dans sa couleur ; il imagine des choses frappantes ; son imagination est pleine de grands caractères ; qu’ils soient à lui ou qu’il les ait empruntés des maîtres qu’il a étudiés, il est sûr qu’il sait se les approprier, et qu’on n’est pas tenté, en regardant ses compositions, de l’accuser de plagiat. Sa scène vous attache et vous touche ; elle est grande, pathétique et violente. Il n’y eut sur le Saint Barthélémy qu’il exposa au dernier Salon qu’une seule voix, et ce fut celle de l’admiration. Son Saint Victor et son Saint André de cette année ne lui sont point inférieurs1

Saint Victor devant le tribunal du préteur - Deshays

Il y a des passions bien difficiles à rendre ; presque jamais on ne les a vues dans la nature. Où donc en est le modèle ? où le peintre les trouve-t-il ? qu’est-ce qui me détermine, moi, à prononcer qu’il a trouvé la vérité ? Le fanatisme et son atrocité muette règnent sur tous les visages du tableau de Saint Victor ; elle est dans ce vieux préteur qui l’interroge, et dans ce pontife qui tient un couteau qu’il aiguise, et dans le saint dont les regards décèlent l’aliénation d’esprit, et dans les soldats qui l’ont saisi et qui le tiennent ; ce sont autant de têtes étonnées. Comme ces figures sont distribuées, caractérisées, drapées ! comme tout en est simple et grand ! l’affreuse, mais la belle poésie ! Le préteur2 est élevé sur son estrade ; il ordonne ; la scène se passe au-dessous ; les beaux accessoires ! Ce Jupiter brisé, cet autel renversé, ce brasier répandu ! Quel effet entre ces natures féroces ne produit point ce jeune acolyte3 d’une physionomie douce et charmante, agenouillé entre le sacrificateur et le saint ! A gauche de celui qui regarde le tableau, le préteur et ses assistants élevés sur une estrade ; au-dessous, du même côté, le sacrificateur, son dieu et son autel renversé ; à côté vers le milieu, le jeune acolyte ; vers la droite, le saint debout et lié ; derrière le saint, les soldats qui l’ont amené ; voilà le tableau. Ils disent que le saint Victor a plus l’air d’un homme qui insulte et qui brave, que d’un homme ferme et tranquille qui ne craint rien et qui attend ; laissons-les dire. Rappelons-nous les vers que Corneille [237] a mis dans la bouche de Polyeucte4. Imaginons d’après ces vers la figure d’un fanatique qui les prononce, et nous verrons le saint Victor de Deshays. 

La flagellation de saint André - Deshays

Son Saint André5 a un genou sur le chevalet, il y monte ; un bourreau l’embrasse par le corps, et le traîne d’une main par sa draperie et de l’autre par les cuisses ; un autre le frappe d’un fouet ; un troisième lie et prépare un faisceau de verges. Des soldats écartent la foule. Une mère, plus voisine de la scène que les autres, garantit son enfant avec inquiétude. Il faut voir l’effroi et la curiosité de l’enfant. [238] Le saint a les bras élevés, la tête renversée, et les regards tournés vers le ciel ; une barbe touffue6 couvre son menton. La constance, la foi, l’espérance et la douleur sont fondues sur son visage, qui est d’un caractère simple, fort, rustique7 et pathétique ; on souffre beaucoup à le voir. Une grosse draperie jetée sur le haut de sa tête retombe sur ses épaules. Toute la partie supérieure de son corps est nue par-devant : ce sont bien les chairs, les rides, les muscles raides et secs, toutes les traces de la vieillesse. Il est impossible de regarder longtemps sans terreur cette scène d’inhumanité et de fureur. Toutes les figures sont grandes, la couleur vraie ; la scène se passe sous la tribune du préteur et de ses assistants. A droite de celui qui regarde, le préteur dans sa tribune avec ses assistants ; au-dessous, un bourreau et le chevalet8 ; vers le milieu, de l’autre côté du chevalet, le saint debout, appuyé d’un genou sur le chevalet ; derrière le saint, un bourreau qui le frappe de verges ; aux pieds de celui-ci, un autre bourreau qui lie un faisceau de verges ; derrière ces deux licteurs, un soldat qui repousse la foule ; voilà la machine9. Il faut voir après cela les détails, les têtes de ces satellites10, leurs actions, le caractère du préteur et de ses assistants ; toute la figure du saint, tout le mouvement de la scène. Ma foi, ou il faut brûler tout ce que les plus grands peintres de temples ont fait de mieux, ou compter Deshays parmi eux. 

Saint Benoît mourant reçoit le Viatique - Deshays

Tout est beau dans le Saint Benoît11 qui, près de mourir, vient recevoir le viatique12 à l’autel ; et l’acolyte qui est derrière le célébrant13, et le célébrant avec son dos voûté, et sa tête rase et penchée ; et le jeune enfant vêtu de blanc qui est à genoux à côté du célébrant, et le second acolyte qui, placé debout derrière le saint, le soutient un peu ; et les assistants. La distribution14 des figures, la couleur, les caractères des têtes, en un mot toute la composition me ferait le plus grand plaisir, si le saint Benoît était comme je le souhaite, et ce me semble, comme le moment l’exige. C’est un moribond, c’est un homme embrasé de l’amour de son Dieu, qu’il vient recevoir à l’autel malgré la défaillance de ses forces. Je demande s’il est permis au peintre de l’avoir fait aussi droit, aussi ferme sur ses genoux. Je demande si, malgré la pâleur de son visage, on ne lui accorde pas encore plusieurs années de vie. Je demande s’il n’eût pas été mieux que ses jambes se fussent [239] dérobées sous lui ; qu’il eût été soutenu par deux ou trois religieux ; qu’il eût eu les bras un peu étendus, la tête renversée en arrière, avec la mort sur les lèvres et l’extase sur le visage, avec un rayon de sa joie. Mais si le peintre eût donné cette expression forte à son saint Benoît, voyez, mon ami, ce qui en serait rejailli sur le reste ! Ce léger changement dans la principale figure aurait influé sur toutes les autres. Le célébrant, au lieu d’être droit, touché de commisération, se serait incliné davantage ; la peine et la douleur auraient été plus fortes dans tous les assistants. Voilà un morceau de peinture d’après lequel on ferait toucher à l’œil à de jeunes élèves, qu’en altérant une seule circonstance on altère toutes les autres, ou bien la vérité disparaît15. On en ferait un excellent chapitre de la force de l’unité ; il faudrait conserver la même ordonnance16, les mêmes figures, et proposer d’exécuter le tableau d’après différents changements qu’on ferait dans la figure du communiant17. [240] 

Saint Pierre délivré de prison - Deshays

Le Saint Pierre délivré de la prison18 est un morceau ordinaire. La tête du saint est belle ; mais on se rappelle le même sujet peint dans un des tableaux placés autour de la nef de Notre-Dame19, et l’on sent tout à coup que le peintre de ce dernier a mieux entendu l’effet des ténèbres sur la lumière artificielle. La lumière de Deshays est pâle et blafarde ; celle de son prédécesseur est rougeâtre, obscure, foncée : on y discerne ces masses de corpuscules qui voltigent dans les rayons, et leur donnent de la forme. Il y a là plus de silence, plus d’effroi, plus de nuit.

La Sainte Anne faisant lire la sainte Vierge ; ce n’est pas cela. La sainte Anne fait une lecture, et la sainte Vierge l’écoute. Vous ne pouvez pas souffrir les anges à cause de leurs ailes ; moi je suis choqué des mains jointes dans les sujets tirés de l’histoire ancienne sacrée ou profane. Chaque peuple a ses signes de vénération, et il me semble que l’action de joindre les mains n’est ni des idolâtres anciens, ni des Juifs, ni même des premiers chrétiens20. J’ai dans la tête que la date des mains jointes est nouvelle.

Le goût de Boucher gagne, surtout dans les petites compositions ; cela me fâche. Voyez les Caravanes de Deshays. On dirait qu’il a renoncé à sa couleur, à sa sévérité, à son caractère, pour prendre la touche et la manière de son confrère.

On21 a placé le Saint Benoît de Deshays vis-à-vis du Saint Germain de Vien. Au premier coup d’œil on croirait que ces deux morceaux sont de la même main. Cependant, avec un peu d’attention, on trouve plus de douceur dans Vien, et plus de nerf dans Deshays ; mais on reconnaît toujours deux élèves de Le Sueur.

Notes

1

Notice #001122.

2

« Magistrat qui rendoit la justice chez les Romains, & qui estoit le premier aprés les Consuls. Un Edit du Preteur. les Preteurs aprés leur temps de service estoient envoyez pour gouverner certaines provinces. » (Académie, 1694)

3

« Clerc promeu à l’un des quatre [ordres] Mineurs, dont l’office est de porter les cierges, preparer le feu, l’encensoir, le vin & l’eau, & de servir le Prestre, le Diacre, le Sousdiacre. Faire les fonctions d’Acolyte à une grande Messe. » (Académie, 1694) Diderot transpose ici pour le culte païen.

4

Diderot songe sans doute aux stances : « Source délicieuse en misères féconde, | Que voulez-vous de moi, flatteuses voluptés ? | Honteux attachements de la chair et du Monde, | Que ne me quittez-vous quand je vous ai quittés ? | Allez, honneurs, plaisirs, qui me livrez la guerre, | Toute votre félicité, | Sujette à l'instabilité, | En moins de rien tombe par terre, | Et comme elle a l'éclat du verre, | Elle en a la fragilité. » (IV, 2 ; v. 1105-1114)

5

Notice #001123.

6

Diderot avait écrit « touffée », corrigé par Grimm.

7

« Champestre, qui est des champs, qui appartient aux champs. Vie rustique. […] Il signifie fig. Grossier, peu poli, rude. Air rustique. physionomie rustique. il a les manieres rustiques. » (Académie, 1694)

8

« Machine sur laquelle on estend les criminels à qui l’on donne la question, la torture. Les tyrans condamnoient les Martyrs à estre mis sur le chevalet. on l’a tout disloqué sur le chevalet. » (Académie, 1694)

9

« Machine, se dit encore au figuré, De tout grand ouvrage de génie. La Tragédie d’Héraclius est une belle machine. Que ce tableau est riche de composition ! quelle machine ! Le Temple de Saint Pierre de Rome est une étonnante machine. La Chaire de Saint Pierre est en sculpture une des plus grandes machines que l’on connoisse. » (Académie, 1764)

10

« On appelle ainsi un homme d’espée qui est aux gages & à la suite d’un autre, comme le ministre & l’executeur de ses violences. Il se fait tousjours accompagner de deux ou trois satellites. il se trouva tout d’un coup environné de satellites. » (Académie, 1694)

11

Notice #001811. C’est, parmi les tableaux de Deshays celui qui suscite les commentaires les plus élogieux : « On a été universellement affecté d’un sentiment d’admiration en considérant le tableau où saint Benoît mourant reçoit le viatique à l’autel. » (L’Observateur littéraire, lettre VI, p. 138-9) ; « M. Deshays réunit tous les suffrages par son tableau de la Mort de saint Benoît, aussi bien que par celui de Saint Pierre dans sa prison. » (L’Année littéraire, VI, lettre 1, p. 9).

12

« Provision qu’on donne à quelqu’un pour un voyage. […] On appelle, Le Viatique, Le Sacrement de la sainte Eucharistie quand on l’administre aux mourans. On luy a donné le viatique. ce malade a receu le viatique. il a receu nostre Seigneur en viatique. » (Académie, 1694)

13

« Celuy qui celebre la Messe. » (Académie, 1694)

14

« Distribution. Figure de Rhétorique, qui partage et distribue par ordre les principales qualités d’un sujet. En Peinture, Une belle distribution, est Une belle ordonnance. » (Académie, 1798)

15

Cette idée sera reprise au début des Essais sur la peinture, voir DPV XIV 343.

16

« Disposition, arrangement. L’ordonnance d’une bataille. Ces troupes marchoient en belle ordonnance. l’ordonnance d’un tableau. l’ordonnance d’un bastiment. ce dessein, ce tableau, ce bastiment sont d’une belle ordonnance. l’ordonnance est mieux entenduë dans ce tableau que dans cet autre. l’ordonnance d’un festin. l’ordonnance d’un balet. » (Académie, 1694)

17

« Communier, v. n. Recevoir le Sacrement de l’Eucharistie. »

18

Notice #005952.

19

Sans doute un des « Mays » : au XVIIe siècle, chaque 1er mai, la corporation des orfèvres offrait à Notre-Dame un tableau représentant une scène de la vie des apôtres.

20

Les Romains et les premiers chrétiens priaient mains levées. Cette posture disparaît progressivement dans le haut Moyen Âge.

21

Chardin venait de prendre ses fonctions de tapissier du Salon, qu’il gardera jusqu’en 1773.

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