Aller au contenu principal
×
Recherche infructueuse
×

Résumé

Les références sont données dans l'édition DPV.

[p.169] se note (DPV XVI 169)

×

Références de l’article

×

Ressources externes

[p.169]

BELLE

36. L’Archange Michel, vainqueur des anges rebelles1.

Tableau de 9 pieds de haut, sur 6 pieds de large.

L'Archange Michel vainqueur des Anges rebelles - Belle
L'Archange Michel vainqueur des Anges rebelles - Belle

Ce tableau n’y était pas, et tant mieux pour l’artiste et pour nous. L’artiste Belle n’était pas bastant2 pour une composition de cette nature qui demande de la verve, de la chaleur, de l’imagination, de la poésie. Belle, peintre de batailles célestes rival de Milton3. Il n’a pas dans sa tête le premier trait de la figure de l’archange, ni son mouvement, ni le caractère [p.170] angélique, ni l’indignation fondue avec la noblesse, ni la grâce, l’élégance et la force. Il y a longtemps qu’il n’est plus, celui qui savait réunir toutes ces choses. C’est Raphael4. Et les anges rebelles, comment les aurait-il désignés ? Surtout s’il n’avait pas voulu en faire à l’imitation de Rubens5, des espèces de monstres, moitié hommes, moitié serpents, vilains, absurdes, hideux, dégoûtants. L’artiste ou le comité académique en excluant du Salon la composition de Belle a fait sagement. Il y avait déjà un assez bon nombre de mauvais tableaux, sans celui-là. Ceux qui ont été assez bêtes pour aller demander à Belle un morceau de cette importance, seront vraisemblablement assez bêtes pour admirer sa besogne. Laissons-les s’extasier en paix. Ils sont heureux, peut-être plus heureux devant le barbouillage de Belle que vous et moi devant le chef-d’œuvre du Guide ou du Titien6. C’est un mauvais rôle que celui d’ouvrir les yeux à un amant sur les défauts de sa maîtresse. Jouissons plutôt du ridicule de son ivresse. Le comte de Creutz, notre ami, se met tous les matins à genoux devant l’Adonis de Taraval7, et Denis Diderot votre ami, devant une Cleopatre de Made Therbouche. Il faut en rire En rire, et pourquoi. Ma Cleopatre est vraiment fort belle, et je pense bien que le comte de Creutz en dit autant de son Adonis. Tous les deux amusants pour vous, nous le sommes encore, le comte et moi, l’un pour l’autre. Si nous pouvions, par un tour de tête original, voir les hommes en scène8, prendre le monde pour ce qu’il est, un théâtre, nous nous épargnerions bien des moments d’humeur9. [p.171]

BACHELIER

37. Psyché enlevée du rocher par les zéphirs.

Tableau de 4 pieds sur 3.

Ce tableau n’y était pas non plus, et je répéterai tant mieux pour l’artiste et pour nous.

Voilà un assez bon artiste perdu sans ressource. Il a déposé le titre et les fonctions d’académicien pour se faire maître d’école10. Il a préféré l’argent à l’honneur. Il a dédaigné la chose pour laquelle il avait du talent et s’est entêté de celle pour laquelle il n’en avait point. Ensuite, il a dit : Je veux boire, manger, dormir, avoir d’excellents vins, des vêtements de luxe, de jolies femmes ; je méprise la considération publique Mais Mr Bachelier, le sentiment de l’immortalité ! Qu’est-ce que cela, je ne vous entends pas Le respect de la postérité ! Le respect de ce qui n’est pas, je ne vous entends pas davantage Mr Bachelier, vous avez raison. C’est moi qui suis un sot. On ne donne pas ces idées à ceux qui ne les ont pas. C’est une manie qui n’est pas trop rare que celle de repousser la gloire qui se présente, pour courir après celle qui nous fuit11. Le philosophe veut faire des vers, et il en fait de mauvais. Le poète veut trancher12 du philosophe, et il fait hausser les épaules à celui-ci. Le géomètre ambitionne la réputation de littérateur, et il reste médiocre. L’homme de lettres s’occupe de la quadrature du cercle13, et il sent lui-même son ridicule. Falconet veut savoir le latin comme moi14. Je veux me connaître en peinture comme lui, et de tous côtés on ne voit que l’adage Asinus ad lyram15, ou des Bachelier à l’histoire. [p.172]

CHARDIN

38. Deux tableaux représentant divers instruments de musique16.

Ils ont environ 4 pieds 6 pouces de large, sur 3 pieds de haut.

Ils sont destinés pour les appartements de Belle-vue17.

Les attributs de la musique guerrière - Chardin
Les attributs de la musique guerrière - Chardin
Les attributs de la musique civile - Chardin
Les attributs de la musique civile - Chardin

Commençons par dire le secret de celui-ci. Cette indiscrétion sera sans conséquence. Il place son tableau devant la nature, et il le juge mauvais, tant qu’il n’en soutient pas la présence.

Ces deux tableaux sont très bien composés. Les instruments y sont disposés avec goût. Il y a dans ce désordre qui les entasse une sorte de verve18. Les effets de l’art y sont préparés à ravir. Tout y est pour la forme et pour la couleur de la plus grande vérité. C’est là qu’on apprend comment on peut allier la vigueur avec l’harmonie. Je préfère celui où l’on voit des timbales19 ; soit que ces objets y forment de plus grandes masses, soit que la disposition en soit plus piquante. L’autre passerait pour un chef-d’œuvre sans son pendant.

Je suis sûr que, lorsque le temps aura éteint l’éclat un peu dur et cru des couleurs fraîches, ceux qui pensent que Chardin faisait encore mieux autrefois, changeront d’avis. Qu’ils aillent revoir ses ouvrages, lorsque le temps les aura peints20. J’en dis autant des Vernet, et de ceux qui préfèrent ses premiers tableaux, à ceux qui sortent de dessus sa palette.

Chardin et Vernet voient leurs ouvrages à douze ans du moment où ils peignent ; et ceux qui les jugent ont aussi peu de raison que ces jeunes artistes qui s’en vont copier servilement à Rome des tableaux faits il y a [p.173] cent cinquante ans ; ne soupçonnant pas l’altération que le temps a faite à la couleur, ils ne soupçonnent pas davantage qu’ils ne verraient pas les morceaux des Carraches tels qu’ils les ont sous les yeux, s’ils avaient été sur le chevalet des Carraches, tels qu’ils les voient. Mais qui est-ce qui leur apprendra à apprécier les effets du temps ? Qui est-ce qui les garantira de la tentation de faire demain de vieux tableaux du siècle passé ? Le bon sens et l’expérience.

Je n’ignore pas que les modèles de Chardin, les natures inanimées qu’il imite ne changent ni de place, ni de couleur, ni de formes, et qu’à perfection égale, un portrait de La Tour21 a plus de mérite qu’un morceau de genre de Chardin. Mais un coup de l’aile du temps22 ne laissera rien qui justifie la réputation du premier. La poussière précieuse s’en ira de-dessus la toile, moitié dispersée dans les airs, moitié attachée aux longues plumes du vieux Saturne. On parlera de La Tour ; mais on verra Chardin23.

On dit de celui-ci qu’il a un technique qui lui est propre, et qu’il se sert autant de son pouce que de son pinceau. Je ne sais ce qui en est. Ce qu’il y a de sûr, c’est que je n’ai jamais connu personne qui l’ait vu travailler. Quoi qu’il en soit, ses compositions appellent indistinctement [p.174] l’ignorant et le connaisseur24. C’est une vigueur de couleur incroyable ; une harmonie générale, un effet piquant et vrai, de belles masses, une magie de faire à désespérer, un ragoût dans l’assortiment et l’ordonnance. Éloignez-vous, approchez-vous, même illusion. Point de confusion, point de symétrie non plus, point de papillotage. L’œil est toujours récréé, parce qu’il y a calme et repos. On s’arrête devant un Chardin, comme d’instinct, comme un voyageur fatigué de sa route va s’asseoir, sans presque s’en apercevoir, dans25 l’endroit qui lui offre un siège de verdure, du silence, des eaux, de l’ombre et du frais.

Notes

1

Voir #019856.

2

« Bastant, ante, adj. Qui suffit, qui convient, qui contente. Quod sufficit, quod satis est. Ces vivres ne sont pas bastans pour me nourrir. Ces raisons ne sont pas bastantes pour me persuader. Cette caution n’est pas bastante pour me contenter. Cela ne se dit guère que dans le stile comique & familier. »

3

L’histoire de Saint Michel terrassant les anges rebelles constitue le noyau du poème épique de Milton, Paradise lost (1667). Une traduction par Dupré de Saint-Maur avait été publiée en 1729 et rééditée régulièrement (1730, 1736, 1740, 1743, 1748). Une nouvelle traduction, par Louis Racine, paraît en 1755, rééditée en 1765. A propos de Vernet, Diderot écrit dans le Salon de 1763 : « Il a rendu en couleur les ténèbres visibles et palpables de Milton. » (DPV XIII 388) et dans le Salon de 1765, à propos de l’ange du Saint Jérôme de Deshays, « il a les ailes ébouriffées, déchirées, mises à l’envers, une d’une couleur et l’autre d’une autre, et l’on dirait d’un ange de Milton que le diable aurait malmené » (DPV XIV 95).

4

Raphaël a peint un Saint Michel terrassant le démon en 1518, sur commande du pape Léon X pour l’offrir à François 1er. Le tableau était dans la collection royale, et visible à l’époque de Diderot au Palais du Luxembourg, dans la partie du Cabinet du Roi ouverte au public. Il est actuellement conservé au Louvre (#016347). La tournure de Diderot, à l’irréel, suggère cependant qu’il ne le connaissait pas encore. Diderot est plus affirmatif dans le Salon de 1771, face à une récidive de Belle : « Il faut être bien hardi pour faire ce sujet après Raphaël. »

5

Un Saint Michel terrassant les anges rebelles peint par Rubens est conservé aux musées royaux des beaux-arts de Bruxelles (#016131), un autre à Madrid, musée Thyssen-Bornemisza (#021503). Voir surtout la Chute des anges rebelles de Munich (#021504).

6

Guido Reni a peint un Saint Michel Archange terrassant le démon, actuellement conservé en l’église Santa Maria della Concezione dei Capuccini, à Rome (#021505). Pas de Titien connu sur ce thème.

7

Gustav Philip, comte de Creutz (1731-1785), ambassadeur de Suède à Madrid depuis 1762, avait été nommé ministre plénipotentiaire en France en 1766. Il s’était lié d’amitié avec Choiseul et fréquentait les philosophes. Diderot décrit plus loin le Vénus et Adonis de Taraval, que le comte avait – malencontreusement selon Diderot – acheté. (#021506)

8

Regarder les hommes comme des personnages de farce.

9

Humeur est pris ici au sens de mauvaise humeur. « On dit, d’Un homme capricieux & d’humeur inegale, que C’est un homme d’humeur : Et au contraire, on dit, d’Un homme complaisant & commode dans la societé civile, que C’est un homme qui n’a point d’humeur. » (Dictionnaire de l’Académie, à partir de l’éd. de 1718)

10

En 1766, Bachelier avait ouvert une École gratuite de dessin pour les artisans, ancêtre de l’École nationale supérieure des arts décoratifs, située aujourd’hui rue d’Ulm à Paris. L’objectif de cette école était la valorisation des métiers d’artisanat mobilisant le dessin : on sortait d’un système de carrières héréditaires pour privilégier l’enseignement et le concours.

11

Inutile de ramener Bachelier vers la création artistique : il y a déjà bien assez d’artistes sans talent qui courent après une gloire et une postérité qu’ils n’obtiendront jamais. Bachelier finalement a eu la sagesse de courir après une gloire à sa portée…

12

« Trencher, se dit encore ironiquement des fanfarons, de ceux qui affectent de paroître plus qu’ils ne sont. Il trenche du grand Seigneur, pour dire, il fait le grand Seigneur. Il trenche de l’habile homme. Trencher du Souverain. Vaug[elas]. Gerere se pro Rege, &c. » (Trévoux) Le poète, donc, fanfaronne et faisant le philosophe.

13

C’est-à-dire d’un problème de géométrie impossible à résoudre.

14

Diderot se réfère aux Lettres sur la postérité, échangées avec le célèbre sculpteur de décembre 1765 à février 1767. Falconet et Diderot y avaient rivalisé d’érudition latine.

15

L’âne et la lyre, formule de Varron, puis fable de Phèdre (VI, 14), adage d’Érasme, fable de Florian… Comparer avec margaritas ante porcos à l’article Hallé, DPV XVI 90.

16

Voir #007029 et #007030.

17

Château construit à Meudon pour Mme de Pompadour. Louis XV avait acheté le terrain en 1748, les travaux sont achevés en 1750. La Pompadour revend le château à Louis XV en 1757 ; celui-ci fait construire deux ailes en retour en rez-de-chaussée en 1767. Les Chardin étaient destinés à ces nouveaux appartements. A la révolution, le château est transformé en caserne, ruiné, puis démantelé. En 1826, la propriété devient un lotissement.

18

La verve, c’est-à-dire l’émotion, voire la fureur poétique, est en principe réservée à la peinture d’histoire…

19

« Timbale, s. m. Tambour dont se servent quelques régimens de cavalerie, dont la quaisse est d’airain. Tympanum. » (Trévoux). Voir le détail de #007029. Une première timbale est posée à plat sur la table, la seconde est dressée derrière.

20

La nature morte en principe est hors-temps. Elle vise pourtant toujours le temps. Traditionnellement, elle le fait comme allégorie des vicissitudes du temps qui passe : c’est la Vanité. Diderot introduit encor eun autre rapport au temps, technique cette fois : le peintre programme le vieillissement de sa peinture dans le temps. Réintroduire le temps dans la peinture inanimée la met de niveau avec la peinture d’histoire.

21

Diderot avait déjà pris en exemple le pastelliste Maurice Quentin de La Tour (1704-1788) dans les Essais sur la peinture : « Les fruits, les fleurs changent sous le regard attentif de La Tour et de Bachelier ; [comprendre que pour eux même les fruits et les fleurs changent] quel supplice n’est donc pas pour eux le visage de l’homme » (DPV XIV 357).

22

Comme Diderot l’explique ci-après, l’allégorie du temps est généralement figurée comme un dieu Saturne avec de grandes ailes et une faux. Voir par exemple cette gravure de Cochin d’après Coypel : #020176.

23

Cette distinction est révolutionnaire : Diderot oppose l’ancien régime discursif de l’image, pensée pour être lue, pour qu’on en parle, à un nouveau régime, proprement visuel. Il n’y a pas de mots pour Chardin, tout passe par l’œil.

24

Contrairement à la peinture d’histoire, qui nécessite une culture préalable pour être déchiffrée, la peinture de Chardin est immédiatement accessible à tous. Elle est démocratique.

25

Noter le glissement de « devant » à « dans » : Diderot entre dans la peinture.

Référence de l'article

Diderot, Denis (1713-1784), Belle - Bachelier - Chardin (Salon de 1767), mis en ligne le 26/01/2024, URL : https://utpictura18.univ-amu.fr/rubriques/numeros/salons-diderot-edition/belle-bachelier-chardin-salon-1767

DANS LE MÊME NUMÉRO

Les Salons de Diderot (édition)

Salon de 1763

Salon de 1765

Salon de 1767