Aller au contenu principal
×
Recherche infructueuse
×

Résumé

Les références sont données dans l'édition DPV.
La référence de page indiquée [p.339] se note (DPV XIII 339)

×

Références de l’article

×

Ressources externes

[p.339]

[A mon ami Monsieur Grimm 1]

Bénie soit à jamais la mémoire de celui qui2, en instituant cette exposition publique de tableaux, excita l’émulation entre les artistes3, prépara à tous les ordres de la société4, et surtout aux hommes de goût, un exercice utile et une récréation5 douce, recula parmi nous la décadence de la peinture [p.340] de plus de cent ans peut-être, et rendit la nation plus instruite et plus difficile en ce genre.

C’est le génie d’un seul qui fait éclore les arts ;6 c’est le goût7 général qui perfectionne les artistes. Pourquoi les Anciens eurent-ils de si grands peintres et de si grands sculpteurs ? C’est que les récompenses et les honneurs éveillèrent les talents, et que le peuple, accoutumé à regarder la nature et à comparer les productions des arts, fut un juge redoutable. Pourquoi de si grands musiciens ? C’est que la musique faisait partie de l’éducation libérale 8: on présentait une lyre à tout enfant bien né. Pourquoi de si grands poètes ? C’est qu’il y avait des combats de poésie et des couronnes pour le vainqueur9. Qu’on institue parmi nous les mêmes luttes, qu’il soit permis d’espérer les mêmes honneurs et les mêmes récompenses, et bientôt nous verrons les beaux-arts s’avancer rapidement à la perfection. J’en excepte l’éloquence : la véritable éloquence ne se montrera qu’au milieu des grands intérêts publics. Il faut que l’art de la parole promette à l’orateur les premières dignités de l’État ; sans cette attente, l’esprit, occupé de sujets imaginaires et donnés, ne s’échauffera jamais d’un feu réel, d’une chaleur profonde, et l’on n’aura que des rhéteurs. Pour bien dire, il faut être tribun du peuple ou pouvoir devenir consul. Après la perte de la liberté, plus d’orateurs ni dans Athènes ni dans Rome ; les déclamateurs parurent en même temps que les tyrans10. [p.341]

Après avoir payé ce léger tribut11 à celui qui institua le Salon, venons à la description que vous m’en demandez.

Pour décrire un Salon à mon gré et au vôtre, savez-vous, mon ami, ce qu’il faudrait avoir ? Toutes les sortes de goût12, un cœur sensible à tous les charmes, une âme susceptible d’une infinité d’enthousiasmes différents, une variété de style qui répondit à la variété des pinceaux13 ; pouvoir être grand ou voluptueux avec Deshays, simple et vrai avec Chardin, délicat avec Vien, pathétique avec Greuze, produire toutes les illusions possibles avec Vernet ; et dites-moi où est ce Vertumne-là14 ? Il faudrait aller jusque sur le bord du lac Léman pour le trouver peut-être15.

Encore si l’on avait devant soi le tableau dont on écrit16 ; mais il est loin, et tandis que la tête appuyée sur les mains ou les yeux égarés en l’air on en recherche la composition, l’esprit se fatigue, et l’on ne trace plus que des lignes insipides et froides17. Mais j’en serai quitte pour faire de mon mieux et vous redire ma vieille chanson :

Si quid nosti rectius istis,
Candidus imperti : si non, his utere18.

Je vous parlerai des tableaux exposés cette année à mesure que le livret, qu’on distribue à la porte du Salon, me les offrira19. Peut-être y [p.342] aurait-il quelque ordre sous lequel on pourrait les ranger ; mais je ne vois pas nettement ce travail compensé par ses avantages.

Notes

1

Cette adresse ne figure pas dans la Correspondance littéraire. Elle a été ajoutée dans les copies Vandeul et de Léningrad.

2

Officiellement les Salons sont ordonnés par le roi. Mais il est peu probable que Diderot fasse ici l’éloge de Louis XIV. Il songe sans doute plutôt à Colbert, qui fut l’instigateur du premier, organisé dans une des cours du Palais-Royal en 1667. Colbert avait fait créer en 1666 l’Académie de France à Rome, et fera adopter en 1676 un Règlement pour l'établissement des écoles académiques de peinture et de sculpture dans toutes les villes du royaume où elles seront jugées nécessaires. C’est l’ensemble de ce dispositif, pensé par Colbert, qui donne aux Salons la portée politique que Diderot célèbre ici. Diderot avait déjà fait l’éloge de Colbert à l’article Art de l’Encyclopédie : « Colbert regardoit l’industrie des peuples & l’établissement des manufactures, comme la richesse la plus sûre d’un royaume. Au jugement de ceux qui ont aujourd’hui des idées saines de la valeur des choses, celui qui peupla la France de graveurs, de peintres, de sculp-teurs & d’artistes en tout genre ; qui surprit aux Anglois la machine à faire des bas, les velours aux Génois, les glaces aux Vénitiens, ne fit guere moins pour l’état, que ceux qui battirent ses ennemis, & leur enleverent leurs places fortes ; & aux yeux du philosophe, il y a peut-être plus de mérite réel à avoir fait naître les le Bruns, les le Sueurs & les Audrans ; peindre & graver les batailles d’Alexandre, & exécuter en tapisserie les victoires de nos généraux, qu’il n’y en a à les avoir remportées. » (Encyclopédie, I, 1751, 714a)

3

La concurrence entre les artistes est en fait déjà instituée en amont du Salon, avec la création du Prix de Rome, qui permettait d’envisager le voyage en Italie.

4

L’entrée au Salon était gratuite : toutes les classes sociales pouvaient donc y accéder et, de fait, du témoignage de Diderot, on y rencontrait les visiteurs les plus divers…

5

« Récréation, s. f. Délassement de l’esprit, agréable divertissement. Animi relaxatio. » (Trévoux)

6

Asyndète : le point-vigurle marque une opposition forte. Certes, c’est une personne seule, un génie, qui marque le commencement d’une époque artistique, d’une école, d’un style. Mais c’est tout un environnement qui va ensuite constituer l’époque, l’école, le style. C’est cet environnement que Diderot désigne comme le « goût général ».

7

« Goust, signifie aussi dans les Arts le caractère particulier des ouvrages, & la manière, bonne ou mauvaise, de ceux qui les font. Le goût Gothique. Le goût de l’Ecole de Rome est bon pour le dessin ; celui de l’Ecole de Lombardie est charmant pour le coloris. Un grand goût de dessin, un goût tout nouveau, un goût particulier. On employe ce mot en parlant des bâtimens, des statuës, des tableaux, & de tout ce qui est bien inventé & travaillé. Le goût des Grecs a été le meilleur pour les bâtimens. Les uns ont le goût des tableaux de Poussin, les autres de Rubens. Le bon goût consiste à se former une idée des choses la plus parfaite qu’on peut, & à le suivre. » (Trévoux) Goût est pris ici dans un sens objectif (la définition d’un style, d’une manière de peindre ou de faire, sur laquelle tout le monde s’accorde), par opposition au goût subjectif, auquel correspond le sens moderne du mot (le goût de chacun, on ne discute pas des goûts et des couleurs).

8

« On appelle Arts libéraux, artes liberales, par opposition aux méchaniques, ceux qui participent plus de l’esprit que du travail de la main ; qui consistent plus en la connoissance qu’en opération ; qui regardent plus le divertissement & la curiosité que les œuvres serviles & méchaniques ; tels sont la Grammaire, la Rhétorique, la Peinture, la Sculpture, l’Architecture, la Musique, qu’on appelle les sept Arts libéraux. […] Ce mot vient du Latin liberalis, qui se disoit à Rome des personnes qui n’étoient point esclaves… » (Trévoux) L’éducation libérale est donc, dans l’Antiquité, l’éducation des hommes libres, que Diderot identifie, pour l’époque moderne, aux enfants « bien nés ».
Voir également dans l’Encyclopédie l’article Musique, prix de, (Antiq. Grecq.), du chevalier de Jaucourt. (X, 1765, 903a)

9

Par poésie, il faut comprendre ici la poésie dramatique. Allusion aux Jeux au cours desquels étaient organisés, à Athènes, des concours de théâtre. En -538, Pisistrate organise le premier concours de tragédie. Les trois principaux festivals de théâtre étaient les Dionysies champêtres, les Lénéennes et les grandes Dionysies. Pour concourir, on devait représenter une tétralogie complète devant le peuple (trois tragédies et un drame satyrique). Dix juges tirés au sort parmi les citoyens décidaient des gagnants. (Il y avait plusieurs prix, essentiellement symboliques : le poète gagnant recevait une couronne de lierre.) Le public jugeait également l’archonte organisateur des jeux.

10

10Diderot paraphrase ici l’article Éloquence de l’Encyclopédie, qui est de Voltaire : « Il est à remarquer que la Grece fut la seule contrée de la terre où l’on connût alors les lois de l’éloquence, parce que c’étoit la seule où la véritable éloquence existât. […] L’éloquence véritable commença à se montrer dans Rome du tems des Gracques, & ne fut perfectionnée que du tems de Cicéron. […] Cette éloquence périt avec la république ainsi que celle d’Athenes. L’éloquence sublime n’appartient, dit-on, qu’à liberté ; c’est qu’elle consiste à dire des vérités hardies, à étaler des raisons & des peintures fortes. Souvent un maître n’aime pas la vérité, craint les raisons, & aime mieux un compliment délicat que de grands traits. » (V, 1755, 529b) Tacite avait déjà développé cette idée dans le Dialogue des orateurs, §35-37.

11

« Tribut, s. m. Redevance qu’un État est obligé de payer à un autre […]. Se dit figurément en choses morales , & signifie, Peine, droit, devoir, hommage, respect. […] Les louanges & l’estime sont une espèce de tribut qui est dû au mérite. Bell. » (Trévoux)

12

Comparer avec « le goût général » plus haut, qui était un seul goût. « Goust, se dit figurément en Morale des jugemens, du choix, & du discernement de l’esprit. Existimatio, judicium. » (Trévoux) Le goût objectif, en se démultipliant, glisse vers ce qui va devenir le goût subjectif.

13

Chaque peintre, en somme, peint pour un spectateur idéal dont le goût sera différent. Du style du peintre, on passe au goût du spectateur.

14

« On croit que Vertumne, dont le nom signifie tourner, changer, marquoit l’année & ses variations. On avoit raison de feindre que le dieu prenoit différentes figures pour plaire à Pomone, c’est-à-dire pour amener les fruits à leur maturité. » (Encyclopédie, article Vertumne, XVII, 1765, 185b) Vertumnis quotquot sunt natus iniquis (« né d’une multitude de Vertumnes », Horace, Satires, II, 7) est l’épigraphe du Neveu de Rameau, que Diderot compose parallèlement, et secrètement, dans les années 1760.

15

Voltaire vit alors à Ferney, à la frontière suisse, à quelques kilomètres du lac Léman.

16

Diderot rédige les Salons chez lui le soir, après avoir visité le Salon dans la journée.

17

Comparer avec le découragement de Diderot une fois Dorval parti, dans les Entretiens sur le Fils naturel : « et j’écris des lignes faibles, tristes et froides » (DPV X 84)

18

« Si tu sais quelque chose de plus juste que ces lignes, fais m’en part en toute simplicité, sinon fais usage des miennes. » (Horace, Épîtres, I, 1, 8-9, Diderot abrège.)

19

Diderot explique sa manière de travailler. Le livret est le canevas à partir duquel il compose son compte-rendu et rédige ses descriptions.

Référence de l'article

Diderot, Denis (1713-1784), Préambule du Salon de 1763, mis en ligne le 22/01/2024, URL : https://utpictura18.univ-amu.fr/rubriques/numeros/salons-diderot-edition/preambule-salon-1763

DANS LE MÊME NUMÉRO

Les Salons de Diderot (édition)

Salon de 1763

Salon de 1765

Salon de 1767