Aller au contenu principal
Printer Friendly, PDF & Email

[408] Si j’ai été long sur les peintres, en revanche je serai court sur les sculpteurs, et je n’aurai pas un mot à dire de nos graveurs.

Pygmalion au pied de sa statue, à l’instant où elle s’anime (Louvre) - Falconet
Pygmalion au pied de sa statue, à l’instant où elle s’anime (Louvre) - Falconet

Falconet

[409] O la chose précieuse que ce petit groupe de Falconet1 ! Voilà le morceau que j’aurais dans mon cabinet, si je me piquais d’avoir un cabinet2. Ne vaudrait-il pas mieux sacrifier tout d’un coup ?... Mais laissons cela. Nos amateurs sont des gens à breloques3 ; ils aiment mieux garnir leurs cabinets de vingt morceaux médiocres que d’en avoir un seul et beau.

Le groupe précieux dont je veux vous parler, il est assez inutile de vous dire que c’est le Pigmalion aux pieds de sa statue qui s’anime. Il n’y a que celui-là au Salon, et de longtemps il n’aura de second.

La nature et les Grâces ont disposé de l’attitude de la statue. Ses bras tombent mollement à ses côtés ; ses yeux viennent de s’entrouvrir ; sa tête est un peu inclinée vers la terre ou plutôt vers Pigmalion qui est à ses pieds ; la vie se décèle en elle par un souris léger qui effleure sa lèvre supérieure. Quelle innocence elle a ! Elle est à sa première pensée : son cœur commence à s’émouvoir, mais il ne tardera pas à lui palpiter. Quelles mains ! quelle mollesse de chair ! Non, ce n’est pas du marbre ; appuyez-y votre doigt, et la matière qui a perdu sa dureté cédera à votre impression. Combien de vérité sur ces côtes ! quels pieds ! qu’ils sont doux et délicats !

Un petit Amour a saisi une des mains de la statue qu’il ne baise pas, qu’il dévore. Quelle vivacité ! quelle ardeur ! Combien de malice dans [410] la tête de cet Amour ! Petit perfide, je te reconnais ; puissé-je pour mon bonheur ne te plus rencontrer.

Un genou en terre, l’autre levé, les mains serrées fortement l’une dans l’autre, Pigmalion est devant son ouvrage et le regarde ; il cherche dans les yeux de sa statue la confirmation du prodige que les dieux lui ont promis. O le beau visage que le sien ! O Falconet ! comment as-tu fait pour mettre dans un morceau de pierre blanche la surprise, la joie et l’amour fondus ensemble ? Émule4 des dieux, s’ils ont animé la statue, tu en as renouvelé le miracle en animant le statuaire5.

Viens, que je t’embrasse ; mais crains que, coupable du crime de Prométhée6, un vautour ne t’attende aussi.

Le philosophe fait allusion ici au penchant à la jalousie dont Falconet ne paraît pas être exempt et qu’il est plus cruel de nourrir qu’un vautour. Au reste, si après le grand succès que ce morceau a eu au Salon il était permis à un ignorant d’élever sa timide voix, je dirais que la figure de Pygmalion ne m’a pas paru aussi belle d’expression que le philosophe le dit ici. Elle m’a paru précisément aussi inférieure à la statue qui s’anime que la figure de Joseph l’est à la femme de Putiphar dans le tableau de Deshays7. Sans compter que la manière dont ce morceau est composé nuit à l’effet, puisqu’on ne peut voir le visage de la statue et celui du statuaire en même temps. Mais laissons achever le philosophe.

Toute belle que soit la figure de Pigmalion, on pouvait la trouver avec du talent ; mais on n’imagine point la tête de la statue sans génie.

Le faire du groupe entier est admirable. C’est une matière une dont le statuaire a tiré trois sortes de chairs différentes. Celles de la statue ne sont point celles de l’enfant, ni celles-ci les chairs du Pigmalion.

Ce morceau de sculpture est très parfait. Cependant, au premier coup d’œil, le cou de la statue me parut un peu fort ou sa tête un peu faible ; les gens de l’art ont confirmé mon jugement. Oh ! que la condition d’un artiste est malheureuse ! Que les critiques sont impitoyables et plats8 ! Si ce groupe enfoui sous la terre pendant quelques milliers d’années venait d’en être tiré avec le nom de Phidias en grec, brisé, mutilé dans les pieds, dans les bras, je le regarderais en admiration et en silence.

En méditant ce sujet, j’en ai imaginé une autre composition que voici.

Je laisse la statue telle qu’elle est, excepté que je demande de droite à gauche son action exactement la même qu’elle est de gauche à droite.

Je conserve au Pigmalion son expression et son caractère ; mais je le place à gauche : il a entrevu dans sa statue les premiers signes de vie. [411] Il était alors accroupi. Il se relève lentement, jusqu’à ce qu’il puisse atteindre à la place du cœur. Il y pose légèrement le dos de sa main gauche, il cherche si le cœur bat ; cependant ses yeux attachés sur ceux de sa statue attendent qu’ils s’entrouvrent. Ce n’est plus alors la main droite de la statue, mais la gauche que le petit Amour dévore.

Il me semble que ma pensée est plus neuve, plus rare, plus énergique que celle de Falconet. Mes figures seraient encore mieux groupées que les siennes. Elles se toucheraient. Je dis que Pigmalion se lèverait lentement ; si les mouvements de la surprise sont prompts et rapides, ils sont ici contenus et tempérés par la crainte ou de se tromper, ou de mille accidents qui pourraient faire manquer le miracle. Pygmalion tiendrait son ciseau de la main droite et le serrerait fortement ; l’admiration embrasse et serre sans réflexion ou la chose qu’elle admire ou celle qu’elle tient.

Adam

Le Prométhée qu’Adam a attaché à un rocher et qu’un vautour déchire9 est un morceau de force dont je ne me sens pas capable de juger. Qui est-ce qui a jamais vu la nature dans cet état ? Qui sait si ces muscles se gonflent ou se contractent avec précision ? si c’est là le cours réel de ces veines enflées ? Qu’on porte ce morceau chez l’exécuteur de la justice ou chez Ferein10 l’anatomiste, et qu’ils prononcent. [412]

Vassé

Cette Femme couchée sur un socle carré, pleurant sur une urne qu’elle couvre de sa draperie, et qu’elle arrose de ses pleurs11 est une belle chose. Girardon n’a pas mieux fait au tombeau du cardinal de Richelieu12.

Sa douleur est profonde ; on s’attendrit en la regardant. Que ce visage est attristé ! la sérénité n’y reparaîtra de longtemps. Toute la position est simple et vraie, les bras bien placés, la draperie belle, la partie supérieure du corps penchée avec grâce ; point de gêne, point de contorsion ; il semble qu’à sa place on ne prendrait pas une autre attitude. Pour bien juger de l’ajustement d’un homme ou d’une femme13, c’est aussi une règle assez sûre que de les transporter sur la toile14.

Je vous ai invité d’aller voir les deux tableaux du Martyre de saint Gervais et de saint Protais peints par Le Sueur15. Il y a dans la même église un tombeau exécuté par Girardon ; c’est, je crois, celui du chancelier Séguier16. Ne manquez pas d’y regarder une Piété qui s’attendrit et se console à la vue d’un Christ qu’elle tient entre ses mains. Que le temps qui a noirci cette figure ne vous en dérobe pas la perfection : voyez son attitude, son expression, sa draperie, ses chairs, ses pieds, ses mains ; comparez l’ouvrage de Vassé avec celui-là. Je sais par expérience que ces sortes de comparaisons avancent infiniment dans la connaissance de l’art.

Mignot

Il n’y a rien cette année de Mignot, cet artiste qui exposa au dernier [413] Salon une Bacchante endormie que nos statuaires placèrent d’une voix unanime au rang des antiques17.

A propos de ce Mignot, on m’a révélé une manœuvre des sculpteurs. Savez-vous ce qu’ils font ? Ils prennent sur un modèle vivant les pieds, les mains, les épaules en plâtre ; le creux de ce plâtre leur rend les mêmes parties en relief, et ces parties, ils les emploient ensuite dans leurs compositions tout comme elles sont venues. C’est un moyen d’approcher de la vérité de la nature sans beaucoup d’effort ; ce n’est plus à la vérité le mérite d’un statuaire habile, mais celui d’un fondeur ordinaire. On a soupçonné cette ruse sur des finesses de détails supérieurs à la patience la plus longue et à l’étude de la nature la plus minutieuse.

Challe

Il y a une Vierge de Challe18 qui est noble et vraie ; mais elle a des lèvres plates, des joues plates, en un mot, ce que nous appelons un visage plat, qui est autre chose qu’un plat visage.

Il y a à côté de ces morceaux de sculpture un grand nombre de bustes ; mais je ne me résoudrai jamais à vous entretenir de ces hommes de boue qui se sont fait représenter en marbre. J’en excepte le Buste du Roi19, celui du Prince de Condé20, celui de Madame la comtesse de Brionne21, ceux de La Tour22, le peintre, et du poète Piron23. Celui-ci est placé vis-à-vis du mauvais tableau de Pierre24 sur lequel vous jugeriez, à son air moqueur et au coin de sa lèvre relevé, qu’il fait une épigramme ; il est ressemblant, mais il a une perruque énorme.

[414] De tous les ouvrages de gravure il n’y a que ceux de Wille qui se soient fait remarquer25. Cet artiste, Hessois de nation, est le premier graveur de l’Académie.

Finissons par le Portrait du roi exécuté en tapisserie à la manufacture des Gobelins, sur le tableau de Michel Vanloo26. Quelques centaines de spectateurs sont sortis du Salon convaincus qu’ils avaient vu un morceau de peinture. Mon ami, il n’est guère moins difficile de faire prendre des laines pour de la couleur que de la couleur pour des chairs, et je ne crois pas qu’il y ait quelque chose dans toute l’Europe qui puisse lutter contre nos ouvrages des Gobelins.

Voilà, mon ami, tout ce que j’ai vu au Salon. Je vous l’écris au courant de la plume. Corrigez, réformez, allongez, raccourcissez, j’approuve tout ce que vous ferez. Je puis m’être trompé dans mes jugements soit par défaut de connaissance, soit par défaut de goût, mais je proteste que je ne connais aucun des artistes dont j’ai parlé autrement que par leurs ouvrages, et qu’il n’y a pas un mot dans ces feuilles que la haine et la flatterie aient dicté. J’ai senti, et j’ai dit comme je sentais. La seule partialité dont je ne me sois pas garanti, parce que franchement je ne sais pas comment on s’en garantirait, c’est celle qu’on a tout naturellement pour certains sujets ou pour certains faires.

Vous aurez sans doute remarqué comme moi que, quoique le Salon de cette année offrît beaucoup de belles productions, il y en avait une multitude de médiocres et de misérables, et qu’à tout prendre, il était moins riche que le précédent ; que ceux qui étaient bons sont restés bons ; qu’à l’exception de Lagrenée, ceux qui étaient médiocres sont encore médiocres, et que les mauvais ne valent pas mieux qu’autrefois.

Et surtout souvenez-vous que c’est pour mon ami et non pour le public que j’écris. Oui, j’aimerais mieux perdre un doigt que de contrister d’honnêtes gens qui se sont épuisés de fatigue pour nous plaire. Parce [415] qu’un tableau n’aura pas fait notre admiration, faut-il qu’il devienne la honte et le supplice de l’artiste ? S’il est bon d’avoir de la sévérité pour l’ouvrage, il est mieux encore de ménager la fortune et le bonheur de l’ouvrier. Qu’un morceau de toile soit barbouillé ou qu’un cube de marbre soit gâté, qu’est-ce que cette perte en comparaison du soupir amer qui s’échappe du cœur de l’homme affligé ? voilà de ces fautes qui ne méritèrent jamais la correction publique. Réservons notre fouet pour les méchants, les fous dangereux, les ingrats, les hypocrites, les concussionnaires, les tyrans, les fanatiques et les autres fléaux du genre humain ; mais que notre amour pour les arts et les lettres et pour ceux qui les cultivent soit aussi vrai et aussi inaltérable que notre amitié.

Notes

1

Le Pygmalion et Galatée. Voir la version du Louvre #010198 et celle de Baltimore #000744, ainsi que la réduction en biscuit de Sèvre, #021186. La description des sculptures dans le Salon de 1763 ne suit pas l’ordre du livret. Diderot n’évoquera qu’en fin de texte le Portrait du roi par Lemoyne, qui comme adjoint à Recteur était présenté en tête de la rubrique « Sculptures ».

2

Avoir une collection d’œuvres d’art, avec laquelle transformer son appartement en cabinet d’exposition. « Cabinet, signifie aussi une pièce d’appartement & un lieu retiré dans les maisons ordinaires, où l’on étudie, où l’on se séquestre du reste du monde, & où l’on serre ce que l’on a de plus précieux.Musæum. […] Cabinet de tableaux, de livres, &c. Est un cabinet où l’on garde des Tableaux, des Livres, &c. » (Trévoux)

3

« Breloque. Quelques gens disent Breluque, s. f. Bagatelle, ou petite curiosité de peu de valeur. Frivola. Les curieux qui vont voir des cabinets où il n’y a point de pièces rares & exquises, disent pour les mépriser, qu’il n’y a que des breloques. Du Cange dérive ce mot de belluga, qui est une espèce d’arôme, ou de petite pomme dont il est parlé dans la vie de S. Colomban, qui sert de comparaison à toutes les choses dont on veut marquer la petitesse, le peu d’importance. »

4

Rival, concurrent.

5

En animant Pygmalion, en lui donnant l’air vivant, Falconet a réalisé le même miracle que Vénus, en animant Galatée, en donnant vie à la statue.

6

Prométhée, en donnant le feu aux hommes, a empiété sur les prérogatives de Zeus, et a été cruellement puni. Falconet a commis un sacrilège analogue et sera puni par son mauvais caractère. Voir ce qu’écrit Grimm. Au Salon de 1775, Boizot exposera un Prométhée destiné à faire pendant au Pygmalion de Falconet. Ce Prométhée sera copié par Staggi à Saint-Petersbourg (#021187), en même temps qu’une copie du Pygmalion de Falconet (#007966). Diderot a-t-il inspiré cet appariement ?

7

Voir #009632.

8

Dans le préambule du Salon de 1765, Diderot écrira : « Le goût est sourd à la prière. Ce que Malherbe a dit de la mort, je le dirais presque de la critique ; tout est soumis à sa loi. » (DPV XIV 25)

9

Voir #011359.

10

Antoine Ferrein (1696-1769), médecin et anatomiste, formé à Montpellier. Classé premier pour une chaire d’anatomie à Montpellier, il n’est pas nommé par le roi, et part à Paris, où il devient professeur de chirurgie en 1742. Ferrein n’a pas participé directement à l’Encyclopédie, mais il y est cité à neuf reprises, à l’article Anatomie et, notamment, pour ses travaux sur la voix (Consonne, Déclamation des Anciens, Eunuque, Ressort spiral, Voix, Voix des quadrupèdes).

11

« et qu’elle arrose de ses pleurs » est supprimé dans les copies de Léningrad et Vandeul, pour correspondre avec le titre donné par le livret. Le livret précise en revanche : « Cette Figure, exécutée en marbre de 4 pieds 6 pouces de proportion, fait partie du Tombeau de Madame la Princesse de Galitzin. »

12

Voir #021189.

13

Pour voir si les plis de leurs vêtements tombent correctement.

14

De voir comment les plis tomberaient en peinture.

15

Diderot les a déjà évoqués à propos de la Résurrection de Lazare de Deshays (DPV XIII 377). Voir #001005 et #021191.

16

On ne trouve pas trace d’un tombeau du chancelier Séguier à l’église Saint-Gervais-saint-Protais de Paris : il est enterré à l’église du Carmel de Pontoise. Voir cependant le mausolée érigé par Le Brun à l’occasion de ses funéraille, dans l’église de l’Oratoire de la rue Saint-Honoré, dont la gravure par Sébastien Leclerc était répandue (#021192), et avec lequel Diderot a pu confondre le cénotaphe de Michel Le Tellier, dans la chapelle de Brégy au sud de la chapelle de la Vierge de l’église Saint-Gervais-saint-Protais. La figure de droite de ce cénotaphe est une Piété tenant une croix dans ses mains. Elle n’est pas de Girardon mais de Mazeline, qui a travaillé pour Girardon. Voir #021193.

17

Voir #000736.

18

Cette Vierge est perdue. Une Vierge de l’Immaculée conception (donc sans enfant Jésus) datée de 1764 et exécutée en marbre d’après un modello exposé au Salon de 1759 est entrée dans les collections du Louvre en 2011. Voir #021194.

19

Le buste de Louis XV exposé par Lemoyne en 1763 n’a pas été identifié. Voir celui de 1749 à Versailles (#021195) et celui de 1757 au Metropolitan Museum (#021196).

20

Par Caffieri, voir #021198.

21

Par Lemoyne, voir #021199.

22

Par Lemoyne, voir #021200.

23

Par Caffieri, voir #010296.

24

Voir #000981.

25

Deux gravures étaient exposées, La Liseuse (#021201) et Le jeune joueur d’instruments (#021202).

26

Voir #021203.

Référence de l'article

Diderot, Denis (1713-1784), Sculptures et gravures (Falconet, Salon de 1763), mis en ligne le 15/12/2023, URL : https://utpictura18.univ-amu.fr/rubriques/numeros/salons-diderot-edition/sculptures-gravures-falconet-salon-1763

Printer Friendly, PDF & Email

Les Salons de Diderot (édition)

Salon de 1763

Salon de 1765

Salon de 1767