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3. La Chaste Suzanne. (#000783)

Du même.

Tableau de 7 pieds 6 pouces de haut, sur 6 pieds 2 pouces de large.

Carle Vanloo, La Chaste Suzanne
La Chaste Suzanne - Scorodoumov d’après Carle Vanloo

On voit au centre de la toile la Suzanne assise ; elle vient de sortir du bain. Placée entre les deux vieillards, elle est penchée vers celui qui est à gauche, et abandonne aux regards de celui qui est à droite son beau bras, ses belles épaules, ses reins, une de ses cuisses, toute sa tête, les trois quarts de ses charmes. Sa tête est renversée ; ses yeux tournés vers le ciel en appellent du secours ; son bras gauche retient les linges qui couvrent le haut de ses cuisses ; sa main droite écarte, repousse le bras gauche du vieillard qui est de ce côté. La belle figure1 ! La position en est grande2 ; son trouble, sa douleur, sont fortement exprimés ; elle est dessinée de grand goût3 ; ce sont des chairs vraies, la plus belle couleur, et tout plein de [36] vérités de nature répandues sur le cou, sur la gorge, aux genoux ; ses jambes, ses cuisses, tous ses membres ondoyants sont on ne saurait mieux placés ; il y a de la grâce sans nuire à la noblesse, de la variété sans aucune affectation de contraste. La partie de la figure qui est dans la demi-teinte est du plus beau faire. Ce linge blanc qui est étendu sur les cuisses reflète admirablement sur les chairs, c’est une masse de clair qui n’en détruit point l’effet : magie difficile qui montre et l’habileté du maître et la vigueur de son coloris.

Le vieillard qui est à gauche4 est vu de profil. Il a la jambe gauche fléchie, et de son genou droit il semble presser le dessous de la cuisse de Suzanne. Sa main gauche tire le linge qui couvre les cuisses, et sa main droite invite Suzanne à céder. Ce vieillard a un faux air de Henri IV5. Ce caractère de tête est bien choisi, mais il fallait y joindre plus de mouvement, plus d’action, plus de désir, plus d’expression. C’est une figure, froide, lourde, et n’offrant qu’un grand vêtement raide, uniforme, sans pli, sous lequel rien ne se dessine : c’est un sac d’où sortent une tête et deux bras. Il faut draper large sans doute6, mais ce n’est pas ainsi.

L’autre vieillard est debout et vu presque de face. Il a écarté avec sa main gauche tous les voiles qui lui dérobaient la Suzanne de son côté, il tient encore ces voiles écartés. Sa droite et son bras étendu devant la femme ont le geste menaçant ; c’est aussi l’expression de sa tête. Celui-ci est encore plus froid que l’autre : couvrez le reste de la toile, et cette figure ne vous montrera plus qu’un pharisien7 qui propose quelque difficulté à Jésus-Christ8.

Plus de chaleur, plus de violence, plus d’emportement dans les [37] vieillards, auraient donné un intérêt prodigieux à cette femme innocente et belle, livrée à la merci de deux vieux scélérats ; elle-même en aurait plus de terreur et d’expression, car tout s’entraîne. Les passions sur la toile s’accordent et se désaccordent comme les couleurs. Il y a dans l’ensemble une harmonie de sentiments comme de tons. Les vieillards plus pressants, le peintre eût senti que la femme devait être plus effrayée, et bientôt ses regards auraient fait au ciel une tout autre instance9.

On voit à droite une fabrique en pierre grisâtre ; c’est apparemment un réservoir, un appartement de bain ; sur le devant un canal d’où jaillit vers la droite un petit jet d’eau mesquin, de mauvais goût et qui rompt le silence. Si les vieillards avaient eu tout l’emportement imaginable et la Suzanne toute la terreur analogue, je ne sais si le sifflement, le bruit d’une masse d’eau s’élançant avec force n’aurait pas été un accessoire très vrai.

Avec ces défauts, cette composition de Vanloo est encore une belle chose. De Troye a peint le même sujet10. Il n’y a presque aucun peintre ancien dont il n’ait frappé l’imagination et occupé le pinceau ; et je gage que le tableau de Vanloo se soutient au milieu de tout ce qu’on a fait. On prétend que la Suzanne est académisée11 ; serait-ce qu’en effet son action aurait quelque apprêt, que les mouvements en seraient un peu trop cadencés12 pour une situation violente ? ou serait-ce plutôt qu’il arrive quelque fois de poser si bien le modèle, que cette position d’étude peut être transportée sur la toile avec succès, quoiqu’on la reconnaisse ? S’il y a une action plus violente de la part des vieillards, il peut y avoir aussi une action plus naturelle et plus vraie de la Suzanne. Mais telle qu’elle est j’en suis [38] content, et si j’avais le malheur d’habiter un palais, ce morceau pourrait bien passer de l’atelier de l’artiste dans ma galerie.

Cesari, Suzanne et les vieillards
Suzanne et les vieillards (version de la galerie du Palais-Royal) - Cesari

Un peintre italien13 a composé très ingénieusement ce sujet. Il a placé les deux vieillards du même côté. La Suzanne porte toute sa draperie de ce côté, et pour se dérober aux regards des vieillards, elle se livre entièrement aux yeux du spectateur. Cette composition est très libre, et personne n’en est blessé ; c’est que l’intention évidente sauve tout, et que le spectateur n’est jamais du sujet.

Suzanne et les vieillards - Bourdon
Suzanne et les vieillards - Bourdon

Depuis que j’ai vu cette Suzanne de Vanloo, je ne saurais plus regarder celle de notre ami le baron d’Holbach ; elle est pourtant du Bourdon14.

Cette Suzanne de Vanloo n’est point vendue. On pourrait l’avoir, je crois, pour quatre ou cinq mille francs ; mais il n’y aurait guère de temps à perdre15.

Notes

1

Figure ne désigne pas dans la langue classique le visage, mais l’ensemble du corps. « Figure, se dit aussi en Peinture des lignes qui forment la représentation des hommes, des animaux. Ce tableau contient plus de cent figures. Une telle figure est estropiée. Mais il se dit particulièrement des représentations des corps humains. Ainsi l’on dit qu’un tableau est rempli de figures, lorsqu’il y a plusieurs personnages, & qu’un paysage est sans figures, lorsqu’il n’y a que de sarbres. » (Trévoux)

2

« Grand, se dit aussi pour stile relevé, stile sublime. Le grand & le sublime est dangereux par sa propre grandeur, & il faut bien du génie pour le soutenir. Boil[eau]. Quant on cherche le grand, il est difficile de ne pas tomber dans l’enflure qui est le vice le plus voisin : on tombe dans l’enflure dès qu’on outre le grand. Dac[ier]. Il faut du grand dans le Panégyrique. Il y a cinq sources du grand & du sublime dans le discours ; l’élévation d’esprit, le pathétique, les figures, la noblesse de l’expression & la composition ou l’arrangement des paroles. Boil[eau]. Tout ce qu’on gagne à ne point faire de faute, est de n’être point repris ; mais le grand se fait admirer. Fénelon. » (Trévoux)

3

« Un ouvrage de grand goût est un ouvrage où tout est noble & grand. On confond quelquefois ce mot avec manière ; l’on dit, Voilà un ouvrage de grande manière ; pour dire, de grand goût. » (Trévoux, article Goust)

4

Attention : la gravure inverse la gauche et la droite. Sur la gravure de Scorodoumov, il s’agit du vieillard de droite.

5

Henri IV était surnommé le Vert Galant : quoique déjà âgé, il était réputé très… entreprenant auprès des femmes. Voltaire avait commencé de créer la légende au chant IX de la Henriade.

6

C’est une injonction de l’art classique : « Que les Draperies soient jetées noblement, que les plis en soient amples… » (Alphonse Dufresnoy, De Arte Graphica, trad. Roger de Piles, 1673, p. 32) Et De Piles de renchérir dans le Cours de peinture par principe : « Que la draperie ne soit point adhérente aux parties : mais qu’elle flotte, pour ainsi dire, à l’entour, & qu’elle les caresse. » (éd. 1766, p. 96)

7

« Pharisiens. Célèbres sectaires [= membres d’une secte] parmi les Juifs. Ils ont été ainsi appellez selon quelques- uns, parce qu’ils étoient séparez de tous les autres par leur genre de vie, faisant profession d’une plus grande sainteté, & d’observer plus religieusement les commandemens de la Loi. » (Trévoux) Les Pharisiens sont ce que nous appellerions aujourd’hui les Juifs orthodoxes.

8

Dans l’épisode de Jésus et de la femme adultère, les Pharisiens amènent une femme adultère à Jésus, elle devrait être lapidée. Jésus griffonne alors du doigt sur la terre, s’interrompt pour prononcer la formule célèbre, « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre », et se remet à griffonner (Jean 8, 1-11). En préconisant le pardon, Jésus propose aux Pharisiens une difficulté. Voir par exemple le tableau de Poussin, #000972, et comparer le Pharisien embarrassé en jaune sur la gauche au vieillard de Vanloo. Indirectement et de façon parodique, Diderot interprète une scène de l’Ancien Testament (Suzanne sauvée par Daniel) au prisme du Nouveau Testament (la femme adultère sauvée par Jésus), conformément à toute la tradition exégétique chrétienne…

9

« Instance, s. f. Prière, sollicitation, empressement avec lequel on poursuit quelqu’un de faire quelque chose. Contentio. Le Roi a chargé son Ambassadeur auprès de tel Prince de faire instance sur l’évacuation d’une telle place, de fournir des troupes, ou l’argent qu’il a promis. Il a prié avec grande instance son Rapporteur de le juger. Cet Officier sollicite avec grande instance auprès des Minsitres le payement de ses pensions. »(Trévoux)

10

On connaît aujourd’hui trois Suzannes peintes par Jean-François de Troy, à Saint Pétersbourg (1721, #005046), Rouen (1727, #004849), et Ponce (1748, #005080). Diderot évoque probablement celle de Ponce faite à Rome, que mentionne le catalogue de la collection Lalive de July en 1764.

11

Le terme n’est ni dans Trévoux, ni dans l’Encyclopédie, ni dans le dictionnaire de l’Académie. C’est un néologisme de Diderot, qu’il emploie à plusieurs reprises. Une figure académisée est une figure représentée dans les postures stéréotypées qui servent d’exercice à l’école de dessin de l’Académie.

12

Uniformes et monotones. « Cadencé, ée. Qui a de la cadence. Numerosus. Tout cela est bien cadencé. Cette période est bien cadencée.Un art pour soutenir l’esprit bientôt lassé
Des uniformes sons d’un discours
cadencé. » (Trévoux)

13

C’est Giuseppe Cesari : son tableau était alors conservé dans la galerie du Palais-Royal, où Diderot avait ses entrées.

14

#004848.

15

Cette phrase a été ajoutée par Grimm au texte de Diderot pour les lecteurs de la Correspondance littéraire.

Référence de l'article

Diderot, Denis (1713-1784), La Chaste Suzanne (Carle Vanloo, Salon de 1765), mis en ligne le 11/04/2022, URL : https://utpictura18.univ-amu.fr/rubriques/numeros/salons-diderot-edition/chaste-suzanne-carle-vanloo-salon-1765

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Les Salons de Diderot (édition)

Salon de 1763

Salon de 1765

Salon de 1767