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Résumé

Les références sont données dans l'édition DPV.

[p.88] se note (DPV XVI 88)

Les interventions de Grimm, qui ne figurent pas dans DPV, sont notées en italiques.

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Références de l’article

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Ressources externes

[p.88]

HALLÉ

Il règne ici une secte de faiseurs de pointes dont Mr le chevalier de Chastelux1 est un des premiers apôtres. Ils sont si mauvais que c’est presque un des caractères d’un bon esprit que de ne pas les entendre. Un jour Wilks2 disait au chevalier : « Chevalier, o quantum est in rebus inane3. » Le rébus est une chose bien vide4. Le fils de Vernet est un des pointus5 les plus redoutables. Il entre au Salon. Il voit deux tableaux. Il demande de qui ils sont. On lui répond de Hallé ; et il ajoute, vous-en. Allez-vous-en. Cela est aussi bien jugé que mal dit. Je vous le répète sans pointe ; Mr Hallé, si vous n’en savez pas davantage, allez-vous-en.

Minerve conduisant la Paix à l’hôtel de ville6.

Tableau de 14 pieds de large, sur 10 pieds de haut.

Minerve conduisant la Paix à l’hôtel de ville (la paix de 1763) - Hallé
Minerve conduisant la Paix à l’hôtel de ville (la paix de 1763) - Hallé

Énorme composition, énorme sottise. Imaginez au milieu d’une grande [p.89] salle, une table carrée. Sur cette table, une petite écritoire7 de cabinet, et un petit portefeuille d’académie. Autour, le prévôt des marchands, ou une monstrueuse femme grosse déguisée, tout l’échevinage, tout le gouvernement de la ville, une multitude de longs rabats, de perruques effrayantes, de volumineuses robes rouges et noires, tous ces gens debout, parce qu’ils sont honnêtes ; et tous les yeux tournés vers l’angle supérieur droit de la scène d’où Minerve descend accompagnée d’une petite Paix, que l’immensité du lieu et des autres personnages achève de rapetisser. Cette rapetissée et petite Paix laisse tomber d’une corne d’abondance, des fleurs, sur quelques génies des sciences et des arts, et sur leurs attributs.

Pour vaincre la platitude de tous ces personnages, il aurait fallu l’idéal le plus étonnant, le faire le plus merveilleux, et Mr Hallé n’a ni l’un ni l’autre. Aussi sa composition est-elle aussi maussade qu’elle pouvait l’être. C’est une véritable charge8. C’est encore une esquisse tristement coloriée. C’est un tableau à moitié peint sur lequel on a passé un glacis9. Toutes ces figures vaporeuses, vagues, soufflées ressemblent à celles que le hasard ou notre imagination ébauche dans les nuées. Il n’y a pas jusqu’à la salle et à son architecture grisâtre et nébuleuse qui ne [se] puisse prendre pour un château en l’air. Ces échevins ne sont que des sacs de laine ; ou des colosses ridicules de crème fouettée ; ou si vous l’aimez mieux, c’est comme si l’artiste avait laissé une nuit d’hiver sa toile exposée dans sa cour et qu’il eût neigé dessus toute cette composition. Cela se fondra au premier rayon de soleil ; cela se brouillera au premier coup de vent. Cela va se dissiper par pièces comme le commissaire dans la Soirée des boulevards10. [p.90]

On dirait que Mr le prévôt des marchands invite Minerve et la Paix à prendre du chocolat. Toutes les têtes de la même touche, et coulées dans le même creux. Les robes rouges bien symétriquement distribuées entre les robes noires. Minerve crue de ton. Génies d’un vert jaunâtre. Même couleur aux fleurs. Elles sont lourdement touchées et sans finesse. Monotonie si générale du reste, si insupportable qu’on ne saurait y tenir un peu de temps, sans avoir envie de bâiller. Autour de la Minerve, ce n’est pas un nuage, c’est une petite fumée ou vapeur gris de lin ; et les figures qu’elle soutient sont tournées, contournées, mesquines, maniérées, sans noblesse. Ces fleurettes jetées devant ces gros et lourds ventres de personnages rappellent malgré qu’on en ait le proverbe, margaritas ante porcos11. Et ces marmots à physionomie commune, mal groupés, mal dessinés, vous les appelez des génies ; ah monsieur Hallé ! vous n’en avez jamais vu. Les attributs dispersés sur le tapis12 sont sans intelligence et sans goût.

Dans ce mauvais tableau, il y a pourtant de la perspective, et les figures fuient bien du côté de la porte du fond. Il y a un autre mérite que peu d’artistes auraient eu et que beaucoup moins de spectateurs auraient senti ; c’est dans une multitude de figures, toutes debout, toutes vêtues de même, toutes rangées autour d’une table carrée, toutes les yeux attachés vers le même point de la toile, des positions naturelles, des mouvements de bras, de jambes, de têtes, de corps si variés, si simples, si imperceptibles, que tout y contraste, mais de ce contraste inspiré par l’organisation particulière de chaque individu, par sa place, par son ensemble ; de ce contraste non étudié, [p.91] non académique, de ce contraste de nature13. Ces vilaines figures ont je ne sais quoi de coulant, de fluant depuis la tête aux pieds qui achève par sa vérité de faire sortir le ridicule des grosses têtes, des grosses perruques, et des gros ventres. C’est la véritable action d’être fagotés comme ceux-là. Une ligne d’exagération de plus, et vous auriez eu une assemblée de figures à Calot14 qui vous auraient fait tenir les côtés de rire. Rien ne serait plus aisé, avec un peu de verve, que d’en faire une excellente chose en ce genre. Tout s’y prête.

La Force de l’union ; ou la flèche rompue par le plus jeune des enfants de Scilurus ; et le faisceau de flèches résistant à l’effort des aînés réunis15.

Belle leçon du roi des Scythes expirant ! Jamais plus belle leçon ne fut donnée ; jamais plus mauvais tableau ne fut fait. J’en suis fâché pour le roi de Pologne. Le meilleur des trois tableaux qu’il a demandés à nos artistes est médiocre. Venons à celui de Hallé.

Scilurus, roi des Scythes - Hallé
Scilurus, roi des Scythes - Hallé

Mais, dites-moi, je vous prie, qui est cet homme maigre, ignoble, sans expression, sans caractère, couché sous cette tente ? « C’est le roi [p.92] Scilurus. » Cela, c’est un roi ! c’est un roi scythe ! où est la fierté, le sens, le jugement, la raison indisciplinée de l’homme sauvage ? C’est un gueux. Et ces trois maussades, hideuses, plates figures emmaillotées dans leurs draperies jusqu’au bout du nez, pourriez-vous m’apprendre si ce sont des personnages réels de la scène, ou de mauvaises estampes enluminées16, comme nous en voyons sur nos quais17, dont ce pauvre diable a décoré le dedans de sa tente. Et vous appellerez cela la femme, les filles de Scilurus ? Et ces trois autres figures nues assises en dehors, à droite, en face de l’homme couché, sont-ce trois galériens, trois roués18, trois brigands échappés de la Conciergerie19 ? Ils sont affreux. Ils font horreur. Quelles contorsions de corps ! Quelles grimaces de visage ! Ils sont à la rame20. Qu’on couvre le faisceau de flèches, et je défie qu’on en juge autrement. Tableau détestable de tout point, de dessin, de couleur, d’effet, de composition, pauvre, sale, mou de touche21, papier barbouillé sous la presse de Gautier22. Ce n’est que du jaune et du gris. Aucune différence entre la couverture du lit, et les chairs des enfants. Les jambes des rameurs grêles à faire peur. A effacer avec la langue. Dans nos campagnes les mieux ravagées par l’intendance et la ferme ; dans la plus misérable de nos provinces, la Champagne pouilleuse ; là où l’impôt et la corvée ont exercé toute leur rage ; là où le pasteur réduit à la portion congrue n’a pas un liard à donner à ses pauvres ; à la porte de l’église ou du presbytère ; sous la chaumière où le malheureux manque de pain pour vivre et de paille pour se coucher, l’artiste aurait trouvé de meilleurs modèles. [p.93]

Et vous croyez qu’on aura le front d’envoyer cela à un roi. Je vous jure que si j’étais, je ne vous dis pas le ministre ; je ne vous dis pas le directeur de l’Académie ; mais pur et simple agréé, je protesterais pour l’honneur de mon corps, et de ma nation ; et je protesterais si fortement que Mr Hallé garderait ce tableau pour faire peur à ses petits-enfants, s’il en a, et qu’il en exécuterait un autre qui répondît un peu mieux au bon goût, aux intentions, de Sa Majesté polonaise.

Son mauvais tableau de la Paix est excusable par l’ingratitude du sujet, mais que dire pour excuser le Scilurus qui prête à l’art et qui est infiniment plus mauvais. Mon ami, ce pauvre Hallé s’en va tant qu’il peut23.

Si ce tableau prêtait à l’art et à toutes ses parties, on peut dire aussi que jamais sujet ne fut mieux choisi pour décorer le palais d’un roi de Pologne. Quelle leçon pour une nation qui s’est avisée de fonder sa liberté sur l’unanimité des suffrages24 ! Jean Sobieski mourant25 n’aurait pu donner à sa nation rassemblée en diète une leçon plus sublime que celle que le roi Scilurus donne à sa nombreuse famille. Mais vous savez à quoi servent les leçons, et l’on voit tous les jours combien il est aisé26 à la sagesse d’éclairer une nation sur ses vrais intérêts, et de la réunir pour le parti de la justice et de la raison.

Notes

1

François Jean de Beauvoir, marquis de Chastellux (1734-1788), petit-fils du chancelier d’Aguesseau, avait publié en 1754 une lettre contre les théories musicales de Rousseau, et en 1765 un Essai sur l’union de la poésie et de la musique (La Haye et Paris, Merlin, 1765). Il traduira en 1773 l’Essai sur l’opéra d’Algarotti. Diderot appréciait sa société, comme en témoigne la lettre à Sophie Volland du 28 août 1768 (CFL VII 724).

2

John Wilkes (1725-1797), élu à la Chambre des Communes en 1757, fonde après la démission de William Pitt, dont il était partisan, le journal The North Briton. Son radicalisme whig lui vaut brièvement la prison en 1763. il s’exile alors en France, et rentre à Londres juste avant les élections de 1768, où il est réélu. Diderot a dû rencontrer Wilkes chez d’Holbach dès 1763 et mentionne Wilkes, en même temps que Chastellux, dans une lettre à Sophie Volland du 4 octobre 1767 : « Voilà presque toute la société que vous connaissez presque aussi bien que moi. » (CFL VII 596)

3

« Combien la réalité est vide ! » Fin du premier vers de la première Satire de Perse.

4

Contresens loufoque sur la formule latine précédente. Le rébus : le bon mot, la plaisanterie de Chastellux. Dans la Correspondance littéraire, Grimm ajoute : « Rébus, pointe, jeu de mots, tout cela est de la même famille. »

5

Faiseurs de pointes.

6

Voir #001041.

7

« Escritoire, s. f. Espèce d’étui où l’on serre les choses nécessaires à écrire, & particulièrement le ganif, les plumes, l’encre & la poudre. Theca calamaria. Il y a de grandes écritoires de cabinet, de petites écritoires pour la poche. Les écoliers se battent à coups d’écritoire. Les Nobles appellent par mépris les gens de robe, des gens d’écritoire. » (Trévoux. Le ganif, ou canif, est un petit couteau pour tailler les plumes.)

8

« Charge, en terme de Peinture, c’est une représentation exagérée de quelque personne, que le Peintre fait pour se réjouïr, & à laquelle il conserve de la ressemblance en ridicule. Il n’est pas nécessaire que le peintre ait toûjours intention de se divertir pour qu’on puisse dire qu’une chose est chargée. Res aliqua per picturam exagerata. » (Trévoux) Une charge est une caricature.

9

« Glacis. Terme de peinture. Les glacis se font avec des couleurs transparentes qui ont peu de corps. ; on les passe en frottant légèrement avec une brosse sur un ouvrage peint de couleurs encore plus claires : les glacis servent à unir les couleurs ensemble, & à les mettre en harmonie. » (Trévoux) Diderot suggère ici que le tableau original était complètement disparate, et qu’un glacis lui a été apposé pour l’harmoniser artificiellement.

10

La Soirée des boulevards, « comédie en un acte avec des scènes épisodiques, donnée au Théâtre Italien par M. Favart, & plusieurs autres Auteurs, le 14 novembre 1758. Elle a eu beaucoup de succès, & on y ajouta des scènes nouvelles, le 9 Mai 1760, lors de l’ouverture que ces Comédiens firent du Théâtre qu’ils avoient loué sur le rempart, pendant qu’on travailloit au leur. » Diderot aurait confondu avec La Guinguette, donnée en 1750 au même théâtre par le danseur Jean-Baptiste François Dehesse : Gabriel de Saint-Aubin l’a représentée à la gouache, son tableau a été gravé par Basan.

11

« Nolite dare sanctum canibus, neque mittatis margaritas vestras ante porcos… », Ne donnez pas aux chiens ce qui est sacré, ne jetez pas vos perles devant les porcs (Matthieu 7, 6). Comparer avec Asinus ad lyram à l’article Bachelier, DPV XVI 171.

12

Les objets allégoriques disposés sur le tapis au premier plan à droite devant les deux putti que Diderot désigne, par dédain, comme des « marmots ».

13

Diderot reprend une idée exposée dans les Essais sur la peinture : « Ce contraste d’étude, d’académie, d’école, de technique, est faux. Ce n’est plus une action qui se passe en nature, c’est une action apprêtée, compassée, qui se joue sur la toile. Le tableau n’est plus une rue, une place publique, un temple ; c’est une théâtre. » (« Paragraphe sur la composition où j’espère que j’en parlerai », DPV XIV 388)

14

Jacques Callot (1592-1635), dessinateur et graveur lorrain. La série des Balli di Sfessania met en scène les personnages de la commedia dell’arte. Dans la collection de gravures du baron d’Holbach, qu’il évoque dans le préambule du Salon de 1767, Diderot avait pu voir plus sieurs centaines de gravures de Callot.

15

Voir #001036.

16

Coloriées.

17

Sur les quais de la Seine, et plus particulièrement au pont Notre-Dame.

18

Trois condamnés au supplice de la roue.

19

« Conciergerie, signifie aussi la geole, la prison qui est dans un palais. Carcer. On a amené ce prisonnier à la Conciergerie ; c’est-à-dire, aux prisons royales du Parlement de Paris. » (Trévoux)

20

Ils ressemblent à des galériens en train de ramer.

21

21« Touche, Toucher, (Peinture.) lorsqu’un peintre a suffisamment empâté & fondu les couleurs qu’il a cru convenables pour représenter les objets qu’il s’est proposé d’imiter, il en applique encore d’un seul coup de pinceau, qui acheve de caractériser ces objets, & ces coups de pinceau s’appellent toucher. On dit touches légeres, touches faciles ; telles parties sont bien touchées, finement touchées ; pour exécuter telle chose il faut savoir toucher le pinceau, ou avoir de la touche de pinceau, &c. » (Encyclopédie, XVI, 1765, 445a). D’après le Trévoux, touche en peinture « se dit particulièrement des feuilles des arbres peints ».

22

Jacques Fabien Gautier d’Agoty (1711-1786), peintre et graveur d’anatomie, publie en 1746 une Myologie complete en couleur et grandeur naturelle, composée de l’Essai et de la Suite de l’Essai d’anatomie en tableaux imprimés. Il avait perfectionné pour ce faire le procédé d’impression en couleur inventé par Le Blond, et s’en explique en 1753 dans les Observations sur la peinture et sur les tableaux anciens et modernes, dédiées à M. de Vandière, […] par M. Gautier, inventeur de l’Art de faire les Tableaux sous Presse.
Le mépris de Diderot est de principe : « Rien n’est plus contraire au progrès des connaissances, que le mystère. [C’est un des principaux caractères de la petitesse d’esprit.] Nous en serions encore à la recherche des arts les plus simples et les plus importants, si ceux qui les ont découverts en avaient toujours fait des secrets. » (L’Histoire et le secret de la peinture en cire, 1755, DPV IX 133)

23

Allusion à la plaisanterie du fils de Vernet, au début de l’article Hallé.

24

La monarchie polonaise était parfois caractérisée comme république nobiliaire : c’est la Diète polonaise qui détenait le véritable pouvoir.

25

Jean III Sobieski (1629-1696), héros national polonais, s’était notamment illustré par sa victoire contre les Turcs devant Vienne en 1683. Grimm essaye-t-il de rattraper la critique incendiaire de Grimm, ou ce rattrapage est-il lui-même ironique ? Le cardinal de Polignac faisait en effet courir un récit grotesque de la mort de Jean Sobieski dans son château de Wilanow : « Le cardinal de Polignac disoit que, lorsque le grand Sobieski mourut, il étoit sur le bord de son lit, la reine d’un côté et l’abbé de Polignac d’un autre ; qu’il tomba d’apoplexie et se laissa couler à terre ; que la reine, ne pouvant soutenir ce spectacle, s’en alla ; que, lui, alla appeler du monde ; que, soudain, arriva un aumônier qui s’enivroit, s’approcha du Roi et se précipita sur sa panse et s’écria : « Nomen meum, sicut deum effusum » ; qu’entra un jésuite nommé le P. Rota qui, ayant vu un crucifix d’or, où il y avoit de la vraie croix, pendu au cou du Roi, dit : « Eh, mon Dieu, voilà qui l’étrangle », coupa le cordon et mis le crucifix dans sa poche ; que le jésuite et l’aumônier s’accablèrent d’injures, le jésuite ayant accusé l’aumônier d’être ivre ; que, comme il fallut donner un lavement au Roi, l’apothicaire, qui étoit ivre, ne put jamais placer la canule et alla à gauche, ce qui réveilla le Roi, qui se mit à l’appeler fils de p… » (Montesquieu, Spicilège, 471-472 ; Pléiade, p. 1352-1353)

26

Ici, l’ironie est évidente.

Référence de l'article

Diderot, Denis (1713-1784), Noël Hallé (Salon de 1767), mis en ligne le 26/01/2024, URL : https://utpictura18.univ-amu.fr/rubriques/numeros/salons-diderot-edition/noel-halle-salon-1767

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