[43]
Crispin rival de son maître1
Comédie par M. Le S**
Le prix est de dix-huit sols
A Paris, chez Pierre Ribou, Quai des Augustins, à la descente du Pont-Neuf, à l’Image S. Louis
MDCCVII
Avec approbation et privilège du roi.
[44]
Acteurs
M. ORONTE Bourgeois de Paris.
Mme ORONTE sa femme.
ANGÉLIQUE leur fille, promise à Damis.
VALÈRE Amant d’Angélique.
M. ORGON Père de Damis.
LISETTE suivante d’Angélique.
CRISPIN valet de Valère2.
LABRANCHE valet de Damis.
La Scène est à Paris.
[45]
Scène première
Valère. Crispin.
VALÈRE.
Ah te voilà, bourreau !
CRISPIN.
Parlons sans emportement.
VALÈRE.
Coquin !
CRISPIN.
Laissons là, je vous prie, nos qualités. De quoi vous plaignez-vous ?
VALÈRE.
De quoi je me plains, traître ! tu m’avais demandé congé pour huit jours, et il y a plus d’un mois que je ne t’ai vu. Est-ce ainsi qu’un valet doit servir ?
CRISPIN.
Parbleu, Monsieur, je vous sers comme vous me payez. Il me semble que l’un n’a pas plus de sujet de se plaindre que l’autre.
VALÈRE.
Je voudrais bien savoir d’où tu peux venir ?
CRISPIN.
Je viens de travailler à ma fortune. J’ai été en Touraine, avec un Chevalier3 de mes amis, faire une petite expédition.
VALÈRE.
Quelle expédition ?
CRISPIN.
Lever un droit4 qu’il s’est acquis sur les gens de province, par sa manière de jouer.
VALÈRE.
Tu viens donc, fort à propos, car je n’ai point d’argent ; et tu dois être en état de m’en prêter.
CRISPIN.
Non, Monsieur, Nous n’avons pas fait une heureuse pêche. Le poisson a vu l’hameçon, il n’a point voulu mordre à l’appât5.
[46]
VALÈRE.
Le bon fond de garçon que voilà ! Écoute Crispin, je veux bien te pardonner le passé ; j’ai besoin de ton industrie6.
CRISPIN.
Quelle clémence !
VALÈRE.
Je suis dans un grand embarras.
CRISPIN.
Vos créanciers s’impatientent-ils ? ce gros Marchand à qui vous avez fait un billet7 de neuf cents francs pour trente pistoles d’étoffe qu’il vous a fournies, aurait-il obtenu Sentence contre vous ?
VALÈRE.
Non.
CRISPIN.
Ah j’entends. Cette généreuse Marquise qui alla même payer votre Tailleur qui vous avait fait assigner a découvert que nous agissions de concert avec lui.
VALÈRE.
Ce n’est point cela, Crispin. Je suis devenu amoureux.
CRISPIN.
Oh oh ! Et de qui, par aventure ?
VALÈRE.
D’Angélique, fille unique de Monsieur Oronte.
CRISPIN.
Je la connais de vue, peste la jolie figure8 ! son père si je ne me trompe, est un Bourgeois qui demeure en ce logis, et qui est très riche.
VALÈRE.
Oui, il a trois grandes maisons dans les plus beaux quartiers de Paris.
CRISPIN.
L’adorable personne qu’Angélique !
VALÈRE.
De plus il passe pour avoir de l’argent comptant.
CRISPIN.
Je connais tout l’excès de votre amour. Mais [47] où en êtes-vous avec la petite fille ? Elle sait vos sentiments.
VALÈRE.
Depuis huit jours que j’ai un libre accès chez son père, j’ai si bien fait qu’elle me voit d’un œil favorable, mais Lisette sa femme de chambre m’apprit hier une nouvelle qui me met au désespoir.
CRISPIN.
Eh que vous a-t-elle dit cette désespérante Lisette ?
VALÈRE.
Que j’ai un rival, que Monsieur Oronte a donné sa parole à un jeune homme de Province qui doit incessamment arriver à Paris pour épouser Angélique.
CRISPIN.
Et qui est ce rival ?
VALÈRE.
C’est ce que je ne sais point encore. On appela Lisette dans le temps qu’elle me disait cette fâcheuse nouvelle, et je fus obligé de me retirer sans apprendre son nom.
CRISPIN.
Nous avons bien la mine de n’être pas sitôt propriétaires des trois belles maisons de Monsieur Oronte.
VALÈRE.
Va trouver Lisette de ma part, parle-lui, après cela nous prendrons nos mesures.
CRISPIN.
Laissez-moi faire.
VALÈRE.
Je vais t’attendre au logis.
Scène 2
CRISPIN, seul.
Que je suis las d’être valet ! Ah Crispin, c’est ta faute, tu as toujours donné dans la bagatelle9, tu devrais présentement briller dans la Finance. Avec l’esprit que j’ai, morbleu, j’aurais déjà fait plus d’une banqueroute. [48]
Scène 3
Crispin Labranche.
LABRANCHE.
N’est-ce pas là Crispin ?
CRISPIN.
Est-ce là Labranche que je vois ?
LABRANCHE.
C’est Crispin, c’est lui-même.
CRISPIN.
C’est Labranche ou je meure! L’heureuse rencontre ! que je t’embrasse mon cher, franchement ne te voyant plus paraître à Paris, je craignais que quelque Arrêt de la Cour ne t’en eût éloigné.
LABRANCHE.
Ma foi mon ami je l’ai échappé belle depuis que je ne t’ai vu. On m’a voulu donner de l’occupation sur mer ; j’ai pensé être du dernier détachement de la Tournelle.
CRISPIN.
Tudieu ! qu’avais-tu donc fait?
LABRANCHE.
Une nuit je m’avisai d’arrêter dans une rue détournée un marchand étranger pour lui demander par curiosité des nouvelles de son pays. Comme il n’entendait pas le français, il crut que je lui demandais la bourse, il crie au voleur, le guet vient, on me prend pour un fripon, on me mène au Châtelet, j’y ai demeuré sept semaines.
CRISPIN.
Sept semaines !
LABRANCHE.
J’y aurais demeuré bien davantage sans la nièce d’une revendeuse à la toilette.
CRISPIN.
Est-il vrai ? [49]
LABRANCHE.
On était sérieusement prévenu contre moi ; mais cette bonne amie se donna tant de mouvement, qu’elle fit connaître mon innocence.
CRISPIN.
Il est bon d’avoir de puissants amis.
LABRANCHE.
Cette aventure m’a fait faire des réflexions.
CRISPIN.
Je le crois, tu n’es plus curieux de savoir des nouvelles des pays étrangers ?
LABRANCHE.
Non, ventrebleu, je me suis remis dans le service. Et toi, Crispin travailles-tu toujours ?
CRISPIN.
Non, je suis comme toi un fripon honoraire, je suis rentré dans le service aussi ; mais je sers un Maître sans bien, ce qui suppose un valet sans gages, je ne suis pas trop content de ma condition.
LABRANCHE.
Je le suis assez de la mienne, moi, je demeure à Chartres, j’y sers un jeune homme appelé Damis ; c’est un aimable garçon, il aime le jeu, le vin, les femmes ; c’est un homme universel ; nous faisons ensemble toutes sortes de débauches ; cela m’amuse, cela me détourne de mal faire.
CRISPIN.
L’innocente vie !
LABRANCHE.
N’est-il pas vrai ?
CRISPIN.
Assurément. Mais, dis-moi, Labranche, qu’es-tu venu faire à Paris ? où vas-tu ?
LABRANCHE.
Je vais dans cette maison.
CRISPIN.
Chez Monsieur Oronte ?
LABRANCHE.
Sa fille est promise à Damis.
CRISPIN.
Angélique promise à ton maître ! [50]
LABRANCHE.
Monsieur Orgon Père de Damis était à Paris il y a quinze jours, j’y étais avec lui ; nous allâmes voir Monsieur Oronte, qui est de ses anciens amis, et ils arrêtèrent entre eux ce mariage.
CRISPIN.
C’est donc une affaire résolue.
LABRANCHE.
Oui le contrat est déjà signé des deux pères et de Madame Oronte, la dot qui est de vingt-mille écus en argent comptant est toute prête, on n’attend que l’arrivée de Damis pour terminer la chose.
CRISPIN.
Ah parbleu cela étant, Valère mon maître n’a donc qu’à chercher fortune ailleurs.
LABRANCHE.
Quoi ton maître ?
CRISPIN.
Il est amoureux de cette même Angélique ; mais puisque Damis…
LABRANCHE.
Oh Damis n’épousera point Angélique, il y a une petite difficulté.
CRISPIN.
Eh quelle ?
LABRANCHE.
Pendant que son Père le mariait ici, il s’est marié à Chartres lui10.
CRISPIN.
Comment donc ?
LABRANCHE.
Il aimait une jeune personne avec qui il avait fait les choses, de manière qu’au retour du bonhomme Orgon, il s’est fait en secret une assemblée de parents. La fille est de condition, Damis a été obligé de l’épouser.
CRISPIN.
Oh cela change la thèse.
LABRANCHE.
J’ai trouvé les habits de noces de mon maître tous faits, j’ai ordre de les emporter à Chartres, aussitôt que j’aurai vu M. et Mme Oronte, et retiré la parole de M. Orgon.
CRISPIN.
Retirer la parole de M. Orgon ! [51]
LABRANCHE.
C’est ce qui m’amène à Paris, sans adieu Crispin, nous nous reverrons.
CRISPIN.
Attends Labranche, attends mon enfant, il me vient une idée, dis-moi un peu, ton maître est-il connu de M. Oronte ?
LABRANCHE.
Ils ne se sont jamais vus.
CRISPIN.
Ventrebleu si tu voulais, il y aurait un beau coup à faire ; mais, après ton aventure du Châtelet, je crains que tu ne manques de courage.
LABRANCHE.
Non, non, tu n’as qu’à dire, une tempête essuyée n’empêche point un bon matelot de se remettre en mer. Parle, de quoi s’agit-il ? est-ce que tu voudrais faire passer ton maître pour Damis, et lui faire épouser…
CRISPIN.
Mon maître ! fi donc, voilà un plaisant gueux pour une fille comme Angélique ; je lui destine un meilleur parti.
LABRANCHE.
Qui donc?
CRISPIN.
Moi.
LABRANCHE.
Malepeste tu as raison, cela n’est pas mal imaginé au moins.
CRISPIN.
Je suis amoureux d’elle.
LABRANCHE.
J’approuve ton amour.
CRISPIN.
Je prendrai le nom de Damis.
LABRANCHE.
C’est bien dit.
CRISPIN.
J’épouserai Angélique.
LABRANCHE.
J’y consens.
CRISPIN.
Je toucherai la dot.
LABRANCHE.
Fort bien !
CRISPIN.
Et je disparaîtrai avant qu’on en vienne aux éclaircissements.
LABRANCHE.
Expliquons-nous mieux sur cet article.
CRISPIN.
Pourquoi ?
LABRANCHE.
Tu parles de disparaître avec la dot sans faire mention de moi. Il y a quelque chose à corriger dans ce plan là.
CRISPIN.
Oh nous disparaîtrons ensemble. [52]
LABRANCHE.
À cette condition-là, je te sers de croupier. Le coup, je l’avoue est un peu hardi ; mais mon audace se réveille, et je sens que je suis né pour les grandes choses. Où irons-nous cacher la dot ?
CRISPIN.
Dans le fond de quelque Province éloignée.
LABRANCHE.
Je crois qu’elle fera mieux hors du Royaume, qu’en dis-tu ?
CRISPIN.
C’est ce que nous verrons. Apprends-moi de quel caractère est Monsieur Oronte ?
LABRANCHE.
C’est un Bourgeois fort simple, un petit génie.
CRISPIN.
Et Madame Oronte ?
LABRANCHE.
Une femme de cinquante-cinq à soixante ans ; une femme qui s’aime, et qui est d’un esprit tellement incertain, qu’elle croit dans le même moment le pour et le contre.
CRISPIN.
Cela suffit, il faut à présent emprunter des habits pour...
LABRANCHE.
Tu peux te servir de ceux de mon maître. Oui, justement tu es à peu près de sa taille.
CRISPIN.
Peste ! il n’est pas mal fait.
LABRANCHE.
Je vois sortir quelqu’un de chez Monsieur Oronte, allons dans mon auberge concerter l’exécution de notre entreprise.
CRISPIN.
Il faut auparavant que je coure au logis parler à Valère, et que je l’engage par une fausse confidence à ne point venir de quelques jours chez Monsieur Oronte. Je t’aurai bientôt rejoint. [53]
Scène 4
Angélique, Lisette.
ANGÉLIQUE.
Oui, Lisette, depuis que Valère m’a découvert sa passion, un secret chagrin me dévore, et je sens que si j’épouse Damis, il m’en coûtera le repos de ma vie.
LISETTE.
Voilà un dangereux homme que ce Valère.
ANGÉLIQUE.
Que je suis malheureuse ! entre dans ma situation, Lisette ! que dois-je faire ? Conseille-moi, je t’en conjure.
LISETTE.
Quel conseil pouvez-vous attendre de moi ?
ANGÉLIQUE.
Celui que t’inspirera l’intérêt que tu prends à ce qui me touche.
LISETTE.
On ne peut vous donner que deux sortes de conseil, l’un d’oublier Valère, et l’autre de vous raidir contre l’autorité paternelle. vous avez trop d’amour pour suivre le premier, j’ai la conscience trop délicate, pour vous donner le second, cela est embarrassant, comme vous voyez.
ANGÉLIQUE.
Ah ! Lisette tu me désespères.
LISETTE.
Attendez, il me semble pourtant que l’on peut concilier votre amour et ma conscience ; oui, allons trouver votre mère.
ANGÉLIQUE.
Que lui dire ?
LISETTE.
Avouons-lui tout, elle aime qu’on la flatte, qu’on la caresse ; flattons-la, caressons-la ; dans le fond elle a de l’amitié pour vous, et elles obligera peut-être Monsieur Oronte à retirer sa parole.
ANGÉLIQUE.
Tu as raison, Lisette, mais je crains...
LISETTE.
Quoi ?
ANGÉLIQUE.
Tu connais ma mère, son esprit a si peu de fermeté.
LISETTE.
Il est vrai qu’elle est toujours du sentiment de celui qui lui parle le dernier, n’importe ne laissons [54] pas de l’attirer dans notre parti. Mais je la vois, retirez-vous pour un moment, vous reviendrez quand je vous en ferai signe.
Scène 5
Madame Oronte, Lisette.
LISETTE sans faire semblant de voir Mme Oronte.
Il faut convenir que Mme Oronte est une des plus aimables femmes de Paris.
Mme ORONTE.
Vous êtes flatteuse, Lisette.
LISETTE.
Ah Madame, je ne vous voyais pas ! Ces paroles que vous venez d’entendre sont la suite d’un entretien que je viens d’avoir avec Mademoiselle Angélique au sujet de son mariage. Vous avez, lui disais-je, la plus judicieuse de toutes les mères, la plus raisonnable.
Mme ORONTE
Effectivement, Lisette, je ne ressemble guère aux autres femmes. C’est toujours la raison qui me détermine.
LISETTE.
Sans doute.
Mme ORONTE
Je n’ai ni entêtement ni caprice.
LISETTE.
Et avec cela vous êtes la meilleure mère du monde ; je mets en fait, que si votre fille avait de la répugnance à épouser Damis, vous ne voudriez pas contraindre là-dessus son inclination.
Mme ORONTE
Moi, la contraindre ! moi gêner ma fille! à Dieu ne plaise que je fasse la moindre violence à ses sentiments. Dites-moi, Lisette, aurait elle de l’aversion pour Damis ?
LISETTE.
Eh mais…
Mme ORONTE
Ne me cachez rien.
LISETTE.
Puisque vous voulez savoir les choses, Madame, je vous dirai qu’elle a de la répugnance pour ce mariage. [55]
Mme ORONTE
Elle a peut-être une passion dans le cœur.
LISETTE.
Oh Madame, c’est la règle ; Quand une fille a de l’aversion pour un homme qu’on lui destine pour mari, cela suppose toujours qu’elle a de l’inclination pour un autre. Vous m’avez dit par exemple que vous haïssiez Monsieur Oronte la première fois qu’on vous le proposa, parce que vous aimiez un officier qui mourut au siège de Candie.
Mme ORONTE
Il est vrai, et si ce pauvre garçon ne fût pas mort, je n’aurais jamais épousé Monsieur Oronte.
LISETTE.
Hé bien Madame, Mademoiselle votre fille est dans la même disposition où vous étiez avant le siège de Candie.
Mme ORONTE
Eh qui est donc le Cavalier qui a trouvé le secret de lui plaire ?
LISETTE.
C’est ce jeune Gentilhomme qui vient jouer chez vous depuis quelques jours.
Mme ORONTE
Qui ? Valère.
LISETTE.
Lui-même.
Mme ORONTE
À propos vous m’en faites souvenir, il nous regardait hier, Angélique et moi avec des yeux si passionnés ! Êtes-vous bien assurée, Lisette, que c’est de ma fille qu’il est amoureux11 ?
LISETTE fait signe à Angélique de s’approcher.
Oui, Madame, il me l’a dit lui-même, et il m’a chargé de vous prier de sa part de trouver bon qu’il vienne vous en faire la demande. [56]
Scène 6
Madame Oronte, Angélique, Lisette.
ANGÉLIQUE.
Pardonnez, Madame, si mes sentiments ne sont pas conformes aux vôtres, mais vous savez...
Mme ORONTE
Je sais bien qu’une fille ne règle pas toujours les mouvements de son cœur sur les vues de ses parents ; mais je suis tendre, je suis bonne, j’entre dans vos peines. En un mot j’agrée la recherche de Valère.
ANGÉLIQUE.
Je ne puis vous exprimer, Madame, tout le ressentiment12 que j’ai de vos bontés.
LISETTE.
Ce n’est pas assez, Madame ; Monsieur Oronte est un petit opiniâtre, si vous ne soutenez pas avec rigueur...
Mme ORONTE
Oh ! n’ayez point d’inquiétude là-dessus ; je prends Valère sous ma protection, ma fille n’aura point d’autre époux que lui, c’est moi qui vous le dis ; mon mari vient, vous allez voir de quel ton je vais lui parler.
Scène 7
Madame Oronte, Madame Oronte, Angélique, Lisette.
Mme ORONTE
Vous venez fort à propos, Monsieur, j’ai à vous dire que je ne suis plus dans le dessein de marier ma fille à Damis.
M. ORONTE
Ah ah ! peut-on savoir, Madame : pourquoi vous avez changé de résolution.
Mme ORONTE
C’est qu’il se présente un meilleur parti pour Angélique. Valère la demande, il n’est pas à la vérité si riche que Damis ; mais il est Gentilhomme13, [57] et en faveur de sa noblesse, nous devons lui passer son peu de bien.
LISETTE.
Bon.
M. ORONTE
J’estime Valère, et sans faire attention à son peu de bien, je lui donnerais très volontiers ma fille, si je le pouvais avec honneur, mais cela ne se peut pas, Madame.
Mme ORONTE
D’où vient Monsieur ?
M. ORONTE
D’où vient? voulez-vous que nous manquions de parole à Monsieur Orgon notre ancien ami14 ? avez-vous quelque sujet de vous plaindre de lui ?
Mme ORONTE
Non.
LISETTE. bas.
Courage, ne mollissez point.
M. ORONTE
Pourquoi donc lui faire un pareil affront ? songez que le contrat est signé, que tous les préparatifs font faits, et que nous n’attendons que Damis. La chose n’est-elle pas trop avancée pour s’en dédire ?
Mme ORONTE
Effectivement, je n’avais pas fait toutes ces réflexions.
LISETTE, bas.
Adieu, la girouette va tourner15.
M. ORONTE
Vous êtes trop raisonnable, Madame, pour vouloir vous opposer à ce mariage.
Mme ORONTE
Oh ! Je ne m’y oppose pas.
LISETTE.
Mort de ma vie, est-ce là une femme, Elle ne contredit point !
Mme ORONTE
Vous le voyez Lisette, j’ai fait ce que j’ai pu pour Valère.
LISETTE.
Oui, vraiment voilà un amant bien protégé.
Scène 8
Monsieur Oronte, Madame Oronte, Angélique, Lisette, Labranche.
M. ORONTE
J’aperçois le valet de Damis.
LABRANCHE.
Très humble serviteur à M. et à [58] Mme Oronte, serviteur très humble à Mademoiselle Angélique, bonjour Lisette.
M. ORONTE
Hé bien, Labranche, quelle nouvelle ?
LABRANCHE.
Monsieur Damis votre gendre et mon maître, vient d’arriver de Chartres. Il marche sur mes pas, j’ai pris les devants pour vous en avertir.
ANGÉLIQUE, bas.
Ô Ciel !
M. ORONTE
Je l’attendais avec impatience, mais pourquoi n’est-il pas venu tout droit chez moi ? Dans les termes où nous en sommes, doit-il faire ces façons-là ?
LABRANCHE.
Oh, Monsieur, il sait trop bien vivre pour en user si familièrement avec vous, c’est le garçon de France qui a les meilleures manières ; quoique je sois son valet, je n’en puis dire que du bien.
Mme ORONTE
Est-il poli, est-il sage ?
LABRANCHE.
S’il est sage ! Madame ? il a été élevé avec la plus brillante jeunesse de Paris, tudieu ! c’est une tête bien sensée.
M. ORONTE
Et Monsieur Orgon n’est-il pas avec lui ?
LABRANCHE.
Non, Monsieur, de vives atteintes de goutte l’ont empêché de se mettre en chemin,
M. ORONTE
Le pauvre bonhomme !
LABRANCHE.
Cela l’a pris subitement la veille de notre départ. Voici une lettre qu’il vous écrit.
Il donne une lettre à M. Oronte.
M. ORONTE lit le dessus.
À M. Craquet16, Médecin, dans la rue du Sépulcre.
LABRANCHE. reprenant la lettre.
Ce n’est point cela Monsieur.
M. ORONTE, riant.
Voilà un Médecin qui loge dans le quartier de ses malades.
LABRANCHE tire plusieurs lettres, et en lit les adresses.
J’ai plusieurs lettres que je me fuis chargé de rendre à leurs adresses. Voyons celle-ci… Il lit…à Monsieur [59] Bredouillet Avocat au Parlement rue des mauvaises paroles. Ce n’est point encore cela, passons à l’autre… il lit… à Monsieur Gourmandin, Chanoine de... ouais je ne trouverai point celle que je cherche… il lit… à Monsieur Oronte. Ah voici la lettre de Monsieur Orgon… il la donne… Il l’a écrite d’une main si tremblante, que vous n’en reconnaîtrez pas l’écriture.
M. ORONTE
En effet, elle n’est pas reconnaissable.
LABRANCHE.
La goutte est un terrible mal. Le Ciel vous en veuille préserver, aussi bien que Madame Oronte, Mademoiselle Angélique, Lisette et toute la compagnie.
M. ORONTE. lit.
Je me disposais à partir avec Damis ; mais la goutte m’en a empêché. Néanmoins, comme ma présence n’est point absolument nécessaire à Paris, je n’ai pas voulu que mon indisposition retardât un mariage qui fait ma plus chère envie, et toute la consolation de ma vieillesse. Je vous envoie mon fils, servez-lui de Père comme à votre fille. Je trouverai bon tout ce que vous ferez.
De Chartres,
Votre affectionné serviteur,
ORGON.
Que je le plains!... Mais qui est ce jeune homme qui s’avance ? ne serait-ce point Damis ?
LABRANCHE.
C’est lui-même. Qu’en dites-vous, Madame. N’a-t-il pas un air qui prévient en fa faveur ?
Scène 9
Monsieur Oronte, Madame Oronte, Angélique, Lisette, Labranche, Crispin.
Mme ORONTE
Il n’est pas mal fait vraiment !
CRISPIN.
Labranche.
LABRANCHE.
Monsieur. [60]
CRISPIN.
Est-ce là Monsieur Oronte, mon illustre beau-père ?
LABRANCHE.
Oui, vous le voyez en propre original.
M. ORONTE
Soyez le bienvenu, mon gendre, embrassez-moi.
CRISPIN embrassant M. Oronte.
Ma joie est extrême de pouvoir vous témoigner l’extrême joie que j’ai de vous embrasser. Voilà sans doute l’aimable enfant qui m’est destinée ?
M. ORONTE
Non, mon gendre, c’est ma femme17. Voici ma fille Angélique.
CRISPIN.
Malepeste la jolie famille18 ! Je ferais volontiers ma femme de l’une, et ma maîtresse de l’autre.
Mme ORONTE
Cela est trop galant. Il paraît avoir de l’esprit19, Lisette.
LISETTE.
Et du goût même.
CRISPIN.
Quel air ! quelle grâce ! quelle noble fierté ! ventrebleu, Madame, vous êtes toute adorable, mon père me le disait bien, tu verras Madame Oronte, c’est la beauté la plus piquante20...
Mme ORONTE
Fi donc.
CRISPIN.
La plus désag21... je voudrois, dit-il, qu’elle fût veuve, je l’aurais bientôt épousée.
M. ORONTE. riant.
Je lui suis, parbleu, bien obligé.
Mme ORONTE
Je l’estime infiniment, Monsieur votre Père, que je suis fâchée qu’il n’ait pu venir avec vous !
CRISPIN.
Qu’il est mortifié de ne pouvoir être de la noce ! Il se promettait bien de danser la bourrée avec Madame Oronte.
LABRANCHE.
Il vous prie d’achever promptement ce [61] mariage ; car il a une furieuse impatience d’avoir sa bru auprès de lui.
M. ORONTE
Hé mais toutes les conditions sont arrêtées entre nous et signées. Il ne reste plus qu’à terminer la chose, et compter la dot.
CRISPIN.
Compter la dot. Oui c’est fort bien dit. Labranche. Permettez que je donne une commission à mon valet. Va chez le Marquis… bas… va-t’en arrêter des chevaux pour cette nuit, tu m’entends… haut… et tu lui diras que je lui baise les mains.
LABRANCHE, sortant.
J’y vole.
Scène 10
M. Oronte, Mme Oronte, Angélique, Lisette, Crispin.
M. ORONTE
Revenons à votre père, je suis très affligé de son indisposition, mais satisfaites, je vous prie, ma curiosité. Dites-moi un peu des nouvelles de son procès.
CRISPIN. d’un air inquiet.
Labranche.
M. ORONTE
Vous êtes bien ému, qu’avez-vous ?
CRISPIN.
bas Maugrebleu de la question… haut… j’ai oublié de charger Labranche… bas… il devait bien me parler de ce procès-là.
M. ORONTE
Il reviendra. Eh bien ce procès a-t-il enfin été jugé ?
CRISPIN.
Oui, Dieu merci, l’affaire en est faite.
M. ORONTE
Et vous l’avez gagné ?
CRISPIN.
Avec dépens22.
M. ORONTE
J’en suis ravi, je vous assure.
Mme ORONTE
Le Ciel en soit loué.
CRISPIN.
Mon père avait cette affaire à cœur ; il aurait [62] donné tout son bien aux Juges, plutôt que d’en avoir le démenti.
M. ORONTE
Ma foi cette affaire lui a bien coûté de l’argent, n’est-ce pas ?
CRISPIN.
Je vous en réponds ; mais la Justice est une si belle chose, qu’on ne saurait trop l’acheter23.
M. ORONTE
J’en conviens, mais, outre cela ce procès lui a bien donné de la peine.
CRISPIN.
Oh ! cela n’est pas concevable ! il avait affaire au plus grand chicaneur, au moins raisonnable de tous les hommes.
M. ORONTE
Qu’appelez-vous de tous les hommes ? il m’a dit que sa partie était une femme.
CRISPIN.
Oui, sa partie était une femme, d’accord, mais cette femme avait dans ses intérêts un certain vieux Normand qui lui donnait des conseils, c’est cet homme là qui a bien fait de la peine à mon père... mais changeons de discours ; laissons-là les procès, je ne veux m’occuper que de mon mariage, et que du plaisir de voir Madame Oronte.
M. ORONTE
Hé bien, allons mon gendre, entrons, je vais ordonner les apprêts de vos noces.
CRISPIN. donnant la main à Madame Oronte.
Madame ?
Mme ORONTE
Vous n’êtes pas à plaindre, ma fille, Damis a du mérite.
Scène 11
Angélique, Lisette
ANGÉLIQUE.
Hélas ! que vais-je devenir ?
LISETTE.
Vous allez devenir femme de Monsieur Damis, cela n’est pas difficile à deviner. [63]
ANGÉLIQUE.
Ah ! Lisette, tu sais mes sentiments : montre-toi sensible à mes peines !
LISETTE. pleurant.
La pauvre enfant !
ANGÉLIQUE.
Auras-tu la dureté de m’abandonner à mon sort ?
LISETTE.
Vous me fendez le cœur.
ANGÉLIQUE.
Lisette, ma chère Lisette !
LISETTE.
Ne m’en dites pas davantage. Je suis si touchée, que je pourrais bien vous donner quelque mauvais conseil, et je vous vois si affligée, que vous ne manqueriez pas de le suivre.
Scène 12
Angélique, Valère, Lisette.
VALÈRE.
Crispin, m’a dit de ne point paraître ici de quelques jours, qu’il méditait un stratagème ; mais il ne m’a point expliqué ce que c’est. Je ne puis vivre dans cette incertitude.
LISETTE.
Valère vient.
VALÈRE.
Je ne me trompe point ; C’est elle-même, belle Angélique, de grâce apprenez-moi vous-même ma destinée ? quel sera le fruit… Mais quoi ! vous pleurez l’une et l’autre !
LISETTE.
Hé oui, Monsieur, nous pleurons, nous nous désespérons. Votre rival est arrivé.
VALÈRE.
Qu’est-ce que j’entends !
LISETTE.
Et dès ce soir, il épousera ma maîtresse.
VALÈRE.
Juste Ciel !
LISETTE.
Si du moins après son mariage, elle demeurait à Paris, passe encore ; vous pourriez quelquefois tous deux pleurer ensemble vos déplaisirs ; mais pour comble de chagrin, il faudra que vous pleuriez tout seul24.
VALÈRE.
J’en mourrai ; mais, Lisette, qui est donc cet heureux rival qui m’enlève ce que j’ai de plus cher au monde ? [64]
LISETTE.
On le nomme Damis.
VALÈRE.
Damis !
LISETTE.
C’est un homme de Chartres.
VALÈRE.
Je connais tout ce pays-là, et je ne sache point qu’il y ait un autre Damis que le fils de Monsieur Orgon.
LISETTE.
Justement, c’est le fils de Monsieur Orgon qui est votre rival.
VALÈRE.
Ah si nous n’avons que ce Damis à craindre, nous devons nous rassurer.
ANGÉLIQUE.
Que dites-vous, Valère ?
VALÈRE.
Cessons de nous affliger charmante Angélique ; Damis depuis huit jours s’est marié à Chartres.
LISETTE.
Bon !
ANGÉLIQUE.
Vous vous moquez Valère. Damis est ici qui s’apprête à recevoir ma main.
LISETTE.
Il est en ce moment au logis, avec M. et Mme Oronte.
VALÈRE.
Damis est de mes amis, et il n’y a pas huit jours qu’il m’a écrit, j’ai sa lettre chez moi.
ANGÉLIQUE.
Que vous mande-t-il ?
VALÈRE.
Qu’il s’est marié secrètement à Chartres avec une fille de condition25.
LISETTE.
Marié secrètement ! oh oh, approfondissons un peu cette affaire, il me paraît qu’elle en vaut bien la peine. Allez, Monsieur, allez quérir cette lettre et ne perdez point de temps.
VALÈRE.
Dans un moment je suis de retour.
LISETTE.
Et nous, ne négligeons point cette nouvelle, je suis fort trompée si nous n’en tirons pas quelque avantage. Elle nous servira du moins à faire suspendre pour quelque temps votre mariage. Je vois venir M. Oronte, pendant que je la lui apprendrai, courez en faire part à Madame votre mère. [65]
Scène 13
Monsieur Oronte, Lisette
M. ORONTE
Valère vient de vous quitter, Lisette ?
LISETTE.
Oui, Monsieur, il vient de nous dire une chose qui vous surprendra sur ma parole.
M. ORONTE
Hé quoi ?
LISETTE.
Par ma foi Damis est un plaisant homme, de vouloir avoir deux femmes, pendant que tant d’honnêtes gens sont si fâchés d’en avoir une !
M. ORONTE
Explique-toi, Lisette !
LISETTE.
Damis est marié, il a épousé secrètement une fille de Chartres, une fille de qualité26.
M. ORONTE
Bon, cela se peut-il, Lisette ?
LISETTE.
Il n’y a rien de plus véritable, Monsieur, Damis l’a mandé lui-même à Valère qui est son ami.
M. ORONTE
Tu me contes une fable te dis-je27.
LISETTE.
Non, Monsieur, je vous assure. Valère est allé quérir la lettre, il ne tiendra qu’à vous de la voir.
M. ORONTE
Encore un coup je ne puis croire ce que tu dis.
LISETTE.
Hé Monsieur, pourquoi ne le croirez-vous pas ? les jeunes gens ne sont-ils pas aujourd’hui capables de tout ?
M. ORONTE
Il est vrai qu’ils sont plus corrompus qu’ils ne l’étaient de mon temps.
LISETTE.
Que savons-nous si Damis n’est point un de ces petits scélérats qui ne se font point un scrupule de la pluralité des dots ? Cependant la personne qu’il a épousée, étant de condition28, ce mariage clandestin aura des suites qui ne seront pas fort agréables pour vous.
M. ORONTE
Ce que tu dis ne laisse pas de mériter qu’on y fasse quelque attention. [66]
LISETTE.
Comment quelque attention ? si j’étais à votre place, avant que de livrer ma fille, je voudrais du moins être éclairci de la chose.
M. ORONTE
Tu as raison, je vois paraître le valet de Damis, il faut que je le sonde finement. Retire-toi, Lisette, et me laisse avec lui.
LISETTE. en s’en allant.
Si cette nouvelle pouvait se confirmer!
Scène 14
Monsieur Oronte, Labranche.
M. ORONTE
Approche, Labranche, viens ça, je te trouve une physionomie d’honnête homme.
LABRANCHE.
Oh Monsieur, sans vanité, je suis encore plus honnête homme que ma physionomie.
M. ORONTE
J’en suis bien aise. Écoute, ton maître a la mine d’un vert galant29.
LABRANCHE.
Tudieu, c’est un joli homme. Les femmes en font folles. Il a un certain air libre qui les charme. Monsieur Orgon, en le mariant, assure le repos de trente familles pour le moins.
M. ORONTE
Cela étant, je ne m’étonne point qu’il ait poussé à bout une fille de qualité.
LABRANCHE.
Que dites-vous ?
M. ORONTE
Il faut, mon ami, que tu me confesses la vérité. Je sais tout, je sais que Damis est marié ; qu’il a épousé une fille de Chartres.
LABRANCHE.
Ouf !
M. ORONTE
Tu te troubles ; je vois qu’on m’a dit vrai, tu es un fripon.
LABRANCHE.
Moi, Monsieur?
M. ORONTE
Oui toi, pendard, je suis instruit de votre [67] dessein, et je prétends te faire punir comme
complice d’un projet si criminel.
LABRANCHE.
Quel projet, Monsieur ? Que je meure si je comprends...
M. ORONTE
Tu feins d’ignorer ce que je veux dire, traître ! Mais si tu ne me fais tout à l’heure un aveu sincère de toutes choses, je vais te mettre entre les mains de la justice.
LABRANCHE.
Faites tout ce qu’il vous plaira, Monsieur ; je n’ai rien à vous avouer. J’ai beau donner la torture à mon esprit, je ne devine point le sujet de plaintes que vous pouvez avoir contre moi.
M. ORONTE
Tu ne veux donc point parler. Holà quelqu’un, qu’on me fasse venir un commissaire.
LABRANCHE.
Attendez, Monsieur, point de bruit. Tout innocent que je suis, vous le prenez sur un ton qui ne laisse point d’embarrasser mon innocence. Allons, éclaircissons-nous tous deux de sang-froid, ça, qui vous a dit que mon maître était marié ?
M. ORONTE
Qui ? il l’a mandé lui-même à un de ses amis, à Valère.
LABRANCHE.
À Valère, dites-vous ?
M. ORONTE
À Valère, oui ! que répondras-tu à cela ?
LABRANCHE, riant.
Rien, parbleu, le trait est excellent ! ah ah M. Valère, vous ne vous y prenez pas mal ma foi !
M. ORONTE
Comment, qu’est-ce que cela signifie ?
LABRANCHE. riant.
On nous l’avait bien dit, qu’il nous régalerait tôt ou tard d’un plat de sa façon. Il n’y a pas manqué comme vous le voyez.
M. ORONTE
Je ne vois point cela.
LABRANCHE.
Vous l’allez voir, vous l’allez voir. Premièrement ce Valère aime Mademoiselle votre fille, je vous en avertis.
M. ORONTE
Je le sais bien.
LABRANCHE.
Lisette est dans ses intérêts. Elle entre dans toutes les mesures qu’il prend pour faire [68] réussir sa recherche. Je vais parier que c’est elle qui vous aura débité ce mensonge-là.
M. ORONTE
Il est vrai.
LABRANCHE.
Dans l’embarras où l’arrivée de mon Maître les a jetés tous deux, qu’ont-ils fait? ils ont fait courir le bruit que Damis était marié. Valère même montre une lettre supposée qu’il dit avoir reçue de mon Maître, et tout cela, vous m’entendez bien, pour suspendre le mariage d’Angélique.
M. ORONTE. bas.
Ce qu’il dit est allez vraisemblable.
LABRANCHE.
Et pendant que vous approfondirez ce faux bruit, Lisette gagnera l’esprit de sa maîtresse, et lui fera faire quelque mauvais pas, après quoi vous ne pourrez plus la refuser à Valère.
M. ORONTE. Bas.
Hon hon, ce raisonnement est assez raisonnable.
LABRANCHE.
Mais ma foi les trompeurs seront trompés. Monsieur Oronte est homme d’esprit, homme de tête, ce n’est point à lui qu’il faut se jouer.
M. ORONTE
Non parbleu.
LABRANCHE.
Vous savez toutes les rubriques30 du monde, toutes les ruses qu’un amant met en usage pour supplanter son rival.
M. ORONTE
Je t’en réponds. Je vois bien que ton maître n’est point marié. Admirez un peu la fourberie de Valère ; il assure qu’il est intime ami de Damis, et je vais parier qu’ils ne se connaissent seulement pas.
LABRANCHE.
Sans doute. Malepeste, Monsieur, que vous êtes pénétrant ! Comment, rien ne vous échappe.
M. ORONTE
Je ne me trompe guères dans mes conjectures. J’aperçois ton Maître ; je veux rire avec lui de son prétendu mariage, ah ah ah ah.
LABRANCHE.
Hé hé hé hé hé hé hé. [69]
Scène 15.
Monsieur Oronte, Labranche, Crispin.
M. ORONTE. riant.
Vous ne savez pas mon gendre,c e que l’on dit de vous ? que cela est plaisant ! on m’est venu donner avis, mais avis comme d’une chose assurée, que vous étiez marié ? vous avez, dit-on, épousé secrètement une fille de Chartres. Ah ah ah ah, est-ce que vous ne trouvez pas cela plaisant ?
LABRANCHE. riant, et faisant des signes à Crispin.
Hé hé hé hé, il n’y a rien de si plaisant.
CRISPIN.
Ho ho ho,ho, cela est tout à fait plaisant.
M. ORONTE
Un autre, j’en suis sûr, serait assez sot pour donner là-dedans ; mais moi, serviteur31.
LABRANCHE.
Oh diable, Monsieur Oronte est un des plus gros génies !
CRISPIN.
Je voudrais savoir qui peut être l’auteur d’un bruit si ridicule !
LABRANCHE.
Monsieur dit que c’est un gentilhomme appelé Valère.
CRISPIN faisant l’étonné.
Valère ! qui est cet homme-là ?
LABRANCHE.
à Monsieur Oronte. Vous voyez bien, Monsieur, qu’il ne le connaît pas… à Crispin… Hé là c’est ce jeune homme que tu sais... que vous savez, dis-je... qui est votre rival, à ce qu’on nous a dit.
CRISPIN.
Ah oui oui, je m’en souviens ; à telles enseignes qu’on nous a dit qu’il a peu de bien, et qu’il doit beaucoup ; mais qu’il couche en joue la fille de Monsieur Oronte, et que ses créanciers font [70] des vœux très ardents pour la prospérité de ce mariage.
M. ORONTE
Ils n’ont qu’à s’y ’attendre, vraiment, ils n’ont qu’à s’y attendre.
LABRANCHE.
Il n’est pas sot ce Valère, il n’est, parbleu, pas sot.
M. ORONTE
Je ne suis pas bête non plus, je ne suis palsembleu pas bête ; et, pour le lui faire voir, je vais de ce pas chez mon Notaire ; ou plutôt Damis, j’ai une proposition à vous faire. Je suis convenu, je l’avoue, avec Monsieur Orgon de vous donner vingt mille écus en argent comptant ; mais voulez-vous prendre pour cette somme ma maison du Faubourg Saint-Germain, elle m’a coûté plus de quatre-vingt mille francs à bâtir.
CRISPIN.
Je suis homme à tout prendre32 ; mais entre nous, j’aimerais mieux de l’argent comptant.
LABRANCHE.
L’argent comme vous savez, est plus portatif.
M. ORONTE
Assurément.
CRISPIN.
Oui, cela se met mieux dans une valise. C’est qu’il se vend une terre auprès de Chartres, je voudrais bien l’acheter.
LABRANCHE.
Ah Monsieur la belle acquisition ! si vous aviez vu cette terre-là, vous en seriez charmé.
CRISPIN.
Je l’aurai pour vingt-cinq mille écus, et je suis assuré qu’elle en vaut bien soixante mille.
LABRANCHE.
Du moins, Monsieur, du moins. Comment sans parler du reste, il y a deux étangs où l’on pêche chaque année pour deux mille francs de goujon.
M. ORONTE
Il ne faut pas laisser échapper une si belle [71] occasion. Écoutez, j’ai chez mon notaire cinquante mille écus que je réservais pour acheter le château d’un certain Financier qui va bientôt disparaître, je veux vous en donner la moitié.
CRISPIN embrassant M. Oronte.
Ah Quelle bonté, Monsieur Oronte ! Je n’en perdrai jamais la mémoire, une éternelle reconnaissance... mon cœur... enfin j’en suis tout pénétré.
LABRANCHE.
Monsieur Oronte est le Phénix des beaux-pères33.
M. ORONTE
Je vais vous quérir cet argent ; mais je rentre auparavant pour donner cet avis à ma femme.
CRISPIN.
Les créanciers de Valère vont se pendre.
M. ORONTE
Qu’ils se pendent ! je veux que dans une heure vous épousiez ma fille.
CRISPIN.
Ah ah ah que cela sera plaisant.
LABRANCHE.
Oui oui, c’est cela qui sera tout à fait drôle.
Scène 16
Crispin, Labranche.
CRISPIN.
Il faut que mon maître ait eu un éclaircissement avec Angélique ; et qu’il connaisse Damis.
LABRANCHE.
Ils se connaissent si bien, qu’ils s’écrivent comme tu vois ; mais, grâces à mes soins, Monsieur Oronte est prévenu contre Valère, et j’espère que nous aurons la dot en croupe34 avant qu’il soit désabusé.
CRISPIN.
Ô Ciel ! [72]
LABRANCHE.
Qu’as-tu Crispin ?
CRISPIN.
Mon Maître vient ici.
LABRANCHE.
Le fâcheux contretemps !
Scène 17
Valère, Labranche, Crispin.
VALÈRE.
Je puis avec cette lettre entrer chez Monsieur Oronte ; mais je vois un jeune homme, serait-ce Damis ? Abordons-le ; il faut que je m’éclaircisse... Juste Ciel c’est Crispin !
CRISPIN.
C’est moi-même. Que diable venez-vous faire ici ? Ne vous ai-je pas défendu d’approcher de la maison de Monsieur Oronte? vous allez détruire tout ce que mon industrie a fait pour vous.
VALÈRE.
Il n’est pas nécessaire d’employer aucun stratagème pour moi, mon cher Crispin.
CRISPIN.
Pourquoi ?
VALÈRE.
Je sais le nom de mon rival, il s’appelle Damis ; je n’ai rien à craindre, il est marié.
CRISPIN.
Damis marié ; tenez, Monsieur, voilà son valet que j’ai mis dans vos intérêts. Il va vous dire de ses nouvelles.
VALÈRE.
Serait-il possible que Damis ne m’eût pas mandé une chose véritable? à quel propos m’avoir écrit dans ces termes...
Il lit la lettre de Damis.
De Chartres.
Vous saurez cher ami que je me suis marié en cette ville ces jours passés. J’ai épousé secrètement une fille de condition. J’irai bientôt à Paris, où je prétends vous faire de vive voix tout le détail de ce mariage.
DAMIS. [73]
LABRANCHE.
Ah, Monsieur, je suis au fait. Dans le temps que mon maître vous a écrit cette lettre, il avait effectivement ébauché un mariage ; mais Monsieur Orgon, au lieu d’approuver l’ébauche, a donné une grosse somme au père de la fille, et a par ce moyen assoupi la chose.
VALÈRE.
Damis n’est donc point marié.
LABRANCHE.
Bon !
CRISPIN.
Eh non !
VALÈRE.
Ah mes enfants j’implore votre secours. Quelle entreprise as-tu formée, Crispin ? Tu n’as pas voulu tantôt m’en instruire. Ne me laisse pas plus longtemps dans l’incertitude. Pourquoi ce déguisement ? que prétends-tu faire en ma faveur ?
CRISPIN.
Votre rival n’est point encore à Paris : il n’y sera que dans deux jours. Je veux avant ce temps-là dégoûter Monsieur et Madame Oronte de son alliance.
VALÈRE.
De quelle manière ?
CRISPIN.
En passant pour Damis. J’ai déjà fait beaucoup d’extravagances, je tiens des discours insensés, je fais des actions ridicules, qui révoltent à tout moment contre moi le père et la mère d’Angélique. Vous connaissez le caractère de Madame Oronte, elle aime les louanges ; je lui dis des duretés qu’un Petit-Maître n’oserait dire à une femme de Robe35.
VALÈRE.
Eh bien ?
CRISPIN.
Hé bien, je ferai et dirai tant de sottises, qu’avant la fin du jour je prétends qu’ils me chassent, et qu’ils prennent la résolution de vous donner Angélique.
VALÈRE.
Et Lisette, entre-t-elle dans ce stratagème ? [74]
CRISPIN.
Oui, Monsieur, elle agit de concert avec nous.
VALÈRE.
Ah Crispin, que ne te dois-je pas ?
CRISPIN.
Demandez pour plaisir à ce garçon-là si je joue bien mon rôle.
LABRANCHE.
Ah Monsieur, que vous avez là un domestique adroit. C’est le plus grand fourbe de Paris, il m’arrache cet éloge. Je ne le seconde pas mal à la vérité, et si notre entreprise réussit, vous ne m’aurez pas moins d’obligation qu’à lui.
VALÈRE.
Vous pouvez tous deux compter sur ma reconnaissance, je vous promets36.
CRISPIN.
Eh Monsieur laissez-là les promesses, songez que si l’on vous voyait avec nous, tout serait perdu. Retirez-vous, et ne paraissez point ici d’aujourd’hui.
VALÈRE.
Je me retire donc. Adieu, mes amis ; je me repose sur vos soins.
LABRANCHE.
Ayez l’esprit tranquille, Monsieur, éloignez-vous vite, abandonnez-nous votre fortune.
VALÈRE.
Souvenez-vous que mon sort...
CRISPIN.
Que de discours !
VALÈRE.
Dépend de vous.
CRISPIN le repoussant.
Allez-vous-en, vous dis-je.
Scène 18
Crispin, Labranche.
LABRANCHE.
Enfin il est parti.
CRISPIN.
Je respire.
LABRANCHE.
Nous avons eu une alarme assez chaude ! je mourais de peur que Monsieur Oronte ne nous surprît avec ton Maître.
CRISPIN.
C’est ce que je craignais aussi ; mais comme [75] nous n’avions que cela à craindre, nous sommes assurés du succès de notre projet. Nous pouvons à présent choisir la route que nous avons à prendre. As-tu arrêté des chevaux pour cette nuit ?
LABRANCHE regardant de loin.
Oui.
CRISPIN.
Bon. Je suis d’avis que nous prenions le chemin de Flandres.
LABRANCHE regardant toujours.
Le chemin de Flandres ; oui, c’est fort bien raisonné. J’opine aussi pour le chemin de Flandres.
CRISPIN.
Que regardes-tu donc avec tant d’attention ?
LABRANCHE.
Je regarde... oui... non... ventrebleu serait-ce lui ?
CRISPIN.
Qui lui ?
LABRANCHE.
Hélas, voilà toute sa figure !
CRISPIN.
La figure de qui ?
LABRANCHE.
Crispin, mon pauvre Crispin, c’est Monsieur Orgon.
CRISPIN.
Le père de Damis ?
LABRANCHE.
Lui-même.
CRISPIN.
Le maudit vieillard !
LABRANCHE.
Je crois que tous les diables font déchaînés contre la dot.
CRISPIN.
Il vient ici ; il va entrer chez Monsieur Oronte, et tout va se découvrir.
LABRANCHE.
C’est ce qu’il faut empêcher s’il est possible. Va m’attendre à l’auberge ; ce que je crains le plus, c’est que Monsieur Oronte ne sorte pendant que je lui parlerai.
Scène 19.
Monsieur Orgon, Labranche.
M. ORGON. à part.
Je ne sais quel accueil je vais recevoir de Monsieur et de Madame Oronte.
LABRANCHE.
bas… Vous n’êtes pas encore chez eux...
haut… Serviteur à Monsieur Orgon. [76]
M. ORGON.
Ah Je ne te voyais pas, Labranche !
LABRANCHE.
Comment Monsieur, c’est donc ainsi que vous surprenez les gens. Qui vous croyait à Paris?.
M. ORGON.
Je suis parti de Chartres peu de temps après toi, parce que j’ai fait réflexion qu’il valait mieux que je parlasse moi-même à Monsieur Oronte, et qu’il n’était pas honnête de retirer ma parole par le ministère d’un valet.
LABRANCHE.
Vous êtes délicat sur les bienséances, à ce que je vois. Si bien donc que vous allez trouver Monsieur et Madame Oronte ?
M. ORGON.
C’est mon dessein.
LABRANCHE.
Rendez grâces au ciel de me rencontrer ici à propos pour vous en empêcher.
M. ORGON.
Comment! Les as-tu déjà vus toi Labranche.
LABRANCHE.
Hé oui, morbleu, je les ai vus, je sors de chez eux. Madame Oronte est dans une colère horrible contre vous.
M. ORGON.
Contre moi ?
LABRANCHE.
Contre vous ! Hé quoi, a-t-elle dit, M. Orgon nous manque de parole, qui l’aurait cru ? Ma fille désormais ne doit plus espérer d’établissement.
M. ORGON.
Quel tort cela peut-il faire à sa fille ?
LABRANCHE.
C’est ce que je lui ai répondu ; mais comment voulez-vous qu’une femme en colère entende raison, c’est tout ce qu’elle peut faire de sens froid37. Elle a fait là-dessus des raisonnements bourgeois ; on ne croira point dans le monde, a-t-elle dit, que Damis ait été obligé d’épouser une fille de Chartres ; on dira plutôt que Monsieur [77] Orgon a approfondi38 nos biens, et que, ne les ayant pas trouvés solides, il a retiré sa parole.
M. ORGON.
Fi donc, peut-elle s’imaginer qu’on dira cela ?
LABRANCHE.
Vous ne sauriez croire jusqu’à quel point la fureur s’est emparée de ses sens. Elle a les yeux dans la tête ; elle ne connaît personne ; elle m’a pris à la gorge, et j’ai eu toutes les peines du monde à me tirer de ses griffes.
M. ORGON.
Et Monsieur Oronte !
LABRANCHE.
Oh pour Monsieur Oronte, je l’ai trouvé plus modéré, lui ; il m’a seulement donné deux soufflets.
M. ORGON.
Tu m’étonnes, Labranche ! Peuvent-ils être capables d’un pareil emportement ? Et doivent-ils trouver mauvais que j’aie consenti au mariage de mon fils ? ne leur en as-tu pas expliqué toutes les circonstances ?
LABRANCHE.
Pardonnez-moi, je leur ai dit que M. votre fils ayant commencé par où l’on finit d’ordinaire, la famille de votre bru se préparait à vous faire un procès que vous avez sagement prévenu en unifiant les parties.
M. ORGON.
Ils ne se sont pas rendus à cette raison ?
LABRANCHE.
Bon rendus ! ils sont bien en état de se rendre. Si vous m’en croyez, Monsieur, vous retournerez à Chartres tout à l’heure.
M. ORGON. veut entrer chez Monsieur Oronte.
Non, Labranche, je veux les voir, et leur représenter si bien les choses, que...
LABRANCHE. le retenant.
Vous n’entrerez pas, Monsieur, je vous assure, je ne souffrirai point que vous alliez vous faire dévisager39. Si vous leur voulez parler [78] absolument, laissez passer leurs premiers transports.
M. ORGON.
Cela est de bon sens.
LABRANCHE.
Remettez votre visite à demain. Ils seront plus disposés à vous recevoir.
M. ORGON.
Tu as raison ; ils seront dans une situation moins violente. Allons, je veux suivre ton conseil.
LABRANCHE.
Cependant, Monsieur, vous serez ce qu’il vous plaira, vous êtes le Maître.
M. ORGON.
Non, non, viens Labranche, je les verrai demain.
Scène 20
LABRANCHE. seul.
Je marche sur vos pas, ou plutôt je vais trouver Crispin. Nous voilà pour le coup au-dessus de toutes les difficultés. Il ne me reste plus qu’un petit scrupule au sujet de la dot. Il me fâche de la partager avec un associé ; car enfin, Angélique ne pouvant être à mon Maître, il me semble que la dot m’appartient de droit toute entière. Comment tromperai-je Crispin ? Il faut que je lui conseille de passer la nuit avec Angélique. Ce sera sa femme une fois. Il l’aime, et il est homme à suivre ce conseil. Pendant qu’il s’amusera à la bagatelle40, je déménagerai avec le solide41. Mais, non, rejetons cette pensée. Ne nous brouillons point avec un homme qui en sait aussi long que moi. Il pourrait bien quelque jour avoir sa revanche. D’ailleurs, ce serait aller contre nos lois. Nous autres gens d’intrigue, nous nous gardons les uns aux autres une fidélité plus exacte que les honnêtes gens. Voici Monsieur Oronte qui sort de chez lui pour aller chez son notaire. Quel bonheur d’avoir éloigné d’ici Monsieur Orgon ! [79]
Scène 21
Monsieur Oronte, Lisette.
LISETTE.
Je vous le dis encore, Monsieur, Valère est honnête homme, et vous devez approfondir...
M. ORONTE
Tout n’est que trop approfondi, Lisette ; Je sais que vous êtes dans les intérêts de Valère ; et je suis fâché que vous n’ayez pas inventé ensemble un meilleur expédient pour m’obliger à différer le mariage de Damis.
LISETTE.
Quoi Monsieur, vous vous imaginez…
M. ORONTE
Non, Lisette, je ne m’imagine rien. Je suis facile à tromper. Moi ! Je suis le plus pauvre génie du monde. Allez, Lisette, dites à Valère qu’il ne sera jamais mon gendre. C’est de quoi il peut assurer Messieurs ses créanciers.
Scène 22
LISETTE. seule.
Ouais, que signifie tout ceci ? il y a quelque chose là-dedans qui passe ma pénétration.
Scène 23
Valère, Lisette.
VALÈRE. à part.
Quoi que m’ait dit Crispin, je ne puis attendre tranquillement le succès de son artifice. Après tout, je ne sais pourquoi il m’a recommandé avec tant de soin de ne point paraître ici ; car enfin au lieu de détruire son stratagème, je pourrais l’appuyer.
LISETTE.
Ah Monsieur!
VALÈRE.
Hé bien Lisette ?
LISETTE.
Vous avez tardé bien longtemps, où est la lettre de Damis ? [80]
VALÈRE.
La voici, mais elle nous fera inutile. Dis-moi plutôt, Lisette, comment va le stratagème ?
LISETTE.
Quel stratagème ?
VALÈRE.
Celui que Crispin a imaginé pour mon amour.
LISETTE.
Crispin, qu’est-ce que c’est que ce Crispin ?
VALÈRE.
Hé parbleu, c’est mon valet.
LISETTE.
Je ne le connais pas.
VALÈRE.
C’est pousser trop loin la dissimulation, Lisette, Crispin m’a dit que vous étiez tous deux d’intelligence.
LISETTE.
Je ne sais ce que vous voulez dire, Monsieur.
VALÈRE.
Ah c’en est trop ; je perds patience, je suis au désespoir.
Scène 24
Mme Oronte, Angélique, Valère, Lisette.
Mme ORONTE
Je suis bien aise de vous trouver Valère, pour vous faire des reproches. Un galant homme doit-il supposer42 des lettres ?
VALÈRE.
Supposer moi, Madame ! qui peut m’avoir rendu un si mauvais office auprès de vous ?
LISETTE.
Hé Madame, M. Valère n’a rien supposé. Il y a de la manigance dans cette affaire… Mais voici Monsieur Oronte qui revient ; Monsieur Orgon est avec lui. Nous allons tout découvrir. [81]
Scène 25
M. Oronte, M. Orgon, Valère, Mme Oronte, Angélique, Lisette.
M. ORONTE
Il y a de la friponnerie là-dedans, Monsieur Orgon.
M. ORGON.
C’est ce qu’il faut éclaircir, M. Oronte.
M. ORONTE
Madame, je viens de rencontrer Monsieur Orgon en allant chez mon Notaire ; il vient, dit-il, à Paris, pour retirer sa parole, Damis est effectivement marié.
ANGELIQUE. bas.
Qu’est-ce que j’entends ?
M. ORGON.
Il est vrai, Madame, et quand vous saurez toutes les circonstances de ce mariage, vous excuserez.
M. ORONTE
Monsieur Orgon n’a pu se dispenser d’y consentir ; mais ce que je ne comprends pas, c’est qu’il assure que son fils est actuellement à Chartres.
M. ORGON.
Sans doute.
Mme ORONTE
Cependant, il y a ici un jeune homme qui se dit votre fils.
M. ORGON.
C’est un imposteur43.
M. ORONTE
Et Labranche ce même valet qui était ici avec vous il y a quinze jours, l’appelle son Maître.
M. ORGON.
Labranche, dites-vous ? Ah le pendard ! Je ne m’étonne plus s’il m’a tout à l’heure empêché d’entrer chez vous. Il m’a dit que vous étiez tous deux dans une colère épouvantable contre moi, et que vous l’aviez maltraité lui.
Mme ORONTE
Le menteur !
LISETTE. bas.
Je vois l’enclouure44, ou peu s’en faut.
VALÈRE. bas.
Mon traître se serait-il joué de moi ! [82]
M. ORONTE
Nous allons approfondir cela, car les voici tous deux.
Scène 26 et dernière
Monsieur Oronte, Madame Oronte, Monsieur Orgon, Valère, Angélique, Lisette, Crispin, Labranche.
CRISPIN.
Hé bien Monsieur Oronte, tout est-il prêt ? Notre mariage… ouf ! qu’est-ce que je vois ?
LABRANCHE.
Ahi nous sommes découverts, sauvons-nous.
Ils veulent se retirer, mais Valère court à eux, et les arrête.
VALÈRE.
Oh vous ne nous échapperez pas, Messieurs les marauds, et vous ferez traités comme vous le méritez.
Valère met la main sur l’épaule de Crispin. M. Oronte et M. Orgon se saisissent de Labranche.
M. ORONTE
Ah ! Ah! Nous vous tenons, fourbes.
M. ORGON à Labranche.
Dis-nous, méchant ? Qui est cet autre fripon que tu fais passer pour Damis ?
VALÈRE.
C’est mon valet.
Mme ORONTE
Un valet, juste Ciel un valet !
VALÈRE.
Un perfide qui me fait accroire qu’il est dans mes intérêts, pendant qu’il emploie pour me tromper le plus noir de tous les artifices.
M. ORONTE.
Cependant si on t’avait laissé faire, tu aurais poussé la feinte jusqu’à épouser ma fille45.
46CRISPIN.
Doucement, Monsieur, doucement ; ne jugeons point sur les apparences.
M. ORGON, à Labranche.
Et toi Coquin, voilà donc comme tu fais les commissions que je te donne.
LABRANCHE.
Allons, Monsieur, allons bride en main47, s’il vous plaît, ne condamnons point les gens sans les entendre.
M. ORGON.
Quoi ! Tu voudrais soutenir que tu n’es pas un maître fripon ? [83]
LABRANCHE. d’un ton pleureur.
Je suis un fripon, fort bien, Voyez les douceurs qu’on s’attire en servant avec affection.
VALÈRE, à Crispin.
Tu ne demeureras pas d’accord non plus toi, que tu es un fourbe, un scélérat ?
CRISPIN. d’un ton emporté.
Scélérat, fourbe, que diable, Monsieur, vous me prodiguez des épithètes qui ne me conviennent point du tout.
VALÈRE.
Nous aurons encore tort de soupçonner votre fidélité, traîtres !
M. ORONTE
Que direz-vous pour vous justifier, misérables ?
LABRANCHE.
Tenez, voilà Crispin qui va vous tirer d’erreur.
CRISPIN.
Labranche vous expliquera la chose en deux mots.
LABRANCHE.
Parle, Crispin, fais-leur voir notre innocence.
CRISPIN.
Parle toi-même, Labranche, tu les auras bientôt désabusés.
LABRANCHE.
Non non, tu débrouilleras mieux le fait.
CRISPIN.
Hé bien, Messieurs, je vais vous dire la chose tout naturellement. J’ai pris le nom de Damis, pour dégoûter par mon air ridicule Monsieur et Madame Oronte de l’alliance de Monsieur Orgon, et les mettre par là dans une disposition favorable pour mon Maître ; mais au lieu de les rebuter par mes manières impertinentes, j’ai eu le malheur de leur plaire, ce n’est pas ma faute, une fois.
M. ORONTE
Cependant si on t’avait laissé faire, tu aurais poussé la feinte, jusqu’à épouser ma fille.
CRISPIN.
Non, Monsieur, demandez à Labranche, nous venions ici vous découvrir tout.
VALÈRE.
Vous ne sauriez donner à votre perfidie, des couleurs qui puissent nous éblouir ; puisque Damis est marié, il était inutile que Crispin fît le personnage qu’il a fait. [84]
CRISPIN.
Eh bien ! Messieurs, puisque vous ne voulez pas nous absoudre comme innocents, faites-nous donc grâce comme à des coupables. Nous implorons votre bonté.
Il se met à genoux devant M. Oronte.
LABRANCHE se mettant aussi à genoux.
Oui, nous avons recours à votre clémence.
CRISPIN.
Franchement la dot nous a tentés. Nous sommes accoutumés à faire des fourberies, pardonnez-nous celle-ci à cause de l’habitude.
M. ORONTE
Non, non, votre audace ne demeurera point impunie.
LABRANCHE.
Eh Monsieur laissez-vous toucher, nous vous en conjurons par les beaux yeux de Madame Oronte.
CRISPIN.
Par la tendresse que vous devez avoir pour une femme si charmante.
Mme ORONTE
Ces pauvres garçons me font pitié, je demande grâce pour eux.
LISETTE. bas.
Les habiles fripons que voilà !
M. ORGON.
Vous êtes bienheureux, pendards, que Madame Oronte intercède pour vous.
M. ORONTE
J’avais grande envie de vous faire punir, mais puisque ma femme le veut, oublions le passé ; aussi bien je donne aujourd’hui ma fille à Valère, il ne faut songer qu’à se réjouir… aux valets… on vous pardonne donc ; et même si vous voulez me promettre que vous vous corrigerez, je serai encore assez bon pour me charger de votre fortune.
CRISPIN. se relevant.
Oh, M., nous vous le promettons.
LABRANCHE, se relevant.
Oui, Monsieur, nous sommes si mortifiés de n’avoir pas réussi dans notre entreprise, que nous renonçons à toutes les fourberies. [85]
M. ORONTE
Vous avez de l’esprit, mais il en faut faire un meilleur usage, et pour vous rendre honnêtes gens, je veux vous mettre tous deux dans les affaires. J’obtiendrai pour toi Labranche une bonne commission.
LABRANCHE.
Je vous réponds : Monsieur, de ma bonne volonté.
M. ORONTE
Et pour le valet de mon gendre, je lui ferai épouser la filleule d’un sous-fermier de mes amis.
CRISPIN.
Je tâcherai, Monsieur, de mériter par ma complaisance toutes les bontés du parrain.
M. ORONTE
Ne demeurons pas ici plus longtemps. Entrons, j’espère que Monsieur Orgon voudra bien honorer de sa présence les noces de ma fille.
M. ORGON.
J’y veux danser avec Madame Oronte.
M. Orgon donne la main à Mme Oronte, et Valère à Angélique.
FIN [86]
APPROBATION
J’ai lu par ordre de Monseigneur le Chancelier, la Comédie de Crispin rival de son Maître, et j’ai cru que le Public en verrait l’impression avec plaisir. Fait à Paris ce 4. Mai 1707.
FONTENELLE.
PRIVILÈGE DU ROI.
Louis par la grâce de Dieu, Roi de France et de Navarre. À nos amés et féaux Conseillers, les gens tenant nos Cours de Parlement, Maîtres des Requêtes ordinaires de notre Hôtel, Grand Conseil, Prévôt de Paris, Baillifs, Sénéchaux, leurs Lieutenants Civils, et autres nos Justiciers et Officiers qu’il appartiendra, SALUT. Notre amé le Sieur le Sage nous a fait exposer, qu’il désirait faire imprimer une comédie, sous le titre de Crispin Rival de son Maître, s’il nous plaisait lui accorder nos Lettres de Privilège sur ce nécessaires. Nous avons au dit Sieur le Sage Exposant permis et permettons par ces présentes, de faire imprimer ladite Comédie, en telle forme, marge, caractère et autant de fois qu’il voudra ; pendant le temps de Trois années consécutives, à compter du jour et date des Présentes. Faisons défense à toutes personnes d’en introduire d’impression étrangère dans aucun lieu de notre obéissance, et à tous Imprimeurs et Libraires et autres, d’imprimer, ou faire imprimer ladite Comédie, à peine de mille livres d’amende contre chacun des contrevenants, applicable un tiers à l’Hôtel Dieu de Paris, un tiers audit Sieur exposant, et l’autre tiers au dénonciateur, de confiscation des exemplaires contrefaits, et de tous dépends, dommages et intérêts, à la charge que ces Présentes seront registrées sur le Registre de la Communauté des Imprimeurs et Libraires à Paris, et ce dans trois mois de leur date ; que l’impression de la dite Comédie sera faite dans Notre Royaume, et non ailleurs ; et ce en bon papier et en beaux caractères, conformément aux Règlements de la Librairie, et qu’avant que de l’exposer en vente il en sera remis deux exemplaires dans notre Bibliothèque publique, un dans celle de notre Château du Louvre, et un dans celle de notre très cher et Féal Chevalier, Chancelier de France, le Sieur Phélypeaux Comte de Pontchartrain, Commandeurs de nos Ordres, à peine de nullité des Présentes, du contenu desquelles vous mandons et enjoignons de faire jouir le dit Sieur exposant, ou ceux qui auront droit de lui, pleinement et paisiblement, sans souffrir qu’il leur soit fait aucun trouble ou empêchement. Voulons que la copie qui sera imprimée au commencement ou à la fin de la Comédie, soit tenue pour bien et dûment signifiée, et qu’aux copies collationnées par l’un de nos amés et féaux Conseillers Secrétaires, foi soit ajoutée comme à l’Original. Commandons au premier notre Huissier ou Sergent de faire pour l’exécution desdites Présnetes tous actes requis et nécessaires, sans demander aucune permission ; nonobstant Clameur du Haro, Chartes Normande et Lettres à ce contraires. CAR tel est notre plaisir. DONNÉ à Versailles le huitième jour de fMai l’an de grâce 1707 et de notre règne la soixante quatrième, Par le Roi en son Conseil, PAJOT.
Registré sur le Registre N°2 de la Communauté des Libraires et Imprimeurs de Paris, Page 104. N° 121. Conformément aux Règlements et notamment à l’Arrêt du Conseil du 13. Août 1703. A Paris ce 17. Mai 1707. GUERIN Syndic.
Et le dit Sieur le SAGE a cédé son droit de Privilège à PIERRE RIBOU, Libraire, suivant l’accord fait entre eux.
Notes
Le registre de la recette journalière de la Comédie-Française indique, pour la soirée du 15 mars 1707 « don Cesar ursin, et Le Rival de son maistre. 1re Represθ ». Les recettes des représentations suivantes indiquent toujours « Le Rival de son maître » sans Crispin. On peut en déduire que le titre original de la pièce était simplement Le Rival de son maître. De fait, un autre Crispin se jouait en alternance avec celui de Lesage, Crispin médecin de Hauteroche, à l’affiche depuis 1670 : le Crispin de référence, le Crispin célèbre était celui de Hauteroche (qui en avait d’ailleurs écrit plusieurs).
Le registre de la recette journalière de la Comédie-Française mentionne, pour le 15 mars 1707, Poisson père et Poisson fils parmi les acteurs ayant joué. Poisson père désigne Paul Poisson, fils de Raymond Poisson dit Belleroche qui avait créé le rôle de Crispin en 1655. Paul Poisson avait hérité du rôle de son père dans tous les Crispins : il joue donc forcément Crispin dans la pièce de Lesage. Il avait 49 ans. Son fils Philippe Poisson, le plus jeune de la troupe (25 ans), joue probablement Valère, avec tous les effets comiques de renversement des hiérarchies que cela suppose.
Syllepse. Au théâtre les petits-maîtres, jeunes galants coureurs de dots, sont souvent désignés comme « Chevaliers », un terme qui suppose une certaine prétention aristocratique, souvent sans fondement véritable. Malgré tout, un chevalier est un maître, qui n’est pas censé frayer avec un valet. Mais Cirispin fait aussi référence à un autre sens du mot : « On appelle figurément, Chevalier de l’industrie, Un homme qui vit d’adresse, & ce mot se prend en mauvaise part. » (Académie, 1694)
« Droit, se dit aussi De toutes les impositions établies pour les besoins de l’État, Droit sur le vin, sur le bois. payer les droits de la douane. » (Académie, 1694) C’est en principe l’activité des traitants, qui lèvent les impôts pour le compte de la Ferme générale. Le droit en question ici est purement chimérique. Les deux compères ont essayé de monter une maison de jeu.
La métaphore du poisson ne manque pas de sel si l’on songe que les deux acteurs qui jouèrent ici face à face lors des premières représentations étaient Poisson père (Crispin) et Poisson fils (Valère).
« Billet, Signifie aussi, Écrit ou Promesse, par laquelle on s’oblige de payer ou de faire payer une certaine somme. Billet de change. donner un billet sur quelqu’un. j’en ai fait mon billet. billet payable au porteur. négocier un billet. on trouvera de l’argent sur son billet. » (Académie, 1718)
Jolie, prononcé ironiquement avec un juron, c’est-à-dire qu’elle n’est pas belle : « Gentil, agreable. Il ne se dit guère que de ce qui est petit en son éspèce, et qui plaît plutôt par la gentillesse que par la beauté. » (Académie, 1694, qui dit aussi « Le beau est au dessus du joli. ») Comparer avec « Malepeste la jolie famille ! » : le quiproquo de Crispin entre Angélique et Mme Oronte à la scène 9, p. 60, laisse supposer qu’elle était assez laide pour qu’on lui préfère sa mère.
« S’amuser à la bagatelle, S’occuper de toute autre chose que de ses devoirs. » (Académie, 1694) Le sens galant n’entre dans le dictionnaire de l’Académie qu’en 1835. Il s’agit bien ici de galanteries, voir la scène 20.
Peut-être un clin d’œil aux Fourberies de Scapin. Pendant qu’Argante était en voyage, son fils Octave a épousé secrètement Hyacinthe. La construction parallèle des amours de Damis et de Valère chez Lesage reprend celle des deux fils de famille, Octave et Léandre, chez Molière qui lui-même imite le Phormion de Térence.
A comparer avec la scène 9, où Crispin déguisé en Damis prend Mme Oronte pour Angélique (p. 60).
Employé ici positivement : « Il signifie aussi, Le souvenir qu’on garde des bienfaits, ou des injures. Je vous ai tant d’obligations, que je ne saurais jamais vous en témoigner assez mon ressentiment. » (Académie, 1694)
« On dit fig. d’Une personne inconstante dans ses sentiments, que C’est une girouette. qu’elle tourne à tout vent comme une girouette. » (Académie, 1694)
Le quiproquo fait écho à la scène 5, où Mme Oronte se demandait si Valère n’état pas plutôt amoureux d’elle que de Lisette (p. 55). Mais le motif classique de la vieille coquette à la scène 5 n’a plus de sens ici à la scène 9. A moins que les actrices de 1707 ne soient en fait d’âge équivalent ?
Antiphrase : Crispin les découvre aussi disgracieuses l’une que l’autre… Il tâche de se rattraper à la phrase suivante, bien vulgairement.
Nouvelle antiphrase. Le mot esprit est constamment utilisé itoniquement dans cette pièce : voir sc. 2, p. 47 et sc. 26, p. 85.
« On dit, qu’Une beauté est piquante, pour dire, qu’Elle touche vivement. « (Académie, 1694). Lesage dans Turcaret est plus spécifique, à propos de Mme Turcaret : « Non, Madame ; et ce n’est pas, comme vous voyez, une beauté régulière ; mais elle est assez piquante, ma foi, elle est assez piquante. », assure Frontin à la Baronne (p. 99). Piquante se dit précisément d’une femme qui est séduisante sans être belle.
« Dépens, en terme de Pratique, signifie, Les frais qu’une des parties est condamnée de payer à l’autre. Condamner aux dépens, à tous dépens, dommages et intérêts. payer les dépens. taxer les dépens. taxe de dépens. refonder, liquider des dépens. sans dépens. dépens réservés. dépens compensés. déclaration exécutoire de dépens. » (Académie, 1694)
Cette flagornerie laisse supposer qu’Oronte est lui-même juge. Voir l’allusion à la robe à la scène 17, p. 73.
Lisette serait prêtre à organiser l’infidélité d’Angélique si le mariage avec Damis n’impliquait pas un déménagement à Chartres…
« Qualité, signifie aussi, La Noblesse de l’extraction, l’état, la condition d’une personne noble, C’est un homme, c’est une femme de qualité, de grande qualité. » (Académie, 1694)
Dans Les Fourberies de Scapin, Zerbinette qualifie à plusieurs reprises de contes les fictions imaginées par Scapin pour soutirer de l’argent aux deux pères de famille : « Mon Dieu, Scapin, fais-nous un peu ce récit, qu’on m’a dit qui est si plaisant, du stratagème dont tu t’es avisé pour tirer de l’argent de ton vieillard avare. Tu sais qu’on ne perd point sa peine lorsqu’on me fait un conte, et que je le paye assez bien par la joie qu’on m’y voit prendre. » (III, 1) et « je ris toute seule d'un conte qu'on vient de me faire, le plus plaisant qu'on puisse entendre. Je ne sais pas si c'est parce que je suis intéressée dans la chose ; mais je n'ai jamais trouvé rien de si drôle qu'un tour qui vient d'être joué par un fils à son père, pour en attraper de l'argent. » (III, 3). Puis, passim : « Pour venir à notre conte » ; « il me semble que vous ne riez point de mon conte » ; « j’étais toute remplie du conte ».-
« Il signifie aussi, La qualité que donne la naissance, & en ce sens on l’emploie d’ordinaire avec la particule de. Être de grande condition. de condition relevée. de bonne condition. […] On dit absolument, De condition, pour dire, De bonne naissance. Il est de condition. c’est un homme de condition. » (Académie, 1694)
« On dit figurément & familièrement d’Un homme vif, alerte & vigoureux, que C’est un vert galant. » (Académie, 1694). Le dictionnaire est bien évasif : de fait, un vert galant est un séducteur, un coureur.
« Rubrique, signifie fig. Ruse, détour, adresse, finesse. Il s’est servi là d’une bonne rubrique. il sait toutes les vieilles rubriques. il sait toutes sortes de rubriques. » (Académie, 1694)
« On dit familièrement à quelqu’un ou de quelqu’un, qu’On est son serviteur, pour marquer que l’on refuse quelque chose qu’il demande ou qu’il propose, ou que l’on n’est point du même avis, Il prétend que je lui dois faire mes excuses, je suis son serviteur. vous me demandez telle chose, je suis votre serviteur. Et on dit aussi simplement, Serviteur, pour dire, Je n’en veux rien faire, je n’en feray rien. » (Académie, 1718)
Syllepse : tout acheter et tout dérober. « Prendre, se dit aussi pour Acheter. J’ay pris toute sa marchandise. j’en donneray tant à tout prendre. Prendre en blot, en gros, etc. […] Il signifie encore, Enlever, emporter de force, voler, âter à quelqu’un ce qu’il a, et il se construit avec le datif de la personne. Les voleurs m’ont pris tout ce que j’avais d’argent sur moy. on lui a pris jusqu’à sa chemise. » (Académie, 1694)
Parodie des flatteries du renard au corbeau dans la fable de La Fontaine : « Sans mentir, si votre ramage | Se rapporte à votre plumage, | Vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois. » (Fables, I, 2)
A une femme de la noblesse de robe : « Robe, se prend aussi pour La profession des gens de Judicature. Les gens de robe. la noblesse de robe. famille de robe, de la robe. il vient de la robe. un tel a quitté la robe pour prendre l’épée. il s’est mis dans la robe. » Faut-il en déduire qu’Oronte est magistrat ? L’éloge outrancier de la justice (et de sa corruption) que Crispin adresse à Oronte à la scène 10 (p. 62) le laissait déjà supposer.
C’est-à-dire : je vous en donne ma parole. « Donner parole de quelque chose, s’engager par parole ou par écrit à faire, à dire. Etc. » (Académie, 1694)
De sang froid. On écrit « sens » jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Voir par exemple le Paradoxe sur le comédien.
« Il signifie fig. Pénétrer bien avant dans la connaissance de quelque chose. Il y a du plaisir à approfondir les Sciences. il a approfondi l’affaire. il ne faut pas vouloir trop approfondir les Mystères. » (Académie, 1718)
« Défigurer, gâter le visage. Ce chat est enragé, il vous dévisagera. quand elle est en furie, elle dévisagerait un homme. » (Académie, 1694)
« Supposer, Signifie aussi Alléguer comme vrai quelque chose de faux. Vous supposez là un fait qui est absolument faux. Il signifie aussi, Produire pour vraie en Justice une pièce fausse. Supposer un testament. supposer un contract, une donation. On dit, Supposer un enfant, pour dire, Vouloir le faire passer, le faire reconnaître pour fils ou fille de ceux dont il n’est pas né. On supposa un enfant pour frustrer les héritiers collatéraux. » (Académie, 1718)
« Le mal et l’incommodité qu’a un cheval d’être encloué. Cette enclouure est dangereuse. il est boiteux d’une enclouure. il n’est pas encore bien guéri de son enclouure. Il signifie fig. Empêchement, obstacle, difficulté. Voilà où est l’enclouure. ce n’est pas là l’enclouure. j’ai découvert l’enclouure. » (Académie, 1694)
Début de la p. 75 dans l’édition originale, reliée après la p. 78 dans l’exemplaire de la Bnf que nous avons consulté.
« On dit encore fig. Aller bride en main dans une affaire, pour dire, Y procéder avec beaucoup de retenue et de circonspection. » (Académie, 1694)