Aller au contenu principal
×
Recherche infructueuse

[37]

Lettres d’une Péruvienne

A Peine1.

Avertissement

Si la vérité, qui s’écarte du vraisemblable, perd ordinairement son crédit aux yeux de la raison, ce n’est pas sans retour ; mais pour peu qu’elle contrarie le préjugé, rarement elle trouve grâce devant son Tribunal2.

Que ne doit donc pas craindre l’Éditeur de cet Ouvrage, en présentant au Public les Lettres d’une jeune Péruvienne, dont le style et les pensées ont si peu de rapport à l’idée médiocrement avantageuse qu’un injuste préjugé nous a fait prendre de sa nation.

Enrichis par les précieuses dépouilles3 du Pérou, nous devrions au moins regarder les habitants de cette partie du monde, comme un peuple magnifique ; et le sentiment de respect ne s’éloigne guère de l’idée4 et de la magnificence.

Mais toujours prévenus en notre faveur5, nous n’accordons du mérite aux autres nations, non seulement qu’autant que leurs mœurs imitent les nôtres, mais qu’autant que leur langue se rapproche de notre idiome. Comment peut-on être Persan6 ? [38]

Nous méprisons les Indiens ; à peine accordons-nous une âme pensante à ces peuples malheureux7, cependant leur histoire est entre les mains de tout le monde8 ; nous y trouvons par tout des monuments9 de la sagacité de leur esprit, et de la solidité de leur philosophie.

L’apologiste de l’humanité et de la belle nature a tracé le crayon des mœurs Indiennes dans un Poëme dramatique, dont le sujet a partagé la gloire de l’exécution10.

Avec tant de lumières répandues sur le caractère de ces peuples, il semble que l’on ne devrait pas craindre de voir passer pour une fiction des Lettres originales, qui ne font que développer ce que nous connaissons déjà de l’esprit vif et naturel des Indiens ; mais le préjugé a-t-il des yeux ? Rien ne rassure contre son jugement, et l’on se serait bien gardé d’y soumettre cet Ouvrage, si son Empire était sans borne11.

Il semble inutile12 d’avertir que les premières Lettres de Zilia ont été traduites par elle-même : on devinera aisément, qu’étant composées dans une langue, et tracées d’une manière qui nous sont également inconnues, le recueil n’en serait pas parvenu jusqu’à nous, si la même main ne les eût écrites dans notre langue.

Nous devons cette traduction au loisir de Zilia dans sa retraite. La complaisance qu’elle a eue de les communiquer au Chevalier Déterville, et la permission qu’il obtint enfin de les garder, les a fait passer jusqu’à nous13.

On connaîtra facilement aux fautes de Grammaire et aux négligences du style14, combien on [39] a été scrupuleux de ne rien dérober à l’esprit d’ingénuité15 qui règne dans cet Ouvrage. On s’est contenté de supprimer (surtout dans les premières Lettres) un nombre de termes et de comparaisons Orientales16, qui étaient échappées à Zilia, quoi qu’elle sût parfaitement la Langue Française lorsqu’elle les traduisait ; on n’en a laissé que ce qu’il en fallait pour faire sentir combien il était nécessaire d’en retrancher.

On a cru aussi pouvoir donner une tournure plus intelligible à de certains traits métaphysiques, qui auraient pu paraître obscurs, mais sans rien changer au fond de la pensée. C’est la seule part que l’on ait à ce singulier Ouvrage. [40] [41]

Lettre première17

Aza ! mon cher Aza ! les cris de ta tendre Zilia, tels qu’une vapeur du matin, s’exhalent et sont dissipés avant d’arriver jusqu’à toi ; en vain je t’appelle à mon secours ; en vain j’attens que ton amour vienne briser les chaînes de mon esclavage : hélas ! peut-être les malheurs que j’ignore sont-ils les plus affreux ! peut-être tes maux surpassent-ils les miens !

La ville du Soleil, livrée à la fureur d’une Nation barbare, devrait faire couler mes larmes ; mais ma douleur, mes craintes, mon désespoir, ne sont que pour toi.

Qu’as-tu fait dans ce tumulte affreux, chère âme de ma vie ? Ton courage t’a-t-il été funeste ou inutile ? Cruelle alternative ! mortelle inquiétude ! ô, mon cher Aza ! que tes jours soient sauvés, et que je succombe, s’il le faut, sous les maux qui m’accablent !

Depuis le moment terrible (qui aurait dû être arraché de la chaîne du temps, et replongé dans les idées éternelles) depuis le moment d’horreur où ces Sauvages impies m’ont enlevée au culte du [42] Soleil, à moi-même, à ton amour ; retenue dans une étroite captivité, privée de toute communication, ignorant la Langue de ces hommes féroces, je n’éprouve que les effets du malheur, sans pouvoir en découvrir la cause. Plongée dans un abîme d’obscurité, mes jours sont semblables aux nuits les plus effrayantes.

Loin d’être touchés de mes plaintes, mes ravisseurs ne le sont pas même de mes larmes ; sourds à mon langage, ils n’entendent pas mieux les cris de mon désespoir.

Quel est le peuple assez féroce pour n’être point ému aux signes de la douleur ? Quel desert aride a vu naître des humains insensibles à la voix de la nature gémissante ? Les Barbares ! Maîtres d’Yalpor18 fiers de la puissance d’exterminer, la cruauté est le seul guide de leurs actions. Aza ! comment échapperas-tu à leur fureur ? où es-tu ? que fais-tu ? si ma vie t’est chère, instruis-moi de ta destinée.

Hélas ! que la mienne est changée ! comment se peut-il, que des jours si semblables entr’eux, ayent par rapport à nous de si funestes différences ? Le temps s’écoule ; les ténébres succèdent à la lumière ; aucun dérangement ne s’apperçoit dans la nature ; et moi, du suprême bonheur, je suis tombée dans l’horreur du désespoir, sans qu’aucun intervalle m’ait préparée à cet affreux passage.

Tu le sais, ô délices de mon cœur ! ce jour horrible, ce jour à jamais épouvantable, devait éclairer [43] le triomphe de notre union. À peine commençoit-il à paraître, qu’impatiente d’exécuter un projet que ma tendresse m’avait inspiré pendant la nuit, je courus à mes Quipos19 et profitant du silence qui régnoit encore dans le Temple, je me hâtai de les nouer, dans l’espérance qu’avec leur secours je rendrois immortelle l’histoire de notre amour et de notre bonheur.

À mesure que je travaillois, l’entreprise me paroissoit moins difficile ; de moment en moment cet amas innombrable de cordons devenait sous mes doigts une peinture fidelle de nos actions et de nos sentiments, comme il était autrefois l’interprête de nos pensées, pendant les longs intervalles que nous passions sans nous voir.

Toute entiere à mon occupation, j’oubliois le temps, lorsqu’un bruit confus réveilla mes esprits et fit tressaillir mon cœur.

Je crus que le moment heureux était arrivé, et que les cent portes20 s’ouvraient pour laisser un libre passage au soleil de mes jours ; je cachai précipitamment mes Quipos sous un pan de ma robbe, et je courus au-devant de tes pas.

Mais quel horrible spectacle s’offrit à mes yeux ! Jamais son souvenir affreux ne s’effacera de ma mémoire. [44]

Les pavés du Temple ensanglantés ; l’image du Soleil foulée aux pieds ; nos Vierges éperduës, fuyant devant une troupe de soldats furieux qui massacraient tout ce qui s’opposait à leur passage ; nos Mamas21 expirantes sous leurs coups, dont les habits brûlaient encore du feu de leur tonnerre ; les gémissemens de l’épouvante, les cris de la fureur répandant de toute part l’horreur et l’effroi, m’ôterent jusqu’au sentiment de mon malheur.

Revenue à moi-même, je me trouvai, (par un mouvement naturel et presque involontaire) rangée derriere l’autel que je tenois embrassé. Là, je voyais passer ces barbares ; je n’osais donner un libre cours à ma respiration, je craignais qu’elle ne me coûtât la vie. Je remarquai cependant qu’ils ralentissaient les effets de leur cruauté à la vue des ornements précieux répandus dans le Temple ; qu’ils se saisissaient de ceux dont l’éclat les frappait davantage ; et qu’ils arrachaient jusqu’aux lames d’or dont les murs étaient revêtus. Je jugeai que le larcin était le motif de leur barbarie, et que pour éviter la mort, je n’avais qu’à me dérober à leurs regards. Je formai le dessein de sortir du Temple, de me faire conduire à ton Palais, de demander au Capa Inca22 du secours et un azile pour mes Compagnes et pour moi ; mais aux premiers mouvements que je fis pour m’éloigner, je me sentis arrêter : ô, mon cher Aza, j’en frémis encore ! Ces [45] impies oserent porter leurs mains sacriléges sur la fille du Soleil.

Arrachée de la demeure sacrée, traînée ignominieusement hors du Temple, j’ai vu pour la première fois le seuil de la porte Céleste que je ne devais passer qu’avec les ornements de la Royauté23 ; au lieu de fleurs qui auraient été semées sous mes pas, j’ai vu les chemins couverts de sang et de carnage ; au lieu des honneurs du Trône que je devais partager avec toi, esclave sous les lois de la tyrannie, enfermée dans une obscure prison ; la place que j’occupe dans l’univers est bornée à l’étendue de mon être. Une natte baignée de mes pleurs reçoit mon corps fatigué par les tourments de mon âme ; mais, cher soutien de ma vie, que tant de maux me seront legers, si j’apprends que tu respires !

Au milieu de cet horrible bouleversement, je ne sais par quel heureux hasard j’ai conservé mes Quipos24. Je les posséde, mon cher Aza, c’est le trésor de mon cœur, puisqu’il servira d’interprète à ton amour comme au mien ; les mêmes nœuds qui t’apprendront mon existence, en changeant de forme entre tes mains, m’instruiront de mon sort. Hélas ! par quelle voie pourrai-je les faire passer jusqu’à toi ? Par quelle adresse pourront-ils m’être rendus ? Je l’ignore encore ; mais le même sentiment qui nous fit inventer leur usage, nous suggèrera les moyens de tromper nos tyrans. Quel [46] que soit le Chaqui25 fidèle qui te portera ce précieux dépôt, je ne cesserai d’envier son bonheur. Il te verra, mon cher Aza ; je donnerais tous les jours que le Soleil me destine pour jouir un seul moment de ta présence. [47]

Lettre deuxième26

Que l’arbre de la vertu, mon cher Aza, répande à jamais son ombre sur la famille du pieux Citoyen qui a reçu sous ma fenêtre le mystérieux tissu de mes pensées, et qui l’a remis dans tes mains ! Que Pachammac27 prolonge ses années, en récompense de son adresse à faire passer jusqu’à moi les plaisirs divins avec ta réponse.

Les trésors de l’Amour me sont ouverts ; j’y puise une joie délicieuse dont mon âme s’enyvre. En dénouant les secrets de ton cœur, le mien se baigne dans une Mer parfumée. Tu vis, et les chaînes qui devaient nous unir ne sont pas rompues ! Tant de bonheur était l’objet de mes désirs, et non celui de mes espérances.

Dans l’abandon de moi-même, je craignais pour tes jours ; le plaisir était oublié, tu me rends tout ce que j’avais perdu. Je goûte à longs traits la douce satisfaction de te plaire, d’être louée de toi, d’être approuvée par ce que j’aime. Mais, cher Aza, en me livrant à tant de délices, je n’oublie [48] pas que je te dois ce que je suis. Ainsi que la rose tire ses brillantes couleurs des rayons du Soleil, de même les charmes qui te plaisent dans mon esprit et dans mes sentiments, ne sont que les bienfaits de ton génie lumineux ; rien n’est à moi que ma tendresse.

Si tu étais un homme ordinaire, je serais restée dans le néant, où mon sexe est condamné. Peu esclave de la coutume, tu m’en as fait franchir les barrières pour m’élever jusqu’à toi. Tu n’as pu souffrir qu’un être semblable au tien, fût borné à l’humiliant avantage de donner la vie à ta postérité. Tu as voulu que nos divins Amutas28 ornassent mon entendement de leurs sublimes connaissances. Mais, ô lumière de ma vie, sans le désir de te plaire, aurais-je pu me résoudre d’abandonner ma tranquille ignorance, pour la pénible occupation de l’étude ? Sans le désir de mériter ton estime, ta confiance, ton respect, par des vertus qui fortifient l’amour et que l’amour rend voluptueuses ; je ne serais que l’objet de tes yeux ; l’absence m’aurait déjà effacée de ton souvenir.

Mais, hélas ! si tu m’aimes encore, pourquoi suis-je dans l’esclavage ? En jetant mes regards sur les murs de ma prison, ma joie disparaît, l’horreur me saisit, et mes craintes se renouvellent. On ne t’a point ravi la liberté, tu ne viens pas à mon secours ; tu es instruit de mon sort, il n’est pas changé. Non, mon cher Aza, au milieu de ces Peuples féroces, que tu nommes Espagnols, tu n’es [49] pas aussi libre que tu crois l’être. Je vois autant de signes d’esclavage dans les honneurs qu’ils te rendent, que dans la captivité où ils me retiennent.

Ta bonté te séduit, tu crois sincères, les promesses que ces barbares te font faire par leur interprête, parce que tes paroles sont inviolables ; mais moi qui n’entends pas leur langage ; moi qu’ils le trouvent pas digne d’être trompée, je vois leurs actions.

Tes Sujets les prennent pour des Dieux, ils se rangent de leur parti : ô mon cher Aza, malheur au peuple que la crainte détermine ! Sauve-toi de cette erreur, défie-toi de la fausse bonté de ces Étrangers. Abandonne ton Empire, puisque l’Inca Viracocha29 en a prédit la destruction.

Achette ta vie et ta liberté au prix de ta puissance, de ta grandeur, de tes trésors ; il ne te restera que les dons de la nature. Nos jours seront en sûreté.

Riches de la possession de nos cœurs, grands par nos vertus, puissants par notre modération, nous irons dans une cabane jouir du ciel, de la terre et de notre tendresse.

Tu seras plus Roi en régnant sur mon âme, qu’en doutant de l’affection d’un peuple innombrable : ma soumission à tes volontés te fera jouir sans tyrannie du beau droit de commander. En t’obéïssant je ferai retentir ton Empire de mes chants d’allégresse ; ton Diadême30 sera toujours l’ouvrage de mes mains, tu ne perdras de ta Royauté que les soins et les fatigues. [50]

Combien de fois, chère âme de ma vie, tu t’es plaint des devoirs de ton rang ? Combien les cérémonies, dont tes visites étaient accompagnées, t’ont fait envier le sort de tes Sujets ? Tu n’aurais voulu vivre que pour moi ; craindrois-tu à présent de perdre tant de contraintes ? Ne serais-je plus cette Zilia, que tu aurais préférée à ton Empire ? Non, je ne puis le croire, mon cœur n’est point changé, pourquoi le tien le serait-il ?

J’aime, je vois toujours le même Aza qui régna dans mon âme au premier moment de sa vue ; je me rappelle sans cesse ce jour fortuné, où ton Pere, mon souverain Seigneur, te fit partager, pour la première fois, le pouvoir réservé à lui seul, d’entrer dans l’intérieur du Temple31 ; je me représente le spectacle agréable de nos Vierges, qui, rassemblées dans un même lieu, reçoivent un nouveau lustre de l’ordre admirable qui règne entr’elles : tel on voit dans un jardin l’arrangement des plus belles fleurs ajouter encore de l’éclat à leur beauté.

Tu parus au milieu de nous comme un Soleil Levant, dont la tendre lumière prépare la sérénité d’un beau jour : le feu de tes yeux répandoit sur nos joues le coloris de la modestie, un embarras ingénu tenoit nos regards captifs ; une joie brillante éclatoit dans les tiens ; tu n’avais jamais rencontré tant de beautés ensemble. Nous n’avions jamais vu que le Capa-Inca : l’étonnement et le silence régnaient de toutes parts. Je ne sais quelles étaient les pensées de mes Compagnes ; mais de [51] quels sentiments mon cœur ne fut-il point assailli ! Pour la première fois j’éprouvai du trouble, de l’inquiétude, et cependant du plaisir. Confuse des agitations de mon âme, j’allois me dérober à ta vue ; mais tu tournas tes pas vers moi, le respect me retint.

Ô, mon cher Aza, le souvenir de ce premier moment de mon bonheur me sera toujours cher ! Le son de ta voix, ainsi que le chant mélodieux de nos Hymnes, porta dans mes veines le doux frémissement et le saint respect que nous inspire la présence de la Divinité.

Tremblante, interdite, la timidité m’avait ravi jusqu’à l’usage de la voix ; enhardie enfin par la douceur de tes paroles, j’osai élever mes regards jusqu’à toi, je rencontrai les tiens. Non, la mort même n’effacera pas de ma mémoire les tendres mouvements de nos ames qui se rencontrerent, et se confondirent dans un instant.

Si nous pouvions douter de notre origine, mon cher Aza, ce trait de lumière confondroit notre incertitude. Quel autre, que le principe du feu, aurait pu nous transmettre cette vive intelligence des cœurs, communiquée, répandue et sentie, avec une rapidité inexplicable ?

J’étais trop ignorante sur les effets de l’amour pour ne pas m’y tromper. L’imagination remplie de la sublime Théologie de nos Cucipatas32, je pris le feu qui m’animoit pour une agitation divine, je crus que le Soleil me manifestoit sa volonté par ton organe, qu’il me choisissoit pour son épouse [52] d’élite33 : j’en soupirai, mais après ton départ, j’examinai mon cœur, et je n’y trouvai que ton image.

Quel changement, mon cher Aza, ta présence avait fait sur moi ! tous les objets me parurent nouveaux ; je crus voir mes Compagnes pour la première fois. Qu’elles me parurent belles ! je ne pus soutenir leur présence ; retirée à l’écart, je me livrois au trouble de mon âme, lorsqu’une d’entr’elles, vint me tirer de ma rêverie, en me donnant de sujets de m’y livrer. Elle m’apprit qu’étant ta plus proche parente, j’étais destinée à être ton épouse, dès que mon âge permettroit cette union.

J’ignorois les lois de ton Empire34, mais depuis que je t’avais vu, mon cœur était trop éclairé pour ne pas saisir l’idée du bonheur d’être à toi. Cependant loin d’en connoître toute l’étendue ; accoutumée au nom sacré d’épouse du Soleil, je bornois mon à te voir tous les jours, à t’adorer, à t’offrir des vœux comme à lui.

C’est toi, mon aimable Aza, c’est toi qui comblas mon âme de délices en m’apprenant que l’auguste rang de ton épouse m’associeroit à ton cœur, à ton trône, à ta gloire, à tes vertus ; que je jouirois sans cesse de ces entretiens si rares et si courts au gré de nos désirs, de ces entretiens qui ornaient mon [53] esprit des perfections de ton âme, et qui ajoutaient à mon bonheur la délicieuse espérance de faire un jour le tien.

Ô, mon cher Aza combien ton impatience contre mon jeunesse, qui retardoit notre union, était flatteuse pour mon cœur ! Combien les deux années qui se sont écoulées t’ont paru longues, et cependant que leur durée a été courte ! Hélas, le moment fortuné était arrivé ! quelle fatalité l’a rendu si funeste ? Quel Dieu punit ainsi l’innocence et la vertu ? ou quelle Puissance infernale nous a séparés de nous-mêmes ? L’horreur me saisit, mon cœur se déchire, mes larmes inondent mon ouvrage. Aza ! mon cher Aza !… [54]

Lettre troisième

C’Est toi, chère lumière de mes jours ; c’est toi qui me rappelles à la vie ; voudrois-je la conserver, si je n’étais assurée que la mort aurait moissonné d’un seul coup tes jours et les miens ! Je touchois au moment où l’étincelle du feu divin, dont le Soleil anime notre être, alloit s’éteindre : la nature laborieuse se préparoit déjà à donner une autre forme à la portion de matiere qui lui appartient en moi, je mourois ; tu perdois pour jamais la moitié de toi-même, lorsque mon amour m’a rendu la vie, et je t’en fais un sacrifice. Mais comment pourrai-je t’instruire des choses surprenantes qui me sont arrivées ? Comment me rappeller des idées déja confuses au moment où je les ai reçues, et que le temps qui s’est écoulé depuis, rend encore moins intelligibles ?

À peine, mon cher Aza, avais-je confié à notre fidèle Chaqui le dernier tissu de mes pensées, que j’entendis un grand mouvement dans notre habitation : vers le milieu de la nuit deux de mes ravisseurs vinrent m’enlever de ma sombre retraite [55] avec autant de violence qu’ils en avaient employée à m’arracher du Temple du Soleil.

Quoique la nuit fût fort obscure, on me fit faire un si long trajet, que succombant à la fatigue, on fut obligé de me porter dans une maison dont les approches, malgré l’obscurité, me parurent extrêmement difficiles.

Je fus placée dans un lieu plus étroit et plus incommode que n’était ma prison. Ah, mon cher Aza ! pourrois-je te persuader ce que je ne comprends pas moi-même, si tu n’étais assuré que le mensonge n’a jamais souillé les lévres d’un enfant du Soleil35 !

Cette maison, que j’ai jugé être fort grande par la quantité de monde qu’elle contenoit ; cette maison comme suspendue, et ne tenant point à la terre, était dans un balancement continuel.

Il faudroit, ô lumière de mon esprit, que Ticaiviracocha eût comblé mon âme comme la tienne de sa divine science, pour pouvoir comprendre ce prodige. Toute la connaissance que j’en ai, est que cette demeure n’a pas été construite par un être ami des hommes : car quelques moments après que j’y fus entrée, son mouvement continuel, joint à une odeur malfaisante, me causerent un mal si violent, que je suis étonnée de n’y avoir pas succombé : ce n’était que le commencement de mes peines.

Un temps assez long s’était écoulé, je ne souffrois presque plus, lorsqu’un matin je fus arrachée au sommeil par un bruit plus affreux que celui [56] d’Yalpa : notre habitation en recevoit des ébranlemens tels que la terre en éprouvera, lorsque la Lune en tombant, réduira l’univers en poussiere36. Des cris, des voix humaines qui se joignirent à ce fracas, le rendirent encore plus épouvantable ; mes sens saisis d’une horreur secrette, ne portaient à mon âme, que l’idée de la destruction, (non-seulement de moi-même) mais de la nature entiere. Je croyais le péril universel ; je tremblois pour tes jours : ma frayeur s’accrut enfin jusqu’au dernier excès, à la vue d’une troupe d’hommes en fureur, le visage et les habits ensanglantés, qui se jetterent en tumulte dans ma chambre. Je ne soutins pas cet horrible spectacle, la force et la connaissance m’abandonnerent ; j’ignore encore la suite de ce terrible événement. Mais revenue à moi-même, je me trouvai dans un lit assez propre, entourée de plusieurs Sauvages, qui n’étaient plus les cruels Espagnols.

Peux-tu te représenter ma surprise, en me trouvant dans une demeure nouvelle, parmi des hommes nouveaux, sans pouvoir comprendre comment ce changement avait pu se faire ? Je refermai promptement les yeux, afin que plus recueillie en moi-même, je pusse m’assurer si je vivois, ou si mon âme n’avait point abandonné mon corps pour passer dans les régions inconnues37. [57]

Te l’avouerai-je, chère Idole de mon cœur ; fatiguée d’une vie odieuse, rebutée de souffrir des tourments de toute espèce ; accablée sous le poids de mon horrible destinée, je regardai avec indifférence la fin de ma vie que je sentois approcher : je refusai constamment tous les secours que l’on m’offroit ; en peu de jours je touchai au terme fatal, et j’y touchai sans regret.

L’épuisement des forces anéantit le sentiment ; déja mon imagination affoiblie ne recevoit plus d’images que comme un léger dessein tracé par une main tremblante ; déjà les objets qui m’avaient le plus affectée n’excitaient en moi que cette sensation vague, que nous éprouvons en nous laissant aller à une rêverie indéterminée ; je n’étais presque plus. Cet état, mon cher Aza, n’est pas si fâcheux que l’on croit. De loin il nous effraye, parce que nous y pensons de toutes nos forces ; quand il est arrivé, affoibli par les gradations de douleurs qui nous y conduisent, le moment décisif ne paraît que celui du repos. Un penchant naturel qui nous porte dans l’avenir, même dans celui qui ne sera plus pour nous, ranima mon esprit, et le transporta jusques dans l’intérieur de ton Palais. Je crus y arriver au moment où tu venois d’apprendre la nouvelle de ma mort ; je me représentai ton image pâle, défigurée, privée de sentiments, telle qu’un lys desséché par la brûlante ardeur du Midi. Le plus tendre amour est-il donc quelquefois barbare ? Je jouissois de ta douleur, je l’excitois par de tristes adieux ; je trouvois de la douceur, peut-être du plaisir à répandre sur tes jours le poison des regrets ; et ce même amour qui me rendoit [58] féroce, déchiroit mon cœur par l’horreur de tes peines. Enfin, reveillée comme d’un profond sommeil, pénétrée de ta propre douleur, tremblante pour ta vie, je demandai des secours, je revis la lumière.

Te reverrai-je, toi, cher Arbitre de mon existence ? Hélas ! qui pourra m’en assurer ? Je ne sais plus où je suis, peut-être est-ce loin de toi. Mais dussions-nous être séparés par les espaces immenses qu’habitent les enfants du Soleil, le nuage leger de mes pensées volera sans cesse autour de toi. [59]

Lettre quatrième

QUel que soit l’amour de la vie, mon cher Aza, les peines le diminuent, le désespoir l’éteint. Le mépris que la nature semble faire de notre être, en l’abandonnant à la douleur, nous révolte d’abord ; ensuite l’impossibilité de nous en délivrer, nous prouve une insuffisance si humiliante, qu’elle nous conduit jusqu’au dégoût de nous-même.

Je ne vis plus en moi ni pour moi ; chaque instant où je respire, est un sacrifice que je fais à ton amour, et de jour en jour il devient plus pénible ; si le temps apporte quelque soulagement au mal qui me consume, loin d’éclaircir mon sort, il semble le rendre encore plus obscur. Tout ce qui m’environne m’est inconnu, tout m’est nouveau, tout intéresse ma curiosité, et rien ne peut la satisfaire. En vain, j’emploie mon attention et mes efforts pour entendre, ou pour être entendue ; l’un et l’autre me sont également impossibles. Fatiguée de tant de peines inutiles, je crus en tarir la source, en dérobant à mes yeux l’impression qu’ils recevaient des objets : je m’obstinai quelque temps à les fermer ; mais les ténébres volontaires [60] auxquelles je m’étais condamnée, ne soulageaient que ma modestie. Blessée sans cesse à la vue de ces hommes, dont les services et les secours sont autant de supplices, mon âme n’en était pas moins agitée ; renfermée en moi-même, mes inquiétudes n’en étaient que plus vives, et le désir de les exprimer plus violent. D’un autre côté l’impossibilité de me faire entendre, répand jusques sur mes organes un tourment non moins insupportable que des douleurs qui auraient une réalité plus apparente. Que cette situation est cruelle !

Hélas, je croiois déja entendre quelques mots des Sauvages Espagnols, j’y trouvois des rapports avec notre auguste langage ; je me flattois qu’en peu de temps je pourrois m’expliquer avec eux ; loin de trouver le même avantage avec mes nouveaux tyrans, ils s’expriment avec tant de rapidité, que je ne distingue pas même les inflexions de leur voix. Tout me fait juger qu’ils ne sont pas de la même Nation ; et à la différence de leur manière, et de leur caractère apparent, on devine sans peine que Pachacamac leur a distribué dans une grande disproportion les élemens dont il a formé les humains. L’air grave et farouche des premiers fait voir qu’ils sont composés de la matiere des plus durs métaux ; ceux-ci semblent s’être échappés des mains du Créateur au moment où il n’avait encore assemblé pour leur formation que l’air et le feu : les yeux fiers, la mine sombre et tranquille de ceux-là, montraient assez qu’ils étaient cruels de sang froid ; l’inhumanité de leurs actions ne l’a que trop prouvé. Le visage riant de ceux-ci, la douceur de leurs regards, un certain empressement [61] répandu sur leurs actions et qui paraît être de la bienveillance, prévient en leur faveur, mais je remarque des contradictions dans leur conduite, qui suspendent mon jugement.

Deux de ces Sauvages ne quittent presque pas le chevet de mon lit ; l’un que j’ai jugé être le Cacique38 à son air de grandeur, me rend, je crois, à sa façon beaucoup de respect : l’autre me donne une partie des secours qu’exige ma maladie, mais sa bonté est dure, ses secours sont cruels, et sa familiarité impérieuse.

Dès le premier moment, où revenue de ma faiblesse, je me trouvai en leur puissance, celui-ci (car je l’ai bien remarqué) plus hardi que les autres, voulut prendre ma main, que je retirai avec une confusion inexprimable ; il parut surpris de ma résistance, et sans aucun égard pour la modestie, il la reprit à l’instant : foible, mourante et ne prononçant que des paroles qui n’étaient point entendues, pouvois-je l’en empêcher ? Il la garda, mon cher Aza, tout autant qu’il voulut, et depuis ce temps, il faut que je la lui donne moi-même plusieurs fois par jour, si je veux éviter des débats qui tournent toujours à mon désavantage.

Cette espèce de cérémonie39 me paraît une superstition de ces peuples : j’ai crû remarquer que l’on y trouvoit des rapports avec mon mal ; mais il faut apparemment être de leur Nation pour en sentir les effets ; car je n’en éprouve aucuns, je [62] souffre toujours également d’un feu intérieur qui me consume ; à peine me reste-t-il assez de force pour nouer mes Quipos. J’emploie à cette occupation autant de temps que ma faiblesse peut me le permettre : ces nœuds qui frappent mes sens, semblent donner plus de réalité à mes pensées ; la sorte de ressemblance que je m’imagine qu’ils ont avec les paroles, me fait une illusion qui trompe ma douleur : je crois te parler, te dire que je t’aime, t’assurer de mes vœux, de ma tendresse ; cette douce erreur est mon bien et ma vie. Si l’excès d’accablement m’oblige d’interrompre mon Ouvrage, je gémis de ton absence ; ainsi toute entiere à ma tendresse, il n’y a pas un de mes moments qui ne t’appartienne.

Hélas ! Quel autre usage pourrois-je en faire ? Ô, mon cher Aza ! quand tu ne serais pas le maître de mon âme : quand les chaînes de l’amour ne m’attacheraient pas inséparablement à toi ; plongée dans un abîme d’obscurité, pourrois-je détourner mes pensées de la lumière de ma vie ? Tu es le Soleil de mes jours, tu les éclaires, tu les prolonges, ils sont à toi. Tu me chéris, je me laisse vivre. Que feras-tu pour moi ? Tu m’aimeras, je suis récompensée. [63]

Lettre cinquième

QUe j’ai souffert, mon cher Aza, depuis les derniers nœuds que je t’ai consacrés ! La privation de mes Quipos manquoit au comble de mes peines ; dès que mes officieux Persécuteurs se sont apperçus que ce travail augmentoit mon accablement, ils m’en ont ôté l’usage.

On m’a enfin rendu le trésor de ma tendresse, mais je l’ai acheté par bien des larmes. Il ne me reste que cette expression de mes sentiments ; il ne me reste que la triste consolation de te peindre mes doupouvois-je la perdre sans désespoir ?

Mon étrange destinée m’a ravi jusqu’à la douceur que trouvent les malheureux à parler de leurs peines : on croit être plaint quand on est écouté, on croit être soulagé en voyant partager sa tristesse, je ne puis me faire entendre, et la gaieté m’environne.

Je ne puis même jouir paisiblement de la nouvelle espèce de désert où me réduit l’impuissance de communiquer mes pensées. Entourée d’objets importuns, leurs regards attentifs troublent la solitude de mon âme ; j’oublie le plus beau présent que [64] nous ait fait la nature, en rendant nos idées impénétrables sans le secours de notre propre volonté. Je crains quelquefois que ces Sauvages curieux ne découvrent les réflexions désavantageuses que m’inspire la bizarrerie de leur conduite,

Un moment détruit l’opinion qu’un autre moment m’avait donné de leur caractère. Car si je m’arrête aux fréquentes oppositions de leur volonté à la mienne, je ne puis douter qu’ils ne me croyent leur esclave, et que leur puissance ne soit tyrannique.

Sans compter un nombre infini d’autres contradictions, ils me refusent, mon cher Aza, jusqu’aux alimens nécessaires au soutien de la vie, jusqu’à la liberté de choisir la place où je veux être, ils me retiennent par une espèce de violence dans ce lit qui m’est devenu insupportable.

D’un autre côté, si je réfléchis sur l’envie extrême qu’ils ont témoignée de conserver mes jours, sur le respect dont ils accompagnent les services qu’ils me rendent, je suis tentée de croire qu’ils me prennent pour un être d’une espèce supérieure à l’humanité.

Aucun d’eux ne paraît devant moi, sans courber son corps plus ou moins, comme nous avons coutume de faire en adorant le Soleil. Le Cacique semble vouloir imiter le cérémonial des Incas au jour du Raymi40 : Il se met sur ses genoux fort près de mon lit, il reste un temps considérable dans cette posture gênante : tantôt il garde le silence, [65] et les yeux baissés il semble rêver profondément : je vois sur son visage cet embarras respectueux que nous inspire le grand Nom41 prononcé à haute voix. S’il trouve l’occasion de saisir ma main, il y porte sa bouche avec la même vénération qu nous avons pour le sacré Diadême42. Quelquefois il prononce un grand nombre de mots qui ne ressemblent point au langage ordinaire de sa Nation. Le son en est plus doux, plus distinct, plus mesuré ; il y joint cet air touché qui précéde les larmes ; ces soupirs qui expriment les besoins de l’âme ; ces accens qui sont presque des plaintes ; enfin tout ce qui accompagne le désir d’obtenir des graces. Hélas ! mon cher Aza, s’il me connoissoit bien, s’il n’était pas dans quelque erreur sur mon être, quelle priere aurait-il à me faire ?

Cette Nation ne serait-elle point idolâtre ? Je n’ai encore vu faire aucune adoration au Soleil ; peut-être prennent-ils les femmes pour l’objet de leur culte. Avant que le Grand Mauco-Capac43 eût apporté sur la terre les volontés du Soleil, nos Ancêtres divinisaient tout ce qui les frappait de crainte ou de plaisir : peut-être ces Sauvages n’éprouvent-ils ces deux sentiments que pour les femmes.

Mais, s’ils m’adoroient, ajouteroient-ils à mes malheurs l’affreuse contrainte où ils me retiennent ? [66] Non, ils chercheraient à me plaire, ils obéiraient aux signes de mes volontés ; je serais libre, je sortirois de cette odieuse demeure ; j’irois chercher le maître de mon âme ; un seul de ses regards effaceroit le souvenir de tant d’infortunes. [67]

Lettre sixième

QUelle horrible surprise, mon cher Aza ! Que nos malheurs sont augmentés ! Que nous sommes à plaindre ! Nos maux sont sans reméde, il ne me reste qu’à te l’apprendre et à mourir.

On m’a enfin permis de me lever, j’ai profité avec empressement de cette liberté ; je me suis traînée à une petite fenêtre, je l’ai ouverte avec la précipitation que m’inspiroit ma vive curiosité. Qu’ai-je vu ? Cher Amour de ma vie, je ne trouverai point d’expressions pour te peindre l’excès de mon étonnement, et le mortel désespoir qui m’a saisie en ne découvrant autour de moi que ce terrible élément dont la vue seule fait frémir.

Mon premier coup d’œil ne m’a que trop éclairée sur le mouvement incommode de notre demeure. Je suis dans une de ces maisons flotantes, dont les Espagnols se sont servis pour atteindre jusqu’à nos malheureuses Contrées, et dont on ne m’avait fait qu’une description très-imparfaite.

Conçois-tu, cher Aza, quelles idées funestes sont entrées dans mon âme avec cette affreuse connaissance ? Je suis certaine que l’on m’éloigne de toi, [68] je ne respire plus le même air, je n’habite plus le même élément : tu ignoreras toujours où je suis, si je t’aime, si j’existe ; la destruction de mom être ne paroîtra pas même un évenement assez considérable pour être porté jusqu’à toi. Cher Arbitre de mes jours, de quel prix te peut être désormais ma vie infortunée ? Souffre que je rende à la Divinité un bienfait insupportable dont je ne veux plus jouir ; je ne te verrai plus, je ne veux plus vivre.

Je perds ce que j’aime ; l’univers est anéanti pour moi ; il n’est plus qu’un vaste desert que je remplis des cris de mon amour ; entends-les, cher objet de ma tendresse, sois-en touché, permets que je meure…

Quelle erreur me séduit ! Non, mon cher Aza, non, ce n’est pas toi qui m’ordonnes de vivre, c’est la timide nature, qui, en frémissant d’horreur, emprunte ta voix plus puissante que la sienne pour retarder une fin toujours redoutable pour elle ; mais c’en est fait, le moyen le plus prompt me délivrera de ses regrets…

Que la Mer abîme à jamais dans ses flots ma tendresse malheureuse, ma vie et mon désespoir.

Reçois, trop malheureux Aza, reçois les derniers sentiments de mon cœur, il n’a reçu que ton image, il ne voulait vivre que pour toi, il meurt rempli de ton amour. Je t’aime, je le pense, je le sens encore, je le dis pour la derniere fois… [69]

Lettre septième

Aza, tu n’as pas tout perdu, tu règnes encore sur un cœur ; je respire. La vigilance de mes Surveillans a rompu mon funeste dessein, il ne me reste que la honte d’en avoir tenté l’exécution. J’en aurais trop à t’apprendre les circonstances d’une entreprise aussitôt détruite que projettée. oserais-je jamais lever les yeux jusqu’à toi, si tu avais été témoin de mon emportement ?

Ma raison soumise au désespoir, ne m’était plus d’aucun secours ; ma vie ne me paroissoit d’aucun prix, j’avais oublié ton amour.

Que le sang-froid est cruel après la fureur ! Que les points de vue sont différens sur les mêmes objets ! Dans l’horreur du désespoir on prend la férocité pour du courage, et la crainte des souffrances pour de la fermeté. Qu’un mot, un regard, une surprise nous rappelle à nous-même, nous ne trouvons que de la faiblesse pour principe de notre Héroïsme ; pour fruit, que le repentir, et que le mépris pour récompense.

La connaissance de ma faute en est la plus sévére punition. Abandonnée à l’amertume du [70] repentir, ensevelie sous le voile de la honte, je me tiens à l’écart ; je crains que mon corps n’occupe trop de place : je voudrois le dérober à la lumière ; mes pleurs coulent en abondance, ma douleur est calme, nul son ne l’exhale ; mais je suis toute à elle. Puis-je trop expier mon crime ? Il était contre toi.

En vain, depuis deux jours ces Sauvages bienfaisants voudraient me faire partager la joie qui les transporte ; je ne fais qu’en soupçonner la cause ; mais quand elle me serait plus connue, je ne me trouverois pas digne de me mêler à leurs fêtes. Leurs danses, leurs cris de joie, une liqueur rouge semblable au Mays44, dont ils boivent abondamment, leur empressement à contempler le Soleil par tous les endroits d’où ils peuvent l’apercevoir, ne me laisseraient pas douter que cette réjouissance ne se fît en l’honneur de l’Astre Divin, si la conduite du Cacique était conforme à celle des autres.

Mais, loin de prendre part à la joie publique, depuis la faute que j’ai commise, il n’en prend qu’à ma douleur. Son zèle est plus respectueux, ses soins plus assidus, son attention plus pénétrante.

Il a deviné que la présence continuelle des Sauvages de sa suite ajoutoit la contrainte à mon affliction ; il m’a délivrée de leurs regards importuns, je n’ai presque plus que les siens à supporter.

Le croirais-tu, mon cher Aza ? Il y a des moments, où je trouve de la douceur dans ces [71] entretiens muets ; le feu de ses yeux me rappelle l’image de celui que j’ai vu dans les tiens ; j’y trouve des rapports qui séduisent mon cœur. Hélas que cette illusion est passagere et que les regrets qui la suivent sont durables ! ils ne finiront qu’avec ma vie, puisque je ne vis que pour toi. [72]

Lettre huitième

QUand un seul objet réunit toutes nos pensées, mon cher Aza, les événements ne nous intéressent que par les rapports que nous y trouvons avec lui. Si tu n’étais le seul mobile de mon âme, aurais-je passé, comme je viens de faire, de l’horreur du désespoir à l’espérance la plus douce ? Le Cacique avait déjà essayé plusieurs fois inutilement de me faire approcher de cette fenêtre, que je ne regarde plus sans frémir. Enfin pressée par de nouvelles instances, je m’y suis laissée conduire. Ah ! mon cher Aza, que j’ai été bien récompensée de ma complaisance !

Par un prodige incompréhensible, en me faisant regarder à travers une espèce de canne percée45, il m’a fait voir la terre dans un éloignement, où sans le secours de cette merveilleuse machine, mes yeux n’auraient pu atteindre.

En même temps, il m’a fait entendre par des signes (qui commencent à me devenir familiers) que nous allons à cette terre, et que sa vue était l’unique objet des réjouissances que j’ai prises pour un sacrifice au Soleil. [73]

J’ai senti d’abord tout l’avantage de cette découverte ; l’espérance, comme un trait de lumière, a porté sa clarté jusqu’au fond de mon cœur.

Il est certain que l’on me conduit à cette terre que l’on m’a fait voir, il est évident qu’elle est une portion de ton Empire, puisque le Soleil y répand ses rayons bienfaisants46. Je ne suis plus dans les fers des cruels Espagnols. Qui pourrait donc m’empêcher de rentrer sous tes Lois ?

Oui, cher Aza, je vais me réunir à ce que j’aime. Mon amour, ma raison, mes désirs, tout m’en assure. Je vole dans tes bras, un torrent de joie se répand dans mon âme, le passé s’évanouit, mes malheurs sont finis ; ils sont oubliés, l’avenir seul m’occupe, c’est mon unique bien.

Aza, mon cher espoir, je ne t’ai pas perdu, je verrai ton visage, tes habits, ton ombre ; je t’aimerai, je te le dirai à toi-même, est-il des tourments qu’un tel bonheur n’efface ! [74]

Lettre neuvième

QUe les jours sont longs quand on les compte, mon cher Aza ! Le temps ainsi que l’espace n’est connu que par ses limites. Il me semble que nos espérances sont celles du temps ; si elles nous quittent, ou qu’elles ne soient pas sensiblement marquées, nous n’en apercevons pas plus la durée que l’air qui remplit l’espace.

Depuis l’instant fatal de notre séparation, mon âme et mon cœur également flétris par l’infortune restaient ensevelis dans cet abandon total (horreur de la nature, image du néant) les jours s’écoulaient sans que j’y prisse garde ; aucun espoir ne fixait mon attention sur leur longueur : à présent que l’espérance en marque tous les instants, leur durée me paraît infinie, et ce qui me surprend davantage, c’est qu’en recouvrant la tranquillité de mon esprit, je retrouve en même temps la facilité de penser.

Depuis que mon imagination est ouverte à la joie, une foule de pensées qui s’y présentent, l’occupent jusqu’à la fatiguer. Des projets de plaisirs et de bonheur s’y succèdent alternativement ; [75] les idées nouvelles y sont reçues avec facilité, celles mêmes dont je ne m’étais point aperçue s’y retracent sans les chercher.

Depuis deux jours, j’entends plusieurs mots de la Langue du Cacique que je ne croyais pas savoir. Ce ne sont encore que des termes qui s’appliquent aux objets, ils n’expriment point mes pensées et ne me font point entendre celles des autres ; cependant ils me fournissent déjà quelques éclaircissements qui m’étaient nécessaires.

Je sais que le nom du Cacique est Déterville, celui de notre maison flottante vaisseau, et celui de la terre où nous allons, France.

Ce dernier m’a d’abord effrayée : je ne me souviens pas d’avoir entendu nommer ainsi aucune Contrée de ton Royaume ; mais faisant réflexion au nombre infini de celles qui le composent, dont les noms me sont échappés, ce mouvement de crainte s’est bientôt évanoui ; pouvait-il subsister longtemps avec la solide confiance que me donne sans cesse la vue du Soleil ? Non, mon cher Aza, cet astre divin n’éclaire que ses enfants ; le seul doute me rendrait criminelle ; je vais rentrer sous ton Empire, je touche au moment de te voir, je cours à mon bonheur.

Au milieu des transports de ma joie, la reconnaissance me prépare un plaisir délicieux, tu combleras d’honneur et de richesses le Cacique47 bienfaisant qui nous rendra l’un à l’autre, il portera dans sa Province le souvenir de Zilia ; la [76] récompense de sa vertu le rendra plus vertueux encore, et son bonheur fera ta gloire.

Rien ne peut se comparer, mon cher Aza, aux bontés qu’il a pour moi ; loin de me traiter en esclave, il semble être le mien ; j’éprouve à présent autant de complaisances de sa part que j’en éprouvais de contradictions durant ma maladie : occupé de moi, de mes inquiétudes, de mes amusements, il paraît n’avoir plus d’autres soins. Je les reçois avec un peu moins d’embarras, depuis qu’éclairée par l’habitude et par la réflexion, je vois que j’étais dans l’erreur sur l’idolâtrie dont je le soupçonnais.

Ce n’est pas qu’il ne répète souvent à peu près les mêmes démonstrations que je prenais pour un culte ; mais le ton, l’air et la forme qu’il y emploie, me persuadent que ce n’est qu’un jeu à l’usage de sa Nation.

Il commence par me faire prononcer distinctement des mots de sa Langue. (Il sait bien que les Dieux ne parlent point) ; dès que j’ai répété après lui, oui, je vous aime, ou bien, je vous promets d’être à vous, la joie se répand sur son visage, il me baise les mains avec transport, et avec un air de gaieté tout contraire au sérieux qui accompagne l’adoration de la Divinité.

Tranquille sur sa Religion, je ne le suis pas entierement sur le pays d’où il tire son origine. Son langage et ses habillemens sont si différens des nôtres, que souvent ma confiance en est ébranlée. De fâcheuses réflexions couvrent quelquefois de nuages ma plus chère espérance : je passe successivement de la crainte à la joie, et de la joie à l’inquiétude. [77]

Fatiguée de la confusion de mes idées, rebutée des incertitudes qui me déchirent, j’avais résolu de ne plus penser ; mais comment rallentir le mouvement d’une âme privée de toute communication, qui n’agit que sur elle-même, et que de si grands intérêts excitent à réfléchir ? Je ne le puis, mon cher Aza, je cherche des lumières avec une agitation qui me dévore, et je me trouve sans cesse dans la plus profonde obscurité. Je sçavois que la privation d’un sens peut tromper à quelques égards, je vois, néanmoins avec surprise que l’usage des miens m’entraîne d’erreurs en erreurs. L’intelligence des Langues serait-elle celle de l’âme ? Ô, cher Aza, que mes malheurs me font entrevoir de fâcheuses vérités ; mais que ces tristes pensées s’éloignent de moi ; nous touchons à la terre. La lumière de mes jours dissipera en un moment les ténébres qui m’environnent. [78]

Lettre dixième48

JE suis enfin arrivée à cette Terre, l’objet de mes désirs, mon cher Aza, mais je n’y vois encore rien qui m’annonce le bonheur que je m’en étais promis, tout ce qui s’offre à mes yeux me frappe, me surprend, m’étonne, et ne me laisse qu’une impression vague, une perplexité stupide, dont je ne cherche pas même à me délivrer ; mes erreurs répriment mes jugemens, je demeure incertaine, je doute presque de ce que je vois.

À peine étions-nous sortis de la maison flotante, que nous sommes entrés dans une ville bâtie sur le rivage de la Mer. Le peuple qui nous suivoit en foule, me paraît être de la même Nation que le Cacique, et les maisons n’ont aucune ressemblance avec celles des villes du Soleil : si celles-là les surpassent en beauté par la richesse de leurs ornements, celles-ci sont fort au-dessus par les prodiges dont elles sont remplies.

En entrant dans la chambre où Déterville m’a logée, mon cœur a tressailli ; j’ai vu dans l’enfoncement une jeune personne habillée comme une Vierge du Soleil ; j’ai couru à elle les bras ouverts. [79] Quelle surprise, mon cher Aza, quelle surprise extrême, de ne trouver qu’une resistance impénétrable, où je voyais une figure humaine se mouvoir dans un espace fort étendu !

L’étonnement me tenoit immobile les yeux attachés sur cette ombre, quand Déterville m’a fait remarquer sa propre figure à côté de celle qui occupoit toute mon attention : je le touchois, je lui parlois, et je le voyais en même temps fort près et fort loin de moi.

Ces prodiges troublent la raison, ils offusquent le jugement ; que faut-il penser des habitants de ce pays ? Faut-il les craindre, faut-il les aimer ? Je me garderai bien de rien déterminer là-dessus.

Le Cacique m’a fait comprendre que la figure que je voyais, était la mienne ; mais de quoi cela m’instruit-il ? Le prodige en est-il moins grand ? Suis-je moins mortifiée de ne trouver dans mon esprit que des erreurs ou des ignorances ? Je le vois avec douleur, mon cher Aza ; les moins habiles de cette Contrée sont plus savans que tous nos Ancutes.

Le Cacique m’a donné une China49 jeune et fort vive ; c’est une grande douceur pour moi que celle de revoir des femmes et d’en être servie : plusieurs autres s’empressent à me rendre des soins, et j’aimerois autant qu’elles ne le fissent pas, leur présence réveille mes craintes. À la façon dont elles me regardent, je vois bien qu’elles n’ont pas été à Cuzcoco50. Cependant je ne puis encore juger de [80] rien, mon esprit flotte toujours dans une mer d’incertitudes ; mon cœur seul inébranlable ne desire, n’espére, et n’attend qu’un bonheur sans lequel tout ne peut être que peines. [81]

Lettre onzième

QUoique j’aie pris tous les soins qui sont en mon pouvoir pour découvrir quelque lumière sur mon sort, mon cher Aza, je n’en suis pas mieux instruite que je l’étais il y a trois jours. Tout ce que j’ai pu remarquer, c’est que les Sauvages de cette Contrée paraissent aussi bons, aussi humains que le Cacique ; ils chantent et dansent, comme s’ils avaient tous les jours des terres à cultiver51. Si je m’en rapportois à l’opposition de leurs usages à ceux de notre Nation, je n’aurais plus d’espoir ; mais je me souviens que ton auguste pere a soumis à son obéissance des Provinces fort éloignées, et dont les Peuples n’avaient pas plus de rapport avec les nôtres ; pourquoi celle-ci n’en serait-elle pas une ? Le Soleil paraît se plaire à l’éclairer, il est plus beau, plus pur que je ne l’ai jamais vu, et je me livre à la confiance qu’il m’inspire : il ne me reste d’inquiétude que sur la longueur du temps qu’il faudra passer avant de pouvoir m’éclaircir [82] tout-à-fait sur nos intérêts ; car, mon cher Aza, je n’en puis plus douter, le seul usage de la Langue du pays pourra m’apprendre la vérité et finir mes inquiétudes.

Je ne laisse échaper aucune occasion de m’en instruire, je profite de tous les moments où Déterville me laisse en liberté pour prendre des leçons de Ma-China ; c’est une foible ressource, ne pouvant lui faire entendre mes pensées, je ne puis former aucun raisonnement avec elle ; je n’apprends que le nom des objets qui frappent ses yeux et les miens. Les signes du Cacique me sont quelquefois plus utiles. L’habitude nous en a fait une espèce de langage, qui nous sert au moins à exprimer nos volontés. Il me mena hier dans une maison, où, sans cette intelligence, je me serais fort mal conduite.

Nous entrâmes dans une chambre plus grande et plus ornée que celle que j’habite ; beaucoup de monde y était assemblé. L’étonnement général que l’on témoigna à ma vue me déplut, les ris excessifs que plusieurs jeunes filles s’efforçaient d’étouffer et qui recommençoient, lorsqu’elles levaient les yeux sur moi, excitaient dans mon cœur un sentiment si fâcheux, que je l’aurais pris pour de la honte, si je me fusse sentie coupable de quelque faute. Mais ne me trouvant qu’une grande répugnance à demeurer avec elles, j’allois retourner sur mes pas quand un signe de Déterville me retint.

Je compris que je commettois une faute, si je sortois, et je me gardai bien de rien faire qui méritât le blâme que l’on me donnoit sans sujet ; je restai donc, en portant toute mon attention sur ces femmes ; je crus démêler que la singularité de [83] mes habits causoit seule la surprise des unes et les ris offensans des autres, j’eus pitié de leur faiblesse ; je ne pensai plus qu’à leur persuader par ma contenance, que mon âme ne différoit pas tant de la leur, que mes habillemens de leurs parures.

Un homme que j’aurais pris pour un Curacas52 s’il n’eût été vêtu de noir, vint me prendre par la main d’un air affable, et me conduisit auprès d’une femme qu’à son air fier je pris pour la Pallas53 de la Contrée. Il lui dit plusieurs paroles que je sais pour les avoir entendues prononcer mille fois à Déterville. Qu’elle est belle ! les beaux yeux !… un autre homme lui répondit.

Des graces, une taille de Nymphe !… Hors les femmes qui ne dirent rien, tous répéterent à peu près les mêmes mots ; je ne sais pas encore leur signification, mais ils expriment sûrement des idées agréables, car en les prononçant, le visage est toujours riant.

Le Cacique paroissoit extrêmement satisfait de ce que l’on disoit ; il se tint toujours à côté de moi, ou s’il s’en éloignoit pour parler à quelqu’un, ses yeux ne me perdaient pas de vue, et ses signes m’avertissaient de ce que je devais faire : de mon côté j’étais fort attentive à l’observer pour ne point blesser les usages d’une Nation si peu instruite des nôtres.

Je ne sais, mon cher Aza, si je pourrai te faire comprendre combien les manieres de ces Sauvages m’ont paru extraordinaires. [84]

Ils ont une vivacité si impatiente, que les paroles ne leur suffisant pas pour s’exprimer, ils parlent autant par le mouvement de leur corps que par le son de leur voix ; ce que j’ai vu de leur agitation continuelle, m’a pleinement persuadée du peu d’importance des démonstrations du Cacique, qui m’ont tant causé d’embarras et sur lesquelles j’ai fait tant de fausses conjectures.

Il baisa hier les mains de la Pallas, et celles de toutes les autres femmes, il les baisa même au visage (ce que je n’avais pas encore vu) : les hommes venaient l’embrasser ; les uns le prenaient par une main, les autres le tiraient par son habit, et tout cela avec une promptitude dont nous n’avons point d’idées.

À juger de leur esprit par la vivacité de leurs gestes, je suis sûre que nos expressions mesurées, que les sublimes comparaisons qui expriment si naturellement nos tendres sentiments et nos pensées affectueuses, leur paroîtraient insipides ; ils prendraient notre air sérieux et modeste pour de la stupidité ; et la gravité de notre démarche pour un engourdissement. Le croirais-tu, mon cher Aza, malgré leurs imperfections, si tu étais ici, je me plairois avec eux. Un certain air d’affabilité répandu surtout ce qu’ils font, les rend aimables ; et si mon âme était plus heureuse, je trouverois du plaisir dans la diversité des objets qui se présentent successivement à mes yeux ; mais le peu de rapport qu’ils ont avec toi, efface les agréments de leur nouveauté ; toi seul fais mon bien et mes plaisirs. [85]

Lettre douzième54

J’Ai passé bien du temps, mon cher Aza, sans pouvoir donner un moment à ma plus chère occupation ; j’ai cependant un grand nombre de choses extraordinaires à t’apprendre ; je profite d’un peu de loisir pour essayer de t’en instruire.

Le lendemain de ma visite chez la Pallas, Déterville me fit apporter un fort bel habillement à l’usage du pays. Après que ma petite China l’eut arrangé sur moi à sa fantaisie, elle me fit approcher de cette ingénieuse machine qui double les objets : Quoique je dûsse être accoutumée à ses effets, je ne pus encore me garantir de la surprise, en me voyant comme si j’étais vis-à-vis de moi-même.

Mon nouvel ajustement ne me déplut pas ; peut-être je regretterois davantage celui que je quitte, s’il ne m’avait fait regarder par tout avec une attention incommode.

Le Cacique entra dans ma chambre au moment que la jeune fille ajoutoit encore plusieurs bagatelles à ma parure ; il s’arrêta à l’entrée de la porte et nous regarda longtemps sans parler : [86] sa rêverie était si profonde, qu’il se détourna pour laisser sortir la China et se remit à sa place sans s’en apercevoir ; les yeux attachés sur moi, il parcouroit toute ma personne avec une attention sérieuse dont j’étais embarrassée, sans en savoir la raison.

Cependant afin de lui marquer ma reconnaissance pour ses nouveaux bienfaits, je lui tendis la main, et ne pouvant exprimer mes sentiments, je crûs ne pouvoir lui rien dire de plus agréable que quelques-uns des mots qu’il se plaît à me faire répéter ; je tâchai même d’y mettre le ton qu’il y donne.

Je ne sais quel effet ils firent dans ce moment-là sur lui ; mais ses yeux s’animerent, son visage s’enflamma, il vint à moi d’un air agité, il parut vouloir me prendre dans ses bras, puis s’arrêtant tout-à-coup, il me serra fortement la main en prononçant d’une voix émuë. Non…,… le respectsa vertu… et plusieurs autres mots que je n’entends pas mieux, et puis il courut se jetter sur son siége à l’autre côté de la chambre, où il demeura la tête appuyée dans ses mains avec tous les signes d’une profonde douleur.

Je fus allarmée de son état, ne doutant pas que je lui eusse causé quelques peines ; je m’approchai de lui pour lui en témoigner mon repentir ; mais il me repoussa doucement sans me regarder, et je n’osai plus lui rien dire : j’étais dans le plus grand embarras, quand les domestiques entrerent pour nous apporter à manger ; il se leva, nous mangeâmes ensemble à la manière accoutumée sans qu’il parût d’autre suite à sa douleur qu’un [87] peu de tristesse ; mais il n’en avait ni moins de bonté, ni moins de douceur ; tout cela me paraît inconcevable.

Je n’osais lever les yeux sur lui ni me servir des signes, qui ordinairement nous tenaient lieu d’entretien ; cependant nous mangions dans un temps si différent de l’heure ordinaire des repas, que je ne pus m’empêcher de lui en témoigner ma surprise. Tout ce que je compris à sa réponse, fut que nous allions changer de demeure. En effet, le Cacique après être sorti et rentré plusieurs fois, vint me prendre par la main ; je me laissai conduire, en rêvant toujours à ce qui s’était passé, et en cherchant à démêler si le changement de lieu n’en était pas une suite.

À peine eus-je passé la derniere porte de la maison, qu’il m’aida à monter un pas assez haut, et je me trouvai dans une petite chambre où l’on ne peut se tenir debout sans incommodité ; mais nous y fûmes assis fort à l’aise, le Cacique, la China et moi ; ce petit endroit est agréablement meublé, une fenêtre de chaque côté l’éclaire suffisamment, mais il n’y a pas assez d’espace pour y marcher.

Tandis que je le considérois avec surprise, et que je tâchois de deviner pourquoi Déterville nous enfermoit si étroitement (ô, mon cher Aza ! que les prodiges sont familiers dans ce pays) je sentis cette machine ou cabane (je ne sais comment la nommer) je la sentis se mouvoir et changer de place ; ce mouvement me fit penser à la maison flotante : la frayeur me saisit ; le Cacique attentif à mes moindres inquiétudes me rassura en me [88] faisant regarder par une des fenêtres, je vis (non sans une surprise extrême) que cette machine suspendue assez près de la terre, se mouvoit par un secret que je ne comprenois pas.

Déterville me fit aussi voir que plusieurs Hamas55 d’une espèce qui nous est inconnue, marchaient devant nous et nous traînaient après eux ; il faut, ô lumière de mes jours, un génie plus qu’humain pour inventer des choses si utiles et si singulières ; mais il faut aussi qu’il y ait dans cette Nation quelques grands défauts qui modèrent sa puissance, puisqu’elle n’est pas la maîtresse du monde entier.

Il y a quatre jours qu’enfermés dans cette merveilleuse machine, nous n’en sortons que la nuit pour reprendre du repos dans la première habitation qui se rencontre, et je n’en sors jamais sans regret. Je te l’avoue, mon cher Aza, malgré mes tendres inquiétudes j’ai goûté pendant ce voyage des plaisirs qui m’étaient inconnus. Renfermée dans le Temple dès ma plus tendre enfance, je ne connaissais pas les beautés de l’univers ; tout ce que je vois me ravit et m’enchante.

Les campagnes immenses, qui se changent et se renouvellent sans cesse à des regards attentifs emportent l’âme avec plus de rapidité que l’on ne les traverse.

Les yeux sans se fatiguer parcourent, embrassent et se reposent tout à la fois sur une variété infinie d’objets admirables : on croit ne trouver de bornes à sa vue que celles du monde entier ; cette erreur [89] nous flatte, elle nous donne une idée satisfaisante de notre propre grandeur, et semble nous rapprocher du Créateur de tant de merveilles.

À la fin d’un beau jour, le Ciel n’offre pas un spectacle moins admirable que celui de la terre ; des nuées transparentes assemblées autour du Soleil, teintes des plus vives couleurs, nous présentent de toutes parts des montagnes d’ombre et de lumière, dont le majestueux désordre attire notre admiration jusqu’à l’oubli de nous-mêmes.

Le Cacique a eu la complaisance de me faire sortir tous les jours de la cabane roulante pour me laisser contempler à loisir les merveilles qu’il me voyoit admirer.

Que les bois sont délicieux, ô mon cher Aza ! si les beautés du Ciel et de la terre nous emportent loin de nous par un ravissement involontaire, celles des forêts nous y ramènent par un attrait intérieur, incompréhensible, dont la seule nature a le secret. En entrant dans ces beaux lieux, un charme universel se répand sur tous les sens et confond leur usage. On croit voir la fraîcheur avant de la sentir ; les différentes nuances de la couleur des feuilles adoucissent la lumière qui les pénétre, et semblent frapper le sentiment aussi-tôt que les yeux. Une odeur agréable, mais indéterminée, laisse à peine discerner si elle affecte le goût ou l’odorat ; l’air même sans être apperçu, porte dans tout notre être une volupté pure qui semble nous donner un sens de plus, sans pouvoir en désigner l’organe.

Ô, mon cher Aza ! que ta présence embelliroit des plaisirs si purs ! Que j’ai desiré de les partager [90] avec toi ! Témoin de mes tendres pensées, je t’aurais fait trouver dans les sentiments de mon cœur des charmes encore plus touchans que tous ceux des beautés de l’univers. [91]

Lettre treizième

ME voici enfin, mon cher Aza, dans une ville nommée Paris, c’est le terme de notre voyage, mais selon les apparences, ce ne sera pas celui de mes chagrins.

Depuis que je suis arrivée, plus attentive que jamais surtout ce qui se passe, mes découvertes ne me produisent que du tourment et ne me présagent que des malheurs : je trouve ton idée dans le moindre de mes désirs curieux, et je ne la rencontre dans aucun des objets qui s’offrent à ma vue.

Autant que j’en puis juger par le temps que nous avons employé à traverser cette ville, et par le grand nombre d’habitants dont les rues sont remplies, elle contient plus de monde que n’en pourraient rassembler deux ou trois de nos Contrées.

Je me rappelle les merveilles que l’on m’a racontées de Quitu ; je cherche à trouver ici quelques traits de la peinture que l’on m’a faite de cette grande ville ; mais, hélas ! quelle différence !

Celle-ci contient des ponts, des rivieres, des arbres, des campagnes ; elle me paraît un univers [92] plûtôt qu’une habitation particuliere. J’essayerois en vain de te donner une idée juste de la hauteur des maisons ; elles sont si prodigieusement élevées, qu’il est plus facile de croire que la nature les a produites telles qu’elles sont, que de comprendre comment des hommes ont pu les construire.

C’est ici que la famille du Cacique fait sa résidence… La maison qu’elle habite est presque aussi magnifique que celle du Soleil ; les meubles et quelques endroits des murs sont d’or ; le reste est orné d’un tissu varié des plus belles couleurs qui représentent assez bien les beautés de la nature.

En arrivant, Déterville me fit entendre qu’il me conduisoit dans la chambre de sa mere. Nous la trouvâmes à demi couchée sur un lit à peu près de la même forme que celui des Incas et de même métal56. Après avoir présenté sa main au Cacique, qui la baisa en se prosternant presque jusqu’à terre, elle l’embrassa ; mais avec une bonté si froide, une joie si contrainte, que si je n’eusse été avertie, je n’aurais pas reconnu les sentiments de la nature dans les caresses de cette mere.

Après s’être entretenus un moment, le Cacique me fit approcher ; elle jetta sur moi un regard dédaigneux, et sans répondre à ce que son fils lui disoit, elle continua d’entourer gravement ses doigts d’un cordon qui pendoit à un petit morceau d’or.

Déterville nous quitta pour aller au-devant d’un grand homme de bonne mine qui avait fait quelques pas vers lui ; il l’embrassa aussi-bien [93] qu’une autre femme qui était occupée de la même manière que la Pallas.

Dès que le Cacique avait paru dans cette chambre, une jeune fille à peu près de mon âge était accourue ; elle se suivoit avec un empressement timide qui était remarquable. La joie éclatoit sur son visage sans en bannir un fond de tristesse intéressant. Déterville l’embrassa la derniere, mais avec une tendresse si naturelle que mon cœur s’en émut. Hélas ! mon cher Aza, quels seraient nos transports, si après tant de malheurs le sort nous réunissoit !

Pendant ce temps, j’étais restée auprès de la Pallas par respect57, je n’osais m’en éloigner, ni lever les yeux sur elle. Quelques regards sévéres qu’elle jettoit de temps en temps sur moi, achevaient de m’intimider et me donnaient une contrainte qui gênoit jusqu’à mes pensées.

Enfin, comme si la jeune fille eût deviné mon embarras, après avoir quitté Déterville, elle vint me prendre par la main et me conduisit près d’une fenêtre où nous nous assîmes. Quoique je n’entendisse rien de ce qu’elle me disoit, ses yeux pleins de bonté me parlaient le langage universel des cœurs bienfaisants ; ils m’inspiraient la confiance et l’amitié : j’aurais voulu lui témoigner mes sentiments ; mais ne pouvant m’exprimer selon mes désirs, je prononçai tout ce que je sçavois de sa Langue.

Elle en sourit plus d’une fois en regardant Déterville d’un air fin et doux. Je trouvois du plaisir [94] dans cette espèce d’entretien, quand la Pallas prononça quelques paroles assez haut en regardant la jeune fille, qui baissa les yeux, repoussa ma main qu’elle tenoit dans les siennes, et ne me regarda plus.

À quelque temps de là, une vieille femme d’une phisionomie farouche entra, s’approcha de la Pallas, vint ensuite me prendre par le bras, me conduisit presque malgré moi dans une chambre au plus haut de la maison et m’y laissa seule.

Quoique ce moment ne dût pas être le plus malheureux de ma vie, mon cher Aza, il n’a pas été un des moins fâcheux à passer. J’attendois de la fin de mon voyage quelques soulagemens à mes inquiétudes ; je comptois du moins trouver dans la famille du Cacique les mêmes bontés qu’il m’avait témoignées. Le froid accueil de la Pallas, le changement subit des manieres de la jeune fille, la rudesse de cette femme qui m’avait arrachée d’un lieu où j’avais intérêt de rester, l’inattention de Déterville qui ne s’était point opposé à l’espèce de violence qu’on m’avait faite ; enfin toutes les circonstances dont une âme malheureuse sait augmenter ses peines, se présentérent à la fois sous les plus tristes aspects ; je me croyais abandonnée de tout le monde, je déplorois amerement mon affreuse destinée, quand je vis entrer ma China. Dans la situation où j’étais, sa vue me parut un bien essentiel ; je courus à elle, je l’embrassai en versant des larmes, elle en fut touchée, son attendrissement me fut cher. Quand on se croit réduit à la pitié de soi-même, celle des autres nous est bien prétieuse. Les marques d’affection de cette [95] jeune fille adoucirent ma peine : je lui contois mes chagrins comme si elle eût pu m’entendre, je lui faisois mille questions, comme si elle eût pu y répondre ; ses larmes parlaient à mon cœur, les miennes continuaient à couler, mais elles avaient moins d’amertume.

Je crûs qu’au moins, je verrois Déterville à l’heure du repas ; mais on me servit à manger, et je ne le vis point. Depuis que je t’ai perdu, chère idole de mon cœur, ce Cacique est le seul humain qui ait eu pour moi de la bonté sans interruption ; l’habitude de le voir s’est tournée en besoin. Son absence redoubla ma tristesse ; après l’avoir attendu vainement, je me couchai ; mais le sommeil n’avait point encore tari mes larmes ; je le vis entrer dans ma chambre, suivi de la jeune personne dont le brusque dédain m’avait été si sensible.

Elle se jetta sur mon lit, et par mille caresses elle sembloit vouloir réparer le mauvais traitement qu’elle m’avait fait.

Le Cacique s’assit à côté du lit ; il paroissoit avoir autant de plaisir à me revoir que j’en sentois de n’en être point abandonnée ; ils se parlaient en me regardant, et m’accablaient des plus tendres marques d’affection.

Insensiblement leur entretien devint plus sérieux. Sans entendre leurs discours, il m’était aisé de juger qu’ils étaient fondés sur la confiance et l’amitié ; je me gardai bien de les interrompre, mais si-tôt qu’ils revinrent à moi, je tâchai de tirer du Cacique des éclaircissements, sur ce qui m’avait paru de plus extraordinaire depuis mon arrivée.

Tout ce que je pus comprendre à ses réponses, [96] fut que la jeune fille que je voyais, se nommoit Céline, qu’elle était sa sœur, que le grand homme que j’avais vu dans la chambre de la Pallas, était son frère aîné, et l’autre jeune femme son épouse.

Céline me devint plus chère, en apprenant qu’elle était sœur du Cacique ; la compagnie de l’un et de l’autre m’était si agréable que je ne m’apperçus point qu’il était jour avant qu’ils me quittassent.

Après leur départ, j’ai passé le reste du temps, destiné au repos, à m’entretenir avec toi, c’est tout mon bien, c’est toute ma joie, c’est à toi seul, chère âme de mes pensées, que je dévelope mon cœur, tu seras à jamais le seul dépositaire de mes secrets, de ma tendresse et de mes sentiments. [97]

Lettre quatorzième58

SI je continuois, mon cher Aza, à prendre sur mon sommeil le temps que je te donne, je ne jouirois plus de ces moments délicieux où je n’existe que pour toi. On m’a fait reprendre mes habits de vierge, et l’on m’oblige de rester tout le jour dans une chambre remplie d’une foule de monde qui se change et se renouvelle à tout moment sans presque diminuer.

Cette dissipation involontaire m’arrache souvent malgré moi à mes tendres pensées ; mais si je perds pour quelques instants cette attention vive qui unit sans cesse mon âme à la tienne, je te retrouve bientôt dans les comparaisons avantageuses que je fais de toi avec tout ce qui m’environne.

Dans les différentes Contrées que j’ai parcourues, je n’ai point vu des Sauvages si orgueilleusement familiers que ceux-ci. Les femmes sur-tout me paraissent avoir une bonté méprisante qui révolte l’humanité et qui m’inspireroit peut-être autant de mépris pour elles qu’elles en témoignent pour les autres, si je les connaissais mieux. [98]

Une d’entr’elles m’occasionna hier un affront, qui m’afflige encore aujourd’hui. Dans le temps que l’assemblée était la plus nombreuse, elle avait déja parlé à plusieurs personnes sans m’apercevoir ; soit que le hasard, ou que quelqu’un m’ait fait remarquer, elle fit, en jetant les yeux sur moi, un éclat de rire, quitta précipitamment sa place, vint à moi, me fit lever, et après m’avoir tournée et retournée autant de fois que sa vivacité le lui suggera, après avoir touché tous les morceaux de mon habit avec une attention scrupuleuse, elle fit signe à un jeune homme de s’approcher et recommença avec lui l’examen de ma figure.

Quoique je répugnasse à la liberté que l’un et l’autre se donnoient, la richesse des habits de la femme, me la faisant prendre pour une Pallas, et la magnificence de ceux du jeune homme tout couvert de plaques d’or, pour un Anqui59 ; je n’osais m’opposer à leur volonté ; mais ce Sauvage téméraire enhardi par la familiarité de la Pallas, et peut-être par ma retenue, ayant eu l’audace de porter la main sur ma gorge, je le repoussai avec une surprise et une indignation qui lui firent connoître que j’étais mieux instruite que lui des lois de l’honnêteté.

Au cri que je fis, Déterville accourut : il n’eut pas plûtôt dit quelques paroles au jeune Sauvage, que celui-ci s’appuyant d’une main sur son épaule, fit des ris si violens, que sa figure en était contrefaite. [99]

Le Cacique s’en débarassa, et lui dit, en rougissant, des mots d’un ton si froid, que la gaieté du jeune homme s’évanouit, et n’ayant apparemment plus rien à répondre, il s’éloigna sans répliquer et ne revint plus.

Ô, mon cher Aza, que les mœurs de ce pays me rendent respectables celles des enfants du Soleil ! Que la témérité du jeune Anqui rappelle cherement à mon souvenir ton tendre respect, la sage retenue et les charmes de l’honnêteté qui régnaient dans nos entretiens ! Je l’ai senti au premier moment de ta vue, chères délices de mon âme, et je le penserai toute ma vie. Toi seul réunis toutes les perfections que la nature a répandues séparément sur les humains, comme elle a rassemblé dans mon cœur tous les sentiments de tendresse et d’admiration qui m’attachent à toi jusqu’à la mort. [100]

Lettre quinzième

PLus je vis avec le Cacique et sa sœur, mon cher Aza, plus j’ai de peine à me persuader qu’ils soient de cette Nation, eux seuls connoissent et respectent la vertu.

Les manieres simples, la bonté naïve, la modeste gaieté de Céline feraient volontiers penser qu’elle a été élevée parmi nos Vierges. La douceur honnête, le tendre sérieux de son frère, persuaderaient facilement qu’il est né du sang des Incas. L’un et l’autre me traitent avec autant d’humanité que nous en exercerions à leurs égards, si des malheurs les eussent conduits parmi nous. Je ne doute même plus que le Cacique ne soit bon tributaire60.

Il n’entre jamais dans ma chambre, sans m’offrir un présent de choses merveilleuses dont cette contrée abonde : tantôt ce sont des morceaux de la machine qui double les objets, renfermés dans de petits coffres d’une matiere admirable. Une [101] autre fois ce sont des pierres légeres et d’un éclat surprenant, dont on orne ici presque toutes les parties du corps ; on en passe aux oreilles, on en met sur l’estomac, au col, sur la chaussure, et cela est très agréable à voir.

Mais ce que je trouve de plus amusant, ce sont de petits outils d’un métal fort dur, et d’une commodité singulière ; les uns servent à composer des ouvrages que Céline m’apprend à faire ; d’autres d’une forme tranchante servent à diviser toutes sortes d’étoffes, dont on fait tant de morceaux que l’on veut sans effort, et d’une manière fort divertissante.

J’ai une infinité d’autres raretés plus extraordinaires encore, mais n’étant point à notre usage, je ne trouve dans notre langue aucuns termes qui puissent t’en donner l’idée.

Je te garde soigneusement tous ces dons, mon cher Aza ; outre le plaisir que j’aurai de ta surprise, lorsque tu les verras, c’est qu’assurément ils sont à toi. Si le Cacique n’était soumis à ton obéissance, me payeroit-il un tribut qu’il sait n’être dû qu’à ton rang suprême ? Les respects qu’il m’a toujours rendus m’ont fait penser que ma naissance lui était connue. Les présens dont il m’honore me persuadent sans aucun doute, qu’il n’ignore pas que je dois être ton Épouse, puisqu’il me traite d’avance en Mama-Oella61.

Cette conviction me rassure et calme une partie de mes inquiétudes ; je comprends qu’il ne me [102] manque que la liberté de m’exprimer pour savoir du Cacique les raisons qui l’engagent à me retenir chez lui, et pour le déterminer à me remettre en ton pouvoir ; mais jusques-là j’aurai encore bien des peines à souffrir.

Il s’en faut beaucoup que l’humeur de Madame (c’est le nom de la mère de Déterville) ne soit aussi aimable que celle de ses enfants. Loin de me traiter avec autant de bonté, elle me marque en toutes occasions une froideur et un dédain qui me mortifient, sans que je puisse y remédier, ne pouvant en découvrir la cause ; Et par une opposition de sentiments que je comprends encore moins, elle éxige que je sois continuellement avec elle.

C’est pour moi une gêne insupportable ; la contrainte règne partout où elle est : ce n’est qu’à la dérobée que Céline et son frère me font des signes d’amitié. Eux-mêmes n’osent se parler librement devant elle. Aussi continuent-ils à passer une partie des nuits dans ma chambre, c’est le seul temps où nous jouissons en paix du plaisir de nous voir. Et quoique je ne participe guère à leurs entretiens, leur présence m’est toujours agréable. Il ne tient pas aux soins de l’un et de l’autre que je ne sois heureuse. Hélas ! mon cher Aza, ils ignorent que je ne puis l’être loin de toi, et que je ne crois vivre qu’autant que ton souvenir et ma tendresse m’occupent toute entière. [103]

Lettre seizième

IL me reste si peu de Quipos, mon cher Aza, qu’à peine j’ose en faire usage. Quand je veux les nouer, la crainte de les voir finir m’arrête, comme si en les épargnant je pouvois les multiplier. Je vais perdre le plaisir de mon âme, le soûtien de ma vie, rien ne soulagera le poids de ton absence, j’en serai accablée.

Je goûtois une volupté délicate à conserver le souvenir des plus secrets mouvements de mon cœur pour t’en offrir l’hommage. Je voulais conserver la mémoire des principaux usages de cette nation singulière pour amuser ton loisir dans des jours plus heureux. Hélas ! il me reste bien peu d’espérance de pouvoir éxécuter mes projets.

Si je trouve à présent tant de difficultés à mettre de l’ordre dans mes idées, comment pourrai-je dans la suite me les rappeller sans un secours étranger ? On m’en offre un, il est vrai, mais l’exécution en est si difficile, que je la crois impossible.

Le Cacique m’a amené un Sauvage de cette Contrée qui vient tous les jours me donner des leçons de sa langue, et de la méthode de donner [104] une sorte d’existence aux pensées. Cela se fait en traçant avec une plume des petites figures que l’on appelle Lettres, sur une matière blanche et mince que l’on nomme papier ; ces figures ont des noms, ces noms mêlés ensemble représentent les sons des paroles62 ; mais ces noms et ces sons me paraissent si peu distincts les uns des autres, que si je réussis un jour à les entendre, je suis bien assurée que ce ne sera pas sans beaucoup de peines. Ce pauvre Sauvage s’en donne d’incroyables pour m’instruire, je m’en donne bien davantage pour apprendre ; cependant je fais si peu de progrès que je renoncerais à l’entreprise, si je savois qu’une autre voye pût m’éclaircir de ton sort et du mien.

Il n’en est point, mon cher Aza ! aussi ne trouvai je plus de plaisir que dans cette nouvelle et singulière étude. Je voudrois vivre seule : tout ce que je vois me déplaît, et la nécessité que l’on m’impose d’être toujours dans la chambre de Madame me devient un supplice.

Dans les commencements, en excitant la curiosité des autres, j’amusois la mienne ; mais quand on ne peut faire usage que des yeux, ils sont bientôt satisfaits. Toutes les femmes se ressemblent, elles ont toujours les mêmes manières, et je crois qu’elles disent toujours les mêmes choses. Les apparences sont plus variées dans les hommes. Quelques-uns ont l’air de penser ; mais en général je soupçonne cette nation de n’être point telle qu’elle paraît ; l’affectation me paraît son caractère dominant.

Si les démonstrations de zèle et d’empressement, dont on décore ici les moindres devoirs de [105] la société, étaient naturels, il faudrait, mon cher Aza, que ces peuples eussent dans le cœur plus de bonté, plus d’humanité que les nôtres, cela se peut-il penser ?

S’ils avaient autant de sérénité dans l’âme que sur le visage, si le penchant à la joie, que je remarque dans toutes leurs actions, était sincere, choisiroient-ils pour leurs amusements des spectacles, tels que celui que l’on m’a fait voir ?

On m’a conduite dans un endroit, où l’on représente à peu près comme dans ton Palais, les actions des hommes qui ne sont plus63 ; mais si nous ne rappelons que la mémoire des plus sages et des plus vertueux, je crois qu’ici on ne célébre que les insensés et les méchants. Ceux qui les représentent, crient et s’agitent comme des furieux ; j’en ai vu un pousser sa rage jusqu’à se tuer lui-même. De belles femmes, qu’apparemment ils persécutent, pleurent sans cesse, et font des gestes de désespoir, qui n’ont pas besoin des paroles dont ils sont accompagnés, pour faire connoître l’excès de leur douleur.

Pourroit-on croire, mon cher Aza, qu’un peuple entier, dont les dehors sont si humains, se plaise à la représentation des malheurs ou des crimes qui ont autrefois avili, ou accablé leurs semblables ?

Mais, peut-être a-t-on besoin ici de l’horreur du vice pour conduire à la vertu ; cette pensée me vient sans la chercher, si elle était juste, que je [106] plaindrois cette nation ! La nôtre plus favorisée de la nature, chérit le bien par ses propres attraits ; il ne nous faut que des modèles de vertu pour devenir vertueux, comme il ne faut que t’aimer pour devenir aimable. [107]

Lettre dix-septième64

JE ne sais plus que penser du génie de cette nation, mon cher Aza. Il parcourt les extrêmes avec tant de rapidité, qu’il faudroit être plus habile que je ne le suis pour asseoir un jugement sur son caractère.

On m’a fait voir un spectacle totalement opposé au premier. Celui-là cruel, effrayant, révolte la raison, et humilie l’humanité. Celui-ci amusant, agréable, imite la nature, et fait honneur au bon sens. Il est composé d’un bien plus grand nombre d’hommes et de femmes que le premier. On y représente aussi quelques actions de la vie humaine ; mais soit que l’on exprime la peine ou le plaisir, la joie ou la tristesse, c’est toujours par des chants et des danses.

Il faut, mon cher Aza, que l’intelligence des sons soit universelle, car il ne m’a pas été plus difficile de m’affecter des différentes passions que l’on a représentées, que si elles eussent été exprimées dans notre langue, et cela me paraît bien naturel.

Le langage humain est sans doute de l’invention des hommes, puisqu’il differe suivant les [108] differentes nations. La nature plus puissante et plus attentive aux besoins et aux plaisirs de ses créatures leur a donné des moyens généraux de les exprimer, qui sont fort bien imités par les chants que j’ai entendus.

S’il est vrai que des sons aigus expriment mieux le besoin de secours dans une crainte violente ou dans une douleur vive, que des paroles entendues dans une partie du monde, et qui n’ont aucune signification dans l’autre, il n’est pas moins certain que de tendres gémissemens frapent nos cœurs d’une compassion bien plus efficace que des mots dont l’arrangement bizarre fait souvent un effet contraire.

Les sons vifs et légers ne portent-ils pas inévitablement dans notre âme le plaisir gay, que le récit d’une histoire divertissante, ou une plaisanterie adroite n’y fait jamais naître qu’imparfaitement ?

Est-il dans aucune langue des expressions qui puissent communiquer le plaisir ingénu avec autant de succès que font les jeux naïfs des animaux ? Il semble que les danses veulent les imiter, du moins inspirent-elles à peu près le même sentiment.

Enfin, mon cher Aza, dans ce spectacle tout est conforme à la nature et à l’humanité. Eh ! quel bien peut-on faire aux hommes, qui égale celui de leur inspirer de la joie ?

J’en ressentis moi-même et j’en emportois presque malgré moi, quand elle fut troublée par un accident qui arriva à Céline.

En sortant, nous nous étions un peu écartées de la foule, et nous nous soutenions l’une et l’autre [109] de crainte de tomber. Déterville était quelques pas devant nous avec sa belle-sœur qu’il conduisoit, lorsqu’un jeune Sauvage d’une figure aimable aborda Céline, lui dit quelques mots fort bas, lui laissa un morceau de papier qu’à peine elle eut la force de recevoir, et s’éloigna.

Céline qui s’était effrayée à son abord jusqu’à me faire partager le tremblement qui la saisit, tourne la tête languissamment vers lui lorsqu’il nous quitta. Elle me parut si foible, que la croyant attaquée d’un mal subit, j’allois appeller Déterville pour la secourir ; mais elle m’arrêta et m’imposa silence en me mettant un de ses doigts sur la bouche ; j’aimai mieux garder mon inquiétude, que de lui désobéir.

Le même soir quand le frère et la sœur se furent rendus dans ma chambre, Céline montra au Cacique le papier qu’elle avait reçû ; sur le peu que je devinai de leur entretien, j’aurais pensé qu’elle aimoit le jeune homme qui le lui avait donné, s’il était possible que l’on s’effrayât de la présence de ce qu’on aime.

Je pourrois encore, mon cher Aza, te faire part de beaucoup d’autres remarques que j’ai faites ; mais hélas ! je vois la fin de mes cordons, j’en touche les derniers fils, j’en noue les derniers nœuds ; ces nœuds qui me semblaient être une chaîne de communication de mon cœur au tien, ne sont déjà plus que les tristes objets de mes regrets. L’illusion me quitte, l’affreuse vérité prend sa place, mes pensées errantes, égarées dans le vuide immense de l’absence, s’anéantiront désormais avec la même rapidité que le temps. Cher [110] Aza, il me semble que l’on nous sépare encore une fois, que l’on m’arrache de nouveau à ton amour. Je te perds, je te quitte, je ne te verrai plus, Aza ! cher espoir de mon cœur, que nous allons être éloignez l’un de l’autre ! [111]

Lettre dix-huitième

COmbien de temps effacé de ma vie, mon cher Aza ! Le Soleil a fait la moitié de son cours depuis la dernière fois que j’ai joui du bonheur artificiel que je me faisois en croyant m’entretenir avec toi. Que cette double absence m’a paru longue ! Quel courage ne m’a-t-il pas fallu pour la supporter ? Je ne vivois que dans l’avenir, le présent ne me paroissoit plus digne d’être compté. Toutes mes pensées n’étaient que des désirs, toutes mes réflexions que des projets, tous mes sentiments que des espérances.

À peine puis-je encore former ces figures, que je me hâte d’en faire les interprêtes de ma tendresse.

Je me sens ranimer par cette tendre occupation. Rendue à moi-même, je crois recommencer à vivre. Aza, que tu m’es cher, que j’ai de joie à te le dire, à le peindre, à donner à ce sentiment toutes les sortes d’existences qu’il peut avoir ! Je voudrois le tracer sur le plus dur métal, sur les murs de ma chambre, sur mes habits, surtout ce qui m’environne, et l’exprimer dans toutes les langues. [112]

Hélas ! que la connaissance de celle dont je me sers à présent m’a été funeste, que l’espérance qui m’a portée à m’en instruire était trompeuse ! À mesure que j’en ai acquis l’intelligence, un nouvel univers s’est offert à mes yeux. Les objets ont pris une autre forme, chaque éclaircissement m’a découvert un nouveau malheur.

Mon esprit, mon cœur, mes yeux, tout m’a séduit, le Soleil même m’a trompée. Il éclaire le monde entier dont ton empire n’occupe qu’une portion, ainsi que bien d’autres Royaumes qui le composent. Ne crois pas, mon cher Aza, que l’on m’ait abusée sur ces faits incroyables : on ne me les a que trop prouvés.

Loin d’être parmi des peuples soumis à ton obéissance, je suis non seulement sous une Domination Étrangére, éloignée de ton Empire par une distance si prodigieuse, que notre nation y serait encore ignorée, si la cupidité des Espagnols ne leur avait fait surmonter des dangers affreux pour pénétrer jusqu’à nous.

L’amour ne fera-t-il pas ce que la soif des richesses a pu faire ? Si tu m’aimes, si tu me desires, si seulement tu penses encore à la malheureuse Zilia, je dois tout attendre de ta tendresse ou de ta générosité. Que l’on m’enseigne les chemins qui peuvent me conduire jusqu’à toi, les périls à surmonter, les fatigues à supporter seront des plaisirs pour mon cœur. [113]

Lettre dix-neuvième

JE suis encore si peu habile dans l’art d’écrire, mon cher Aza, qu’il me faut un temps infini pour former très-peu de lignes. Il arrive souvent qu’après avoir beaucoup écrit, je ne puis deviner moi-même ce que j’ai cru exprimer. Cet embarras brouille mes idées, me fait oublier ce que j’ai retracé avec peine à mon souvenir ; je recommence, je ne fais pas mieux, et cependant je continue.

J’y trouverois plus de facilité, si je n’avais à te peindre que les expressions de ma tendresse ; la vivacité de mes sentiments applaniroit toutes les difficultés.

Mais je voudrois aussi te rendre compte de tout ce qui s’est passé pendant l’intervalle de mon silence. Je voudrois que tu n’ignorasses aucune de mes actions ; néanmoins elles sont depuis longtemps si peu intéressantes, et si peu uniformes, qu’il me serait impossible de les distinguer les unes des autres.

Le principal événement de ma vie a été le départ de Déterville.

Depuis un espace de temps que l’on nomme six mois, il est allé faire la Guerre pour les intérêts de [114] son Souverain. Lorsqu’il partit, j’ignorois encore l’usage de sa langue ; cependant à la vive douleur qu’il fit paraître en se séparant de sa sœur et de moi, je compris que nous le perdions pour longtemps.

J’en versai bien des larmes ; mille craintes remplirent mon cœur, que les bontés de Céline ne purent effacer. Je perdois en lui la plus solide espérance de te revoir. À qui pourrois-je avoir recours, s’il m’arrivoit de nouveaux malheurs ? Je n’étais entendue de personne.

Je ne tardai pas à se sentir les effets de cette absence. Madame sa mere, dont je n’avais que trop deviné le dédain (et qui ne m’avait tant retenue dans sa chambre, que par je ne sais quelle vanité qu’elle tiroit, dit-on, de ma naissance et du pouvoir qu’elle a sur moi) me fit enfermer avec Céline dans une maison de Vierges, où nous sommes encore. La vie que l’on y mene est si uniforme, qu’elle ne peut produire que des événements peu considérables.

Cette retraite ne me déplairoit pas, si au moment où je suis en état de tout entendre, elle ne me privoit des instructions dont j’ai besoin sur le dessein que je forme d’aller te rejoindre. Les Vierges qui l’habitent sont d’une ignorance si profonde, qu’elles ne peuvent satisfaire à mes moindres curiosités.

Le culte qu’elles rendent à la Divinité du pays, exige qu’elles renoncent à tous ses bienfaits, aux connaissances de l’esprit, aux sentiments du cœur, et je crois même à la raison, du moins leur discours le fait-il penser65.

Enfermées comme les nôtres, elles ont un [115] avantage que l’on n’a pas dans les Temples du Soleil : ici les murs ouverts en quelques endroits, et seulement fermés par des morceaux de fer croisés, assez près l’un de l’autre, pour empêcher de sortir, laissent la liberté de voir et d’entretenir les gens du dehors, c’est ce qu’on appelle des Parloirs.

C’est à la faveur d’un de cette commodité, que je continue à prendre des leçons d’écriture. Je ne parle qu’au maître qui me les donne ; son ignorance à tous autres égards qu’à celui de son art, ne peut me tirer de la mienne. Céline ne me paraît pas mieux instruite ; je remarque dans les réponses qu’elle fait à mes questions, un certain embarras qui ne peut partir que d’une dissimulation maladroite ou d’une ignorance honteuse. Quoi qu’il en soit, son entretien est toujours borné aux intérêts de son cœur et à ceux de sa famille.

Le jeune Français qui lui parla un jour en sortant du Spectacle, où l’on chante, est son Amant, comme j’avais cru le deviner.

Mais Madame Déterville, qui ne veut pas les unir, lui défend de le voir, et pour l’en empêcher plus surement, elle ne veut pas même qu’elle parle à qui que ce soit.

Ce n’est pas que son choix soit indigne d’elle, c’est que cette mere glorieuse et dénaturée, profite d’un usage barbare, établi parmi les Grands Seigneurs de ce pays, pour obliger Céline à prendre l’habit de Vierge, afin de rendre son fils aîné plus riche.

Par le même motif, elle a déjà obligé Déterville à choisir un certain Ordre, dont il ne pourra plus [116] sortir, dès qu’il aura prononcé des paroles que l’on appelle Vœux.

Céline résiste de tout son pouvoir au sacrifice que l’on éxige d’elle ; son courage est soutenu par des Lettres de son Amant, que je reçois de mon Maître à écrire, et que je lui rends ; cependant son chagrin apporte tant d’altération dans son caractère, que loin d’avoir pour moi les mêmes bontés qu’elle avait avant que je parlasse sa langue, elle répand sur notre commerce une amertume qui aigrit mes peines.

Confidente perpétuelle des siennes, je l’écoute sans ennui, je la plains sans effort, je la console avec amitié ; et si ma tendresse réveillée par la peinture de la sienne, me fait chercher à soulager l’oppression de mon cœur, en prononçant seulement ton nom, l’impatience et le mépris se peignent sur son visage, elle me conteste ton esprit, tes vertus, et jusqu’à ton amour.

Ma China même (je ne lui sçai point d’autre nom, celui-là a paru plaisant, on le lui a laissé) ma China, qui sembloit m’aimer, qui m’obéit en toutes autres occasions, se donne la hardiesse de m’exhorter à ne plus penser à toi, ou si je lui impose silence, elle sort : Céline arrive, il faut renfermer mon chagrin.

Cette contrainte tyrannique met le comble à mes maux. Il ne me reste que la seule et penible satisfaction de couvrir ce papier des expressions de ma tendresse, puisqu’il est le seul témoin docile des sentiments de mon cœur.

Hélas ! je prends peut-être des peines inutiles, peut-être ne sauras-tu jamais que je n’ai vêcu que [117] pour toi. Cette horrible pensée affaiblit mon courage, sans rompre le dessein que j’ai de continuer à t’écrire. Je conserve mon illusion pour te conserver ma vie, j’écarte la raison barbare qui voudrait m’éclairer ; si je n’espérais te revoir, je périrais, mon cher Aza, j’en suis certaine ; sans toi la vie m’est un supplice. [118]

Lettre vingtième

JUsqu’ici, mon cher Aza, toute occupée des peines de mon cœur, je ne t’ai point parlé de celles de mon esprit ; cependant elles ne sont guère moins cruelles. J’en éprouve une d’un genre inconnu parmi nous, et que le génie inconséquent de cette nation pouvait seul inventer.

Le gouvernement de cet Empire, entièrement opposé à celui du tien, ne peut manquer d’être défectueux. Au lieu que le Capa-inca est obligé de pourvoir à la subsistance de ses peuples, en Europe les Souverains ne tirent la leur que des travaux de leurs sujets ; aussi les crimes et les malheurs viennent tous des besoins mal satisfaits.

Les malheurs des Nobles en général naissent des difficultés qu’ils trouvent à concilier leur magnificence apparente avec leur misère réelle.

Le commun des hommes ne soutient son état que par ce qu’on appelle commerce, ou industrie, la mauvaise foi est le moindre des crimes qui en résultent.

Une partie du peuple est obligée pour vivre, de [119] s’en rapporter à l’humanité des autres, elle est si bornée, qu’à peine ces malheureux ont-ils suffisamment pour s’y empêcher de mourir.

Sans avoir de l’or, il est impossible d’acquérir une portion de cette terre que la nature a donnée à tous les hommes66. Sans posséder ce qu’on appelle du bien, il est impossible d’avoir de l’or, et par une inconséquence qui blesse les lumières naturelles, et qui impatiente la raison, cette nation insensée attache de la honte à recevoir de tout autre que du Souverain, ce qui est nécessaire au soutien de sa vie et de son état : ce Souverain répand ses libéralités sur un si petit nombre de ses sujets, en comparaison de la quantité des malheureux, qu’il y aurait autant de folie à prétendre y avoir part, que d’ignominie à se délivrer par la mort de l’impossibilité de vivre sans honte.

La connaissance de ces tristes vérités n’excita d’abord dans mon cœur que de la pitié pour les misérables, et de l’indignation contre les Lois. Mais hélas ! que la manière méprisante dont j’entendis parler de ceux qui ne sont pas riches, me fit faire de cruelles réflexions sur moi-même ! je n’ai ni or, ni terres, ni adresse, je fais nécessairement partie des citoyens de cette ville. Ô ciel ! dans quelle classe dois-je me ranger ?

Quoique tout sentiment de honte qui ne vient pas d’une faute commise me soit étranger, quoique je sente combien il est insensé d’en recevoir par des causes indépendantes de mon pouvoir ou de ma volonté, je ne puis me défendre de souffrir de l’idée que les autres ont de moi : cette peine me serait insupportable, si je n’espérais qu’un jour ta [120] générosité me mettra en état de récompenser ceux qui m’humilient malgré moi par des bienfaits dont je me croyais honorée.

Ce n’est pas que Céline ne mette tout en œuvre pour calmer mes inquiétudes à cet égard ; mais ce que je vois, ce que j’apprends des gens de ce pays me donne en général de la défiance de leurs paroles ; leurs vertus, mon cher Aza, n’ont pas plus de réalité que leurs richesses. Les meubles que je croyais d’or, n’en ont que la superficie, leur véritable substance est de bois ; de même ce qu’ils appellent politesse a tous les dehors de la vertu, et cache légèrement leurs défauts ; mais avec un peu d’attention, on en découvre aussi aisément l’artifice que celui de leurs fausses richesses.

Je dois une partie de ces connaissances à une sorte d’écriture que l’on appelle Livre ; quoique je trouve encore beaucoup de difficultés à comprendre ce qu’ils contiennent, ils me sont fort utiles, j’en tire des notions, Céline m’explique ce qu’elle en sait, et j’en compose des idées que je crois justes.

Quelques-uns de ces Livres apprennent ce que les hommes ont fait, et d’autres ce qu’ils ont pensé. Je ne puis t’exprimer, mon cher Aza, l’excellence du plaisir que je trouverais à les lire, si je les entendais mieux, ni le désir extrême que j’ai de connaître quelques-uns des hommes divins qui les composent. Puisqu’ils sont à l’âme ce que le Soleil est à la terre, je trouverais avec eux toutes les lumières, tous les secours dont j’ai besoin, mais je ne vois nul espoir d’avoir jamais cette satisfaction. Quoique Céline lise assez souvent, [121] elle n’est pas assez instruite pour me satisfaire ; à peine avait-elle pensé que les Livres fussent faits par les hommes, elle ignore leurs noms, et même s’ils vivent.

Je te porterai, mon cher Aza, tout ce que je pourrai amasser de ces merveilleux ouvrages, je te les expliquerai dans notre langue, je goûterai la suprême félicité de donner un plaisir nouveau à ce que j’aime.

Hélas ! le pourrai-je jamais ? [122]

Lettre vingt-unième

JE ne manquerai plus de matière pour t’entretenir, mon cher Aza ; on m’a fait parler à un Cusipata67 que l’on nomme ici Religieux, instruit de tout, il m’a promis de ne me rien laisser ignorer. Poli comme un Grand Seigneur, savant comme un Amatas68, il sait aussi parfaitement les usages du monde que les dogmes de sa Religion. Son entretien plus utile qu’un Livre, m’a donné une satisfaction que je n’avais pas goûtée depuis que mes malheurs m’ont séparée de toi.

Il venait pour m’instruire de la Religion de France, et m’exhorter à l’embrasser ; je le ferais volontiers, si j’étais bien assurée qu’il m’en eût fait une peinture véritable.

De la façon dont il m’a parlé des vertus qu’elle prescrit, elles sont tirées de la Loi naturelle, et en vérité aussi pures que les nôtres ; mais je n’ai pas l’esprit assez subtil pour apercevoir le rapport que devraient avoir avec elle les mœurs et les usages de la nation, j’y trouve au contraire une inconséquence si remarquable, que ma raison refuse absolument de s’y prêter. [123]

À l’égard de l’origine et des principes de cette Religion, ils ne m’ont paru ni plus incroyables, ni plus incompatibles avec le bon sens, que l’histoire de Mancocapa et du marais Tisicaca69, ainsi je les adopterais de même, si le Cusipata n’eût indignement méprisé le culte que nous rendons au Soleil ; toute partialité détruit la confiance.

J’aurais pu appliquer à ses raisonnements ce qu’il opposait aux miens : mais si les lois de l’humanité défendent de frapper son semblable, parce que c’est lui faire un mal, à plus forte raison ne doit-on pas blesser son âme par le mépris de ses opinions. Je me contentai de lui expliquer mes sentiments sans contrarier les siens.

D’ailleurs un intérêt plus cher me pressait de changer le sujet de notre entretien : je l’interrompis dès qu’il me fut possible, pour faire des questions sur l’éloignement de la ville de Paris à celle de Cuzco, et sur la possibilité d’y faire le trajet. Le Cusipata y satisfit avec bonté, et quoiqu’il me désignât la distance de ces deux Villes d’une façon désespérante, quoiqu’il me fît regarder comme insurmontable la difficulté d’en faire le voyage, il me suffit de savoir que la chose était possible pour affermir mon courage, et me donner la confiance de communiquer mon dessein au bon Religieux.

Il en parut étonné, il s’efforça de me détourner d’une telle entreprise avec des mots si doux, qu’il m’attendrit moi-même sur les périls auxquels je m’exposerais ; cependant ma résolution n’en fut [124] point ébranlée, je priai le Cusipata avec les plus vives instances de m’enseigner les moyens de retourner dans ma patrie. Il ne voulut entrer dans aucun détail, il me dit seulement que Déterville par sa haute naissance et par son mérite personnel, étant dans une grande considération, pourrait tout ce qu’il voudrait, et qu’ayant un Oncle tout puissant à la Cour d’Espagne, il pouvait plus aisément que personne me procurer les nouvelles de nos malheureuses contrées.

Pour achever de me déterminer à attendre son retour (qu’il m’assura être prochain) il ajouta qu’après les obligations que j’avais à ce généreux ami, je ne pouvois avec honneur disposer de moi sans son consentement. J’en tombai d’accord, et j’écoutai avec plaisir l’éloge qu’il me fit des rares qualités qui distinguent Déterville des personnes de son rang. Le poids de la reconnaissance est bien léger, mon cher Aza, quand on ne le reçoit que des mains de la vertu.

Le savant homme m’apprit aussi comment le hasard avait conduit les Espagnols jusqu’à ton malheureux Empire, et que la soif de l’or était la seule cause de leur cruauté. Il m’expliqua ensuite de quelle façon le droit de la guerre m’avait fait tomber entre les mains de Déterville par un combat dont il était sorti victorieux, après avoir pris plusieurs Vaisseaux aux Espagnols, entre lesquels était celui qui me portoit.

Enfin, mon cher Aza, s’il a confirmé mes malheurs, il m’a du moins tirée de la cruelle obscurité où je vivois sur tant d’événements funestes, et ce n’est pas un petit soulagement à mes peines, [125] j’attens le reste du retour de Déterville ; il est humain, noble, vertueux, je dois compter sur sa générosité. S’il me rend à toi, Quel bienfait ! Quelle joie ! Quel bonheur ! [126]

Lettre vingt-deux

J’avais compté, mon cher Aza, me faire un ami du Savant Cusipata, mais une seconde visite qu’il m’a faite a détruit la bonne opinion que j’avais prise de lui, dans la première ; nous sommes déjà brouillés.

Si d’abord il m’avait paru doux et sincère, cette fois je n’ai trouvé que de la rudesse et de la fausseté dans tout ce qu’il m’a dit.

L’esprit tranquille sur les intérêts de ma tendresse, je voulus satisfaire ma curiosité sur les hommes merveilleux qui font des Livres ; je commençai par m’informer du rang qu’ils tiennent dans le monde, de la vénération que l’on a pour eux ; enfin des honneurs ou des triomphes qu’on leur décerne pour tant de bienfaits qu’ils répandent dans la société.

Je ne sais ce que le Cusipata trouva de plaisant dans mes questions, mais il sourit à chacune, et n’y répondit que par des discours si peu mesurés, qu’il ne me fut pas difficile de voir qu’il me trompoit.

En effet, dois-je croire que des gens qui connoissent et qui peignent si bien les subtiles [127] délicatesses de la vertu, n’en ayent pas plus dans le cœur que le commun des hommes, et quelquefois moins ? Croirai-je que l’intérêt soit le guide d’un travail plus qu’humain, et que tant de peines ne sont récompensées que par des railleries ou par de l’argent ?

Pouvois-je me persuader que chez une nation si fastueuse, des hommes, sans contredit au-dessus des autres, par les lumières de leur esprit, fussent réduits à la triste nécessité de vendre leurs pensées, comme le peuple vend pour vivre les plus viles productions de la terre ?

La fausseté, mon cher Aza, ne me déplaît guère moins sous le masque transparent de la plaisanterie, que sous le voile épais de la séduction, celle du Religieux, m’indigna, et je ne daignai pas y répondre.

Ne pouvant me satisfaire à cet égard, je remis la conversation sur le projet de mon voyage, mais au lieu de m’en détourner avec la même douceur que la première fois, il m’opposa des raisonnements si forts et si convainquans, que je ne trouvai que ma tendresse pour toi qui pût les combattre, je ne balançai pas à lui en faire l’aveu.

D’abord il prit une mine gaye, et paroissant douter de la vérité de mes paroles, il ne me répondit que par des railleries, qui toutes insipides qu’elles étaient, ne laissérent pas de m’offenser ; je m’efforçai de le convaincre de la vérité, mais à mesure que les expressions de mon cœur en prouvaient les sentiments, son visage et ses paroles devinrent sévères ; il osa me dire que mon amour pour toi était incompatible avec la vertu, qu’il fallait [128] renoncer à l’une ou à l’autre, enfin que je ne pouvois t’aimer sans crime.

À ces paroles insensées, la plus vive colere s’empara de mon âme, j’oubliai la modération que je m’étais prescrite, je l’accablai de reproches, je lui appris ce que je pensois de la fausseté de ses paroles, je lui protestai mille fois de t’aimer toujours, et sans attendre ses excuses, je le quittai, et je courus m’enfermer dans ma chambre, où j’étais sûre qu’il ne pourrait me suivre.

Ô mon cher Aza, que la raison de ce pays est bizarre ! toujours en contradiction avec elle-même, je ne sais comment on pourrait obéir à quelques-uns de ses préceptes sans en choquer une infinité d’autres.

Elle convient en général que la première des vertus est de faire du bien ; elle approuve la reconnaissance, et elle prescrit l’ingratitude.

Je serais louable si je te rétablissois sur le Trône de tes peres, je suis criminelle en te conservant un bien plus précieux que les Empires du monde.

On m’approuveroit si je récompensois tes bienfaits par les trésors du Pérou. Dépourvue de tout, dépendante de tout, je ne possede que ma tendresse, on veut que je te la ravisse, il faut être ingrate pour avoir de la vertu. Ah mon cher Aza ! je les trahirois toutes, si je cessois un moment de t’aimer. Fidelle à leurs Lois, je le serai à mon amour, je ne vivrai que pour toi. [129]

Lettre vingt-trois70

JE crois, mon cher Aza, qu’il n’y a que la joie de te voir qui pourrait l’emporter sur celle que m’a causé le retour de Déterville ; mais comme s’il ne m’était plus permis d’en goûter sans mélange, elle a été bientôt suivie d’une tristesse qui dure encore.

Céline était hier matin dans ma chambre quand on vint mistérieusement l’appeller, il n’y avait pas longtemps qu’elle m’avait quittée, lorsqu’elle me fit dire de me rendre au Parloir ; j’y courus : Quelle fut ma surprise d’y trouver son frère avec elle !

Je ne dissimulai point le plaisir que j’eus de le voir, je lui dois de l’estime et de l’amitié ; ces sentiments sont presque des vertus, je les exprimai avec autant de vérité que je les sentois.

Je voyais mon Libérateur, le seul appui de mes espérances ; j’allois parler sans contrainte de toi, de ma tendresse, de mes de desseins, ma joie alloit jusqu’au transport.

Je ne parlois pas encore françois lorsque Déterville partit, combien de choses n’avais-je pas à lui apprendre ? combien d’éclaircissements à [130] lui demander, combien de reconnaissances à lui témoigner ? Je voulais tout dire à la fois, je disois mal, et cependant je parlois beaucoup.

Je m’apperçus que pendant ce temps-là Déterville changeoit de visage ; une tristesse que j’y avais remarquée en entrant, se dissipoit ; la joie prenoit sa place, je m’en applaudissois, elle m’animoit à l’exciter encore. Hélas ! devais-je craindre d’en donner trop à un ami à qui je dois tout, et de qui j’attens tout ! cependant ma sincerité le jetta dans une erreur qui me coûte à présent bien des larmes.

Céline était sortie en même temps que j’étais entrée, peut-être sa présence aurait-elle épargné une explication si cruelle.

Déterville attentif à mes paroles, paroissoit se plaire à les entendre sans songer à m’interrompre : je ne sais quel trouble me saisit, lorsque je voulus lui demander des instructions sur mon voyage, et lui en expliquer le motif ; mais les expressions me manquerent, je les cherchois ; il profita d’un moment de silence, et mettant un genouil en terre devant la grille à laquelle ses deux mains étaient attachées, il me dit d’une voix émue, À quel sentiment, divine Zilia, dois-je attribuer le plaisir que je vois aussi naïvement exprimé dans vos beaux yeux que dans vos discours ? Suis-je le plus heureux des hommes au moment même où ma sœur vient de me faire entendre que j’étais le plus à plaindre ? Je ne sais, lui répondis-je, quel chagrin Céline a pu vous donner ; mais je suis bien assurée que vous n’en recevrez jamais de ma part. [131] Cependant, répliqua-t-il, elle m’a dit que je ne devais pas espérer d’être aimé de vous. Moi ! m’écriai-je, en l’interrompant, moi je ne vous aime point !

Ah, Déterville ! comment votre sœur peut-elle me noircir d’un tel crime ? L’ingratitude me fait horreur, je me haïrois moi-même si je croiois pouvoir cesser de vous aimer.

Pendant que je prononçois ce peu de mots, il sembloit à l’avidité de ses regards qu’il voulait lire dans mon âme.

Vous m’aimez, Zilia, me dit-il, vous m’aimez, et vous me le dites ! Je donnerais ma vie pour entendre ce charmant aveu ; hélas ! je ne puis le croire, lors même que je l’entends. Zilia, ma chère Zilia, est-il si bien vrai que vous m’aimez ? ne vous trompez-vous pas vous-même ? votre ton, vos yeux, mon cœur, tout me séduit. Peut-être n’est-ce que pour me replonger plus cruellement dans le désespoir dont je sors.

Vous m’étonnez, repris-je ; d’où naît votre défiance ? Depuis que je vous connois, si je n’ai pu me faire entendre par des paroles, toutes mes actions n’ont-elles pas dû vous prouver que je vous aime ? Non, répliqua-t-il, je ne puis encore me flatter, vous ne parlez pas assez bien le françois pour détruire mes justes craintes ; vous ne cherchez point à me tromper, je le sais. Mais expliquez-moi quel sens vous attachez à ces mots adorables Je vous aime. Que mon sort soit décidé, que je meure à vos pieds, de douleur ou de plaisir.

Ces mots, lui dis-je (un peu intimidée par la vivacité avec laquelle il prononça ces dernieres [132] paroles) ces mots doivent, je crois, vous faire entendre que vous m’êtes cher, que votre sort m’intéresse, que l’amitié et la reconnaissance m’attachent à vous ; ces sentiments plaisent à mon cœur, et doivent satisfaire le vôtre.

Ah, Zilia ! me répondit-il, que vos termes s’affoiblissent, que votre ton se refroidit ! Céline m’aurait-elle dit la verité ? N’est-ce point pour Aza que vous sentez tout ce que vous dites ? Non, lui dis-je, le sentiment que j’ai pour Aza est tout différent de ceux que j’ai pour vous, c’est ce que vous appellez l’amour… Quelle peine cela peut-il vous faire, ajoutai-je (en le voyant pâlir, abandonner la grille, et jetter au ciel des regards remplis de douleur) j’ai de l’amour pour Aza, parce qu’il en a pour moi, et que nous devions être unis. Il n’y a là-dedans nul rapport avec vous. Les mêmes, s’écria-t-il, que vous trouvez entre vous et lui, puisque j’ai mille fois plus d’amour qu’il n’en ressentit jamais.

Comment cela se pourrait-il, repris-je ? vous n’êtes point de ma nation ; loin que vous m’ayez choisie pour votre épouse, le hasard seul nous a joints, et ce n’est même que d’aujourd’hui que nous pouvons librement nous communiquer nos idées. Par quelle raison auriez-vous pour moi les sentiments dont vous parlez ?

En faut-il d’autres que vos charmes et mon caractère, me répliqua-t-il, pour m’attacher à vous jusqu’à la mort ? né tendre, paresseux, ennemi de l’artifice, les peines qu’il aurait fallu me donner pour pénétrer le cœur des femmes, et la crainte de n’y pas trouver la franchise que j’y desirois, ne [133] m’ont laissé pour elles qu’un goût vague ou passager ; j’ai vécu sans passion jusqu’au moment où je vous ai vue ; votre beauté me frappa, mais son impression aurait peut-être été aussi légère que celle de beaucoup d’autres, si la douceur et la naïveté de votre caractère ne m’avaient présenté l’objet que mon imagination m’avait si souvent composé. Vous sçavez, Zilia, si je l’ai respecté cet objet de mon adoration ? Que ne m’en a-t-il pas couté pour résister aux occasions séduisantes que m’offroit la familiarité d’une longue navigation. Combien de fois votre innocence vous aurait-elle livrée à mes transports, si je les eusse écoutés ? Mais loin de vous offenser, j’ai poussé la discrétion jusqu’au silence ; j’ai même exigé de ma sœur qu’elle ne vous parleroit pas de mon amour ; je n’ai rien voulu devoir qu’à vous-même. Ah, Zilia ! si vous n’êtes point touchée d’un respect si tendre, je vous fuirai ; mais je le sens, ma mort sera le prix du sacrifice.

Votre mort ! m’écriai-je (penetrée de la douleur sincère dont je le voyais accablé) hélas ! quel sacrifice ! Je ne sais si celui de ma vie ne me serait pas moins affreux.

Eh bien, Zilia, me dit-il, si ma vie vous est chère, ordonnez donc que je vive ? Que faut-il faire ? lui dis-je. M’aimer, répondit-il, comme vous aimiez Aza. Je l’aime toujours de même, lui répliquai-je, et je l’aimerai jusqu’à la mort : je ne sais, ajoutai-je, si vos Lois vous permettent d’aimer deux objets de la même manière, mais nos usages et mon cœur [134] nous le défendent. Contentez-vous des sentiments que je vous promets, je ne puis en avoir d’autres, la vérité m’est chère, je vous la dis sans détour.

De quel sang froid vous m’assassinez, s’écria-t-il ! Ah Zilia ! que je vous aime, puisque j’adore jusqu’à votre cruelle franchise. Eh bien, continua-t-il après avoir gardé quelques moments le silence, mon amour surpassera votre cruauté. Votre bonheur m’est plus cher que le mien. Parlez-moi avec cette sincérité qui me déchire sans ménagement. Quelle est votre espérance sur l’amour que vous conservez pour Aza ?

Hélas ! lui dis-je, je n’en ai qu’en vous seul. Je lui expliquai ensuite comment j’avais appris que la communication aux Indes n’était pas impossible ; je lui dis que je m’étais flattée qu’il me procureroit les moyens d’y retourner, ou tout au moins, qu’il aurait assez de bonté pour faire passer jusqu’à toi des nœuds qui t’instruiraient de mon sort, et pour m’en faire avoir les réponses, afin qu’instruite de ta destinée, elle serve de régle à la mienne.

Je vais prendre, me dit-il, (avec un sang froid affecté) les mesures nécessaires pour découvrir le sort de votre Amant, vous serez satisfaite à cet égard ; cependant vous vous flateriez en vain de revoir l’heureux Aza, des obstacles invincibles vous séparent.

Ces mots, mon cher Aza, furent un coup mortel pour mon cœur, mes larmes coulerent en abondance, elles m’empêcherent longtemps de répondre à Déterville, qui de son côté gardoit un morne silence. [135] Eh bien, lui dis-je enfin, je ne le verrai plus, mais je n’en vivrai pas moins pour lui ; si votre amitié est assez généreuse pour nous procurer quelque correspondance, cette satisfaction suffira pour me rendre la vie moins insupportable, et je mourrai contente, pourvu que vous me promettiez de lui faire savoir que je suis morte en l’aimant.

Ah ! c’en est trop, s’écria-t-il, en se levant brusquement : oui, s’il est possible. Je serai le seul malheureux. Vous connaîtrez ce cœur que vous dédaignez ; vous verrez de quels efforts est capable un amour tel que le mien, et je vous forcerai au moins à me plaindre. En disant ces mots, il sortit et me laissa dans un état que je ne comprends pas encore ; j’étais demeurée debout, les yeux attachez sur la porte par où Déterville venait de sortir, abîmée dans une confusion de pensées que je ne cherchois pas même à démêler : j’y serais restée longtemps, si Céline ne fût entrée dans le Parloir.

Elle me demanda vivement pourquoi Déterville était sorti si-tôt. Je ne lui cachai pas ce qui s’était passé entre nous. D’abord elle s’affligea de ce qu’elle appelloit le malheur de son frère. Ensuite tournant sa douleur en colere, elle m’accabla des plus durs reproches, sans que j’osasse y opposer un seul mot. Qu’aurais-je pu lui dire ? mon trouble me laissoit à peine la liberté de penser ; je sortis, elle ne me suivit point. Retirée dans ma chambre, j’y suis restée un jour sans oser paraître, sans avoir eu de nouvelles de personne, et dans un désordre d’esprit qui ne me permettoit pas même de t’écrire. [136]

La colere de Céline, le désespoir de son frère, ses dernieres paroles auxquelles je voudrois et je n’ose donner un sens favorable, livrerent mon âme tour à tour aux plus cruelles inquiétudes.

J’ai cru enfin que le seul moyen de les adoucir était de te les peindre, de t’en faire part, de chercher dans ta tendresse les conseils dont j’ai besoin ; cette erreur m’a soutenue pendant que j’écrivois ; mais qu’elle a peu duré ! Ma lettre est écrite, et les caracteres ne sont tracés que pour moi.

Tu ignores ce que je souffre, tu ne sais pas même si j’éxiste, si je t’aime. Aza, mon cher Aza, ne le sçauras-tu jamais ! [137]

Lettre vingt-quatre

JE pourrois encore appeller une absence le temps qui s’est écoulé, mon cher Aza, depuis la derniere fois que je t’ai écrit.

Quelques jours après l’entretien que j’eus avec Déterville, je tombai dans une maladie, que l’on nomme la fiévre. Si (comme je le crois) elle a été causée par les passions douloureuses qui m’agiterent alors, je ne doute pas qu’elle n’ait été prolongée par les tristes réflexions dont je suis occupée, et par le regret d’avoir perdu l’amitié de Céline.

Quoiqu’elle ait paru s’intéresser à ma maladie, qu’elle m’ait rendu tous les soins qui dépendaient d’elle, c’était d’un air si froid, elle a eu si peu de ménagement pour mon âme, que je ne puis douter de l’altération de ses sentiments. L’extrême amitié qu’elle a pour son frère l’indispose contre moi, elle me reproche sans cesse de le rendre malheureux ; la honte de paraître ingrate m’intimide, les bontés affectées de Céline me gênent, mon embarras la contraint, la douceur et l’agrément sont bannis de notre commerce.

Malgré tant de contrariété et de peine de la part [138] du frère et de sa sœur, je ne suis pas insensible aux événements qui changent leurs destinées.

Madame Déterville est morte. Cette mere dénaturée n’a point démenti son caractère, elle a donné tout son bien à son fils aîné. On espére que les gens de Loi empêcheront l’effet de cette injustice. Déterville désintéressé par lui-même, se donne des peines infinies pour tirer Céline de l’oppression. Il semble que son malheur redouble son amitié pour elle ; outre qu’il vient la voir tous les jours, il lui écrit soir et matin ; ses Lettres sont remplies de si tendres plaintes contre moi, de si vives inquiétudes sur ma santé, que quoique Céline affecte, en me les lisant, de ne vouloir que m’instruire du progrès de leurs affaires, je démêle aisément le motif du prétexte.

Je ne doute pas que Déterville ne les écrive, afin qu’elles me soient lûes ; néanmoins je suis persuadée qu’il s’en abstiendroit, s’il était instruit des reproches sanglants dont cette lecture est suivie. Ils font leur impression sur mon cœur. La tristesse me consume.

Jusqu’ici, au milieu des orages, je jouissois de la foible satisfaction de vivre en paix avec moi-même : aucune tache ne souilloit la pureté de mon âme ; aucun remords ne la troubloit ; à présent je ne puis penser, sans une sorte de mépris pour moi-même, que je rends malheureuses deux personnes auxquelles je dois la vie ; que je trouble le repos dont elles jouiraient sans moi, que je leur fais tout le mal qui est en mon pouvoir, et cependant je ne puis ni ne veux cesser d’être criminelle. Ma tendresse pour toi triomphe de mes remords. Aza, que je t’aime ! [139]

Lettre vingt-cinq

QUe la prudence est quelquefois nuisible, mon cher Aza ! j’ai resisté longtemps aux puissantes instances que Déterville m’a fait faire de lui accorder un moment d’entretien. Hélas ! je fuyois mon bonheur. Enfin, moins par complaisance que par lassitude de disputer avec Céline, je me suis laissée conduire au Parloir. À la vue du changement affreux qui rend Déterville presque méconnoissable, je suis restée interdite, je me repentois déja de ma démarche, j’attendois, en tremblant, les reproches qu’il me paroissoit en droit de me faire. Pouvois-je deviner qu’il alloit combler mon âme de plaisir ?

Pardonnez-moi, Zilia, m’a-t-il dit, la violence que je vous fais ; je ne vous aurais pas obligée à me voir, si je ne vous apportois autant de joie que vous me causez de douleurs. Est-ce trop éxiger, qu’un moment de votre vue, pour récompense du cruel sacrifice que je vous fais ? Et sans me donner le temps de répondre, Voici, continua-t-il, une Lettre de ce parent dont on vous a parlé : en vous apprenant le sort d’Aza, elle vous prouvera mieux que tous mes sermens, quel [140] est l’excès de mon amour, et tout de suite il m’en fit la lecture. Ah ! mon cher Aza, ai-je pu l’entendre sans mourir de joie ? Elle m’apprend que tes jours sont conservés, que tu es libre, que tu vis sans péril à la Cour d’Espagne. Quel bonheur inespéré !

Cette admirable Lettre est écrite par un homme qui te connoît, qui te voit, qui te parle ; peut-être tes regards ont-ils été attachés un moment sur ce précieux papier ? Je ne pouvois en arracher les miens ; je n’ai retenu qu’à peine des cris de joie prêts à m’échaper, les larmes de l’amour inondaient mon visage.

Si j’avais suivi les mouvements de mon cœur, cent fois j’aurais interrompu Déterville pour lui dire tout ce que la reconnaissance m’inspiroit ; mais je n’oubliois point que mon bonheur doit augmenter ses peines ; je lui cachai mes transports, il ne vit que mes larmes71.

Eh bien, Zilia, me dit-il, après avoir cessé de lire, j’ai tenu ma parole, vous êtes instruite du sort d’Aza ; si ce n’est point assez, que faut-il faire de plus ? Ordonnez sans contrainte, il n’est rien que vous ne soyez en droit d’éxiger de mon amour, pourvu qu’il contribue à votre bonheur.

Quoique je dusse m’attendre à cet excès de bonté, elle me surprit et me toucha.

Je fus quelques moments embarassée de ma réponse, je craignais d’irriter la douleur d’un homme si généreux. Je cherchois des termes qui exprimassent la vérité de mon cœur sans offenser la sensibilité du sien, je ne les trouvois pas, il fallait parler. [141]

Mon bonheur, lui dis-je, ne sera jamais sans mélange, puisque je ne puis concilier les devoirs de l’amour avec ceux de l’amitié ; je voudrois regagner la vôtre et celle de Céline, je voudrois ne vous point quitter, admirer sans cesse vos vertus, payer tous les jours de ma vie le tribut de reconnaissance que je dois à vos bontés. Je sens qu’en m’éloignant de deux personnes si chères, j’emporterai des regrets éternels. Mais…

Quoi ! Zilia, s’écria-t-il, vous voulez nous quitter ! Ah ! je n’étais point préparé à cette funeste résolution, je manque de courage pour la soutenir. J’en avais assez pour vous voir ici dans les bras de mon Rival. L’effort de ma raison, la délicatesse de mon amour m’avaient affermi contre ce coup mortel ; je l’aurais préparé moi-même, mais je ne puis me séparer de vous, je ne puis renoncer à vous voir ; non, vous ne partirez point, continua-t-il avec emportement, n’y comptez pas, vous abusez de ma tendresse, vous déchirez sans pitié un cœur perdu d’amour. Zilia, cruelle Zilia ; voyez mon désespoir, c’est votre ouvrage. Hélas ! de quel prix payez-vous l’amour le plus pur !

C’est vous, lui dis-je (effrayée de sa résolution) c’est vous que je devrois accuser. Vous flétrissez mon âme en la forçant d’être ingrate ; vous désolez mon cœur par une sensibilité infructueuse. Au nom de l’amitié, ne ternissez pas une générosité sans exemple par un désespoir qui feroit l’amertume de ma vie sans vous rendre heureux. Ne condamnez point en moi le même sentiment que vous ne pouvez surmonter, ne me forcez pas à me plaindre de vous, laissez-moi chérir votre nom, [142] le porter au bout du monde, et le faire révérer à des peuples adorateurs de la vertu.

Je ne sais comment je prononçai ces paroles, mais Déterville fixant ses yeux sur moi, sembloit ne me point regarder ; renfermé en lui-même, il demeura longtemps dans une profonde méditation ; de mon côté je n’osais l’interrompre : nous observions un égal silence, quand il reprit la parole et me dit avec une espèce de tranquillité : Oui, Zilia, je connois, je sens toute mon injustice, mais renonce-t-on de sang froid à la vue de tant de charmes ! Vous le voulez, vous serez obéie. Quel sacrifice, ô ciel ! Mes tristes jours s’écouleront, finiront sans vous voir. Au moins si la mort… N’en parlons plus, ajouta-t-il en s’interrompant ; ma faiblesse me trahiroit, donnez-moi deux jours pour m’assurer de moi-même, je reviendrai vous voir, il est nécessaire que nous prenions ensemble des mesures pour votre voyage. Adieu, Zilia. Puisse l’heureux Aza, sentir tout son bonheur ! En même temps il sortit.

Je te l’avoue, mon cher Aza, quoique Déterville me soit cher, quoique je fusse pénétrée de sa douleur, j’avais trop d’impatience de jouir en paix de ma félicité, pour n’être pas bien aise qu’il se retirât.

Qu’il est doux, après tant de peines, de s’abandonner à la joie ! Je passai le reste de la journée dans les plus tendres ravissemens. Je ne t’écrivis point, une Lettre était trop peu pour mon cœur, elle m’aurait rappellé ton absence. Je te voyais, je te parlois, cher Aza ! Que manqueroit-il à mon [143] bonheur, si tu avais joint à cette prétieuse Lettre quelques gages de la tendresse ! Pourquoi ne l’as-tu pas fait ? On t’a parlé de moi, tu es instruit de mon sort, et rien ne me parle de ton amour. Mais puis-je douter de ton cœur ? Le mien m’en répond, tu m’aimes, ta joie est égale à la mienne, tu brûles des mêmes feux, la même impatience te dévore ; que la crainte s’éloigne de mon âme, que la joie y domine sans mélange. Cependant tu as embrassé la Religion de ce peuple féroce. Quelle est-elle ? Exige-t-elle les mêmes sacrifices que celle de France ? Non, tu n’y aurais pas consenti.

Quoi qu’il en soit, mon cœur est sous tes lois ; soumise à tes lumières, j’adopterai aveuglement tout ce qui pourra nous rendre inséparables. Que puis-je craindre ! bientôt réunie à mon bien, à mon être, à mon tout, je ne penserai plus que par toi, je ne vivrai que pour t’aimer. [144]

Lettre vingt-six

C’Est ici, mon cher Aza, que je te reverrai ; mon bonheur s’accroît chaque jour par ses propres circonstances. Je sors de l’entrevue que Déterville m’avait assignée ; quelque plaisir que je me sois fait de surmonter les difficultés du voyage, de te prévenir, de courir au-devant de tes pas, je le sacrifie sans regret au bonheur de te voir plutôt.

Déterville m’a prouvé avec tant d’évidence que tu peux être ici en moins de temps qu’il ne m’en faudroit pour aller en Espagne, que quoiqu’il m’ait généreusement laissé le choix, je n’ai pas balancé à t’attendre, le temps est trop cher pour le prodiguer sans nécessité.

Peut-être avant de me déterminer, aurais-je examiné cet avantage avec plus de soin, si je n’eusse tiré des éclaircissements sur mon voyage qui m’ont décidée en secret, sur le parti que je prends ; et ce secret je ne puis le confier qu’à toi.

Je me suis souvenue que pendant la longue route qui m’a conduite à Paris, Déterville donnoit des piéces d’argent et quelquefois d’or dans tous les endroits où nous nous arrêtions. J’ai voulu [145] savoir si c’était par obligation, ou par simple libéralité. J’ai appris qu’en France, non-seulement on fait payer la nourriture aux voyageurs, mais même le repos72.

Hélas ! je n’ai pas la moindre partie de ce qui serait nécessaire pour contenter l’intérêt de ce peuple avide ; il faudroit le recevoir des mains de Déterville. Quelle honte ! tu sais tout ce que je lui dois. Je l’acceptois avec une répugnance qui ne peut être vaincue que par la nécessité ; mais pourrois-je me résoudre à contracter volontairement un genre d’obligation, dont la honte va presque jusqu’à l’ignominie ! Je n’ai pu m’y résoudre, mon cher Aza, cette raison seule m’aurait déterminée à demeurer ici ; le plaisir de te voir plus promptement n’a fait que confirmer ma résolution.

Déterville a écrit devant moi au Ministre d’Espagne. Il le presse de te faire partir, il lui indique les moyens de te faire conduire ici avec une générosité qui me pénétre de reconnaissance et d’admiration.

Quels doux moments j’ai passé, pendant que Déterville écrivoit ! Quel plaisir d’être occupée des arrangemens de ton voyage, de voir les aprêts de mon bonheur, de n’en plus douter !

Si d’abord il m’en a coûté pour renoncer au dessein que j’avais de te prévenir, je l’avoue, mon cher Aza, j’y trouve à présent mille sources de plaisirs, que je n’y avais pas apperçues. [146]

Plusieurs circonstances, qui ne me paroissaient d’aucune valeur pour avancer ou retarder mon départ, me deviennent intéressantes et agréables. Je suivois aveuglément le penchant de mon cœur, j’oubliois que j’allois te chercher au milieu de ces barbares Espagnols dont la seule idée me saisit d’horreur ; je trouve une satisfaction infinie dans la certitude de ne les revoir jamais : la voix de l’amour éteignoit celle de l’amitié. Je goûte sans remords la douceur de les réunir. D’un autre côté, Déterville m’a assuré qu’il nous était à jamais impossible de revoir la ville du Soleil. Après le séjour de notre patrie, en est-il un plus agréable que celui de la France ? Il te plaira, mon cher Aza, quoique la sincerité en soit bannie ; on y trouve tant d’agréments, qu’ils font oublier les dangers de la société.

Après ce que je t’ai dit de l’or, il n’est pas nécessaire de t’avertir d’en apporter, tu n’as que faire d’autre mérite ; la moindre partie de tes trésors suffit pour te faire admirer et confondre l’orgueil des magnifiques indigens de ce Royaume ; tes vertus et tes sentiments ne seront chéris que de moi.

Déterville m’a promis de te faire rendre mes nœuds et mes Lettres ; il m’a assurée que tu trouverois des Interprêtes pour t’expliquer les dernières. On vient me demander le paquet, il faut que je te quitte : adieu, cher espoir de ma vie ; je continuerai à t’écrire : si je ne puis te faire passer mes Lettres, je te les garderai.

Comment supporterois-je la longueur de ton voyage, si je me privois du seul moyen que j’ai de m’entretenir de ma joie, de mes transports, de mon bonheur ! [147]

Lettre vingt-sept73

DEpuis que je sais mes Lettres en chemin, mon cher Aza, je jouis d’une tranquillité que je ne connaissais plus. Je pense sans cesse au plaisir que tu auras à les recevoir, je vois tes transports, je les partage, mon âme ne reçoit de toute part que des idées agréables, et pour comble de joie, la paix est rétablie dans notre petite société.

Les Juges ont rendu à Céline les biens dont sa mere l’avait privée. Elle voit son amant tous les jours, son mariage n’est retardé que par les aprêts qui y sont nécessaires. Au comble de ses vœux elle ne pense plus à me quereller, et je lui en ai autant d’obligation que si je devais à son amitié les bontés qu’elle recommence à me témoigner. Quel qu’en soit le motif, nous sommes toujours redevables à ceux qui nous font éprouver un sentiment doux.

Ce matin elle m’en a fait sentir tout le prix par une complaisance qui m’a fait passer d’un trouble fâcheux à une tranquillité agréable.

On lui a apporté une quantité prodigieuse d’étoffes, d’habits, de bijoux de toutes espèces ; [148] elle est accourue dans ma chambre, m’a emmenée dans la sienne, et après m’avoir consultée sur les différentes beautés de tant d’ajustements, elle a fait elle-même un tas de ce qui avait le plus attiré mon attention, et d’un air empressé elle commandoit déjà à nos Chinas de le porter chez moi, quand je m’y suis opposée de toutes mes forces. Mes instances n’ont d’abord servi qu’à la divertir ; mais voyant que son obstination augmentoit avec mes refus, je n’ai pu dissimuler davantage mon ressentiment.

Pourquoi (lui ai-je dit les yeux baignés de larmes) pourquoi voulez-vous m’humilier plus que je ne le suis ? Je vous dois la vie, et tout ce que j’ai, c’est plus qu’il n’en faut pour ne point oublier mes malheurs. Je sais que selon vos Lois, quand les bienfaits ne sont d’aucune utilité à ceux qui les reçoivent, la honte en est effacée. Attendez donc que je n’en x plus aucun besoin pour exercer votre générosité. Ce n’est pas sans répugnance, ajoutai-je d’un ton plus moderé, que je me conforme à des sentiments si peu naturels. Nos usages sont plus humains, celui qui reçoit s’honore autant que celui qui donne, vous m’avez appris à penser autrement, n’était-ce donc que pour me faire des outrages ?

Cette aimable amie plus touchée de mes larmes qu’irritée de mes reproches, m’a répondu d’un ton d’amitié, nous sommes bien éloignés mon frère et moi, ma chère Zilia, de vouloir blesser votre délicatesse, il nous siérait mal de faire les magnifiques avec vous, vous le connaîtrez dans peu ; je voulais [149] seulement que vous partageassiez avec moi les présens d’un frère généreux ; c’était le plus sûr moyen de lui en marquer ma reconnaissance : l’usage, dans le cas où je suis, m’autorisait à vous les offrir ; mais puisque vous en êtes offensée, je ne vous en parlerai plus. Vous me le promettez donc ? lui ai-je dit. Oui, m’a-t-elle répondu en souriant, mais permettez-moi d’écrire un mot à Déterville.

Je l’ai laissé faire, et la gaieté s’est rétablie entre nous, nous avons recommencé à examiner ses parures plus en détail, jusqu’au temps où on l’a demandée au Parloir : elle voulait m’y mener ; mais, mon cher Aza, est-il pour moi quelques amusements comparables à celui de t’écrire ! Loin d’en chercher d’autre, j’appréhende d’avance ceux que l’on me prépare.

Céline va se marier, elle prétend m’emmener avec elle, elle veut que je quitte la maison Religieuse pour demeurer dans la sienne ; mais si j’en suis crue…

………………………………………………………………………

… Aza, mon cher Aza, par quelle agréable surprise ma Lettre fut-elle hier interrompue ? hélas ! je croiois avoir perdu pour jamais ce précieux monument de notre ancienne splendeur, je n’y comptois plus, je n’y pensois même pas, j’en suis environnée, je les vois, je les touche, et j’en crois à peine mes yeux et mes mains.

Au moment où je t’écrivois, je vis entrer Céline suivie de quatre hommes accablés sous le poids de gros coffres qu’ils portoient ; ils les poserent à terre et se retirerent ; je pensai que ce pouvait être de nouveaux dons de Déterville. Je murmurois [150] déjà en secret, lorsque Céline me dit, en me présentant des clefs : ouvrez, Zilia, ouvrez sans vous effaroucher, c’est de la part d’Aza.

La vérité que j’attache inséparablement à ton idée, ne me laissa point le moindre doute ; j’ouvris avec précipitation, et ma surprise confirma mon erreur, en reconnoissant tout ce qui s’offrit à ma vue pour des ornements du Temple du Soleil.

Un sentiment confus, mêlé de tristesse et de joie, de plaisir et de regret, remplit tout mon cœur. Je me prosternai devant ces restes sacrés de notre culte et de nos Autels ; je les couvris de respectueux baisers, je les arrosai de mes larmes, je ne pouvois m’en arracher, j’avais oublié jusqu’à la présence de Céline ; elle me tira de mon yvresse, en me donnant une Lettre qu’elle me pria de lire.

Toujours remplie de mon erreur, je la crus de toi, mes transports redoublerent ; mais quoique je la déchifrasse avec peine, je connus bientôt qu’elle était de Déterville.

Il me fera plus aisé, mon cher Aza, de te la copier, que de t’en expliquer le sens.

Billet de Déterville.

« Ces trésors sont à vous, belle Zilia, puisque je les ai trouvés sur le Vaisseau qui vous portoit. Quelques discussions arrivées entre les gens de l’Équipage m’ont empêché jusqu’ici d’en disposer librement. Je voulais vous les présenter moi-même, mais les inquiétudes que vous avez témoignées ce matin à ma sœur, ne me laissent plus le choix du moment. Je ne sçaurois trop tôt [151] dissiper vos craintes, je préférerai toute ma vie votre satisfaction à la mienne. »

Je l’avoue en rougissant, mon cher Aza, je sentis moins alors la générosité de Déterville, que le plaisir de lui donner des preuves de la mienne.

Je mis promptement à part un vase, que le hasard plus que la cupidité a fait tomber dans les mains des Espagnols. C’est le même (mon cœur l’a reconnu) que tes lévres toucherent le jour où tu voulus bien goûter du Aca74 préparé de ma main. Plus riche de ce trésor que de tous ceux qu’on me rendoit, j’appellai les gens qui les avaient apportés ; je voulais les leur faire reprendre pour les renvoyer à Déterville ; mais Céline s’opposa à mon dessein.

Que vous êtes injuste, Zilia, me dit-elle ! Quoi ! vous voulez faire accepter des richesses immenses à mon frère, vous que l’offre d’une bagatelle offense ; rappellez votre équité si vous voulez en inspirer aux autres.

Ces paroles me frapperent. Je reconnus dans mon action plus d’orgueil et de vengeance que de générosité. Que les vices sont près des vertus ! J’avouai ma faute, j’en demandai pardon à Céline ; mais je souffrois trop de la contrainte qu’elle voulait m’imposer pour n’y pas chercher de l’adoucissement. Ne me punissez pas autant que je le mérite, lui dis-je d’un air timide, ne dédaignez pas quelques modèles du travail de nos malheureuses [152] contrées ; vous n’en avez aucun besoin, ma priere ne doit point vous offenser.

Tandis que je parlois, je remarquai que Céline regardoit attentivement deux Arbustes d’or chargés d’oiseaux et d’insectes d’un travail excellent ; je me hâtai de les lui présenter avec une petite corbeille d’argent, que je remplis de Coquillages de Poissons et de fleurs les mieux imitées : elle les accepta avec une bonté qui me ravit.

Je choisis ensuite plusieurs Idoles des nations vaincues75 par tes ancêtres, et une petite Statue76 qui représentoit une Vierge du Soleil, j’y joignis un tigre, un lion et d’autres animaux courageux, et je la priai de les envoyer à Déterville. Écrivez-lui donc, me dit-elle, en souriant, sans une Lettre de votre part, les présens seraient mal reçus.

J’étais trop satisfaite pour rien refuser, j’écrivis tout ce que me dicta ma reconnaissance, et lorsque Céline fut sortie, je distribuai des petits présens à sa China, et à la mienne, j’en mis à part pour mon Maître à écrire. Je goûtai enfin le délicieux plaisir de donner.

Ce n’a pas été sans choix, mon cher Aza ; tout ce qui vient de toi, tout ce qui a des rapports intimes avec ton souvenir, n’est point sorti de mes mains. [153]

La chaise d’or77 que l’on conservoit dans le Temple, pour le jour des visites du Capa-Inca ton auguste pere, placée d’un côté de ma chambre en forme de trône, me représente ta grandeur et la majesté de ton rang. La grande figure du Soleil, que je vis moi-même arracher du Temple par les perfides Espagnols, suspendue au-dessus excite ma vénération, je me prosterne devant elle, mon esprit l’adore, et mon cœur est tout à toi.

Les deux palmiers que tu donnas au Soleil pour offrande et pour gage de la foi que tu m’avais jurée, placés aux deux côtés du Trône, me rappellent sans cesse tes tendres sermens.

Des fleurs78, des oiseaux répandus avec simétrie dans tous les coins de ma chambre, forment en racourci l’image de ces magnifiques jardins, où je me suis si souvent entretenue de ton idée.

Mes yeux satisfaits ne s’arrêtent nulle part sans me rappeller ton amour, ma joie, mon bonheur, enfin tout ce qui fera jamais la vie de ma vie. [154]

Lettre vingt-huit

C’Est vainement, mon cher Aza, que j’ai employé les prieres, les plaintes, les instances pour ne point quitter ma retraite. Il a fallu céder aux importunités de Céline. Nous sommes depuis trois jours à la campagne, où son mariage fut célébré en y arrivant.

Avec quelle peine, quel regret, quelle douleur n’ai-je pas abandonné les chers et précieux ornements de ma solitude ; hélas ! à peine ai-je eu le temps d’en jouir, et je ne vois rien ici qui puisse me dédommager.

Loin que la joie et les plaisirs dont tout le monde paraît enyvré, me dissipent et m’amusent, ils me rappellent avec plus de regret les jours paisibles que je passois à t’écrire, ou tout au moins à penser à toi.

Les divertissements de ce pays me paraissent aussi peu naturels, aussi affectés que les mœurs. Ils consistent dans une gaieté violente, exprimée par des ris éclatants, auxquels l’âme paraît ne prendre aucune part : dans des jeux insipides dont l’or fait tout le plaisir79, ou bien dans une [155] conversation si frivole et si répétée, qu’elle ressemble bien davantage au gazouillement des oiseaux qu’à l’entretien d’une assemblée d’Êtres pensants.

Les jeunes hommes, qui sont ici en grand nombre, se sont d’abord empressés à me suivre jusqu’à ne paraître occupés que de moi ; mais soit que la froideur de ma conversation les ait ennuyés, ou que mon peu de goût pour leurs agréments les ait dégoûtés de la peine qu’ils prenaient à les faire valoir, il n’a fallu que deux jours pour les déterminer à m’oublier, bientôt ils m’ont délivrée de leur importune préférence.

Le penchant des Français les porte si naturellement aux extrêmes, que Déterville, quoiqu’exempt d’une grande partie des défauts de sa nation, participe néanmoins à celui-là.

Non content de tenir la promesse qu’il m’a faite de ne me plus parler de ses sentiments, il évite avec une attention marquée de se rencontrer auprès de moi : obligés de nous voir sans cesse, je n’ai pas encore trouvé l’occasion de lui parler.

À la tristesse qui le domine au milieu de la joie publique, il m’est aisé de deviner qu’il se fait violence : peut-être je devrais lui en tenir compte ; mais j’ai tant de questions à lui faire sur ton départ d’Espagne, sur ton arrivée ici ; enfin sur des sujets si intéressants, que je ne puis lui pardonner de me fuir. Je sens un désir violent de l’obliger à me parler, et la crainte de réveiller ses plaintes et ses regrets, me retient.

Céline toute occupée de son nouvel Époux, ne m’est d’aucun secours, le reste de la compagnie [156] ne m’est point agréable ; ainsi, seule au milieu d’une assemblée tumultueuse, je n’ai d’amusement que mes pensées, elles sont toutes à toi, mon cher Aza ; tu seras à jamais le seul confident de mon cœur, de mes plaisirs, et de mon bonheur. [157]

Lettre vingt-neuf80

J’Avais grand tort, mon cher Aza, de désirer si vivement un entretien avec Déterville. Hélas ! il ne m’a que trop parlé ; quoique je désavoue le trouble qu’il a excité dans mon âme, il n’est point encore effacé.

Je ne sais quelle sorte d’impatience se joignit hier à ma tristesse accoutumée. Le monde et le bruit me devinrent plus importuns qu’à l’ordinaire : jusqu’à la tendre satisfaction de Céline et de son Époux, tout ce que je voyais, m’inspiroit une indignation approchante du mépris. Honteuse de trouver des sentiments si injustes dans mon cœur, j’allai cacher l’embarras qu’ils me causaient dans l’endroit le plus reculé du jardin.

À peine m’étais-je assise au pied d’un arbre, que des larmes involontaires coulerent de mes yeux. Le visage caché dans mes mains, j’étais ensevelie dans une rêverie si profonde, que Déterville était à genoux à côté de moi avant que je l’eusse apperçu.

Ne vous offensez pas, Zilia, me dit-il, c’est le hasard qui m’a conduit à vos pieds, je ne vous cherchois pas. Importuné du tumulte, je venois [158] jouir en paix de ma douleur. Je vous ai aperçue, j’ai combattu avec moi-même pour m’éloigner de vous, mais je suis trop malheureux pour l’être sans relâche ; par pitié pour moi je me suis approché, j’ai vu couler vos larmes, je n’ai plus été le maître de mon cœur, cependant si vous m’ordonnez de vous fuir, je vous obéirai. Le pourrez-vous, Zilia ? vous suis-je odieux ? Non, lui dis-je, au-contraire, asseyez-vous, je suis bien aise de trouver une occasion de m’expliquer depuis vos derniers bienfaits… N’en parlons point, interrompit-il vivement. Attendez, repris-je, pour être tout-à-fait généreux, il faut se prêter à la reconnaissance ; je ne vous ai point parlé depuis que vous m’avez rendu les précieux ornements du Temple où j’ai été enlevée. Peut-être en vous écrivant, ai-je mal exprimé les sentiments qu’un tel excès de bonté m’inspiroit, je veux… Hélas ! interrompit-il encore, que la reconnaissance est peu flateuse pour un cœur malheureux ! Compagne de l’indifférence, elle ne s’allie que trop souvent avec la haine.

Qu’osez-vous penser ! m’écriai-je : ah, Déterville ! combien j’aurais de reproches à vous faire, si vous n’étiez pas tant à plaindre ! bien loin de vous haïr, dès le premier moment où je vous ai vu, j’ai senti moins de répugnance à dépendre de vous que des Espagnols. Votre douceur et votre bonté me firent desirer dès-lors de gagner votre amitié, à mesure que j’ai démêlé votre caractére. Je me suis confirmée dans l’idée que vous méritiez toute la mienne, et sans parler des extrêmes obligations [159] que je vous ai (puisque ma reconnaissance vous blesse) comment aurais-je pu me défendre des sentiments qui vous sont dus ?

Je n’ai trouvé que vos vertus dignes de la simplicité des nôtres. Un fils du Soleil s’honoreroit de vos sentiments ; votre raison est presque celle de la nature ; combien de motifs pour vous cherir ! jusqu’à la noblesse de votre figure, tout me plaît en vous : l’amitié a des yeux aussi-bien que l’amour. Autrefois après un moment d’absence, je ne vous voyais pas revenir sans qu’une sorte de sérénité ne se répandît dans mon cœur ; pourquoi avez-vous changé ces innocens plaisirs en peines et en contraintes ?

Votre raison ne paraît plus qu’avec effort. J’en crains sans cesse les écarts. Les sentiments dont vous m’entretenez, gênent l’expression des miens, ils me privent du plaisir de vous peindre sans détour les charmes que je goûterois dans votre amitié, si vous n’en troubliez la douceur. Vous m’ôtez jusqu’à la volupté délicate de regarder mon bienfaiteur, vos yeux embarrassent les miens, je n’y remarque plus cette agréable tranquillité qui passoit quelquefois jusqu’à mon âme : je n’y trouve qu’une morne douleur qui me reproche sans cesse d’en être la cause. Ah, Déterville ! que vous êtes injuste, si vous croyez souffrir seul !

Ma chère Zilia, s’écria-t-il en me baisant la main avec ardeur, que vos bontés et votre franchise redoublent mes regrets ! quel trésor que la possession d’un cœur tel que le vôtre ! mais avec quel désespoir vous m’en faites sentir la perte !

Puissante Zilia, continua-t-il, quel pouvoir est le vôtre ! n’était-ce point assez de me faire passer [160] de la profonde indifférence à l’amour excessif, de l’indolence à la fureur, faut-il encore me vaincre ? Le pourrai-je ? Oui, lui dis-je, cet effort est digne de vous, de votre cœur. Cette action juste vous éléve au-dessus des mortels. Mais pourrai-je y survivre ? reprit-il douloureusement ; n’espérez pas au moins que je serve de victime au triomphe de votre amant ; j’irai loin de vous adorer votre idée, elle sera la nourriture amére de mon cœur, je vous aimerai, et je ne vous verrai plus ! ah ! du moins n’oubliez pas…

Les sanglots étouffèrent sa voix, il se hâta de cacher les larmes qui couvraient son visage, j’en répandois moi-même : aussi touchée de sa générosité que de sa douleur, je pris une de ses mains que je serrai dans les miennes ; non, lui dis-je, vous ne partirez point. Laissez-moi mon ami, contentez-vous des sentiments que j’aurai toute ma vie pour vous ; je vous aime presqu’autant que j’aime Aza, mais je ne puis jamais vous aimer comme lui.

Cruelle Zilia ! s’écria-t-il avec transport, accompagnez-vous toujours vos bontés des coups les plus sensibles ? un mortel poison détruira-t-il sans cesse le charme que vous répandez sur vos paroles ? Que je suis insensé de me livrer à leur douceur ! dans quel honteux abaissement je me plonge ! C’en est fait, je me rends à moi-même, ajouta-t-il d’un ton ferme ; adieu, vous verrez bientôt Aza. Puisse-t-il ne pas vous faire éprouver les tourments qui me dévorent, puisse-t-il être tel que vous le desirez, et digne de votre cœur. [161]

Quelles allarmes, mon cher Aza, l’air dont il prononça ces dernieres paroles, ne jetta-t-il pas dans mon âme ! Je ne pus me défendre des soupçons qui se présenterent en foule à mon esprit. Je ne doutai pas que Déterville ne fût mieux instruit qu’il ne voulait le paraître, qu’il ne m’eût caché quelques Lettres qu’il pouvait avoir reçues d’Espagne. Enfin (oserais-je le prononcer) que tu ne fus infidéle.

Je lui demandai la vérité avec les dernieres instances, tout ce que je pus tirer de lui, ne fut que des conjectures vagues, aussi propres à confirmer qu’à détruire mes craintes.

Cependant les réflexions sur l’inconstance des hommes, sur les dangers de l’absence, et sur la légereté avec laquelle tu avais changé de Religion, resterent profondément gravées dans mon esprit.

Pour la première fois, ma tendresse me devint un sentiment pénible, pour la première fois je craignis de perdre ton cœur ; Aza, s’il était vrai, si tu ne m’aimois plus, ah ! que ma mort nous sépare plutôt que ton inconstance.

Non, c’est le désespoir qui a suggeré à Déterville ces affreuses idées. Son trouble et son égarement ne devaient-ils pas me rassurer ? L’intérêt qui le faisait parler, ne devait-il pas m’être suspect ? Il me le fut, mon cher Aza, mon chagrin se tourna tout entier contre lui, je le traitai durement, il me quitta désespéré.

Hélas ! l’étais-je moins que lui ? Quels tourments n’ai-je point soufferts avant de retrouver le repos de mon cœur ? Est-il encore bien affermi ? Aza ! je t’aime si tendrement ! pourrois-tu m’oublier ? [162]

Lettre trentième

QUe ton voyage est long, mon cher Aza ! Que je desire ardemment ton arrivée ! Le temps a dissipé mes inquiétudes : je ne les vois plus que comme un songe dont la lumière du jour efface l’impression. Je me fais un crime de t’avoir soupçonné, et mon repentir redouble ma tendresse ; il a presque entierement détruit la pitié que me causaient les peines de Déterville ; je ne puis lui pardonner la mauvaise opinion qu’il semble avoir de toi ; j’en ai bien moins de regret d’être en quelque façon séparée de lui.

Nous sommes à Paris depuis quinze jours ; je demeure avec Céline dans la maison de son mari, assez éloignée de celle de son frère, pour n’être point obligée à le voir à toute heure. Il vient souvent y manger ; mais nous menons une vie si agitée, Céline et moi, qu’il n’a pas le loisir de me parler en particulier.

Depuis notre retour, nous employons une partie de la journée au travail pénible de notre ajustement, et le reste à ce que l’on appelle rendre des devoirs. [163]

Ces deux occupations me paroîtraient aussi infructueuses qu’elles sont fatiguantes, si la derniere ne me procuroit les moyens de m’instruire plus particulierement des usages de ce pays.

À mon arrivée en France, n’entendant pas la langue, je ne pouvois juger que sur les dehors ; peu instruite dans la maison religieuse, je ne l’ai guère été davantage à la campagne, où je n’ai vu qu’une société particuliere, dont j’étais trop ennuiée pour l’éxaminer. Ce n’est qu’ici, où répandue dans ce que l’on appelle le grand monde, je vois la nation entiere.

Les devoirs que nous rendons, consistent à entrer en un jour dans le plus grand nombre de maisons qu’il est possible pour y rendre et y recevoir un tribut de louanges réciproques sur la beauté du visage et de la taille, sur l’excellence du goût et du choix des parures81.

Je n’ai pas été longtemps sans m’apercevoir de la raison qui fait prendre tant de peines, pour acquerir cet hommage ; c’est qu’il faut nécessairement le recevoir en personne, encore n’est-il que bien momentané. Dès que l’on disparaît, il prend une autre forme. Les agréments que l’on trouvoit à celle qui sort, ne servent plus que de comparaison méprisante pour établir les perfections de celle qui arrive.

La censure82 est le goût dominant des Français, comme l’inconséquence est le caractère de la nation. Leurs livres font la critique générale des mœurs, et leur conversation celle de chaque particulier, pourvu néanmoins qu’ils soient absents.

Ce qu’ils appellent la mode n’a point encore [164] altéré l’ancien usage de dire librement tout le mal que l’on peut des autres, et quelquefois celui que l’on ne pense pas. Les plus gens de bien suivent la coutume ; on les distingue seulement à une certaine formule d’apologie de leur franchise et de leur amour pour la vérité, au moyen de laquelle ils révèlent sans scrupule les défauts, les ridicules et jusqu’aux vices de leurs amis.

Si la sincérité dont les Français font usage les uns contre les autres, n’a point d’exception, de même leur confiance réciproque est sans borne. Il ne faut ni éloquence pour se faire écouter, ni probité pour se faire croire. Tout est dit, tout est reçu avec la même légèreté.

Ne crois pas pour cela, mon cher Aza, qu’en général les Français soient nés méchants, je serais plus injuste qu’eux si je te laissais dans l’erreur.

Naturellement sensibles, touchés de la vertu, je n’en ai point vu qui écoutât sans attendrissement l’histoire que l’on m’oblige souvent à faire de la droiture de nos cœurs, de la candeur de nos sentiments et de la simplicité de nos mœurs ; s’ils vivaient parmi nous, ils deviendraient vertueux : l’exemple et la coutume sont les tyrans de leurs usages.

Tel qui pense bien, médit d’un absent pour n’être pas méprisé de ceux qui l’écoutent. Tel autre serait bon, humain, sans orgueil, s’il ne craignait d’être ridicule, et tel est ridicule par état qui serait un modèle de perfections s’il osait hautement avoir du mérite.

Enfin, mon cher Aza, leurs vices sont artificiels comme leurs vertus, et la frivolité de leur [165] caractère ne leur permet d’être qu’imparfaitement ce qu’il sont. Ainsi que leurs jouets de l’enfance, ridicules institutions des êtres pensants, ils n’ont, comme eux, qu’une ressemblance ébauchée avec leurs modèles ; du poids aux yeux, de la légèreté au tact, la surface coloriée, un intérieur informe, un prix apparent, aucune valeur réelle. Aussi ne sont-ils estimés par les autres nations que comme les jolies bagatelles le sont dans la société. Le bon sens sourit à leurs gentillesses et les remet froidement à leur place.

Heureuse la nation qui n’a que la nature pour guide, la vérité pour mobile et la vertu pour principe. [166]

Lettre trente-une

IL n’est pas surprenant, mon cher Aza, que l’inconséquence soit une suite du caractère léger des Français ; mais je ne puis assez m’étonner de ce qu’avec autant et plus de lumières qu’aucune autre nation, ils semblent ne pas apercevoir les contradictions choquantes que les Étrangers remarquent en eux dès la première vue.

Parmi le grand nombre de celles qui me frappent tous les jours, je n’en vois point de plus déshonorante pour leur esprit, que leur façon de penser sur les femmes. Ils les respectent, mon cher Aza, et en même-temps ils les méprisent avec un égal excès.

La première loi de leur politesse, ou si tu veux de leur vertu (car je ne leur en connois point d’autre) regarde les femmes. L’homme du plus haut rang doit des égards à celle de la plus vile condition, il se couvrirait de honte et de ce qu’on appelle ridicule, s’il lui faisait quelque insulte personnelle. Et cependant l’homme le moins considérable, le moins estimé, peut tromper, trahir une femme de mérite, noircir sa réputation par des calomnies, sans craindre ni blâme ni punition. [167]

Si je n’étais assurée que bientôt tu pourras en juger par toi-même, oserais-je te peindre des contrastes que la simplicité de nos esprits peut à peine concevoir ? Docile aux notions de la nature, notre génie ne va pas au-delà ; nous avons trouvé que la force et le courage dans un sexe, indiquait qu’il devait être le soutien et le défenseur de l’autre, nos Lois y sont conformes83. Ici loin de compatir à la faiblesse des femmes, celles du peuple accablées de travail n’en sont soulagées ni par les lois ni par leurs maris ; celles d’un rang plus élevé, jouet de la séduction ou de la méchanceté des hommes, n’ont pour se dédommager de leurs perfidies, que les dehors d’un respect purement imaginaire, toujours suivi de la plus mordante satyre.

Je m’étais bien aperçue en entrant dans le monde que la censure habituelle de la nation tombait principalement sur les femmes, et que les hommes, entre eux, ne se méprisaient qu’avec ménagement : j’en cherchais la cause dans leurs bonnes qualités, lorsqu’un accident me l’a fait découvrir parmi leurs défauts.

Dans toutes les maisons où nous sommes entrées depuis deux jours, on a raconté la mort d’un jeune homme tué par un de ses amis, et l’on approuvait cette action barbare, par la seule raison, que le mort avait parlé au désavantage du vivant ; cette nouvelle extravagance me parut d’un caractère assez sérieux pour être approfondie. Je m’informai, et j’appris, mon cher Aza, qu’un homme [168] est obligé d’exposer sa vie pour la ravir à un autre, s’il apprend que cet autre a tenu quelques discours contre lui ; ou à se bannir de la société s’il refuse de prendre une vengeance si cruelle. Il n’en fallut pas davantage pour m’ouvrir les yeux sur ce que je cherchais. Il est clair que les hommes naturellement lâches, sans honte et sans remords ne craignent que les punitions corporelles, et que si les femmes étaient autorisées à punir les outrages qu’on leur fait de la même manière dont ils sont obligés de se venger de la plus légère insulte, tel que l’on voit reçu et accueilli dans la société, ne le serait plus ; ou retiré dans un désert, il y cacherait sa honte et sa mauvaise foi : mais les lâches n’ont rien à craindre, ils ont trop bien fondé cet abus pour le voir jamais abolir.

L’impudence et l’effronterie sont les premiers sentiments que l’on inspire aux hommes, la timidité, la douceur et la patience, sont les seules vertus que l’on cultive dans les femmes : comment ne seraient-elles pas les victimes de l’impunité ?

Ô mon cher Aza ! que les vices brillants d’une nation d’ailleurs charmante, ne nous dégoûtent point de la naïve simplicité de nos mœurs ! N’oublions jamais, toi, l’obligation où tu es d’être mon exemple, mon guide et mon soutien dans le chemin de la vertu ; et moi celle où je suis de conserver ton estime et ton amour, en imitant mon modèle, en le surpassant même s’il est possible, en méritant un respect fondé sur le mérite et non pas sur un frivole usage. [169]

Lettre trente-deux84

NOs visites et nos fatigues, mon cher Aza, ne pouvaient se terminer plus agréablement. Quelle journée délicieuse j’ai passé hier ! combien les nouvelles obligations que j’ai à Déterville et à sa sœur me sont agréables ! mais combien elles me seront chères, quand je pourrai les partager avec toi !

Après deux jours de repos, nous partîmes hier matin de Paris, Céline, son frère, son mari et moi, pour aller, disait-elle, rendre une visite à la meilleure de ses amies. Le voyage ne fut pas long, nous arrivâmes de très-bonne heure à une maison de campagne dont la situation et les approches me parurent admirables ; mais ce qui m’étonna en y entrant, fut d’en trouver toutes les portes ouvertes, et de n’y rencontrer personne.

Cette maison trop belle pour être abandonnée, trop petite pour cacher le monde qui aurait dû l’habiter, me paraissait un enchantement. Cette pensée me divertit ; je demandai à Céline si nous étions chez une de ces Fées dont elle m’avait fait lire les histoires, où la maîtresse du logis était invisible ainsi que les domestiques. [170]

Vous la verrez, me répondit-elle, mais comme des affaires importantes l’appellent ailleurs pour toute la journée, elle m’a chargée de vous engager à faire les honneurs de chez elle pendant son absence. Alors, ajouta-t-elle en riant, voyons comment vous vous en tirerez ? J’entrai volontiers dans la plaisanterie ; je repris le ton sérieux pour copier les complimens que j’avais entendu faire en pareil cas, et l’on trouva que je m’en acquittai assez bien.

Après s’être amusée quelque temps de ce badinage, Céline me dit : tant de politesse suffiroit à Paris pour nous bien recevoir ; mais, Madame, il faut quelque chose de plus à la campagne, n’aurez-vous pas la bonté de nous donner à dîner ?

Ah ! sur cet article, lui dis-je, je n’en sais pas assez pour vous satisfaire, et je commence à craindre pour moi-même que votre amie ne s’en soit trop rapportée à mes soins. Je sais un remede à cela, répondit Céline, si vous voulez seulement prendre la peine d’écrire votre nom, vous verrez qu’il n’est pas si difficile que vous le pensez, de bien régaler ses amies ; vous me rassurez, lui dis-je, allons, écrivons promptement.

Je n’eus pas plutôt prononcé ces paroles, que je vis entrer un homme vêtu de noir, qui tenoit une écritoire et du papier, déja écrit ; il me le présenta, et j’y plaçai mon nom où l’on voulut.

Dans l’instant même, parut un autre homme d’assez bonne mine, qui nous invita selon la coutume, de passer avec lui dans l’endroit où l’on mange. [171]

Nous y trouvâmes une table servie avec autant de propreté que de magnificence ; à peine étions nous assis qu’une musique charmante se fit entendre dans la chambre voisine ; rien ne manquoit de tout ce qui peut rendre un repas agréable. Déterville même sembloit avoir oublié son chagrin pour nous exciter à la joie, il me parloit en mille manieres de ses sentiments pour moi, mais toujours d’un ton flatteur, sans plaintes ni reproches.

Le jour était serein ; d’un commun accord nous résolûmes de nous promener en sortant de table. Nous trouvâmes les jardins beaucoup plus étendus que la maison ne sembloit le promettre. L’art et la simétrie ne s’y faisaient admirer que pour rendre plus touchans les charmes de la simple nature.

Nous bornâmes notre course dans un bois qui termine ce beau jardin ; assis tous quatre sur un gazon délicieux, nous commencions déjà à nous livrer à la rêverie qu’inspirent naturellement les beautés naturelles, quand à travers les arbres, nous vîmes venir à nous d’un côté une troupe de paysans vêtus proprement à leur manière, précédés de quelques instrumens de musique, et de l’autre une troupe de jeunes filles vêtues de blanc, la tête ornée de fleurs champêtres, qui chantaient d’une façon rustique, mais mélodieuse, des chansons, où j’entendis avec surprise, que mon nom était souvent répété.

Mon étonnement fut bien plus fort, lorsque les deux troupes nous ayant jointes, je vis l’homme le plus apparent, quitter la sienne, mettre un genouil en terre, et me présenter dans un grand bassin [172] plusieurs clefs avec un compliment, que mon trouble m’empêcha de bien entendre ; je compris seulement, qu’étant le chef des villageois de la Contrée, il venait me faire hommage en qualité de leur Souveraine, et me présenter les clefs de la maison dont j’étais aussi la maîtresse.

Dès qu’il eut fini sa harangue, il se leva pour faire place à la plus jolie d’entre les jeunes filles. Elle vint me présenter une gerbe de fleurs ornée de rubans, qu’elle accompagna aussi d’un petit discours à ma louange, dont elle s’acquita de bonne grâce.

J’étais trop confuse, mon cher Aza, pour répondre à des éloges que je méritois si peu ; d’ailleurs tout ce qui se passoit, avait un ton si approchant de celui de la vérité, que dans bien des moments, je ne pouvois me défendre de croire (ce que néanmoins) je trouvois incroiable : cette pensée en produisit une infinité d’autres : mon esprit était tellement occupé, qu’il me fut impossible de proférer une parole : si ma confusion était divertissante pour sa compagnie, elle ne l’était guère pour moi.

Déterville fut le premier qui en fut touché ; il fit un signe à sa sœur, elle se leva après avoir donné quelques piéces d’or aux païsans et aux jeunes filles, en leur disant (que c’était les prémices de mes bontés pour eux) elle me proposa de faire un tour de promenade dans le bois, je la suivis avec plaisir, comptant bien lui faire des reproches de l’embarras où elle m’avait mise ; mais je n’en eus pas le temps : à peine avions-nous fait quelques pas, qu’elle s’arrêta et me regardant avec une mine riante : [173] avouez, Zilia, me dit-elle, que vous êtes bien fâchée contre nous, et que vous le serez bien davantage, si je vous dis, qu’il est très vrai que cette terre et cette maison vous appartiennent.

À moi, m’écriai-je ! ah Céline ! vous poussez trop loin l’outrage, ou la plaisanterie. Attendez, me dit-elle plus sérieusement, si mon frère avait disposé de quelques parties de vos trésors pour en faire l’acquisition, et qu’au lieu des ennuieuses formalités, dont il s’est chargé, il ne vous eût reservé que la surprise, nous haïriez-vous bien fort ? ne pourriez-vous nous pardonner de vous avoir procuré (à tout événement) une demeure telle que vous avez paru l’aimer, et de vous avoir assuré une vie indépendante ? Vous avez signé ce matin l’acte authentique qui vous met en possession de l’une et l’autre. Grondez-nous à présent tant qu’il vous plaira, ajouta-t-elle en riant, si rien de tout cela ne vous est agréable.

Ah, mon aimable amie ! m’écriai-je, en me jetant dans ses bras. Je sens trop vivement des soins si généreux pour vous exprimer ma reconnaissance ; il ne me fut possible de prononcer que ce peu de mots ; j’avais senti d’abord l’importance d’un tel service. Touchée, attendrie, transportée de joie en pensant au plaisir que j’aurais de te consacrer cette charmante demeure ; la multitude de mes sentiments en étouffoit l’expression. Je faisois à Céline des caresses qu’elle me rendoit avec la même tendresse ; et après m’avoir donné le temps de me remettre, nous allâmes retrouver son frère et son mari. [174]

Un nouveau trouble me saisit en abordant Déterville, et jetta un nouvel embarras dans mes expressions ; je lui tendis la main, il la baisa sans proférer une parole, et se détourna pour cacher des larmes qu’il ne put retenir, et que je pris pour des signes de la satisfaction qu’il avait de me voir si contente ; j’en fus attendrie jusqu’à en verser aussi quelques-unes. Le mari de Céline, moins intéressé que nous, à ce qui se passoit, remit bientôt la conversation sur le ton de plaisanterie ; il me fit des complimens sur ma nouvelle dignité, et nous engagea à retourner à la maison pour en examiner, disoit-il, les défauts, et faire voir à Déterville que son goût n’était pas aussi sûr qu’il s’en flattoit.

Te l’avouerai-je, mon cher Aza, tout ce qui s’offrit à mon passage me parut prendre une nouvelle forme ; les fleurs me semblaient plus belles, les arbres plus verds, la simétrie des jardins mieux ordonnée.

Je trouvai la maison plus riante, les meubles plus riches, les moindres bagatelles m’étaient devenues intéressantes.

Je parcourus les appartemens dans une yvresse de joie, qui ne me permettoit pas de rien examiner ; le seul endroit où je m’arrêtai, fut dans une assez grande chambre entourée d’un grillage d’or, légérement travaillé, qui renfermoit une infinité de Livres de toutes couleurs, de toutes formes, et d’une propreté admirable ; j’étais dans un tel enchantement, que je croiois ne pouvoir les quitter sans les avoir tous lûs. Céline m’en arracha, en me faisant souvenir d’une clef d’or que Déterville m’avait [175] remise. Nous cherchâmes à l’employer, mais nos recherches auraient été inutiles, s’il ne nous eût montré la porte qu’elle devait ouvrir, confondue avec art dans les lambris ; il était impossible de la découvrir sans en savoir le secret.

Je l’ouvris avec précipitation, et je restai immobile à la vue des magnificences qu’elle renfermoit.

C’était un cabinet tout brillant de glaces et de peintures : les lambris à fond verd, ornés de figures extrêmement bien dessinnées, imitaient une partie des jeux et des cérémonies de la ville du Soleil, telles à peu près que je les avais racontées à Déterville.

On y voyoit nos Vierges représentées en mille endroits avec le même habillement que je portois en arrivant en France ; on disoit même qu’elles me ressembloient.

Les ornements du Temple que j’avais laissés dans la maison Religieuse, soutenus par des Piramides dorées, ornaient tous les coins de ce magnifique cabinet. La figure du Soleil suspendue au milieu d’un plafond peint des plus belles couleurs du ciel, achevoit par son éclat d’embellir cette charmante solitude : et des meubles commodes assortis aux peintures la rendaient délicieuse.

En éxaminant de plus près ce que j’étais ravie de retrouver, je m’apperçus que la chaise d’or y manquoit : quoique je me gardasse bien d’en parler, Déterville me devina ; il saisit ce moment pour s’expliquer : vous cherchez inutilement, belle Zilia, me dit-il, par un pouvoir magique la chaise de l’Inca, s’est transformée en maison, en jardin, en terres. [176] Si je n’ai pas employé ma propre science à cette métamorphose, ce n’a pas été sans regret, mais il a fallu respecter votre délicatesse ; voici, me dit-il, en ouvrant une petite armoire (pratiquée adroitement dans le mur,) voici les débris de l’opération magique. En même temps il me fit voir une cassette remplie de piéces d’or à l’usage de France. Ceci, vous le sçavez, continua-t-il, n’est pas ce qui est le moins nécessaire parmi nous, j’ai cru devoir vous en conserver une petite provision.

Je commençois à lui témoigner ma vive reconnaissance et l’admiration que me causaient des soins si prévenans ; quand Céline m’interrompit et m’entraîna dans une chambre à côté du merveilleux cabinet. Je veux aussi, me dit-elle, vous faire voir la puissance de mon art. On ouvrit de grandes armoires remplies d’étoffes admirables, de linge, d’ajustements, enfin de tout ce qui est à l’usage des femmes, avec une telle abondance, que je ne pûs m’empêcher d’en rire et de demander à Céline, combien d’années elle voulait que je vécusse pour employer tant de belles choses. Autant que nous en vivrons mon frère et moi, me répondit-elle : et moi, repris-je, je desire que vous viviez l’un et l’autre autant que je vous aimerai, et vous ne mourrez assurément pas les premiers.

En achevant ces mots, nous retournâmes dans le Temple du Soleil (c’est ainsi qu’ils nommerent le merveilleux Cabinet.) J’eus enfin la liberté de [177] parler, j’exprimai, comme je le sentois, les sentiments dont j’étais pénétrée. Quelle bonté ! Que de vertus dans les procédés du frère et de la sœur !

Nous passâmes le reste du jour dans les délices de la confiance et de l’amitié ; je leur fis les honneurs du soupé encore plus gaiement que je n’avais fait ceux du dîner. J’ordonnois librement à des domestiques que je savois être à moi ; je badinois sur mon autorité et mon opulence ; je fis tout ce qui dépendoit de moi, pour rendre agréables à mes bienfaiteurs leurs propres bienfaits.

Je crus cependant m’apercevoir qu’à mesure que le temps s’écouloit, Déterville retomboit dans sa mélancolie, et même qu’il échappoit de temps en temps des larmes à Céline ; mais l’un et l’autre reprenaient si promptement un air serein, que je crus m’être trompée.

Je fis mes efforts pour les engager à jouir quelques jours avec moi du bonheur qu’ils me procuroient. Je ne pûs l’obtenir ; nous sommes revenus cette nuit, en nous promettant de retourner incessamment dans mon Palais enchanté.

Ô, mon cher Aza, quelle sera ma félicité, quand je pourrai l’habiter avec toi ! [178]

Lettre trente-trois

LA tristesse de Déterville et de sa sœur, mon cher Aza, n’a fait qu’augmenter depuis notre retour de mon Palais enchanté : ils me sont trop chers l’un et l’autre pour ne m’être pas empressée à leur en demander le motif ; mais voyant qu’ils s’obstinaient à me le taire, je n’ai plus douté que quelque nouveau malheur n’ait traversé ton voyage, et bientôt mon inquiétude a surpassé leur chagrin. Je n’en ai pas dissimulé la cause, et mes aimables amis ne l’ont pas laissé durer longtemps.

Déterville m’a avoué qu’il avait résolu de me cacher le jour de ton arrivée, afin de me surprendre, mais que mon inquiétude lui faisait abandonner son dessein. En effet, il m’a montré une Lettre du guide qu’il t’a fait donner, et par le calcul du temps et du lieu où elle a été écrite, il m’a fait comprendre que tu peux être ici aujourd’hui, demain, dans ce moment même ; enfin qu’il n’y a plus de temps à mesurer jusqu’à celui qui comblera tous mes vœux.

Cette première confidence faite, Déterville n’a plus hésité de me dire tout le reste de ses [179] arrangemens. Il m’a fait voir l’appartement qu’il te destine, tu logeras ici, jusqu’à ce qu’unis ensemble, la décence nous permette d’habiter mon délicieux Château. Je ne te perdrai plus de vue, rien ne nous séparera ; Déterville a pourvu à tout, et m’a convaincue plus que jamais de l’excès de sa générosité.

Après cet éclaircissement, je ne cherche plus d’autre cause à la tristesse qui le dévore que ta prochaine arrivée. Je le plains : je compatis à sa douleur, je lui souhaite un bonheur qui ne dépende point de mes sentiments, et qui soit une digne récompense de sa vertu.

Je dissimule même une partie des transports de ma joie pour ne pas irriter sa peine. C’est tout ce que je puis faire ; mais je suis trop occupée de mon bonheur pour le renfermer entierement en moi-même : ainsi quoique je te croie fort près de moi, que je tressaille au moindre bruit, que j’interrompe ma Lettre presque à chaque mot pour courir à la fenêtre, je ne laisse pas de continuer à écrire, il faut ce soulagement au transport de mon cœur. Tu es plus près de moi, il est vrai ; mais ton absence en est-elle moins réelle que si les mers nous séparaient encore ? Je ne te vois point, tu ne peux m’entendre, pourquoi cesserois-je de m’entretenir avec toi de la seule façon dont je puis le faire ? encore un moment, et je te verrai ; mais ce moment n’existe point. Eh ! puis-je mieux employer ce qui me reste de ton absence, qu’en te peignant la vivacité de ma tendresse ! Hélas ! tu l’as vue toujours gémissante. Que ce temps est loin de moi ! avec quel transport il sera effacé de mon [180] souvenir ! Aza, cher Aza ! que ce nom est doux ! bientôt je ne t’appellerai plus en vain, tu m’entendras, tu voleras à ma voix : les plus tendres expressions de mon cœur seront la récompense de ton empressement… On m’interrompt, ce n’est pas toi, et cependant il faut que je te quitte. [181]

Lettre trente-quatre

Au Chevalier Déterville.

À Malthe.

AVez-vous pu, Monsieur, prévoir sans repentir le chagrin mortel que vous deviez joindre au bonheur que vous me prépariez ? Comment avez-vous eu la cruauté de faire précéder votre départ par des circonstances si agréables, par des motifs de reconnaissance si pressans, à moins que ce ne fût pour me rendre plus sensible à votre desespoir et à votre absence ? comblée il y a deux jours des douceurs de l’amitié, j’en éprouve aujourd’hui les peines les plus ameres.

Céline toute affligée qu’elle est, n’a que trop bien exécuté vos ordres. Elle m’a présenté Aza d’une main, et de l’autre votre cruelle Lettre. Au comble de mes vœux la douleur s’est fait sentir dans mon âme ; en retrouvant l’objet de ma tendresse, je n’ai point oublié que je perdois celui de tous mes autres sentiments. Ah, Déterville ! que pour cette fois votre bonté est inhumaine ! mais n’esperez [182] pas exécuter jusqu’à la fin vos injustes résolutions ; non, la mer ne nous séparera pas à jamais de tout ce qui vous est cher ; vous entendrez prononcer mon nom, vous recevrez mes Lettres, vous écouterez mes prieres ; le sang et l’amitié reprendront leurs droits sur votre cœur ; vous vous rendrez à une famille à laquelle je suis responsable de votre perte.

Quoi ! pour récompense de tant de bienfaits, j’empoisonnerois vos jours et ceux de votre sœur ! je romprois une si tendre union ! je porterois le désespoir dans vos cœurs, même en jouissant encore de vos bontés ! non ne le croyez pas, je ne me vois qu’avec horreur dans une maison que je remplis de deuil ; je reconnois vos soins au bon traitement que je reçois de Céline, au moment même où je lui pardonnerois de me haïr ; mais quels qu’ils soient, j’y renonce, et je m’éloigne pour jamais des lieux que je ne puis souffrir, si vous n’y revenez. Que vous êtes aveugle, Déterville !

Quelle erreur vous entraîne dans un dessein si contraire à vos vues ? vous vouliez me rendre heureuse, vous ne me rendez que coupable ; vous vouliez sécher mes larmes, vous les faites couler, et vous perdez par votre éloignement le fruit de votre sacrifice.

Hélas ! peut-être n’auriez-vous trouvé que trop de douceur dans cette entrevue, que vous avez cru si redoutable pour vous ! Cet Aza, l’objet de tant d’amours, n’est plus le même Aza, que je vous ai peint avec des couleurs si tendres. Le froid de son abord, l’éloge des Espagnols, dont cent fois il a interrompu le plus doux épanchement de mon [183] âme, la curiosité offensante, qui l’arrache à mes transports, pour visiter les raretés de Paris : tout me fait craindre des maux dont mon cœur frémit. Ah, Déterville ! peut-être ne serez-vous pas longtemps le plus malheureux.

Si la pitié de vous-même ne peut rien sur vous, que les devoirs de l’amitié vous ramenent ; elle est le seul azile de l’amour infortuné. Si les maux que je redoute allaient m’accabler, quels reproches n’auriez-vous pas à vous faire ? Si vous m’abandonnez, où trouverai-je des cœurs sensibles à mes peines ? La générosité, jusqu’ici la plus forte de vos passions, céderoit-elle enfin à l’amour mécontent ? Non, je ne puis le croire ; cette faiblesse serait indigne de vous ; vous êtes incapable de vous y livrer ; mais venez m’en convaincre, si vous aimez votre gloire et mon repos. [184]

Lettre trente-cinq

Au Chevalier Déterville.

à Malthe.

SI vous n’étiez la plus noble des créatures, Monsieur, je serais la plus humiliée ; si vous n’aviez l’âme la plus humaine, le cœur le plus compatissant, serait-ce à vous que je ferais l’aveu de ma honte et de mon désespoir ? Mais hélas ! que me reste-t-il à craindre ? qu’ai-je à ménager ? tout est perdu pour moi.

Ce n’est plus la perte de ma liberté, de mon rang, de ma patrie que je regrette ; ce ne sont plus les inquiétudes d’une tendresse innocente qui m’arrachent des pleurs ; c’est la bonne foi violée, c’est l’amour méprisé qui déchire mon âme. Aza est infidéle.

Aza infidéle ! Que ces funestes mots ont de pouvoir sur mon âme… mon sang se glace… un torrent de larmes…

J’appris des Espagnols à connoître les malheurs ; mais le dernier de leurs coups est le plus sensible : [185] ce sont eux qui m’enlevent le cœur d’Aza ; c’est leur cruelle Religion qui me rend odieuse à ses yeux. Elle approuve, elle ordonne l’infidélité, la perfidie, l’ingratitude ; mais elle défend l’amour de ses proches. Si j’étais étrangere, inconnue, Aza pourrait m’aimer : unis par les liens du sang, il doit m’abandonner, m’ôter la vie sans honte, sans regret, sans remords.

Hélas ! toute bizarre qu’est cette Religion, s’il n’avait fallu que l’embrasser pour retrouver le bien qu’elle m’arrache (sans corrompre mon cœur par ses principes) j’aurais soumis mon esprit à ses illusions. Dans l’amertume de mon âme, j’ai demandé d’être instruite ; mes pleurs n’ont point été écoutés. Je ne puis être admise dans une société si pure, sans abandonner le motif qui me détermine, sans renoncer à ma tendresse, c’est-à-dire sans changer mon existence.

Je l’avoue, cette extrême sévérité me frappe autant qu’elle me révolte, je ne puis refuser une sorte de vénération à des Lois qui me tuent ; mais est-il en mon pouvoir de les adopter ? Et quand je les adopterais, quel avantage m’en reviendrait-il ? Aza ne m’aime plus ; ah ! malheureuse…

Le cruel Aza n’a conservé de la candeur de nos mœurs, que le respect pour la vérité, dont il fait un si funeste usage. Séduit par les charmes d’une jeune Espagnole, prêt à s’unir à elle, il n’a consenti à venir en France que pour se dégager de la foi qu’il m’avait jurée, que pour ne me laisser aucun doute sur ses sentiments ; que pour me rendre une liberté que je déteste ; que pour m’ôter la vie.

Oui, c’est en vain qu’il me rend à moi-même, mon cœur est à lui, il y sera jusqu’à la mort. [186]

Ma vie lui appartient, qu’il me la ravisse et qu’il m’aime…

Vous sçaviez mon malheur, pourquoi ne me l’aviez-vous éclairci qu’à demi ? Pourquoi ne me laissâtes-vous entrevoir que des soupçons qui me rendirent injuste à votre égard ? Eh pourquoi vous en fais-je un crime ? Je ne vous aurais pas cru : aveugle, prévenue, j’aurais été moi-même au-devant de ma funeste destinée, j’aurais conduit sa victime à ma Rivale, je serais à présent… Ô Dieux, sauvez-moi cette horrible image !…

Déterville, trop généreux ami ! suis-je digne d’être écoutée ? suis-je digne de votre pitié ? Oubliez mon injustice ; plaignez une malheureuse dont l’estime pour vous est encore au-dessus de sa faiblesse pour un ingrat. [187]

Lettre trente-six

Au Chevalier Déterville.

à Malthe.

PUisque vous vous plaignez de moi, Monsieur, vous ignorez l’état dont les cruels soins de Céline viennent de me tirer. Comment vous aurais-je écrit ? Je ne pensois plus. S’il m’était resté quelque sentiment, sans doute la confiance en vous en eût été un ; mais environnée des ombres de la mort, le sang glacé dans les veines, j’ai longtemps ignoré ma propre existence ; j’avais oublié jusqu’à mon malheur. Ah, Dieux ! pourquoi en me rappellant à la vie m’a-t-on rappellée à ce funeste souvenir !

Il est parti ! je ne le verrai plus ! il me fuit, il ne m’aime plus, il me l’a dit : tout est fini pour moi. Il prend une autre Épouse, il m’abandonne, l’honneur l’y condamne ; eh bien, cruel Aza, puisque le fantastique honneur de l’Europe a des charmes pour toi, que n’imites-tu aussi l’art qui l’accompagne !

Heureuse Française85, on vous trahit ; mais vous [188] jouïssez longtemps d’une erreur qui feroit à présent tout mon bien. On vous prépare au coup mortel qui me tue. Funeste sincérité de ma nation, vous pouvez donc cesser d’être une vertu ? Courage, fermeté, vous êtes donc des crimes quand l’occasion le veut ?

Tu m’as vue à tes pieds, barbare Aza, tu les as vûs baignés de mes larmes, et ta fuite… Moment horrible ! pourquoi ton souvenir ne m’arrache-t-il pas la vie ?

Si mon corps n’eût succombé sous l’effort de la douleur, Aza ne triompheroit pas de ma faiblesse… il ne serait pas parti seul. Je te suivrois, ingrat, je te verrois, je mourrois du moins à tes yeux.

Déterville, quelle faiblesse fatale vous a éloigné de moi ? Vous m’eussiez secourue ; ce que n’a pu faire le désordre de mon désespoir, votre raison capable de persuader, l’aurait obtenu ; peut-être Aza serait encore ici. Mais, ô Dieux ! déjà arrivé en Espagne au comble de ses vœux… Regrets inutiles, désespoir infructueux, douleur, accable-moi.

Ne cherchez point, Monsieur, à surmonter les obstacles qui vous retiennent à Malthe, pour revenir ici. Qu’y feriez-vous ? fuyez une malheureuse qui ne sent plus les bontés que l’on a pour elle, qui s’en fait un supplice, qui ne veut que mourir. [189]

Lettre trente-sept

RAssurez-vous, trop généreux ami, je n’ai pas voulu vous écrire que mes jours ne fussent en sureté, et que moins agitée, je ne pusse calmer vos inquiétudes. Je vis ; le destin le veut, je me soumets à ses lois.

Les soins de votre aimable sœur m’ont rendu la santé, quelques retours de raison l’ont soutenue. La certitude que mon malheur est sans reméde a fait le reste. Je sais qu’Aza est arrivé en Espagne, que son crime est consommé, ma douleur n’est pas éteinte, mais la cause n’est plus digne de mes regrets ; s’il en reste dans mon cœur, ils ne sont dus qu’aux peines que je vous ai causées, qu’à mes erreurs, qu’à l’égarement de ma raison.

Hélas ! à mesure qu’elle m’éclaire, je découvre son impuissance, que peut-elle sur une âme désolée ? L’excès de la douleur nous rend la faiblesse de notre premier âge. Ainsi que dans l’enfance, les objets seuls ont du pouvoir sur nous ; il semble que la vue soit le seul de nos sens qui ait une communication intime avec notre âme. J’en ai fait une cruelle expérience. [190]

En sortant de la longue et accablante léthargie où me plongea le départ d’Aza, le premier désir que m’inspira la nature fut de me retirer dans la solitude que je dois à votre prévoyante bonté : ce ne fut pas sans peine que j’obtins de Céline la permission de m’y faire conduire ; j’y trouve des secours contre le désespoir que le monde et l’amitié même ne m’auraient jamais fournis. Dans la maison de votre sœur ses discours consolans ne pouvaient prévaloir sur les objets qui me retraçaient sans cesse la perfidie d’Aza.

La porte par laquelle Céline l’amena dans ma chambre le jour de votre départ et de son arrivée ; le siége sur lequel il s’assit, la place où il m’annonça mon malheur, où il me rendit mes Lettres, jusqu’à son ombre effacée d’un lambris où je l’avais vu se former, tout faisait chaque jour de nouvelles plaies à mon cœur.

Ici je ne vois rien qui ne me rappelle les idées agréables que j’y reçus à la première vue ; je n’y retrouve que l’image de votre amitié et de celle de votre aimable sœur.

Si le souvenir d’Aza se présente à mon esprit, c’est sous le même aspect où je le voyais alors. Je crois y attendre son arrivée. Je me prête à cette illusion autant qu’elle m’est agréable ; si elle me quitte, je prends des Livres, je lis d’abord avec effort, insensiblement de nouvelles idées enveloppent l’affreuse vérité qui m’environne, et donnent à la fin quelque relache à ma tristesse.

L’avouerai-je, les douceurs de la liberté se présentent quelquefois à mon imagination, je les écoute ; environnée d’objets agréables, leur [191] propriété a des charmes que je m’efforce de goûter : de bonne foi avec moi-même je compte peu sur ma raison. Je me prête à mes faiblesses, je ne combats celles de mon cœur, qu’en cedant à celles de mon esprit. Les maladies de l’âme ne souffrent pas les remedes violens.

Peut-être la fastueuse décence de votre nation ne permet-elle pas à mon âge, l’indépendance et la solitude où je vis ; du moins toutes les fois que Céline me vient voir, veut-elle me le persuader ; mais elle ne m’a pas encore donné d’assez fortes raisons pour me convaincre de mon tort ; la véritable décence est dans mon cœur. Ce n’est point au simulacre de la vertu que je rends hommage, c’est à la vertu même. Je la prendrai toujours pour juge et pour guide de mes actions. Je lui consacre ma vie, et mon cœur à l’amitié. Hélas ! quand y regnera-t-elle sans partage et sans retour ? [192]

Lettre trente-huit et derniere

Au Chevalier Déterville,

à Paris.

JE reçois presque en même temps, Monsieur, la nouvelle de votre départ de Malthe et celle de votre arrivée à Paris. Quelque plaisir que je me fasse de vous revoir, il ne peut surmonter le chagrin que me cause le billet que vous m’écrivez en arrivant.

Quoi, Déterville ! après avoir pris sur vous de dissimuler vos sentiments dans toutes vos Lettres, après m’avoir donné lieu d’esperer que je n’aurais plus à combattre une passion qui m’afflige, vous vous livrez plus que jamais à sa violence.

À quoi bon affecter une déférence pour moi que vous démentez au même instant ? Vous me demandez la permission de me voir, vous m’assurez d’une soumission aveugle à mes volontés, et vous vous efforcez de me convaincre des sentiments qui y sont les plus opposés, qui m’offensent, enfin que je n’approuverai jamais.

Mais puisqu’un faux espoir vous séduit, puisque [193] vous abusez de ma confiance et de l’état de mon âme, il faut donc vous dire quelles sont mes résolutions plus inébranlables que les vôtres.

C’est en vain que vous vous flatteriez de faire prendre à mon cœur de nouvelles chaînes. Ma bonne foi trahie ne dégage pas mes sermens ; plût au ciel qu’elle me fît oublier l’ingrat ! mais quand je l’oublierois, fidelle à moi-même, je ne serai point parjure. Le cruel Aza abandonne un bien qui lui fut cher ; ses droits sur moi n’en sont pas moins sacrés : je puis guérir de ma passion, mais je n’en aurai jamais que pour lui : tout ce que l’amitié inspire de sentiments sont à vous, vous ne la partagerez avec personne, je vous les dois. Je vous les promets ; j’y serai fidelle ; vous jouïrez au même degré de ma confiance et de ma sincérité ; l’une et l’autre seront sans bornes. Tout ce que l’amour a développé dans mon cœur de sentiments vifs et délicats tournera au profit de l’amitié. Je vous laisserai voir avec une égale franchise le regret de n’être point née en France, et mon penchant invincible pour Aza ; le désir que j’aurais de vous devoir l’avantage de penser ; et mon éternelle reconnaissance pour celui qui me l’a procuré. Nous lirons dans nos ames : la confiance sait aussi-bien que l’amour donner de la rapidité au temps. Il est mille moyens de rendre l’amitié intéressante et d’en chasser ennui.

Vous me donnerez quelque connaissance de vos sciences et de vos arts ; vous goûterez le plaisir de la supériorité ; je le reprendrai en développant dans votre cœur des vertus que vous n’y connoissez pas. Vous ornerez mon esprit de ce qui peut le [194] rendre amusant, vous jouïrez de votre ouvrage ; je tâcherai de vous rendre agréables les charmes naïfs de la simple amitié, et je me trouverai heureuse d’y réussir.

Céline en nous partageant sa tendresse répandra dans nos entretiens la gaieté qui pourrait y manquer : que nous resteroit-il à desirer ?

Vous craignez en vain que la solitude n’altere ma santé. Croyez-moi, Déterville, elle ne devient jamais dangereuse que par l’oisiveté. Toujours occupée, je sçaurai me faire des plaisirs nouveaux de tout ce que l’habitude rend insipide.

Sans approfondir les secrets de la nature, le simple examen de ses merveilles n’est-il pas suffisant pour varier et renouveller sans cesse des occupations toujours agréables ? La vie suffit-elle pour acquérir une connaissance légere, mais intéressante de l’univers, de ce qui m’environne, de ma propre existence ?

Le plaisir d’être ; ce plaisir oublié, ignoré même de tant d’aveugles humains ; cette pensée si douce, ce bonheur si pur, je suis, je vis, j’existe, pourrait seul rendre heureux, si l’on s’en souvenait, si l’on en jouissoit, si l’on en connoissoit le prix.

Venez, Déterville, venez apprendre de moi à économiser les ressources de notre âme, et les bienfaits de la nature. Renoncez aux sentiments tumultueux destructeurs imperceptibles de notre être ; venez apprendre à connoître les plaisirs innocents et durables, venez en jouir avec moi, vous trouverez dans mon cœur, dans mon amitié, dans mes sentiments tout ce qui peut vous dédommager de l’amour.

Notes

1 .

Peine est le lieu d’impression ostensiblement fantaisiste de l’ouvrage : cette édition sans date a été publiée (sans doute en 1747) sans approbation par la censure royale. Le catalogue de la Bnf indique qu’elle a été impimée en France, peut-être à Paris d’après le matériel typographique. Les premières éditions datées sont celles de 1748, publiées à Amsterdam, aux dépends de la Compagnie et à Lausanne par Marc-Mic[hel] Bousquet et Compagnie. Il faut attendre l’édition illustrée de 1752 pour une publication ouvertement parisienne, chez Duchesne, avec approbation et privilège du roi.

2 .

Quand un récit est invraisemblable, il y a peu de chances pour qu’on y croie, même s’il est vrai. Mais quand en plus ce récit heurte nos préjugés, aucune chance pour que nous y croyions. Plus précisément : si notre raison accorde du crédit à un récit, nous pouvons y croire ; si la vérité ne trouve pas grâce auprès du tribunal de notre raison, nous ne croyons pas la vérité. Française de Graffigny nous annonce que son récit, quoique vrai, sera contraire à la fois à la vraisemblance et au préjugé.

3 .

« Dépouilles, signifie aussi, Butin, ce qu’on prend sur les ennemis. Les Romains ne se sont enrichis que des dépouilles des Rois, & des peuples par eux subjugués. Ce sont les dépouilles qu’il a remportées sur les Barbares. » (Dictionnaire de Trévoux, 1738) Le terme n’a pas de connotation négative dans la langue classique, Française de Graffigny fait exception…

4 .

Le respect (au lieu des préjugés) est une condition nécessaire pour commencer à se forger une idée.

5 .

Nous nous trouvons toujours a priori mieux que les autres.

6 .

A la lettre XXX des Lettres Persanes, Rica arrivé à Paris raconte à Ibben, resté à Smyrne, comment, en costume persan, il a fait sensation dans le monde, puis, après s’être fait faire un costume européen, il n’a plus rencontré que l’indifférence : « J’eus sujet de me plaindre de mon tailleur, qui m’avait fait perdre en un instant l’attention et l’estime publique : car j’entrai tout à coup dans un néant affreux. Je demeurois quelquefois une heure dans une compagnie sans qu’on m’eût regardé, et qu’on m’eût mis en occasion d’ouvrir la bouche. Mais, si quelqu’un, par hasard, apprenoit à la compagnie que j’étais Persan, j’entendois aussitôt autour de moi un bourdonnement : Ah ! ah ! Monsieur est Persan ? c’est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan ? » (Montesquieu, Lettres Persanes, éd. Volpihac-Auger, LP p. 107-108)

7 .

Allusion à la Controverse de la Valladolid (1550-1551) : les Indiens étant reconnus comme de véritables être humains, doués d’une âme, ne pouvaient en principe être réduits en esclavage.

8 .

C’est peut-être une référence à la récente traduction par T. F. Dalibard des Commentarios reales de Garcilaso de Vega (1609) : Histoire des Incas, rois du Pérou, nouvellement traduite de l’espagnol de Garcillasso de La Vega, et mise dans un meilleur ordre ; avec des notes et des additions sur l’histoire naturelle de ce pays, Paris, Prault fils, 1744.

9 .

Témoignages. « Marque publique qu’on laisse à la posterité pour conserver la memoire de quelque personne illustre, ou de quelque action celebre. » (Académie, 1694)

10 .

Allusion à la pièce de Voltaire, Alzire ou les Américains, représentée pour la première fois le 27 janvier 1736 à la Comédie française. Il faut comprendre que la pièce a fait sensation à la fois par son sujet et par son exécution. Voltaire publiera en 1756 un Essai sur les mœurs et l'esprit des nations, dont les premiers chapitres-, rédigés à partir de 1741, paraissent dans le Mercure de France à partir de 1745.

11 .

Contre le jugement du préjugé, rien ne rassure ; mais si l’empire du préjugé était absolu, on ne lui aurait soumis cet ouvrage.

12 .

Tournure ironique : Graffigny souligne l’invraisemblance de cette prétendue auto-traduction.

13 .

Nouvelle invraisemblance, soulignée par Graffigny.

14 .

Il n’y en a évidemment aucune…

15 .

« Naiveté, simplicité, franchise. » (Académie, 1694)

16 .

Le Pérou ne fait-il pas partie des Indes occidentales ? Comparer avec l’Introduction des Lettres persanes (1721) : « J’ai retranché les longs compliments, dont les Orientaux ne sont pas moins prodigues que nous ; et j’ai passé un nombre infini de ces minuties qui ont tant de peine à soutenir le grand jour, et qui doivent toujours mourir entre deux amis. » (LP, p. 40)

17 .

Cette lettre fait l’objet d’une illustration dans l’édition Migneret de 1797, voir #023994, ainsi que dans l’édition Didot de la même année, voir #024001. Voir également la vignette liminaire de l’édition Duchesne, 1752, #023031.

18 .

Nom du Tonnerre. (NdA)

19 .

Un grand nombre de petits cordons de différentes couleurs dont les Indiens se servaient au défaut de l’écriture pour faire le payement des Troupes et le dénombrement du Peuple. Quelques Auteurs prétendent qu’ils s’en servaient aussi pour transmettre à la postérité les Actions mémorables de leurs Incas. (NdA)

20 .

Dans le Temple du Soleil il y avait cent portes, l’Inca seul avait le pouvoir de les faire ouvrir. (NdA)

21 .

Espèce de gouvernantes des vierges du Soleil. (NdA)

22 .

Nom générique des Incas régnants. (NdA)

23 .

Les vierges consacrées au Soleil entraient dans le temple presque en naissant et n’en sortaient que le jour de leur mariage. (NdA)

24 .

Le chevalier de Jaucourt cite notamment ce passage des Lettres péruviennes à l’article Quipos de l’Encyclopédie : « QUIPOS, s. m. terme de relation ; nœuds de laine qui servoient, & servent encore, selon le rapport de M. Frezier, aux Indiens de l’Amérique pour tenir un compte de leurs affaires & de leurs denrées.
Pour comprendre cet usage, il faut savoir que tous les Indiens lors de la découverte de l’Amérique par les Espagnols, avaient des cordes de coton d’une certaine grosseur, auxquelles cordes ils attachaient dans l’occasion d’autres petits cordons, pour se rappeller par le nombre, par la variété des couleurs de ces cordons, & par des nœuds placés de distance en distance, les différentes choses dont ils voulaient se ressouvenir. Voilà ce qu’ils nommaient des quipos ; ils leur servaient d’écritures & d’annales mémoratives.
L’ingénieuse Zilia a bien sçu tirer parti de cette idée ; voici comme elle s’exprime dans ses lettres à son cher Aza : “Au milieu de mon bouleversement, lui dit-elle, je ne sais par quel hasard j’ai conservé mes quipos. Je les possede, mon cher Aza, c’est aujourd’hui le seul trésor de mon cœur, puisqu’il servira d’interprete à ton amour comme au mien. Les mêmes nœuds qui t’apprendront mon existence, en changeant de forme entre tes mains m’instruiront de ton sort. Hélas ! par quelle voie pourrai-je les faire passer jusqu’à toi ? par quelle adresse pourront-ils m’être rendus ? je l’ignore encore ! Mais le même sentiment qui nous fit inventer leur usage, nous suggérera les moyens de tromper nos tyrans. J’emploie toujours dans cette espérance à nouer mes quipos, autant de tems que ma faiblesse me le permet. Ces nœuds qui frappent mes sens, semblent donner plus d’existence à mes discours. La sorte de ressemblance que j’imagine qu’ils ont avec les paroles, me fait une illusion qui trompe ma douleur.
Mon cher Aza, lui dit-elle dans une autre lettre, je me suis hâtée de remplir mes quipos, & de les bien nouer, pour rendre mes sentimens éternels. Que l’arbre de la vertu répande à jamais son ombre sur la famille du pieux citoyen qui a reçu sous ma fenêtre le mystérieux tissu de mes pensées, & qui l’a remis dans tes mains ! Que Pachamac, plus puissant que le soleil, prolonge ses années, en récompense de son adresse à faire passer jusqu’à moi les plaisirs divins avec ta réponse !
Les trésors de l’amour me sont ouverts ; j’y puise une joie délicieuse dont mon ame s’enivre. En dénouant les secrets de ton cœur, le mien se baigne dans une mer parfumée. Tu vis, & les chaines qui devaient nous unir ne sont pas rompues ! Tant de bonheur étoit l’objet de mes desirs, & non celui de mes espérances” ! (Enc., XIII, 724b-725a) Jaucourt cite, avec un plaisir évident, bien au-delà du nécessaire pour l’élucidation du mot et de la chose.

25 .

Messager. (NdA)

26 .

Cette lettre fait l’objet d’une illustration dans l’édition Migneret de 1797, voir #023995.

27 .

Le Dieu créateur, plus puissant que le Soleil. (NdA)

28 .

Philosophes Indiens. (NdA)

29 .

Viracocha était regardé comme un Dieu : il passoit pour constant parmi les Indiens, que cet Inca avait prédit en mourant que les Espagnols détrôneraient un de ses descendans. (NdA)

30 .

Le Diadême des Incas, était une espèce de frange. C’était l’ouvrage des Vierges du Soleil. (NdA)

31 .

L’Inca régnant avait seul le droit d’entrer dans le Temple du Soleil. (NdA)

32 .

Prêtres du Soleil. (NdA)

33 .

Il y avait une Vierge du Soleil choisie pour le Soleil, qui ne devait jamais être mariée. [Cette note n’est pas dans l’édition de 1747]

34 .

Les lois des Indiens obligeaient les Incas d’épouser leurs sœurs, et quand ils n’en auraient point, de prendre pour femme la première Princesse du Sang des Incas, qui était Vierge du Soleil. (NdA)

35 .

Il passoit pour constant qu’un Peruvien n’a jamais menti. (NdA)

36 .

Les Indiens croyaient que la fin du monde arriveroit par la Lune qui se laisseroit tomber sur la terre. (NdA)

37 .

Les Indiens croyaient qu’après la mort, l’âme alloit dans des lieux inconnus pour y être récompensée ou punie selon son mérite. (NdA)

38 .

Cacique est une espece de Gouverneur de Province. (NdA)

39 .

Les Indiens n’avaient aucune connaissance de la Médecine. (NdA)

40 .

Le Raymi principale fête du Soleil, l’Inca et les Prêtres l’adoraient à genoux. (NdA)

41 .

Le grand Nom était Pachacamac, on ne le prononçoit que rarement, et avec beaucoup de signes d’adoration. (NdA)

42 .

On baisoit le Diadême de Mauco-capa comme nous baisons les Reliques de nos Saints. (NdA)

43 .

Premier Législateur des Indiens. V. l’Histoire des Incas. (NdA)

44 .

Le Mays est une plante dont les Indiens font une boisson forte et salutaire ; ils en présentent au Soleil les jours de ses fêtes, et ils en boivent jusqu’à l’yvresse après le sacrifice. Voyez l’Hist. des Incas t. 2. p. 151. (NdA)

45 .

« On appelle, Lunette d’approche, lunette de longue veuë, un tuyau, à chaque extremité duquel il y a ordinairement un verre qui grossit les objets esloignez. » (Académie, 1718)

46 .

Les Indiens ne connoissaient pas notre hémisphère, et croyaient que le Soleil n’éclairait que la terre de ses enfants. (NdA)

47 .

Les Caciques étaient des espèces de petits Souverains tributaires des Incas. (NdA)

48 .

Cette lettre fait l’objet d’une illustration dans l’édition Didot de 1797, voir #024002.

49 .

Servante ou femme de chambre. (NdA)

50 .

Capitale du Pérou. [NdA. L’édition de 1747 porte Cuzcoco pour Cuzco]

51 .

Les terres se cultivaient en commun au Pérou, et les jours de ce travail étaient des jours de réjouissances. (NdA)

52 .

Les Curacas étaient de petits Souverains d’une Contrée ; ils avaient le privilége de porter le même habit que les Incas. (NdA)

53 .

Nom générique des Princesses. (NdA)

54 .

Cette lettre fait l’objet d’une illustration dans l’édition Duchesne de 1752, voir #023030.

55 .

Nom générique des bêtes. (NdA)

56 .

Les lits, les chaises, les tables des Incas étaient d’or massif. (NdA)

57 .

Les filles, quoique du sang Royal, portaient un grand respect aux femmes mariées. (NdA)

58 .

Cette lettre fait l’objet d’une illustration dans l’édition Didot de 1797, voir #024003.

59 .

Prince du Sang ; il fallait une permission de l’Inca pour porter de l’or sur les habits, et il ne le permettoit qu’aux Princes du Sang Royal. (NdA)

60 .

Les Caciques et les Curacas étaient obligés de fournir les habits et l’entretien de l’Inca et de la Reine. Ils ne se présentaient jamais devant l’un et l’autre sans leur offrir un tribut des curiosités que produisait la Province où ils commandaient. (NdA)

61 .

C’est le nom que prenaient les Reines en montant sur le Trône. (NdA)

62 .

Cette définition de l’écriture est citée par Jaucourt au début de l’article Écriture de l’Encyclopédie : « La méthode de donner de la couleur, du corps, ou pour parler plus simplement, une sorte d’existence aux pensées, dit Zilia (cette Péruvienne pleine d’esprit, si connue par ses ouvrages), se fait en traçant avec une plume, de petites figures que l’on appelle lettres, sur une matiere blanche & mince que l’on nomme papier. Ces figures ont des noms ; & ces noms mêlés ensemble, représentent les sons des paroles. » (Enc, V, 358a)

63 .

Les Incas faisaient représenter des especes de Comédies, dont les sujets étaient tirés des meilleures actions de leurs prédécesseurs. (NdA)

64 .

Cette lettre fait l’objet d’une illustration dans l’édition Migneret de 1797, voir #023996.

65 .

Le chevalier de Jaucourt évoque ce passage à l’article Religieuse de l’Encyclopédie : « Zilia étoit étrangement aveuglée par ses préjugés, quand elle a dit que le culte que nos vierges rendaient à la divinité, exige qu’elles renoncent à tous ses bienfaits, aux connaissances de l’esprit, aux sentimens du cœur, & même à la droite raison ; mais il est vrai que trop souvent les religieuses sont les victimes du luxe & de la vanité de leurs propres parens. » (Enc., XIV, 77b) Jaucourt évoque également Zilia aux articles Devoir, Ecriture, Larme et Quipos.

66 .

Ceci prépare l’achat de la maison à la lettre XXII : c’est avec l’or du Pérou, ramené par Déterville avec Zilia, qu’elle est acquise.

67 .

On ne trouve pas trace de ce terme dans l’Histoire des Incas de Garcilaso de la Vega. Cusipata en quechua ne désigne pas une personne ni une fonction, mais un toponyme, littéralement un lieu de réjouissances. Confusion de Graffigny avec Curaca, terme que Garcilaso emploie abondamment pour désigner un gouverneur, un petit seigneur ?

68 .

Garcilaso de la Vega écrit Amautas : « Les Indiens n’ont pas seulement adoré le soleil comme un dieu visible. Mais par le secours de leur seule lumière naturelle, les Rois Incas et leurs Amautas, ou Philosophes ont encore figuré le vrai Dieu, qui a créé le Ciel et la Terre. » (Histoire des Incas, trad. Thomas François Dalibard, Paris, Prault, 1744, t. II, chap. 1, p. 5)

69 .

Voyez l’Histoire des Incas. (NdA) Le Soleil, touché de la misère des hommes, leur envoie deux de ses enfants, qu’il dépose près du Marais de Titicaca (Graffigny se trompe en transcrivant). Il leur donne une verge d’or : quand celle-ci s’enfoncera dans la terre, qu’ils s’arrêtent là et y tiennent leur Cour. C’est de là que Cuzco, capitale de l’empire, tire son origine (éd. 1744, t. 1, chap. 1, p. 18-19).

70 .

Cette lettre fait l’objet d’une illustration dans l’édition Didot de 1797, voir #024004.

71 .

Jaucourt cite ce passage à l’article Larmes de l’Encyclopédie : « Il y a des larmes de douleur & de tristesse ; & combien de causes qui les font couler ! Mais il est aussi des larmes de joie : ce furent ces dernieres qui inonderent le visage de Zilia, quand elle apprit que son cher Aza venait d’arriver en Espagne : “Je cachai, dit elle, à Déterville mes transports de plaisirs, il ne vit que mes larmes”. » (Enc., IX, 295b)

72 .

Les Incas avaient établi sur les chemins de grandes maisons où l’on recevoit les Voyageurs sans aucuns frais. (NdA)

73 .

Cette lettre fait l’objet d’une illustration dans l’édition Duchesne de 1752, voir #024003, et dans l’édition Migneret de 1797, voir #023997.

74 .

Boisson des Indiens. (NdA)

75 .

Les Incas faisaient déposer dans le Temple du Soleil les Idoles des peuples qu’ils soumettoient, après leur avoir fait accepter le culte du Soleil. Ils en avaient eux-mêmes, puisque l’Inca Huayna consulta l’Idole de Rimace. Hist. des Incas Tom. 1. pag. 350. (NdA)

76 .

Les Incas ornaient leurs maisons de Statues d’or de toute grandeur, et même de gigantesques. (NdA)

77 .

Les Incas ne s’assoyent que sur des siéges d’or massif. (NdA)

78 .

On a déjà dit que les jardins du Temple et ceux des Maisons Royales étaient remplis de toutes sortes d’imitations en or et en argent. Les Peruviens imitaient jusqu’à l’herbe appellée Mays, dont ils faisaient des champs tout entiers. (NdA)

79 .

Les jeux de hasard (jeux de cartes essentiellement), en principe interdits, mais qui faisaient fureur.

80 .

Cette lettre fait l’objet d’une illustration dans l’édition Migneret de 1797, voir #023998.

81 .

Cité par Jaucourt à l’article Devoir de l’Encyclopédie.

82 .

La tendance à critiquer (et non l’institution de la Censure royale).

83 .

Les Lois dispensaient les femmes de tout travail pénible.

84 .

Cette lettre fait l’objet d’une illustration dans l’édition Migneret de 1797, voir #023999.

85 .

Il faut sans doute lire ici : « Heureuses Françaises… » (NdA)

LIVRE :

Edité par Stéphane Lojkine