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[91]

TURCARET

COMÉDIE

Le prix est de vingt sols.

A Paris, chez Pierre Ribou, sur le Quai des Augustins, à la Descente du Pont Neuf, à l’image S. Louis.

M. DCC. IX.

Avec Approbation, et Privilège du Roi. [92]

ACTEURS1

LA BARONNE2, jeune veuve, Coquette.

M. TURCARET, Traitant3, amoureux de la Baronne.

LE CHEVALIER,

LE MARQUIS, Petits-Maîtres.

Mme TURCARET, femme de M. TURCARET.

Mme JACOB, Revendeuse à la Toilette, et sœur de M. TURCARET.

MARINE,

LISETTE, Suivantes de la Baronne.

FRONTIN, Valet du Chevalier.

FLAMAND, Valet de M. TURCARET.

[M. RAFLE, Usurier4.]

M. FURET, Fourbe.

JASMIN, petit Laquais de la Baronne.

La scène est à Paris, chez la Baronne. [93]

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE.

LA BARONNE, MARINE.

MARINE.

Encore hier deux cents pistoles.

LA BARONNE.

Cesse de me reprocher5...

MARINE.

Non, Madame, je ne puis me taire, votre conduite est insupportable.

LA BARONNE.

Marine…

MARINE.

Vous mettez ma patience à bout.

LA BARONNE.

Hé comment veux-tu donc que je fasse ? suis-je femme à thésauriser6 !

MARINE.

Ce serait trop exiger de vous ; et cependant je vous vois dans la nécessité de le faire.

LA BARONNE.

Pourquoi ?

MARINE.

Vous êtes veuve d’un Colonel étranger, qui a été tué en Flandres l’année passée7. Vous aviez déjà mangé le petit douaire8 qu’il vous avait laissé en partant, et il ne vous restait plus que vos [94] meubles, que vous auriez été obligée de vendre, si la fortune propice ne vous eût fait faire la précieuse conquête de Monsieur Turcaret le Traitant. Cela n’est-il pas vrai, Madame ?

LA BARONNE.

Je ne dis pas le contraire.

MARINE.

Or, ce Monsieur Turcaret, qui n’est pas un homme fort aimable9, et qu’aussi vous n’aimez guère, quoique vous ayez dessein de l’épouser, comme il vous l’a promis10 ; Monsieur Turcaret, dis-je, ne se presse pas de vous tenir parole, et vous attendez patiemment qu’il accomplisse sa promesse, parce qu’il vous fait tous les jours quelque présent considérable ; je n’ai rien à dire à cela. Mais ce que je ne puis souffrir, c’est que vous vous soyez coiffée11 d’un petit Chevalier joueur, qui va mettre à la réjouissance12 les dépouilles13 du Traitant. Hé que prétendez-vous faire de ce Chevalier ?

LA BARONNE.

Le conserver pour ami. N’est-il pas permis d’avoir des amis14 ?

MARINE.

Sans doute, et de certains amis encore dont on peut faire son pis-aller. Celui-ci, par exemple, vous pourriez fort bien l’épouser, en cas que Monsieur Turcaret vînt à vous manquer15. Car il n’est pas de ces Chevaliers qui sont consacrés au célibat, et obligés de courir au secours de Malte16. C’est un [95] Chevalier de Paris17, il fait ses caravanes18 dans les lansquenets19.

LA BARONNE.

Oh ! Je le crois un fort honnête homme.

MARINE.

J’en juge tout autrement. Avec ses airs passionnés, son ton radouci, sa face minaudière je le crois un grand Comédien20 ; et ce qui me confirme dans mon opinion, c’est que Frontin, son bon valet Frontin, ne m’en a pas dit le moindre mal.

LA BARONNE.

Le préjugé est admirable ! Et tu conclus de là…

MARINE.

Que le maître et le valet sont deux fourbes qui s’entendent pour vous duper ; et vous vous laissez surprendre21 à leurs artifices, quoiqu’il y ait déjà du temps que vous les connaissez. Il est vrai que depuis votre veuvage il a été le premier à vous offrir brusquement sa foi, et cette façon22 de sincérité l’a tellement établi chez vous, qu’il dispose de votre bourse comme de la sienne.

LA BARONNE.

Il est vrai que j’ai été sensible aux premiers soins23 du Chevalier. J’aurais dû, je l’avoue, l’éprouver24 avant que de lui découvrir mes sentiments, et je conviendrai de bonne foi que tu as peut-être raison de me reprocher tout ce que je fais pour lui.

MARINE.

Assurément, et je ne cesserai point de vous tourmenter que vous ne l’ayez chassé de chez vous ; car enfin, si cela continue, savez-vous ce qui en arrivera ? [96]

LA BARONNE.

Hé quoi ?

MARINE.

Monsieur Turcaret saura que vous voulez conserver le Chevalier pour ami ; et il ne croit pas lui qu’il soit permis d’avoir des amis ; il cessera de vous faire des présents, il ne vous épousera point ; et si vous êtes réduite à épouser le Chevalier, ce fera un fort mauvais mariage pour l’un et pour l’autre.

LA BARONNE.

Tes réflexions font judicieuses, Marine, je veux songer à en profiter25.

MARINE.

Vous ferez bien, il faut prévoir l’avenir. Envisagez dès à présent un établissement26 solide, profitez des prodigalités de Monsieur Turcaret, en attendant qu’il vous épouse. S’il y manque, à la vérité, on en parlera un peu dans le monde : mais vous aurez pour vous en dédommager de bons effets27, de l’argent comptant, des bijoux, de bons billets au porteur, des contrats de rente ; et vous trouverez alors quelque Gentilhomme capricieux28 ou malaisé29, qui réhabilitera votre réputation30 par un bon mariage.

LA BARONNE.

Je cède à tes raisons, Marine, je veux me détacher du Chevalier avec qui je sens bien que je me ruinerais à la fin.

MARINE.

Vous, commencez à entendre raison. C’est là le bon parti. Il faut s’attacher31 à M. Turcaret pour l’épouser ou pour le ruiner. Vous tirerez du moins des débris de sa fortune de quoi vous mettre en équipage32, de quoi soutenir dans le monde une figure brillante33 ; et quoi que l’on puisse dire vous lasserez les caquets, vous fatiguerez la [97] médisance, et l’on s’accoutumera insensiblement à vous confondre avec les femmes de qualité34.

LA BARONNE.

Ma résolution est prise, je veux bannir de mon cœur le Chevalier. C’en est fait, je ne prends plus de part à sa fortune35, je ne réparerai plus ses pertes, il ne recevra plus rien de moi.

MARINE.

Son Valet vient, faites-lui un accueil glacé. Commencez par là ce grand ouvrage36 que vous méditez.

LA BARONNE.

Laisse-moi faire.

SCÈNE II.

LA BARONNE, MARINE, FRONTIN.

FRONTIN.

Je viens de la part de mon maître et de la mienne37, Madame, vous donner le bonjour.

LA BARONNE, d’un air froid.

Je vous en suis obligée, Frontin.

FRONTIN.

Et Mademoiselle Marine veut bien aussi qu’on prenne la liberté de la saluer.

MARINE, d’un air brusque.

Bon jour et bon an38.

FRONTIN présentant un billet39 à la Baronne.

Ce billet que Monsieur le Chevalier vous écrit vous instruira, Madame, de certaine aventure40

MARINE bas à la Baronne.

Ne le recevez pas.

LA BARONNE prenant le billet.

Cela n’engage à rien, Marine, voyons, voyons, ce qu’il me mande41.

MARINE.

Sotte curiosité !

LA BARONNE lit.

Je viens de recevoir le portrait d’une [98] Comtesse, je vous l’envoie et vous le sacrifie42. Mais vous ne devez point me tenir compte de ce sacrifice43, ma chère Baronne. Je suis si occupé, si possédé de vos charmes, que je n’ai pas la liberté de vous être infidèle. Pardonnez, mon adorable, si je ne vous en dis pas davantage, j’ai l’esprit dans un accablement mortel. J’ai perdu cette nuit tout mon argent, et Frontin vous dira le reste.
Le Chevalier.

MARINE.

Puisqu’il a perdu tout son argent, je ne vois pas qu’il y ait du reste44 à cela.

FRONTIN.

Pardonnez-moi ; outre les deux cents pistoles que Madame eut la bonté de lui prêter hier, et le peu d’argent qu’il avait d’ailleurs, il a encore perdu mille écus sur sa parole : voilà le reste45. Oh Diable, il n’y a pas un mot46 inutile dans les billets de mon maître.

LA BARONNE.

Où est le portrait ?

FRONTIN donnant le portrait.

Le voici.

LA BARONNE.

Il ne m’a point parlé de cette Comtesse-là, Frontin.

FRONTIN.

C’est une conquête, Madame, que nous47 avons faite sans y penser. Nous rencontrâmes l’autre jour Cette comtesse dans un lansquenet48.

MARINE.

Une Comtesse de lansquenet.

FRONTIN.

Elle agaça mon maître, il répondit pour rire à ses minauderies. Elle qui aime le sérieux, a pris la chose fort sérieusement. Elle nous a ce [99] matin envoyé son portrait. Nous ne savons pas seulement son nom.

MARINE.

Je vais parier que cette Comtesse-là est quelque Dame Normande. Toute sa famille bourgeoise se cotise pour lui faire tenir à Paris une petite pension, que les caprices du jeu augmentent ou diminuent.

FRONTIN.

C’est ce que nous ignorons.

MARINE.

Ho que non vous ne l’ignorez pas. Peste, vous n’êtes pas gens à faire sottement des sacrifices49. Vous en connaissez bien le prix.

FRONTIN.

Savez-vous bien, Madame, que cette dernière nuit a pensé être une nuit éternelle pour Monsieur le Chevalier. En arrivant au logis, il se jette dans un fauteuil, il commence par se rappeler les plus malheureux coups du jeu, assaisonnant ses réflexions d’épithètes et d’apostrophes énergiques.

LA BARONNE regardant le portrait.

Tu as vu cette Comtesse, Frontin ; n’est-elle pas plus belle que son portrait ?

FRONTIN.

Non, Madame, et ce n’est pas, comme vous voyez, une beauté régulière ; mais elle est assez piquante, ma foi, elle est assez piquante. Or je voulus d’abord représenter à mon maître que tous ses jurements étaient des paroles perdues ; mais, [100] considérant que cela soulage un Joueur désespéré, je le laissai s’égayer dans ses apostrophes50.

LA BARONNE regardant toujours le portrait.

Quel âge a-t-elle, Frontin51 ?

FRONTIN.

C’est ce que je ne sais pas trop bien ; car elle a le teint si beau, que je pourrais m’y tromper d’une bonne vingtaine d’années.

MARINE.

C’est-à-dire qu’elle a pour le moins cinquante ans.

FRONTIN.

Je le croirais bien, car elle en paraît trente. Mon maître donc après avoir bien réfléchi s’abandonne à la rage, il demande ses pistolets.

LA BARONNE.

Ses pistolets, Marine, ses pistolets !

MARINE.

Il ne se tuera point, Madame, il ne se tuera point.

FRONTIN.

Je les lui refuse, aussitôt il tire brusquement son épée.

LA BARONNE.

Ahi ! il s’est blessé, Marine, assurément.

MARINE.

Hé non non, Frontin l’en aura empêché.

FRONTIN.

Oui je me jette sur lui à corps perdu. Monsieur le Chevalier, lui dis-je, qu’allez-vous faire ? vous passez les bornes de la douleur du Lansquenet52. Si votre malheur vous fait haïr le jour53, conservez-vous, du moins, vivez pour votre aimable Baronne ; elle vous a jusqu’ici tiré généreusement de tous vos embarras : et soyez sûr, ai-je ajouté seulement pour calmer sa fureur54, qu’elle ne vous laissera point dans celui-ci.

MARINE, bas.

L’entend-il55 le maraud ?

FRONTIN.

Il ne s’agit que de mille écus une fois ; Monsieur Turcaret a bon dos, il portera bien encore cette charge-là56.

LA BARONNE.

Hé bien, Frontin ?

FRONTIN.

Hé bien, Madame, à ces mots, admirez le [101] pouvoir de l’espérance ! il s’est laissé désarmer comme un enfant, il s’est couché et s’est endormi.

MARINE.

Le pauvre Chevalier57 !

FRONTIN.

Mais ce matin, à son réveil, il a senti renaître ses chagrins ; le portrait de la Comtesse ne les a point dissipés. Il m’a fait partir sur-le-champ pour venir ici, et il attend mon retour pour disposer de son sort. Que lui dirai-je, Madame ?

LA BARONNE.

Tu lui diras, Frontin, qu’il peut toujours faire fonds sur moi58, et que n’étant point en argent comptant...

Elle veut tirer son diamant.

MARINE, la retenant.

Hé ! Madame, y songez-vous ?

LA BARONNE, remettant son diamant.

Tu lui diras que je suis touchée de son malheur.

MARINE.

Et que je suis de mon côté très fâchée de son infortune.

FRONTIN.

Ah qu’il fera fâché lui… bas : Maugrebleu de la soubrette.

LA BARONNE.

Dis-lui bien, Frontin, que je suis sensible à ses peines.

MARINE.

Que je sens vivement son affliction, Frontin.

FRONTIN.

C’en est donc fait, Madame, vous ne verrez plus Monsieur le Chevalier : la honte de ne pouvoir payer ses dettes va l’écarter de vous pour jamais ; car rien n’est plus sensible pour un enfant de famille59. Nous allons tout à l’heure prendre la poste60.

LA BARONNE.

Prendre la poste, Marine. [102]

MARINE.

Ils n’ont pas de quoi la payer.

FRONTIN.

Adieu, Madame.

LA BARONNE, tirant son diamant.

Attends, Frontin.

MARINE.

Non, non, va-t’en vite lui faire réponse.

LA BARONNE, donnant le diamant à Frontin.

Oh je ne puis me résoudre à l’abandonner : tiens, voilà un diamant de cinq cents pistoles que Monsieur Turcaret m’a donné, va le mettre en gage, et tire ton maître de l’affreuse situation où il se trouve.

FRONTIN.

Je vais le rappeler à la vie ; je lui rendrai compte, Marine, de l’excès de ton affliction61.

Il sort.

MARINE.

Ah ! Que vous êtes tous deux bien ensemble, Messieurs les fripons !

SCÈNE III.

LA BARONNE, MARINE.

LA BARONNE.

Tu vas te déchaîner contre moi, Marine, t’emporter...

MARINE.

Non, Madame, je ne m’en donnerai pas la peine, je vous assure. Hé que m’importe, après tout, que votre bien s’en aille comme il vient ? Ce sont vos affaires, Madame, ce sont vos affaires.

LA BARONNE.

Hélas ! Je suis plus à plaindre qu’à blâmer ; ce que tu me vois faire n’est point l’effet d’une volonté libre ; je suis entraînée par un penchant si tendre, que je ne puis y résister.

MARINE.

Un penchant tendre ! Ces faiblesses vous conviennent-elles ? Hé fi ! Vous aimez comme une

vieille bourgeoise62.

LA BARONNE.

Que tu es injuste, Marine ! Puis-je ne pas savoir gré au chevalier du sacrifice qu’il me fait ?

MARINE.

Le plaisant sacrifice ! Que vous êtes facile à tromper ! Mort de ma vie ! C’est quelque vieux portrait [103] de famille ; que sait-on ? De sa grand-mère peut-être63.

LA BARONNE.

Non ; j’ai quelque idée de ce visage-là, et une idée récente.

MARINE, prenant le portrait.

Attendez... Ah ! Justement, c’est ce colosse64 de provinciale que nous vîmes au bal il y a trois jours, qui se fit tant prier pour ôter son masque, et que personne ne connut quand elle fut démasquée.

LA BARONNE.

Tu as raison, Marine ; cette comtesse-là n’est pas mal faite.

MARINE, rendant le portrait à la Baronne.

À peu près comme Monsieur Turcaret. Mais si la comtesse était femme d’affaires65, on ne vous la sacrifierait pas, sur ma parole.

LA BARONNE.

Tais-toi, Marine, j’aperçois le laquais de Monsieur Turcaret.

MARINE, bas, à la Baronne.

Oh Pour celui-ci, passe, il ne nous apporte que de bonnes nouvelles. Il tient quelque chose ; c’est sans doute un nouveau présent que son maître vous fait.

SCÈNE IV.

LA BARONNE, MARINE, FLAMAND.

FLAMAND, présentant un petit coffret à la Baronne.

M. TURCARET, Madame, vous prie d’agréer ce petit présent ; serviteur, Marine.

MARINE.

Tu sois le bienvenu, Flamand ; j’aime mieux te voir que ce vilain Frontin.

LA BARONNE, montrant le coffre à Marine.

Considère, Marine, admire le travail de ce petit coffre : as-tu rien vu de plus délicat ?

MARINE.

Ouvrez, ouvrez, je réserve mon admiration [104] pour le dedans ; le cœur me dit que nous en serons plus charmées que du dehors.

LA BARONNE, l’ouvre.

Que vois-je ! Un billet au porteur ! L’affaire est sérieuse.

MARINE.

De combien, Madame ?

LA BARONNE.

De dix mille écus.

MARINE.

Bon, voilà la faute du diamant réparée.

LA BARONNE.

Je vois un autre billet66.

MARINE.

Encore au porteur !

LA BARONNE.

Non ; ce font des vers que Monsieur Turcaret m’adresse.

MARINE.

Des vers de Monsieur Turcaret ?

LA BARONNE, lisant.

À Philis... Quatrain... Je suis la Philis, et il me prie en vers de recevoir son billet en prose.

MARINE.

Je suis fort curieuse d’entendre des vers d’un auteur qui envoie de si bonne prose.

LA BARONNE.

Les voici ; écoute. Elle lit.

Recevez ce billet, charmante Philis,
Et soyez assurée que mon âme
Conservera toujours une éternelle flamme,
Comme il est certain que trois et trois font six67.

MARINE.

Que cela est finement pensé !

LA BARONNE.

Et noblement exprimé ! Les auteurs se peignent dans leurs ouvrages... Allez, portez ce coffre dans mon cabinet*. Il faut que je te donne quelque chose, à toi, Flamand. Je veux que tu boives à ma santé.

FLAMAND.

Je n’y manquerai pas, Madame, et du bon encore. [105]

LA BARONNE.

Je t’y convie.

FLAMAND.

Quand j’étais chez ce conseiller68 que j’ai servi ci-devant69, je m’accommodais de tout ; mais, depuis que je suis chez M. Turcaret, je sis devenu délicat, oui.

LA BARONNE.

Rien n’est tel que la maison d’un homme d’affaires pour perfectionner le goût70.

Marine revient.

FLAMAND.

Le voici, Madame, le voici.

SCÈNE V.

LA BARONNE, M. TURCARET, MARINE.

LA BARONNE.

Je suis ravie de vous voir, Monsieur Turcaret, pour vous faire des compliments sur les vers que vous m’avez envoyés.

M. TURCARET, riant.

Oh oh !

LA BARONNE.

Savez-vous bien qu’ils sont du dernier galant ? Jamais les Voiture ni les Pavillon n’en ont fait de pareils71.

M. TURCARET.

Vous plaisantez, apparemment ?

LA BARONNE.

Point du tout.

M. TURCARET.

Sérieusement, Madame, les trouvez-vous bien tournés ?

LA BARONNE.

Le plus spirituellement du monde. [106]

M. TURCARET.

Ce sont pourtant les premiers vers que j’aie faits de ma vie.

LA BARONNE.

On ne le dirait pas.

M. TURCARET.

Je n’ai pas voulu emprunter le secours de quelque auteur, comme cela se pratique.

LA BARONNE.

On le voit bien : les auteurs de profession ne pensent et ne s’expriment pas ainsi; on ne saurait les soupçonner de les avoir faits.

M. TURCARET.

J’ai voulu voir, par curiosité, si je serais capable d’en composer, et l’amour m’a ouvert l’esprit.

LA BARONNE.

Vous êtes capable de tout, Monsieur, et il n’y a rien d’impossible pour vous.

MARINE.

Votre prose, Monsieur, mérite aussi des compliments : elle vaut bien votre poésie au moins.

M. TURCARET.

Il est vrai que ma prose a son mérite ; elle est signée par quatre fermiers généraux72.

MARINE.

Cette approbation vaut mieux que celle de l’Académie.

LA BARONNE.

Pour moi, je n’approuve point votre prose, Monsieur, et il me prend envie de vous quereller.

M. TURCARET.

D’où vient ?

LA BARONNE.

Avez-vous perdu la raison, de m’envoyer [107] un billet au porteur ? Vous faites tous les jours quelques folies comme cela.

M. TURCARET.

Vous vous moquez.

LA BARONNE.

De combien est-il, ce billet ? Je n’ai pas pris garde à la somme, tant j’étais en colère contre vous.

M. TURCARET.

Bon ! Ce n’est que de dix mille écus.

LA BARONNE.

Comment, dix mille écus ! Ah ! Si j’avais su cela, je vous l’aurais renvoyé sur le champ.

M. TURCARET.

Fi donc !

LA BARONNE.

Mais je vous le renverrai.

M. TURCARET.

Ho ! Vous l’avez reçu, vous ne le rendrez point.

MARINE, bas.

Ho ! Pour cela, non.

LA BARONNE.

Je suis plus offensée du motif que de la chose même.

M. TURCARET.

Hé ! Pourquoi ?

LA BARONNE.

En m’accablant tous les jours de présents, il semble que vous vous imaginiez avoir, besoin de ces liens-là pour m’attacher à vous.

M. TURCARET.

Quelle pensée ! Non, madame, ce n’est point dans cette vue que...

LA BARONNE.

Mais vous vous trompez, Monsieur, je ne vous en aime pas davantage pour cela.

M. TURCARET.

Qu’elle est franche ! Qu’elle est sincère !

LA BARONNE.

Je ne suis sensible qu’à vos empressements, qu’à vos soins...

M. TURCARET.

Quel bon cœur !

LA BARONNE.

Qu’au plaisir de vous voir.

M. TURCARET.

Elle me charme... Adieu, charmante Philis.

LA BARONNE.

Quoi ! Vous sortez si tôt ?

M. TURCARET.

Oui, ma reine ; je ne viens ici que pour vous saluer en passant. Je vais à une de nos assemblées, pour m’opposer à la réception d’un pied-plat, [108] d’un homme de rien, qu’on veut faire entrer dans notre compagnie. Je reviendrai dès que je pourrai m’échapper.

Il lui baise la main.

LA BARONNE.

Fussiez-vous déjà de retour !

MARINE, faisant la révérence à M. Turcaret.

Adieu, Monsieur, je suis votre très humble servante.

M. TURCARET.

À propos, Marine, il me semble qu’il y a longtemps que je ne t’ai rien donné.

Il lui donne une poignée d’argent. Tiens, je donne sans compter, moi.

MARINE.

Et moi, je reçois de même, Monsieur. Ho ! Nous sommes tous deux des gens de bonne foi !

Il sort.

SCÈNE VI.

LA BARONNE, MARINE.

LA BARONNE.

Il s’en va fort satisfait de nous, Marine.

MARINE.

Et nous demeurons fort contentes de lui, Madame. L’excellent sujet ! Il a de l’argent, il est prodigue et crédule ; c’est un homme fait pour les coquettes.

LA BARONNE.

J’en fais aller ce que je veux, comme tu vois.

MARINE.

Oui : mais, par malheur, je vois arriver ici des gens qui vengent bien M. TURCARET.

SCÈNE VII.

LA BARONNE, MARINE, LE CHEVALIER, FRONTIN.

LE CHEVALIER.

Je viens, Madame, vous témoigner ma reconnaissance ; sans vous, j’aurais violé la foi des [109] joueurs : ma parole perdait tout son crédit, et je tombais dans le mépris des honnêtes gens.

LA BARONNE.

Je suis bien aise, Chevalier, de vous avoir fait, ce plaisir.

LE CHEVALIER.

Ah ! Qu’il est doux de voir sauver son honneur par l’objet même de son amour !

MARINE, bas.

Qu’il est tendre et passionné ! Le moyen de lui refuser quelque chose !

LE CHEVALIER.

Bonjour, Marine. Madame, j’ai aussi quelques grâces à lui rendre ; Frontin m’a dit qu’elle s’est intéressée à ma douleur.

MARINE.

Hé ! Oui, merci de ma vie ! Je m’y suis intéressée : elle nous coûte assez pour cela.

LA BARONNE, à Marine.

Taisez-vous, Marine ; vous avez des vivacités qui ne me plaisent pas.

LE CHEVALIER.

Hé ! Madame, laissez-là parler ; j’aime les gens francs et sincères.

MARINE.

Et moi, je hais ceux qui ne le font pas.

LE CHEVALIER.

Elle est toute spirituelle dans ses mauvaises humeurs ; elle à des réparties brillantes qui m’enlèvent. Marine, au moins, j’ai pour vous ce qui s’appelle une véritable amitié ; et je veux vous en donner des marques. Il fait semblant de fouiller dans ses poches… Frontin, la première fois que je gagnerai, fais m’en ressouvenir...

FRONTIN.

C’est de l’argent comptant.

MARINE.

J’ai bien affaire de son argent ! Hé ! Qu’il ne vienne pas ici piller le nôtre...

LA BARONNE.

Prenez garde à ce que vous dites, Marine.

MARINE.

C’est voler au coin d’un bois.

LA BARONNE.

Vous perdez le respect.

LE CHEVALIER.

Ne prenez point la chose sérieusement.

MARINE.

Je ne puis me contraindre, Madame ; je ne [110] puis voir tranquillement que vous soyez la dupe de Monsieur, et que Monsieur Turcaret soit la vôtre.

LA BARONNE.

Marine !...

MARINE.

Hé ! Fi : fi, Madame, c’est se moquer de recevoir d’une main pour dissiper de l’autre. La belle conduite Nous en aurons toute la honte, et Monsieur le Chevalier tout le profit.

LA BARONNE.

Ho ! Pour cela ! Vous êtes trop insolente ; je n’y puis plus tenir.

MARINE.

Ni moi non plus.

LA BARONNE.

Je vous châtierai.

MARINE.

Vous n’aurez pas cette peine-là, Madame ; je me donne mon congé moi-même : je ne veux pas que l’on dise dans le monde que je suis infructueusement complice de la ruine d’un financier.

LA BARONNE.

Retirez-vous, impudente ! Et ne reparaissez jamais devant moi que pour me rendre vos comptes.

MARINE.

Je les rendrai à Monsieur Turcaret, Madame ; et s’il est assez sage pour m’en croire, vous compterez aussi tous deux ensemble.

Elle sort.

SCENE VIII.

LA BARONNE, LE CHEVALIER, FRONTIN.

LE CHEVALIER.

Voilà, je l’avoue, une créature impertinente : vous avez eu raison de la chasser.

FRONTIN.

Oui, Madame, vous avez eu raison : comment donc, mais c’est une espèce de mère que cette servante-là. [111]

LA BARONNE.

C’est un pédant éternel que j’avais aux oreilles.

FRONTIN.

Elle se mêlait de vous donner des conseils ; elle vous aurait gâtée à la fin.

LA BARONNE.

Je n’avais que trop d’envie de m’en défaire ; mais je suis femme d’habitude, et je n’aime point les nouveaux visages.

LE CHEVALIER.

Il serait pourtant fâcheux que, dans le premier mouvement de sa colère, elle allât donner à Monsieur Turcaret des impressions qui ne conviendraient ni à vous ni à moi.

FRONTIN.

Ho ! Diable, elle n’y manquera pas : les soubrettes sont comme les bigotes : elles font des actions charitables pour se venger.

LA BARONNE.

De quoi s’inquiéter ? Je ne la crains point. J’ai de l’esprit, et Monsieur Turcaret n’en a guère : je ne l’aime point, et il est amoureux. Je saurai me faire auprès de lui un mérite de l’avoir chassée.

FRONTIN.

Fort bien, Madame ; il faut tout mettre à profit.

LA BARONNE.

Mais je songe que ce n’est pas assez de nous être débarrassés de Marine, il faut encore exécuter une idée qui me vient dans l’esprit.

LE CHEVALIER.

Quelle idée, Madame ?

LA BARONNE.

Le laquais de Monsieur Turcaret est un sot, un benêt, dont on ne peut tirer le moindre service ; et je voudrais mettre à sa place quelque habile homme, quelqu’un de ces génies supérieurs, qui sont faits pour gouverner les esprits médiocres, et les tenir toujours dans la situation dont on a besoin. [112]

FRONTIN.

Quelqu’un de ces génies supérieurs ! Je vous vois venir,

Madame, cela me regarde.

LE CHEVALIER.

Mais, en effet, Frontin ne nous sera pas inutile auprès de notre traitant.

LA BARONNE.

Je veux l’y placer.

LE CHEVALIER.

Il nous rendra bon compte, n’est-ce pas ?

FRONTIN.

Je suis jaloux de l’invention ; on ne pouvait rien imaginer de mieux : par ma foi, Monsieur Turcaret, je vous ferai bien voir du pays, sur ma parole.

LA BARONNE.

Il m’a fait présent d’un billet au porteur de dix mille écus : je veux changer cet effet-là de nature : il en faut faire de l’argent : je ne connais personne pour cela ; Chevalier, chargez-vous de ce soin ; je vais vous remettre le billet ; retirez ma bague, je suis bien aise de l’avoir, et vous me tiendrez compte du surplus.

FRONTIN.

Cela est trop juste, Madame, et vous n’avez rien à craindre de notre probité.

LE CHEVALIER.

Je ne perdrai point de temps, Madame, et vous aurez cet argent incessamment.

LA BARONNE.

Attendez un moment, je vais vous donner le billet.

SCÈNE IX.

LE CHEVALIER, FRONTIN.

FRONTIN.

Un billet de dix mille écus ! La bonne aubaine, et la bonne femme ! Il faut être aussi heureux que vous l’êtes pour en rencontrer de pareilles. Savez-vous que je la trouve un peu trop crédule pour une coquette ?

LE CHEVALIER.

Tu as raison. [113]

FRONTIN.

Ce n’est pas mal payer le sacrifice de notre vieille folle de Comtesse qui n’a pas le sol.

LE CHEVALIER.

Il est vrai.

FRONTIN.

Madame la Baronne est persuadée que vous avez perdu mille écus sur votre parole, et que son diamant est en gage ; le lui rendrez-vous, Monsieur, avec le reste du billet ?

LE CHEVALIER.

Si je lui rendrai !

FRONTIN.

Quoi ! Tout entier, sans quelque nouvel article de dépense ?

LE CHEVALIER.

Assurément je me garderai bien d’y manquer.

FRONTIN.

Vous avez des moments d’équité ; je ne m’y attendais pas.

LE CHEVALIER.

Je serais un grand malheureux de m’exposer à rompre avec elle à si bon marché.

FRONTIN.

Ah ! Je vous demande pardon : j’ai fait un jugement téméraire, je croyais que vous vouliez faire les choses à demi.

LE CHEVALIER.

Oh non, si jamais je me brouille, ce ne sera qu’après la ruine totale de Monsieur Turcaret.

FRONTIN.

Qu’après sa destruction, là, son anéantissement.

LE CHEVALIER.

Je ne rends des soins à la coquette que pour ruiner le traitant.

FRONTIN.

Fort bien : à ces sentiments généreux je reconnais mon maître.

LE CHEVALIER.

Paix, Frontin, voici la Baronne.

SCÈNE X.

LE CHEVALIER, LA BARONNE, FRONTIN.

LA BARONNE.

Allez, Chevalier, allez, sans tarder davantage, négocier ce billet, et me rendez ma bague le plus tôt que vous pourrez. [114]

LE CHEVALIER.

Frontin, Madame, va vous la rapporter incessamment ; mais, avant que je vous quitte, souffrez que charmé de vos manières généreuses, je vous fasse connaître...

LA BARONNE.

Non, je vous le défends ; ne parlons point de cela.

LE CHEVALIER.

Quelle contrainte pour un cœur aussi reconnaissant que

le mien !

LA BARONNE, s’en allant.

Sans adieu, Chevalier, je crois que nous nous reverrons tantôt.

LE CHEVALIER, s’en allant.

Pourrais-je m’éloigner de vous sans une si douce

espérance ?

FRONTIN, seul.

J’admire le train de la vie humaine ; nous plumons une coquette, la coquette mange un homme d’affaires, l’homme d’affaires en pille d’autres : cela fait un ricochet de fourberies le plus plaisant du monde.

Fin du premier Acte. [115]

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.

LA BARONNE, FRONTIN.

FRONTIN, lui donnant le diamant.

Je n’ai pas perdu de temps, comme vous voyez, Madame ; voilà votre diamant ; l’homme qui l’avait en gage me l’a remis entre les mains dès qu’il a vu briller le billet au porteur, qu’il veut escompter moyennant un très honnête profit. Mon maître, que j’ai laissé avec lui, va venir vous en rendre compte.

LA BARONNE.

Je suis enfin débarrassée de Marine : elle a sérieusement pris son parti ; j’appréhendais que ce ne fût qu’une feinte ; elle est sortie : ainsi, Frontin, j’ai besoin d’une femme de chambre ; je te charge de m’en chercher une autre.

FRONTIN.

J’ai votre affaire en main ; c’est une jeune personne douce, complaisante, comme il vous la faut : elle verrait tout aller sans dessus dessous dans votre maison sans dire une syllabe.

LA BARONNE.

J’aime ces caractères-là : tu la connais particulièrement.

FRONTIN.

Très particulièrement ; nous sommes même un peu parents.

LA BARONNE.

C’est-à-dire que l’on peut s’y fier.

FRONTIN.

Comme à moi-même; elle est sous ma [116] tutelle ; j’ai l’administration de ses gages et de ses profits, et j’ai soin de lui fournir tous ses petits besoins.

LA BARONNE.

Elle sert sans doute actuellement ?

FRONTIN.

Non ; elle est sortie de condition depuis quelques jours.

LA BARONNE.

Et pour quel sujet ?

FRONTIN.

Elle servait des personnes qui mènent une vie retirée, qui ne reçoivent que des visites sérieuses, un mari et une femme qui s’aiment, des gens extraordinaires ; enfin, c’est une maison triste : ma pupille s’y est ennuyée.

LA BARONNE.

Où est-elle donc à l’heure qu’il est ?

FRONTIN.

Elle est logée chez une vieille prude de ma connaissance, qui, par charité, retire des femmes de chambre hors de condition, pour savoir ce qui se passe dans les familles.

LA BARONNE.

Je la voudrais avoir dès aujourd’hui ; je ne puis me passer de fille.

FRONTIN.

Je vais vous l’envoyer, Madame, ou vous l’amener moi-même : vous en serez contente. Je ne vous en ai pas dit toutes les bonnes qualités : elle chante et joue à ravir de toutes sortes d’instruments.

LA BARONNE.

Mais, Frontin, vous me parlez là d’un fort joli sujet.

FRONTIN.

Je vous en réponds : aussi je la destine pour l’Opéra : mais je veux auparavant qu’elle se fasse dans le monde, car il n’en faut là que de toutes faites.

Il s’en va. [117]

LA BARONNE.

Je l’attends avec impatience.

SCÈNE II.

LA BARONNE, seule.

Cette fille-là me sera d’un grand agrément ; elle me divertira par ses chansons, au lieu que l’autre ne faisait que me chagriner par sa morale. Mais je vois M. TURCARET : ah qu’il paraît agité, Marine l’aura été trouver.

SCÈNE III.

LA BARONNE, M. TURCARET.

M. TURCARET, essoufflé.

Ouf ! Je ne sais par où commencer, perfide.

LA BARONNE, bas.

Elle lui a parlé.

M. TURCARET.

J’ai appris de vos nouvelles, déloyale ! J’ai appris de vos nouvelles : on vient de me rendre compte de vos perfidies, de votre dérangement.

LA BARONNE.

Le début est agréable, et vous employez de fort jolis termes, Monsieur.

M. TURCARET.

Laissez-moi parler ; je veux vous dire vos vérités, Marine me les a dites. Ce beau chevalier qui vient ici à toute heure, et qui ne m’était pas suspect sans raison, n’est pas votre cousin, comme vous me l’avez fait accroire : vous avez des vues pour l’épouser et pour me planter là, moi, quand j’aurai fait votre fortune.

LA BARONNE.

Moi, Monsieur, j’aimerais le chevalier !

M. TURCARET.

Marine me l’a assuré, et qu’il ne faisait figure dans le monde qu’aux dépens de votre bourse et de la mienne, et que vous lui sacrifiez tous les présents que je vous fais. [118]

LA BARONNE.

Marine est une jolie personne ! Ne vous a-t-elle dit que cela, Monsieur ?

M. TURCARET.

Ne me répondez point, félonne ! J’ai de quoi vous confondre, ne me répondez point : parlez, qu’est devenu, par exemple, ce gros brillant que je vous donnai l’autre jour ? Montrez-le tout à l’heure, montrez-le moi.

LA BARONNE.

Puisque vous le prenez sur ce ton-là, Monsieur, je ne veux pas vous le montrer.

M. TURCARET.

Hé sur quel ton, morbleu, prétendez-vous donc que je le prenne ! Oh vous n’en serez pas quitte pour des reproches ! Ne croyez pas que je sois assez sot pour rompre avec vous sans bruit, pour me retirer sans éclat. Je suis honnête homme, j’aime de bonne foi, je n’ai que des vues légitimes ; je ne crains pas le scandale, moi : ah vous n’avez point affaire à un abbé, je vous en avertis.

Il entre dans la chambre de la Baronne.

LA BARONNE.

Non, j’ai affaire à un extravagant, à un possédé. Oh bien faites, Monsieur, faites tout ce qu’il vous, plaira, je ne m’y opposerai point, je vous assure... Mais… Qu’entends-je ?... Ciel, quel désordre ! Il est effectivement devenu fou. Monsieur Turcaret, Monsieur Turcaret, je vous ferai bien expier vos emportements.

M. TURCARET, revenant.

Me voilà à demi soulagé ; j’ai déjà cassé la grande glace et les plus belles porcelaines. [119]

LA BARONNE.

Achevez, monsieur, que ne continuez-vous ?

M. TURCARET.

Je continuerai quand il me plaira. Je vous apprendrai à vous jouer à un homme comme moi. Allons, ce billet au porteur que je vous ai tantôt envoyé, qu’on me le rende.

LA BARONNE.

Que je vous le rende ! Et si je l’ai aussi donné au chevalier ?

M. TURCARET.

Ah si je le croyais !

LA BARONNE.

Que vous êtes fou ! En vérité, vous me faites pitié.

M. TURCARET.

Comment donc ! Au lieu de se jeter à mes genoux et de me demander grâce, encore dit-elle que j’ai tort, encore dit-elle que j’ai tort.

LA BARONNE.

Sans doute.

M. TURCARET.

Ah vraiment, je voudrais bien, par plaisir, que vous entreprissiez de me persuader cela !

LA BARONNE.

Je le ferais, si vous étiez en état d’entendre raison.

M. TURCARET.

Et que me pourriez-vous dire, traîtresse ?

LA BARONNE.

Je ne vous dirai rien. Ah ! Quelle fureur !

M. TURCARET, essoufflé.

Hé bien parlez, Madame, parlez, je suis de sang-froid.

LA BARONNE.

Écoutez-moi donc. Toutes les extravagances que vous venez de faire sont fondées sur un faux rapport que Marine...

M. TURCARET.

Un faux rapport ; ventrebleu ce n’est point...

LA BARONNE.

Ne jurez pas, Monsieur, ne m’interrompez pas ; songez que vous êtes de sang-froid.

M. TURCARET.

Je me tais : il faut que je me contraigne.

LA BARONNE.

Savez-vous bien pourquoi je viens de chasser Marine ? [121]

M. TURCARET.

Oui, pour avoir pris trop chaudement mes intérêts.

LA BARONNE.

Tout au contraire : c’est à cause qu’elle me reprochait sans celle l’inclination que j’avais pour vous. Est-il rien de si ridicule, me disait-elle à tous moments, que de voir la veuve d’un colonel songer à épouser un Monsieur Turcaret, un homme sans naissance, sans esprit, de la mine la plus basse...

M. TURCARET.

Passons, s’il vous plaît, sur les qualités : cette Marine-là est une impudente.

LA BARONNE.

Pendant que vous pouvez choisir un époux entre vingt personnes de la première qualité ; lorsque vous refusez votre aveu même aux pressantes instances de toute la famille d’un marquis dont vous êtes adorée, et que vous avez la faiblesse de sacrifier à ce Monsieur Turcaret.

M. TURCARET.

Cela n’est pas possible.

LA BARONNE.

Je ne prétends pas m’en faire un mérite, Monsieur. Ce marquis est un jeune homme fort agréable de sa personne, mais dont les mœurs et la conduite ne me conviennent point. Il vient ici quelquefois avec mon cousin le chevalier, son ami. J’ai découvert qu’il avait gagné Marine, et c’est pour cela que je l’ai congédiée. Elle a été vous débiter mille impostures pour se venger, et vous êtes assez crédule pour y ajouter foi ! Ne deviez-vous pas, dans le moment, faire réflexion que c’était une servante passionnée qui vous parlait, et que, si j’avais eu quelque chose à me reprocher, je n’aurais pas été assez imprudente pour chasser une fille dont j’avais à craindre l’indiscrétion. Cette pensée, dites-moi, ne se présente-t-elle pas naturellement à l’esprit ! [122]

M. TURCARET.

J’en demeure d’accord ; mais...

LA BARONNE.

Mais, vous avez tort. Elle vous a donc dit, entre autres choses, que je n’avais plus ce gros brillant qu’en badinant vous me mîtes l’autre jour au doigt, et que vous me forçâtes d’accepter ?

M. TURCARET.

Oh oui, elle m’a juré que vous l’avez donné aujourd’hui au chevalier, qui est, dit-elle, votre parent comme Jean de Vert.

LA BARONNE.

Et si je vous montrais tout à l’heure ce même diamant, que diriez-vous ?

M. TURCARET.

Oh je dirais, en ce cas-là, que... mais cela ne se peut pas.

LA BARONNE.

Le voilà, Monsieur ; le reconnaissez-vous ? Voyez le fond que l’on doit faire sur le rapport de certains valets.

M. TURCARET.

Ah ! Que cette Marine-là est une grande scélérate : je reconnais sa friponnerie et mon injustice ; pardonnez-moi, Madame, d’avoir soupçonné votre bonne foi.

LA BARONNE.

Non, vos fureurs ne sont point excusables : allez, vous êtes indigne de pardon.

M. TURCARET.

Je l’avoue.

LA BARONNE.

Fallait-il vous laisser si facilement prévenir contre une femme qui vous aime avec trop de tendresse ?

M. TURCARET.

Hélas, non ! Que je suis malheureux ! [123]

LA BARONNE.

Convenez que vous êtes un homme bien faible.

M. TURCARET.

Oui, madame.

LA BARONNE.

Une franche dupe.

M. TURCARET.

J’en conviens : ah, Marine, coquine de Marine ! Vous ne sauriez vous imaginer tous les mensonges que cette pendarde-là m’est venue conter : elle m’a dit que vous et Monsieur le Chevalier vous me regardiez comme votre vache à lait, et que si, aujourd’hui pour demain, je vous avais tout donné, vous me feriez fermer la porte au nez.

LA BARONNE.

La malheureuse !

M. TURCARET.

Elle me l’a dit, c’est un fait confiant ; je n’invente rien, moi.

LA BARONNE.

Et vous avez eu la faiblesse de la croire un seul moment !

M. TURCARET.

Oui, Madame, j’ai donné là-dedans comme un franc sot : où diable avais-je l’esprit ?

LA BARONNE.

Vous repentez-vous de votre crédulité ?

M. TURCARET.

Si je m’en repens ! Je vous demande mille pardons de ma colère.

LA BARONNE.

On vous la pardonne : levez-vous, Monsieur ; vous auriez moins de jalousie si vous aviez moins d’amour ; et l’excès de l’un fait oublier la violence de l’autre.

M. TURCARET.

Quelle bonté ! Il faut avouer que je fuis un grand brutal !

LA BARONNE.

Mais, sérieusement, Monsieur, croyez-vous qu’un cœur puisse balancer un instant entre vous et le chevalier ?

M. TURCARET.

Non, Madame, je ne le crois pas ; mais je le crains. [124]

LA BARONNE.

Que faut-il faire pour dissiper vos craintes ?

M. TURCARET.

Éloigner d’ici cet homme-là : consentez-y, Madame : j’en sais les moyens.

LA BARONNE.

Et quels sont-ils ?

M. TURCARET.

Je lui donnerai une direction en province.

LA BARONNE.

Une direction !

M. TURCARET.

C’est ma manière d’écarter les incommodes : ah combien de cousins, d’oncles et de maris j’ai faits directeurs en ma vie ! J’en ai envoyé jusqu’en Canada.

LA BARONNE.

Mais vous ne songez pas que mon cousin le chevalier est homme de condition, et que ces sortes d’emplois ne lui conviennent pas. Allez, sans vous mettre en peine de l’éloigner de Paris, je vous juré que c’est l’homme du monde qui doit vous causer le moins d’inquiétude.

M. TURCARET.

Ouf ! J’étouffe d’amour et de joie ; vous me dites cela d’une manière si naïve, que vous me le persuadez. Adieu, mon adorable, mon tout, ma déesse ; allez, allez, je vais bien réparer la sottise que je viens de faire. Votre grande glace n’était pas tout à fait nette, au moins, et je trouvais vos porcelaines assez communes.

LA BARONNE.

Il est vrai.

M. TURCARET.

Je vais vous en chercher d’autres.

LA BARONNE.

Voilà ce que vous coûtent vos folies. [125]

M. TURCARET.

Bagatelle : tout ce que j’ai cassé ne valait pas plus de trois cents pistoles.

Il veut s’en aller, la Baronne l’arrête.

LA BARONNE.

Attendez, Monsieur ; il faut que je vous fasse une prière auparavant.

M. TURCARET.

Une prière : oh donnez vos ordres.

LA BARONNE.

Faites avoir une commission, pour l’amour de moi, à ce pauvre Flamand, votre laquais ; c’est un garçon pour qui j’ai pris de l’amitié.

M. TURCARET.

Je l’aurais déjà poussé, si je lui avais trouvé quelque disposition ; mais il a l’esprit trop bonace ; cela ne vaut rien pour les affaires.

LA BARONNE.

Donnez-lui un emploi qui ne soit pas difficile à exercer.

M. TURCARET.

Il en aura un dès aujourd’hui ; cela vaut, fait.

LA BARONNE.

Ce n’est pas tout ; je veux mettre auprès de vous Frontin, le laquais de mon cousin le chevalier ; c’est aussi un très bon enfant.

M. TURCARET.

Je le prends, Madame, et vous promets de le faire commis au premier jour.

SCÈNE IV.

LA BARONNE, M. TURCARET, Frontin.

FRONTIN.

Madame, vous allez bientôt, avoir la fille dont je vous ai parlé.

LA BARONNE.

Monsieur, voilà le garçon que je veux vous donner.

M. TURCARET.

Il paraît un peu innocent.

LA BARONNE.

Que vous vous connaissez bien en physionomies ! [126]

M. TURCARET.

J’ai le coup d’œil infaillible. Approche, mon ami : dis-moi un peu, as-tu déjà quelques principes ?

FRONTIN.

Qu’appelez-vous des principes ?

M. TURCARET.

Des principes de commis, c’est à dire si tu sais comment on peut empêcher les fraudes ou les favoriser ?

FRONTIN.

Pas encore, Monsieur : mais je sens que j’apprendrai cela fort facilement.

M. TURCARET.

Tu sais du moins l’arithmétique, tu sais faire des comptes à parties simples ?

FRONTIN.

Oh oui, Monsieur ; je sais même faire des parties doubles : j’écris aussi de deux écritures, tantôt de l’une, et tantôt de l’autre.

M. TURCARET.

De la ronde, n’est-ce pas ?

FRONTIN.

De la ronde, de l’oblique.

M. TURCARET.

Comment de l’oblique ?

FRONTIN.

Hé oui d’une écriture que vous connaissez ; là, d’une certaine écriture qui n’est pas légitime.

M. TURCARET.

Il veut dire de la bâtarde.

FRONTIN.

Justement ; c’est ce mot-là que je cherchais;

M. TURCARET.

Quelle ingénuité ! Ce garçon-là, Madame, est bien niais.

LA BARONNE.

Il se déniaisera dans vos bureaux.

M. TURCARET.

Ho qu’oui, Madame, ho qu’oui ; d’ailleurs, un bel esprit n’est pas nécessaire pour faire son chemin. Hors moi et deux ou trois autres, [127] il n’y a parmi nous que des génies assez communs : il suffit d’un certain usage, d’une routine que l’on ne manque guère d’attraper. Nous voyons tant de gens, nous nous étudions à prendre ce que le monde à de meilleur ; voilà toute notre science.

LA BARONNE.

Ce n’est pas la plus inutile de toutes.

M. TURCARET.

Ho ! Ça, mon ami, tu es à moi, et tes gages courent dès ce moment.

FRONTIN.

Je vous regarde donc, monsieur, comme mon nouveau maître ; mais, en qualité d’ancien laquais de Monsieur le Chevalier, il faut que je m’acquitte d’une commission dont il m’a chargé : il vous donne, et à madame sa cousine, à souper ici, ce soir.

M. TURCARET.

Très volontiers.

FRONTIN.

Je vais ordonner chez Fite toutes fortes de ragoûts, avec vingt-quatre bouteilles de vin de Champagne ; et, pour égayer le repas, vous aurez des voix et des instruments.

LA BARONNE.

De la musique, Frontin ?

FRONTIN.

Oui, madame, à telles enseignes que j’ai ordre de commander cent bouteilles de vin de Suresnes pour abreuver la Symphonie.

LA BARONNE.

Cent bouteilles !

FRONTIN.

Ce n’est pas trop, Madame ; il y aura huit concertants, quatre Italiens de Paris, trois chanteuses [128] et deux gros chantres.

M. TURCARET.

Il a ma foi raison, ce n’est pas trop. Ce repas sera fort joli.

FRONTIN.

Oh diable, quand Monsieur le Chevalier donne des soupers comme cela, il n’épargne rien, Monsieur.

M. TURCARET.

J’en suis persuadé.

FRONTIN.

Il semble qu’il ait à sa disposition la bourse d’un partisan.

LA BARONNE.

Il veut dire qu’il fait les choses fort magnifiquement.

M. TURCARET.

Qu’il est ingénu ! Hé bien, nous verrons cela tantôt : et, pour surcroît de réjouissance, j’amènerai ici Monsieur Gloutonneau, le poète ; aussi bien, je ne saurais manger si je n’ai quelque bel esprit à ma table.

LA BARONNE.

Vous me ferez plaisir. Cet auteur apparemment, est fort brillant dans la conversation ?

M. TURCARET.

Il ne dit pas quatre paroles dans un repas ; mais il mange et pense beaucoup ; peste, c’est un homme bien agréable... Oh ça, je cours chez Dautel vous acheter...

LA BARONNE.

Prenez garde à ce que vous ferez, je vous en prie ; ne vous jetez point dans une dépense.

M. TURCARET.

Hé fi, Madame, fi ; vous vous arrêtez à des minuties. Sans adieu, ma reine.

Il sort.

LA BARONNE.

J’attends votre retour impatiemment. [129]

SCÈNE V.

LA BARONNE, FRONTIN.

LA BARONNE.

Enfin te voilà en train de faire ta fortune.

FRONTIN.

Oui, Madame, et en état de ne pas nuire à la vôtre.

LA BARONNE.

C’est à présent, Frontin, qu’il faut donner l’essor à ce génie supérieur...

FRONTIN.

On tâchera de vous prouver qu’il n’est pas médiocre.

LA BARONNE.

Quand m’amènera-t-on cette fille ?

FRONTIN.

Je l’attends ; je lui ai donné rendez-vous ici.

LA BARONNE.

Tu m’avertiras quand elle sera venue.

Elle entre dans une autre chambre.

SCÈNE VI.

FRONTIN, seul.

Courage, Frontin, courage, mon ami ; la fortune t’appelle : te voilà placé chez un homme d’affaires par le canal d’une coquette. Quelle joie ! L’agréable perspective ! Je m’imagine que toutes les choses que je vais toucher vont se convertir en or... Mais j’aperçois ma pupille.

SCÈNE VII.

FRONTIN, LISETTE.

FRONTIN.

Tu sois la bienvenue, Lisette ! On t’attend avec impatience dans cette maison.

LISETTE.

J’y entre avec une satisfaction dont je tire un bon augure.

FRONTIN.

Je t’ai mise au fait sur tout ce qui s’y passe, et sur tout ce qui doit s’y palier, tu n’as qu’à te régler là-dessus : souviens-toi seulement qu’il faut avoir une complaisance infatigable. [130]

LISETTE.

Il n’est pas besoin de me recommander cela.

FRONTIN.

Flatte sans cesse l’entêtement que la Baronne a pour le Chevalier ; c’est là le point.

LISETTE.

Tu me fatigues de leçons inutiles.

FRONTIN.

Le voici qui vient.

LISETTE.

Je ne l’avais point encore vu. Ah qu’il est bien fait, Frontin !

FRONTIN.

Il ne faut pas être mal bâti pour donner de l’amour à une coquette.

SCÈNE VIII.

Le Chevalier, Frontin, Lisette dans le fond.

LE CHEVALIER.

Je te rencontre à propos, Frontin, pour t’apprendre... Mais que vois-je ? Quelle est cette beauté brillante ?

FRONTIN.

C’est une fille que je donne à madame la Baronne pour remplacer Marine.

LE CHEVALIER.

Et c’est sans doute une de tes amies ?

FRONTIN.

Oui, Monsieur, il y a longtemps que nous nous connaissons ; je fuis son répondant.

LE CHEVALIER.

Bonne caution ! C’est faire son éloge en un mot. Elle est parbleu charmante. Monsieur le répondant, je me plains de vous.

FRONTIN.

D’où vient ?

LE CHEVALIER.

Je me plains de vous, vous dis-je ; vous savez toutes mes affaires, et vous me cachez les vôtres ; vous n’êtes pas un ami sincère.

FRONTIN.

Je n’ai pas voulu, monsieur...

LE CHEVALIER.

La confiance pourtant doit être réciproque ; pourquoi m’avoir fait mystère d’une si belle découverte ?

FRONTIN.

Ma foi, Monsieur, je craignais...

LE CHEVALIER.

Quoi ? [131]

FRONTIN.

Oh monsieur, que diable, vous m’entendez de reste.

LE CHEVALIER.

Le maraud ! Où a-t-il été déterrer ce petit minois-là ? Frontin, Monsieur Frontin, vous avez le discernement fin et délicat quand vous faites un choix pour vous-même : mais vous n’avez pas le goût si bon pour vos amis. Ah la piquante représentation ! L’adorable grisette !

LISETTE.

Que les jeunes seigneurs sont honnêtes !

LE CHEVALIER.

Non, je n’ai jamais rien vu de si beau que cette créature-là.

LISETTE.

Que leurs expressions sont flatteuses ! Je ne m’étonne plus que les femmes les courent.

LE CHEVALIER.

Faisons un troc, Frontin : cède-moi cette fille-là, et je t’abandonne ma vieille Comtesse.

FRONTIN.

Non, Monsieur : j’ai les inclinations roturières ; je m’en tiens à Lisette, à qui j’ai donné ma foi.

LE CHEVALIER.

Va tu peux te vanter d’être le plus heureux faquin... Oui, belle Lisette, vous méritez...

LISETTE.

Trêve de douceurs, Monsieur le Chevalier ; je vais me présenter à ma maîtresse, qui ne m’a point encore vue ; vous, pouvez venir, si vous voulez, continuer devant elle la conversation.

SCÈNE IX.

LE CHEVALIER, FRONTIN.

LE CHEVALIER.

Parlons de choses sérieuses, Frontin. Je n’apporte point à la Baronne l’argent de son billet. [132]

FRONTIN.

Tant pis.

LE CHEVALIER.

J’ai été chercher un usurier qui m’a déjà prêté de l’argent ; mais il n’est plus à Paris : des affaires qui lui sont survenues l’ont obligé d’en sortir brusquement ; ainsi, je vais te charger du billet.

FRONTIN.

Pourquoi ?

LE CHEVALIER.

Ne m’as-tu pas dit que tu connaissais un agent de change qui te donnerait de l’argent l’heure même ?

FRONTIN.

Cela est vrai ; mais que direz-vous à Madame la Baronne ? Si vous lui dites que vous avez encore son billet, elle verra bien que nous n’avions pas mis son brillant en gage ; car, enfin, elle n’ignore pas qu’un homme qui prête ne se dessaisit pas pour rien de son nantissement.

LE CHEVALIER.

Tu as raison : aussi suis-je d’avis de lui dire, que j’ai touché l’argent, qu’il est chez moi, et que demain matin tu le feras apporter ici : pendant ce temps-là cours chez ton agent de change, et fais porter au logis l’argent que tu en recevras : je vais t’y attendre, aussitôt que j’aurai parlé à la baronne.

Il entre dans la chambre de la Baronne.

SCÈNE X.

FRONTIN, seul.

Je ne manque pas d’occupation, Dieu merci. Il faut que j’aille chez le traiteur ; delà, chez l’agent de change ; de chez l’agent de change, au logis ; et puis il faudra que je revienne ici joindre Monsieur Turcaret : cela s’appelle, ce me semble une vie [133] assez agissante ; mais patience, après quelque temps de fatigue et de peine, je parviendrai enfin à un état d’aise : alors quelle satisfaction ! Quelle tranquillité d’esprit ! Je n’aurai plus à mettre en repos que ma conscience.

Fin du second Acte. [135]

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.

LA BARONNE, FRONTIN, LISETTE.

LA BARONNE.

Hé bien, Frontin, as-tu commandé le souper ? Fera-t-on grande chère ?

FRONTIN.

Je vous en réponds, Madame. Demandez à Lisette de quelle manière je régale pour mon compte, et jugez par là de ce que je sais faire lorsque je régale aux dépens des autres.

LISETTE.

Il est vrai, Madame ; vous pouvez vous en fier à lui.

FRONTIN.

Monsieur le Chevalier m’attend : je vais lui rendre compte de l’arrangement de son repas, et puis je viendrai, ici prendre possession de Monsieur Turcaret mon nouveau maître.

Il sort.

SCÈNE II.

LA BARONNE, Lisette.

LISETTE.

Ce garçon-là est un garçon de mérite, Madame.

LA BARONNE.

Il me paraît que vous n’en manquez pas vous, Lisette.

LISETTE.

Il a beaucoup de savoir-faire.

LA BARONNE.

Je ne vous crois pas moins habile.

LISETTE.

Je serais bien heureuse, Madame, si mes petits talents pouvaient vous être utiles.

LA BARONNE.

Je suis contente de vous : mais j’ai [136] un avis à vous donner : je ne veux pas qu’on me flatte.

LISETTE.

Je suis ennemie de la flatterie.

LA BARONNE.

Surtout, quand je vous consulterai sur des choses qui me regarderont, soyez sincère.

LISETTE.

Je n’y manquerai pas.

LA BARONNE.

Je vous trouve pourtant trop de complaisance.

LISETTE.

À moi, Madame ?

LA BARONNE.

Oui, vous ne combattez pas assez les sentiments que j’ai pour le chevalier.

LISETTE.

Hé ! Pourquoi les combattre ? Ils sont si raisonnables !

LA BARONNE.

J’avoue que le chevalier me paraît digne de toute ma tendresse.

LISETTE.

J’en fais le même jugement.

LA BARONNE.

Il a pour moi une passion véritable et constante.

LISETTE.

Un chevalier fidèle et sincère ! On n’en voit guère comme cela.

LA BARONNE.

Aujourd’hui même encore il m’a sacrifié une Comtesse.

LISETTE.

Une comtesse ?

LA BARONNE.

Elle n’est pas, à la vérité, dans la première jeunesse.

LISETTE.

C’est ce qui rend le sacrifice plus beau. Je connais messieurs les chevaliers : une vieille dame leur coûte plus qu’une autre à sacrifier.

LA BARONNE.

Il vient de me rendre compte d’un billet que je lui aiconfié. Que je lui trouve de bonne foi !

LISETTE.

Cela est admirable.

LA BARONNE.

Il a une probité qui va jusqu’au scrupule.

LISETTE.

Mais, mais, voilà un chevalier unique en son espèce ! [137]

LA BARONNE.

Taisons-nous, j’aperçois Monsieur Turcaret.

SCÈNE III.

M. TURCARET, LISETTE, LA BARONNE.

M. TURCARET.

Je viens, Madame... Ho ! ho ! Vous avez une nouvelle femme de chambre.

LA BARONNE.

Oui, Monsieur ; que vous semble de celle-ci ?

M. TURCARET.

Ce qui m’en semble ? Elle me revient assez ; il faudra que nous fassions connaissance...

LISETTE.

La connaissance sera bientôt faite, Monsieur.

LA BARONNE, à Lisette.

Vous savez qu’on soupe ici : donnez ordre que nous ayons un couvert propre, et que l’appartement soit bien éclairé.

M. TURCARET.

Je crois cette fille-là fort raisonnable.

LA BARONNE.

Elle est fort dans vos intérêts du moins.

M. TURCARET.

Je lui en sais bon gré. Je viens, Madame, de vous acheter pour dix mille francs de glaces, de porcelaines et de bureaux : ils sont d’un goût exquis, je les ai choisis moi-même.

LA BARONNE.

Vous êtes universel, Monsieur, vous vous connaissez à tout.

M. TURCARET.

Oui, grâce au ciel, et surtout en bâtiment. Vous verrez, vous verrez l’hôtel que je vais faire bâtir.

LA BARONNE.

Quoi ! Vous allez faire bâtir un hôtel ?

M. TURCARET.

J’ai déjà acheté la place, qui contient quatre arpents, six perches, neuf toises, trois pieds [138] et onze pouces. N’est-ce pas là une belle étendue ?

LA BARONNE.

Fort belle.

M. TURCARET.

Le logis sera magnifique ; je ne veux pas qu’il y manque un zéro, je le ferais plutôt abattre deux ou trois fois.

LA BARONNE.

Je n’en doute pas.

M. TURCARET.

Malepeste, je n’ai garde de faire quelque chose de commun, je me ferais siffler de tous les gens d’affaires.

LA BARONNE.

Assurément.

M. TURCARET.

Quel homme entre ici ?

LA BARONNE.

C’est ce jeune marquis dont je vous ai dit que Marine avait épousé les intérêts. Je me passerais bien de ses visites, elles ne me font aucun plaisir.

SCÈNE IV.

M. TURCARET, LA BARONNE, LE MARQUIS.

LE MARQUIS.

Je parie que je ne trouverai point encore ici le Chevalier.

M. TURCARET, bas.

Ah morbleu, c’est le Marquis de la Tribaudière73. La fâcheuse rencontre !

LE MARQUIS.

Il y a près de deux jours que je le cherche... Hé ! Que, vois-je ?... Oui... Non... Pardonnez-moi... Justement… c’est lui-même ; c’est Monsieur Turcaret. Que faites-vous de cet homme-là, Madame ? Vous le connaissez ! Vous empruntez sur gages. Palsambleu il vous ruinera.

LA BARONNE.

Monsieur le Marquis. [139]

LE MARQUIS.

Il vous pillera, il vous écorchera, je vous en avertis. C’est l’usurier le plus vif ! Il vend son argent au poids de l’or.

M. TURCARET, bas.

J’aurais mieux fait de m’en aller.

LA BARONNE.

Vous vous méprenez, Monsieur le Marquis ; Monsieur Turcaret passe dans le monde pour un homme de bien et d’honneur.

LE MARQUIS.

Aussi l’est-il, Madame, aussi l’est-il ; il aime le bien des hommes et l’honneur des femmes : il a cette réputation-là.

M. TURCARET.

Vous aimez à plaisanter, Monsieur le Marquis. Il est badin, Madame, il est badin : ne le connaissez-vous pas sur ce pied-là ?

LA BARONNE.

Oui ; je comprends bien qu’il badine, ou qu’il est mal informé.

LE MARQUIS.

Mal informé ! Morbleu, Madame, personne ne saurait vous en parler mieux que moi : il a de mes nippes actuellement.

M. TURCARET.

De vos nippes, Monsieur ? Oh je ferais bien serment du contraire.

LE MARQUIS.

Ah parbleu, vous avez raison. Le diamant est à vous à l’heure qu’il est, selon nos conventions ; j’ai laissé passer le terme.

LA BARONNE.

Expliquez-moi tous deux cette énigme.

M. TURCARET.

Il n’y a point d’énigme là-dedans, Madame, je sais ce que c’est.

LE MARQUIS.

Il a raison, cela est fort clair, il n’y a point d’énigme. J’eus besoin d’argent il y a quinze mois ; j’avais un brillant de cinq cents louis : on m’adressa à Monsieur Turcaret ; Monsieur Turcaret me renvoya à un de ses commis, à un certain Monsieur Ra, Ra, Rafle : c’est celui qui tient [140] son bureau d’usure. Cet honnête Monsieur Rafle me prêta sur ma bague onze cent trente-deux livres six sols huit deniers ; il me prescrivit un temps pour la retirer ; je ne suis pas fort exact moi, le temps est passé, mon diamant est perdu.

M. TURCARET.

Monsieur le Marquis, monsieur le Marquis, ne me confondez point avec Monsieur Rafle, je vous prie ; c’est un fripon que j’ai chassé de chez moi : s’il a fait quelque mauvaise manœuvre, vous avez la voie de la justice. Je ne sais ce que c’est que votre brillant, je ne l’ai vu ni jamais manié.

LE MARQUIS.

Il me venait de ma tante ; c’était un des plus beaux brillants ; il était d’une netteté, d’une forme, d’une grosseur à peu près comme...

Il regarde le diamant de la Baronne.

Hé !... Le voilà, Madame ! Vous vous en êtes accommodée avec Monsieur Turcaret, apparemment ?

LA BARONNE.

Autre méprise, Monsieur ; je l’ai acheté, assez cher même, d’une revendeuse à la toilette.

LE MARQUIS.

Cela vient de lui, Madame ; il a des revendeuses à sa disposition, et, à ce qu’on dit même, dans fa famille.

M. TURCARET.

Monsieur, Monsieur !

LA BARONNE.

Vous êtes insultant, Monsieur le Marquis.

LE MARQUIS.

Non, Madame, mon dessein n’est pas d’insulter ; je suis trop serviteur de Monsieur Turcaret, quoiqu’il me traite durement. Nous avons eu autrefois ensemble un petit commerce [141] d’amitié ; il était laquais de mon grand-père, il me portait sur ses bras ; nous jouions tous les jours ensemble ; nous ne nous quittions presque point : le petit ingrat ne s’en souvient plus74.

M. TURCARET.

Je me souviens, je me souviens ; le passé est passé, je ne songe qu’au présent.

LA BARONNE.

De grâce, Monsieur le Marquis, changeons de discours. Vous cherchez Monsieur le chevalier ?

LE MARQUIS.

Je le cherche partout, Madame, aux spectacles, au cabaret, au bal, au lansquenet ; je ne le trouve nulle part : ce coquin-là se débauche, il devient libertin.

LA BARONNE.

Je lui en ferai des reproches.

LE MARQUIS.

Je vous en prie : pour moi, je ne change point ; je mène une vie réglée, je suis toujours à table, et l’on me fait crédit chez Fite et la Morlière, parce qu’on sait que je dois bientôt hériter d’une vieille tante, et qu’on me voit une disposition plus que prochaine à manger sa succession.

LA BARONNE.

Vous n’êtes pas une mauvaise pratique pour les traiteurs.

LE MARQUIS.

Non, Madame, ni pour les traitants ; n’est-ce pas, M. TURCARET ? Ma tante pourtant veut que je me corrige : et pour lui faire [142] accroire qu’il y a déjà du changement dans ma conduite, je vais la voir dans l’état où je suis ; elle sera tout étonnée de me trouver si raisonnable, car elle m’a presque toujours vu ivre.

LA BARONNE.

Effectivement, Monsieur le Marquis, c’est une nouveauté que de vous voir autrement ; vous avez fait aujourd’hui un excès de sobriété.

LE MARQUIS.

Je soupai hier avec trois des plus jolies femmes de Paris ; nous avons bu jusqu’au jour ; et j’ai été faire un petit somme chez moi, afin, de pouvoir me présenter à jeun devant ma tante.

LA BARONNE.

Vous avez bien de la prudence.

LE MARQUIS.

Adieu, ma toute aimable, dites au chevalier qu’il se rende

un peu à ses amis ; prêtez-le nous quelquefois ; ou je viendrai si souvent ici, que je l’y trouverai. Adieu, M. TURCARET ; je n’ai point de rancune au moins ; touchez-là, renouvelons notre ancienne amitié ; mais dites un peu à votre âme damnée, à ce Monsieur Rafle, qu’il me traite plus humainement la première fois que j’aurai besoin de lui.

SCÈNE V.

M. TURCARET, LA BARONNE.

M. TURCARET.

Voilà une mauvaise connaissance, Madame ; c’est le plus grand fou et le plus grand menteur que je connaisse.

LA BARONNE.

C’est en dire beaucoup.

M. TURCARET.

Que j’ai souffert pendant cet entretien!

LA BARONNE.

Je m’en suis aperçue.

M. TURCARET.

Je n’aime point les malhonnêtes gens.

LA BARONNE.

Vous avez bien raison. [143]

M. TURCARET.

J’ai été si surpris d’entendre les choses qu’il a dites que je n’ai pas eu la forcé de répondre : ne l’avez-vous pas remarqué ?

LA BARONNE.

Vous en avez usé sagement, j’ai admiré votre modération,

M. TURCARET.

Moi, usurier ! Quelle calomnie!

LA BARONNE.

Cela regarde plus Monsieur Rafle que vous.

M. TURCARET.

Vouloir faire aux gens un crime de prêter sur gages ! Il vaut mieux prêter sur gages que prêter sur rien.

LA BARONNE.

Assurément.

M. TURCARET.

Me venir dire au nez que j’ai été laquais de son grand-père ; Rien n’est plus faux, je n’ai jamais été que son homme d’affaires.

LA BARONNE.

Quand cela serait vrai : le beau reproche ! Il y a si longtemps ! Cela est prescrit.

M. TURCARET.

Oui, sans doute.

LA BARONNE.

Ces sortes de mauvais contes ne font aucune impression sur mon esprit ; vous êtes trop bien établi dans mon cœur.

M. TURCARET.

C’est trop de grâce que vous me faites.

LA BARONNE.

Vous êtes un homme de mérite.

M. TURCARET.

Vous vous moquez !

LA BARONNE.

Un vrai homme d’honneur.

M. TURCARET.

Oh point du tout.

LA BARONNE.

Et vous avez trop l’air et les manières d’une personne de condition, pour pouvoir être soupçonné de ne l’être pas.

SCÈNE VI.

M. TURCARET, LA BARONNE, FLAMAND.

FLAMAND.

Monsieur !

M. TURCARET.

Que me veux-tu ?

FLAMAND.

Il est là-bas qui vous demande.

M. TURCARET.

Qui ? Butor. [144]

FLAMAND.

Ce Monsieur que vous savez ; là ce Monsieur... Monsieur chose…

M. TURCARET.

Monsieur Chose !

FLAMAND.

Hé oui, ce commis que vous aimez tant. Dès qu’il vient pour deviser avec vous, tout aussitôt vous faites sortir tout le monde, et ne voulez pas que personne vous écoute.

M. TURCARET.

C’est Monsieur Rafle, apparemment ?

FLAMAND.

Oui, tout fin drés, Monsieur, c’est lui-même.

M. TURCARET.

Je vais le trouver ; qu’il m’attende.

LA BARONNE.

Ne disiez-vous pas que vous l’aviez chassé ?

M. TURCARET.

Oui, et c’est pour cela qu’il vient ici : il cherche à se raccommoder. Dans le fond, c’est un assez bon homme, homme de confiance. Je vais savoir ce qu’il me veut.

LA BARONNE.

Hé ! Non, non, faites-le monter, Flamand. Monsieur, vous lui parlerez dans cette salle. N’êtes-vous pas ici chez vous?

M. TURCARET.

Vous êtes bien honnête, Madame.

LA BARONNE.

Je ne veux point troubler votre conversation, je vous laisse : n’oubliez pas la prière que je vous ai faite en faveur de Flamand.

M. TURCARET.

Mes ordres sont déjà donnés pour cela ; vous serez contente.

SCÈNE VII.

M. TURCARET, M. RAFLE

M. TURCARET.

De quoi est-il question, Monsieur Rafle ? Pourquoi me venir chercher jusqu’ici ? Ne savez-vous pas bien que quand on vient chez les [145] dames, ce n’est pas pour y entendre parler d’affaires ?

M. RAFLE.

L’importance de celles que j’ai à vous communiquer doit me servir d’excuse.

M. TURCARET.

Qu’est-ce que c’est donc que ces choses d’importance ?

M. RAFLE.

Peut-on parler ici librement ?

M. TURCARET.

Oui, vous le pouvez ; je suis le maître. Parlez.

MONSIEUR RAFLE, regardant dans un bordereau.

Premièrement. Cet enfant de famille à qui nous prêtâmes, l’année passée, trois mille livres, et à qui je fis faire un billet de neuf par votre ordre, revoyant sur le point d’être inquiété pour le paiement, a déclaré la chose à son oncle le président, qui, de concert avec toute la famille, travaille actuellement à vous perdre.

M. TURCARET.

Peines perdues que ce travail-là ; laissons les venir. Je ne prends pas facilement l’épouvante.

MONSIEUR RAFLE, après avoir regardé dans son bordereau.

Ce caissier que vous avez cautionné, et qui vient de faire banqueroute de deux cent mille écus !...

M. TURCARET.

C’est par mon ordre qu’il... Je sais où il est.

M. RAFLE.

Mais les procédures se font contre vous ; l’affaire est sérieuse et pressante.

M. TURCARET.

On l’accommodera ; j’ai pris des mesures ; cela sera réglé demain.

M. RAFLE.

J’ai peur que ce ne soit trop tard.

M. TURCARET.

Vous êtes trop timide. Avez-vous [146] passé chez ce jeune homme de la rue Quincampoix, à qui j’ai fait avoir une caisse ?

M. RAFLE.

Oui, monsieur. Il veut bien vous prêter vingt mille francs des premiers deniers qu’il touchera, à condition qu’il fera valoir à son profit ce qui pourra lui rester à la compagnie et que vous prendrez son parti, si l’on vient à s’apercevoir de la manœuvre.

M. TURCARET.

Cela est dans les règles, il n’y a rien de plus juste ; voilà un garçon raisonnable. Vous lui direz, Monsieur Rafle, que je le protégerai dans toutes ses affaires. Y a-t-il encore quelque chose ?

M.RAFLE, après avoir regardé dans le bordereau.

Ce grand homme sec, qui vous donna i l y a deux mois, deux mille francs pour une direction que vous lui avez fait avoir à Valognes...

M. TURCARET.

Hé bien ?

M. RAFLE.

Il lui est arrivé un malheur.

M. TURCARET.

Quoi ?

M. RAFLE.

On a surpris sa bonne foi, on lui a volé quinze mille francs. Dans le fond, il est trop bon.

M. TURCARET.

Trop bon, trop bon ! Hé pourquoi diable s’est-il donc mis dans les affaires ? Trop bon, trop bon !

M. RAFLE.

Il m’a écrit une lettre fort touchante, par laquelle il vous prie d’avoir pitié de lui.

M. TURCARET.

Papier perdu ! Lettre inutile.

M. RAFLE.

Et de faire en sorte qu’il ne soit point révoqué.

M. TURCARET,

Je ferai plutôt en sorte qu’il le soit ; [147] l’emploi me reviendra, je le donnerai à un autre pour le même prix.

M. RAFLE.

C’est ce que j’ai pensé comme vous.

M. TURCARET.

J’agirais contre mes intérêts ; je mériterais d’être cassé à la tête de la compagnie.

M. RAFLE.

Je ne suis pas plus sensible que vous aux plaintes des fois... Je lui ai déjà fait réponse et lui ai mandé tout net qu’il ne devait point compter sur vous.

M. TURCARET.

Non, parbleu !

MONSIEUR RAFLE, regardant dans fon bordereau.

Voulez-vous prendre, au denier quatorze, cinq mille francs qu’un honnête serrurier de ma connaissance a amassé par son travail et par ses épargnes ?

M. TURCARET.

Oui, oui, cela est bon : je lui ferai ce plaisir-là. Allez me le chercher, je ferai au logis dans un quart d’heure, qu’il apporte l’espèce. Allez, allez.

MONSIEUR RAFLE, s’en allant et revenant.

J’oubliais la principale affaire : je ne l’ai pas mise sur mon agenda.

M. TURCARET.

Qu’est-ce que c’est que cette principale affaire ?

M. RAFLE.

Une nouvelle qui vous surprendra fort. Madame Turcaret est à Paris.

M. TURCARET.

Parlez bas Monsieur Rafle, parlez bas.

M. RAFLE.

Je la rencontrai hier dans un fiacre, avec une manière de jeune seigneur dont le visage ne [148] m’est pas tout à fait inconnu, et que je viens de trouver dans cette rue-ci en arrivant.

M. TURCARET.

Vous ne lui parlâtes point ?

M. RAFLE.

Non ; mais elle m’a fait prier ce matin de ne vous en rien dire, et de vous faire souvenir seulement qu’il lui est dû quinze mois de la pension de quatre mille livres que vous lui donnez pour la tenir en province. Elle ne s’en retournera point qu’elle ne soit payée.

M. TURCARET.

Oh ventrebleu, Monsieur Rafle, qu’elle le soit : défaisons-nous promptement de cette créature-là. Vous lui porterez dés aujourd’hui les cinq cents pistoles du serrurier ; mais qu’elle parte dés demain.

M. RAFLE.

Oh elle ne demandera pas mieux. Je vais chercher le bourgeois et le mener chez vous.

M. TURCARET.

Vous m’y trouverez.

SCÈNE VIII.

M. TURCARET, seul.

Malepeste, ce serait une sotte aventure si Madame Turcaret s’avisait de venir en cette maison ; elle me perdrait dans l’esprit de ma baronne, à qui j’ai fait accroire que j’étais veuf.

SCÈNE IX.

M. TURCARET, Lisette.

LISETTE.

Madame m’a envoyée savoir, monsieur, si vous étiez

encore ici en affaires.

M. TURCARET.

Je n’en avais point, mon enfant ; ce sont des bagatelles dont de pauvres diables de commis s’embarrassent la tête, parce qu’ils ne sont pas faits pour les grandes choses. [149]

SCÈNE X.

M. TURCARET, Lisette, Frontin.

FRONTIN.

Je suis ravi, monsieur, de vous trouver en conversation avec cette aimable personne : quelque intérêt que j’y prenne, je me garderai bien de troubler un si doux entretien.

M. TURCARET, à Frontin.

Tu ne seras point de trop ; approche, Frontin ; je te regarde comme un homme tout à moi, et je veux que tu m’aides à gagner l’amitié de cette fille-là.

LISETTE.

Cela ne fera pas bien difficile.

FRONTIN.

Oh pour cela, non. Je ne sais pas, Monsieur, sous quelle heureuse étoile vous êtes né, mais tout le monde a naturellement un grand faible pour vous.

M. TURCARET.

Cela ne vient point de l’étoile, cela vient des manières.

LISETTE.

Vous les avez si belles, si prévenantes !...

M. TURCARET.

Comment le sais-tu ?

LISETTE.

Depuis le peu de temps que je suis ici, je n’entends dire autre chose à Madame la Baronne.

M. TURCARET.

Tout de bon ?

FRONTIN.

Cette femme-là ne saurait cacher sa faiblesse ; elle vous aime si tendrement !... Demandez, demandez à Lisette.

LISETTE.

Oh c’est vous qu’il en faut croire, Monsieur Frontin.

FRONTIN.

Non, je ne comprends pas moi-même tout ce que je sais là-dessus ; et ce qui m’étonne davantage, c’est l’excès où cette passion est parvenue, sans pourtant que M. TURCARET se soit donné beaucoup de peine pour chercher à la mériter.

M. TURCARET.

Comment, comment l’entends-tu ? [150]

FRONTIN.

Je vous ai vu vingt fois, Monsieur, manquer d’attention pour certaines choses...

M. TURCARET.

Ho parbleu je n’ai rien à me reprocher là-dessus.

LISETTE.

Oh non ; je suis sûre que Monsieur n’est pas homme à laisser échapper la moindre occasion de faire plaisir aux personnes qu’il aime. Ce n’est que par là qu’on mérite d’être aimé.

FRONTIN.

Cependant, Monsieur ne le mérite pas autant que je le voudrais.

M. TURCARET.

Explique-toi donc.

FRONTIN.

Oui ; mais ne trouverez-vous point mauvais qu’en serviteur fidèle et sincère je prenne la liberté de vous parler à cœur ouvert ?

M. TURCARET.

Parle.

FRONTIN.

Vous ne répondez pas assez à l’amour que Madame la baronne a pour vous.

M. TURCARET.

Je n’y réponds pas !

FRONTIN.

Non, monsieur. Je t’en fais juge, Lisette : Monsieur, avec tout son esprit, fait des fautes d’attention.

M. TURCARET.

Qu’appelles-tu donc des fautes d’attention ?

FRONTIN.

Un certain oubli, certaine négligence...

M. TURCARET.

Mais encore.

FRONTIN.

Mais, par exemple, n’est-ce pas une chose, honteuse que vous n’ayez pas encore songé à lui faire présent d’un équipage ?

LISETTE.

Ah pour cela, Monsieur, il a raison : vos commis en donnent bien à leurs maîtresses.

M. TURCARET.

À quoi bon un équipage ? N’a-t-elle pas le mien, dont elle dispose quand il lui plaît ?

FRONTIN.

Ho ! Monsieur, avoir un carrosse à foi, ou être obligé d’emprunter ceux de ses amis, cela est bien différent. [151]

LISETTE.

Vous êtes trop dans le monde pour ne le pas connaître : la plupart des femmes sont plus sensibles à la vanité d’avoir un équipage qu’au plaisir même de s’en servir.

M. TURCARET.

Oui, je comprends cela.

FRONTIN.

Cette fille-là, monsieur, est de fort bon sens ; elle ne parle pas mal, au moins.

M. TURCARET.

Je ne te trouve pas si sot non plus que je t’ai cru d’abord, toi, Frontin.

FRONTIN.

Depuis que j’ai l’honneur d’être à votre service, je sens de moment en moment me vient ; oh que l’esprit je prévois que je profiterai beaucoup avec vous.

M. TURCARET.

Il ne tiendra qu’à toi.

FRONTIN.

Je vous proteste, Monsieur, que je ne manque pas de bonne volonté. Je donnerais donc à madame la baronne un bon grand carrosse bien étoffé.

M. TURCARET.

Elle en aura un. Vos réflexions font justes : elles me déterminent.

FRONTIN.

Je savais bien que ce n’était qu’une faute d’attention.

M. TURCARET.

Sans doute ; et, pour marque de cela, je vais, de ce pas, commander un carrosse.

FRONTIN.

Fi donc, Monsieur, il ne faut pas que vous paraissiez là-dedans vous ; il ne serait pas honnête que l’on sût dans le monde que vous donnez un carrosse à Madame la Baronne. Servez-vous d’un tiers, d’une main étrangère, mais fidèle. Je connais deux ou trois selliers qui ne savent point encore que je suis à vous ; si vous voulez, je me chargerai du soin...

M. TURCARET.

Volontiers ; tu me parais assez entendu, [152] je m’en rapporte à toi : voilà soixante pistoles que j’ai de reste dans ma bourse, tu les donneras à compte.

FRONTIN.

Je n’y manquerai pas, Monsieur ; à l’égard des chevaux, j’ai un maître maquignon qui est mon neveu à la mode de Bretagne ; il vous en fournira de fort beaux.

M. TURCARET.

Qu’il me vendra bien cher, n’est-ce pas ?

FRONTIN.

Non, Monsieur, il vous les vendra, en conscience.

M. TURCARET.

La conscience d’un maquignon !

FRONTIN.

Oh je vous en réponds, comme de la mienne.

M. TURCARET.

Sur ce pied-là, je me servirai de lui.

FRONTIN.

Autre faute d’attention.

M. TURCARET.

Oh va te promener avec tes fautes d’attention : ce coquin-là me ruinerait à la fin. Tu diras de ma part, à Madame la baronne, qu’une affaire, qui sera bientôt terminée, m’appelle au logis.

SCENE XI.

FRONTIN, LISETTE.

FRONTIN.

Cela ne commence pas mal.

LISETTE.

Non, pour Madame la Baronne ; mais pour nous ?

FRONTIN.

Voilà déjà soixante pistoles que nous pouvons garder : je les gagnerai bien sur l’équipage ; serre-les : ce font les premiers fondements de notre communauté.

LISETTE.

Oui ; mais il faut promptement bâtir sur ces fondements-là, car je fais des réflexions morales, je t’en avertis.

FRONTIN.

Peut-on les savoir ? [153]

LISETTE.

Je m’ennuie d’être soubrette.

FRONTIN.

Comment diable ! Tu deviens ambitieuse ?

LISETTE.

Oui, mon enfant. Il faut que l’air qu’on respire dans une maison fréquentée par un financier soit contraire à la modestie, car, depuis le peu de temps que j’y suis, il me vient des idées de grandeur que je n’ai jamais eues : hâte-toi d’amasser du bien ; autrement, quelque engagement que nous ayons ensemble, le premier riche faquin qui se présentera pour m’épouser...

FRONTIN.

Mais donne-moi donc le temps de m’enrichir.

LISETTE.

Je te donne trois ans : c’est assez pour un homme d’esprit.

FRONTIN.

Je ne te demande pas davantage : c’est assez, ma princesse ; je vais ne rien épargner pour vous mériter ; et si je manque d’y réussir, ce ne fera pas faute d’attention.

SCÈNE XII.

LISETTE, seule.

Je ne saurais m’empêcher d’aimer ce Frontin, c’est mon chevalier, à moi ; et, au train que je lui vois prendre, j’ai un secret pressentiment qu’avec ce garçon-là je deviendrai quelque jour femme de qualité.

Fin du troisième Acte. [155]

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE.

LE CHEVALIER, FRONTIN.

LE CHEVALIER.

Que fais-tu ici ? Ne m’avais-tu pas dit que tu retournerais chez ton agent de change ? Est-ce que tu ne l’aurais pas encore trouvé au logis ?

FRONTIN.

Pardonnez-moi, Monsieur ; mais il n’était pas en fonds ; il n’avait pas chez lui toute la somme; il m’a dit de retourner ce soir. Je vais vous rendre le billet, si vous voulez.

LE CHEVALIER.

Hé garde-le ; que veux-tu que j’en fasse ? La baronne est là-dedans; que fait-elle ?

FRONTIN.

Elle s’entretient avec Lisette d’un carrosse que je vais ordonner pour elle, et d’une certaine maison de campagne qui lui plaît et qu’elle veut louer, en attendant que je lui en fasse faire l’acquisition.

LE CHEVALIER.

Un carrosse, une maiSon de campagne : quelle folie !

FRONTIN.

Oui : mais tout cela doit se faire aux dépens de M. TURCARET. Quelle sagesse !

LE CHEVALIER.

Cela change la thèse.

FRONTIN.

Il n’y a qu’une chose qui l’embarrassait.

LE CHEVALIER.

Hé quoi ?

FRONTIN.

Une petite bagatelle.

LE CHEVALIER.

Dis-moi donc ce que c’est ?

FRONTIN.

Il faut meubler cette maison de campagne elle ne savait comment engager à cela Monsieur Turcaret ; mais le génie supérieur qu’elle a placé auprès de lui s’est chargé de ce soin-là. [156]

LE CHEVALIER.

De quelle manière t’y prendras-tu ?

FRONTIN.

Je vais chercher un vieux coquin de ma connaissance qui nous aidera à tirer dix mille francs dont nous avons besoin pour nous meubler.

LE CHEVALIER.

As-tu bien fait attention à ton stratagème ?

FRONTIN.

Oh qu’oui, Monsieur, c’est mon fort que l’attention : j’ai tout cela dans ma tête ; ne vous mettez pas en peine ; un petit acte supposé... un faux exploit75...

LE CHEVALIER.

Mais prends-y garde, Frontin ; M. TURCARET sait les affaires.

FRONTIN.

Mon vieux coquin les sait encore mieux que lui : c’est le plus habile, le plus intelligent écrivain...

LE CHEVALIER.

C’est une autre chose.

FRONTIN.

Il a presque toujours eu son logement dans les maisons du roi, à cause de ses écritures.

LE CHEVALIER.

Je n’ai plus, rien à te dire, .

FRONTIN.

Je sais où le trouver à coup sûr, et nos machines seront bientôt prêtes ; adieu, voilà Monsieur le Marquis qui vous cherche.

SCÈNE II.

LE CHEVALIER, LE MARQUIS.

LE MARQUIS.

Ah palsambleu, Chevalier, tu deviens bien rare, on ne te trouve nulle part ; il y a vingt-quatre [157] heures que je te cherche pour te consulter sur une affaire de cœur.

LE CHEVALIER.

Hé depuis quand te mêles-tu de ces sortes d’affaires, toi ?

LE MARQUIS.

Depuis trois ou quatre jours.

LE CHEVALIER.

Et tu m’en fais aujourd’hui la première confidence ? Tu deviens bien, discret.

LE MARQUIS.

Je me donne au diable si j’y ai songé. Une affaire de cœur ne me tient au cœur que très faiblement, comme tu sais. C’est une conquête que j’ai faite par hasard, que je conserve par amusement, et dont je me déferai par caprice ou par raison peut-être.

LE CHEVALIER.

Voilà un bel attachement.

LE MARQUIS.

Il ne faut pas que les plaisirs de la vie nous occupent trop sérieusement. Je ne m’embarrasse de rien, moi ; elle m’avait donné son portrait, je l’ai perdu ; un autre s’en pendrait, je m’en soucie comme de cela.

LE CHEVALIER.

Avec de pareils sentiments tu dois te faire adorer. Mais, dis-moi un peu, qu’est-ce que c’est que cette femme-là ?

LE MARQUIS.

C’est une femme de qualité, une Comtesse de province ; car elle me l’a dit.

LE CHEVALIER.

Hé quel temps as-tu pris pour faire cette conquête-là ? Tu dors tout le jour, et bois toute la nuit ordinairement.

LE MARQUIS.

Ho non pas, non pas, s’il vous plaît ; dans ce temps-ci, il y a des heures de bal : c’est là qu’on trouve de bonnes occasions.

LE CHEVALIER.

C’est-à-dire que c’est une connaissance de bal ?

LE MARQUIS.

Justement : j’y allais l’autre jour, un peu chaud de vin ; j’étais en pointe, j’agaçais les jolis [158] masques. J’aperçois une taille, un air de gorge, une tournure de hanches : j’aborde, je prie, je presse, j’obtiens qu’on se démasque ; je vois une personne...

LE CHEVALIER.

Jeune, sans doute.

LE MARQUIS.

Non, assez vieille.

LE CHEVALIER.

Mais belle encore, et des plus agréables ?

LE MARQUIS.

Pas trop belle.

LE CHEVALIER.

L’amour, à ce que je vois, ne t’aveugle pas.

LE MARQUIS.

Je rends justice à l’objet aimé.

LE CHEVALIER.

Elle a donc de l’esprit.

LE MARQUIS.

Ho pour de l’esprit, c’est un prodige. Quel flux de pensées ! Quelle imagination ! Elle me dit cent extravagances qui me charmèrent.

LE CHEVALIER.

Quel fut le résultat de la conversation ?

LE MARQUIS.

Le résultat ? Je la ramenai chez elle avec sa compagnie ; je lui offris mes services, et la vieille folle les accepta.

LE CHEVALIER.

Tu l’as revue depuis !

LE MARQUIS.

Le lendemain au soir, dès que je fus levé, je me rendis à son hôtel.

LE CHEVALIER.

Hôtel garni, apparemment ?

LE MARQUIS.

Oui, hôtel garni.

LE CHEVALIER.

Hé bien ?

LE MARQUIS.

Hé bien, autre vivacité de conversation, nouvelles folies, tendres protestations de ma part, vives réparties de la tienne. Elle me donna ce maudit portrait que j’ai perdu avant-hier. Je ne l’ai pas revue depuis. Elle m’a écrit, je lui ai fait réponse ; [159] elle m’attend aujourd’hui ; mais je ne sais ce que je dois faire. Irai-je, ou n’irai-je pas ? Que me conseilles-tu ? C’est pour cela que je te cherche.

LE CHEVALIER.

Si tu n’y vas pas, cela fera malhonnête,

LE MARQUIS.

Oui : mais, si j’y vais aussi, cela paraîtra bien empressé ; la conjoncture est délicate. Marquer tant d’empressement, c’est courir après une femme ; cela est bien bourgeois ; qu’en dis-tu ?

LE CHEVALIER.

Pour te donner conseil là-dessus, il faudrait connaître cette personne-là.

LE MARQUIS.

Il faut te la faire, connaître. Je veux te donner ce soir à souper chez elle avec ta baronne.

LE CHEVALIER.

Cela ne le peut pas pour ce soir, car je donne à souper ici.

LE MARQUIS.

A Souper ici ! Je t’amène ma conquête.

LE CHEVALIER.

Mais la Baronne...

LE MARQUIS.

Oh, la baronne s’accommodera fort de cette femme-là ; il est bon même qu’elles fassent connaissance : nous ferons quelquefois de petites parties carrées.

LE CHEVALIER.

Mais ta Comtesse ne fera-t-elle pas difficulté de venir avec toi tête à tête dans une maison ?

LE MARQUIS.

Des difficultés ! Oh ma comtesse n’est [160] point difficultueuse ; c’est une personne qui sait vivre, une femme revenue des préjugés de l’éducation.

LE CHEVALIER.

Hé bien, amène-la, tu nous feras plaisir.

LE MARQUIS.

Tu en seras charmé, toi. Les jolies manières ! Tu verras une femme vive, pétulante, distraite, étourdie, dissipée, et toujours barbouillée de tabac : on ne la prendrait pas pour une femme de province.

LE CHEVALIER.

Tu en fais un beau portrait ; nous verrons si tu n’es pas un peintre flatteur.

LE MARQUIS.

Je vais la chercher. Sans adieu, Chevalier.

LE CHEVALIER.

Serviteur, Marquis.

SCÈNE III.

LE CHEVALIER, seul.

Cette charmante conquête du Marquis est apparemment une Comtesse comme celle que j’ai sacrifiée à la Baronne.

SCÈNE IV.

LE CHEVALIER, LA BARONNE.

LA BARONNE.

Que faites-vous donc là seul, Chevalier ? Je croyais que le marquis était avec vous ?

LE CHEVALIER, riant.

Il sort, dans le moment, Madame... Ah ! ah ! ah;

LA BARONNE.

De quoi riez-vous donc ?

LE CHEVALIER.

Ce fou de marquis est amoureux d’une femme de province, d’une Comtesse qui loge en chambre garnie ; il est allé la prendre chez elle, [161] pour l’amener ici : nous en aurons le divertissement.

LA BARONNE.

Mais, dites-moi, Chevalier, les avez-vous priés à souper ?

LE CHEVALIER.

Oui, Madame ; augmentation de convives, surcroît de plaisir ; il faut amuser Monsieur Turcaret, le dissiper.

LA BARONNE.

La présence du Marquis le divertira mal : vous ne savez pas qu’ils se connaissent, ils ne s’aiment point ; il s’est passé tantôt, entre eux une scène ici...

LE CHEVALIER.

Le plaisir de la table raccommode tout. Ils ne sont peut-être pas si mal ensemble qu’il soit impossible de les réconcilier. Je me charge de cela ; reposez-vous sur moi ; Monsieur Turcaret est un bon sot...

LA BARONNE.

Taisez-vous, je crois que le voici : je crains qu’il ne vous ait entendu.

SCÈNE V.

LA BARONNE, LE CHEVALIER, M. TURCARET.

LE CHEVALIER, embrassant Monsieur Turcaret.

Monsieur Turcaret veut bien permettre qu’on l’embrasse, et qu’on lui témoigne la vivacité du plaisir qu’on aura tantôt à se trouver avec lui le verre à la main.

M. TURCARET.

Le plaisir de cette vivacité-là... Monsieur, sera... bien réciproque : l’honneur que je reçois d’une part... joint à… la satisfaction que... l’on trouve de l’autre... avec Madame, fait, en vérité, que, je vous assure.. que... je suis fort aise de cette partie-là.

LA BARONNE.

Vous allez, Monsieur, vous engager dans des compliments qui embarrasseront aussi Monsieur le Chevalier ; et vous ne finirez ni l’un ni l’autre. [162]

LE CHEVALIER.

Ma cousine a raison : supprimons la cérémonie, et ne longeons qu’à nous réjouir : vous aimez la musique ?

M. TURCARET.

Si je l’aime, malepeste, je suis abonné à l’Opéra.

LE CHEVALIER.

C’est la passion dominante des gens du beau monde.

M. TURCARET.

C’est la mienne.

LE CHEVALIER.

La musique remue les passions.

M. TURCARET.

Terriblement. Une belle voix, soutenue d’une trompette, cela jette dans une douce rêverie.

LA BARONNE.

Que vous avez le goût bon !

LE CHEVALIER.

Oui, vraiment. Que je suis un grand sot de n’avoir pas songé à cet instrument-là ; oh parbleu, puisque vous êtes dans le goût des trompettes, je vais moi-même donner ordre...

M. TURCARET, l’arrêtant toujours.

Je ne souffrirai point cela, Monsieur le Chevalier : je ne prétends point que, pour une trompette...

LA BARONNE, bas, à Monsieur Turcaret.

Laissez-le aller, Monsieur.

Le Chevalier s’en va.

(Haut.) … Et quand nous pouvons être seuls quelques moments ensemble, épargnons-nous, autant qu’il nous sera possible, la présence des importuns.

M. TURCARET.

Vous m’aimez plus que je ne mérite, Madame.

LA BARONNE.

Qui ne vous aimerait pas ? Mon cousin, le Chevalier lui-même a toujours eu un attachement pour vous...

M. TURCARET.

Je lui suis bien obligé.

LA BARONNE.

Une attention pour tout ce qui peut vous plaire.

M. TURCARET.

Il me paraît fort bon garçon. [163]

SCÈNE VI.

LA BARONNE, M. TURCARET, LISETTE.

LA BARONNE.

Qu’y a-t-il Lisette ?

LISETTE.

Un homme vêtu de gris-noir, avec un rabat sale et une vieille perruque.

Bas.

Ce sont les meubles de la maison de campagne.

LA BARONNE.

Qu’on fasse entrer...

SCÈNE VII.

LA BARONNE, M. TURCARET, LISETTE, FRONTIN, M. FURET.

M. FURET.

Qui de vous deux, Mesdames, est la maîtresse de céans ?

LA BARONNE.

C’est moi : que voulez-vous ?

M. FURET.

Je ne répondrai point, qu’au préalable je ne me sois donné l’honneur de vous saluer vous Madame, et toute l’honorable compagnie, avec tout le respect dû et requis.

M. TURCARET.

Voilà un plaisant original.

LISETTE.

Sans tant de façons, Monsieur, dites-nous au préalable qui vous êtes.

M. FURET.

Je suis huissier à verge, à votre service, et je me nomme Monsieur Furet76.

LA BARONNE.

Chez moi un huissier !

FRONTIN.

Cela est bien, insolent.

M. TURCARET.

Voulez-vous, Madame, que je jette ce drôle-là par les fenêtres ? Ce n’est pas le premier coquin que...

M. FURET.

Tout beau, Monsieur ! D’honnêtes huissiers comme moi ne sont point exposés à de pareilles aventures. J’exerce mon petit ministère [164] d’une façon si obligeante, que toutes les personnes de qualité se font un plaisir de recevoir un exploit de ma main. En voici un que j’aurai, s’il vous plaît, l’honneur (avec votre, permission, Monsieur), que j’aurai l’honneur de présenter respectueusement à madame, sous votre bon plaisir, monsieur.

LA BARONNE.

Un exploit à moi ! Voyez ce que c’est, Lisette.

LISETTE.

Moi, Madame, je n’y connais rien ; je ne sais lire que des billets doux : regarde, toi, Frontin.

FRONTIN.

Je n’entends pas encore les affaires.

M. FURET.

C’est pour une obligation que défunt Monsieur le baron de Porcandorf, votre époux...

LA BARONNE.

Feu mon époux, Monsieur ? Cela ne me regarde point ; j’ai renoncé à la communauté.

M. TURCARET.

Sur ce pied-là, on n’a rien à vous demander.

M. FURET.

Pardonnez-moi, Monsieur, l’acte étant signé par madame.

M. TURCARET.

L’acte est donc solidaire ?

M. FURET.

Oui, Monsieur, très solidaire, et même avec déclaration d’emploi ; je vais vous en lire les termes ; ils sont énoncés dans l’exploit.

M. TURCARET.

Voyons si l’acte est en bonne forme.

MONSIEUR FURET, après avoir mis des lunettes.

Par-devant, etc., furent présents en leurs personnes haut et puissant seigneur George-Guillaume de Porcandorf77, et dame Agnès Ildegonde de La Dolinvilliere, son épouse, de lui dûment autorisée à l’effet des présentes, lesquels ont reconnu devoir à Eloi Jérôme Poussif, marchand de chevaux, la somme de dix mille livres...

LA BARONNE.

De dix mille livres !

LISETTE.

La maudite obligation ! [165]

M. FURET.

Pour un équipage fourni par ledit Poussif, consistant en douze mulets, quinze chevaux normands, sous poil roux, et trois bardots d’Auvergne, ayant tous crin et, queues et oreilles et garnis de leurs bâts, selles, brides et licols.

LISETTE.

Brides et licols ! Est-ce à une femme de payer ces sortes de nippes-là ?

M. TURCARET.

Ne l’interrompons point. Achevez, mon ami.

M. FURET.

Au paiement desquelles dix mille livres lesdits débiteurs ont obligé, affecté et hypothéqué généralement tous leurs biens présents et à venir, sans division ni discussion, renonçant auxdits droits ; et pour l’exécution, des présentes, ont élu domicile chez Innocent Blaise Le Juste, ancien procureur au Châtelet, demeurant rue du Bout-du-Monde, fait et passé, etc.

FRONTIN, à M. TURCARET.

L’acte est-il en bonne forme, Monsieur ?

M. TURCARET.

Je n’y trouve rien à redire que la somme.

M. FURET.

Que la somme, Monsieur ! Oh il n’y a rien à dire à la somme, elle est fort bien énoncée.

M. TURCARET.

Cela est chagrinant.

LA BARONNE.

Comment, chagrinant ! Est-ce qu’il faudra qu’il m’en coûte sérieusement dix mille livres pour avoir signé ?

LISETTE.

Voilà ce que c’est que d’avoir trop de complaisance [166] pour un mari ! Les femmes ne le corrigeront-elles jamais de ce défaut-là.

LA BARONNE.

Quelle injustice ! N’y a-t-il pas moyen de revenir contre cet acte-là, Monsieur Turcaret !

M. TURCARET.

Je n’y vois point d’apparence. Si dans l’acte vous n’aviez pas expressément renoncé aux droits de division et de discussion, nous pourrions chicaner ledit Poussif.

LA BARONNE.

Il faut donc se résoudre à payer, puisque vous m’y condamnez, Monsieur ; je n’appelle point de vos décisions.

FRONTIN, à Monsieur Turcaret.

Quelle déférence on a pour vos sentiments !

LA BARONNE.

Cela m’incommodera un peu ; cela dérangera la destination que j’avais faite de certain billet au porteur que vous savez.

LISETTE.

Il n’importe, payons, Madame ; ne soutenons point un procès contre l’avis de Monsieur Turcaret.

LA BARONNE.

Le ciel m’en préserve ! Je vendrais plutôt mes bijoux, mes meubles.

FRONTIN.

Vendre ses meubles, ses bijoux ; et pour l’équipage d’un mari encore ; la pauvre femme.

M. TURCARET.

Non, madame, vous ne vendrez rien; je me charge de cette dette-là, j’en fais mon affaire.

LA BARONNE.

Vous vous moquez ; je me servirai de ce billet, vous dis-je.

M. TURCARET.

Il faut le garder pour un autre usage.

LA BARONNE.

Non, Monsieur, non ; la noblesse de votre procédé m’embarrasse plus que l’affaire même.

M. TURCARET.

N’en parlons plus, Madame ; je vais tout de ce pas y mettre ordre.

FRONTIN.

La belle âme !... Suis-nous, sergent, on va te payer. [167]

LA BARONNE.

Ne tardez pas au moins ; songez que l’on vous attend.

M. TURCARET.

J’aurai promptement terminé cela, et puis je reviendrai des affaires aux plaisirs.

SCÈNE VIII.

LA BARONNE, LISETTE.

LISETTE.

Et nous vous renverrons des plaisirs aux affaires, sur ma parole. Les habiles fripons que Messieurs Furet et Frontin, et la bonne dupe que Monsieur Turcaret.

LA BARONNE.

Il me paraît qu’il l’est trop, Lisette.

LISETTE.

Effectivement, on n’a point assez de mérite à le faire donner dans le panneau.

LA BARONNE.

Sais-tu bien que je commence à le plaindre ?

LISETTE.

Mort de ma vie ! Point de pitié indiscrète ; ne plaignons point un homme qui ne plaint personne.

LA BARONNE.

Je sens naître, malgré moi des scrupules.

LISETTE.

Il faut les étouffer.

LA BARONNE.

J’ai peine à les vaincre.

LISETTE.

Il n’est pas encore temps d’en avoir ; et il vaut mieux sentir quelque jour des remords pour avoir ruiné un homme d’affaires que le regret d’en avoir manqué l’occasion.

SCÈNE IX.

LA BARONNE, LISETTE, JASMIN.

JASMIN.

C’est de la part de Madame Dorimène.

LA BARONNE.

Faites entrer… elle m’envoie peut-être proposer une partie de plaisir : mais… [168]

SCÈNE X.

LA BARONNE, LISETTE, MADAME JACOB.

Mme JACOB.

Je vous demande pardon, Madame, de la liberté que je prends. Je revends à la toilette, et me nomme Madame Jacob. J’ai l’honneur de vendre quelquefois des dentelles et toutes sortes de pommades à Madame Dorimène. Je viens de l’avertir que j’aurai tantôt un bon hasard ; mais elle n’est point en argent, et elle m’a dit que vous pourriez vous en accommoder.

LA BARONNE.

Qu’est-ce que c’est ?

Mme JACOB.

Une garniture de quinze cents livres, que veut revendre une fermière des regrets ; elle ne l’a mise que deux fois ; la dame en est dégoûtée, elle la trouve trop commune, elle veut s’en défaire.

LA BARONNE.

Je ne serais point fâchée de voir cette coiffure.

Mme JACOB.

Je vous l’apporterai dès que je l’aurai, Madame, je vous en ferai avoir bon marché.

LISETTE.

Vous n’y perdrez pas ; Madame est généreuse.

Mme JACOB.

Ce n’est pas l’intérêt qui me gouverne ; et j’ai, Dieu merci, d’autres talents que de revendre à la toilette.

LA BARONNE.

J’en suis persuadée.

LISETTE.

Vous en avez bien la mine.

Mme JACOB.

Hé vraiment, si je n’avais pas d’autre ressource, comment pourrais-je élever mes [169] enfants aussi honorablement que je fais ? J’ai un mari, à la vérité ; mais il ne sert qu’à grossir ma famille, sans m’aider à l’entretenir.

LISETTE.

Il y a bien des maris qui font tout le contraire.

LA BARONNE.

Hé que faites-vous donc, Madame Jacob, pour fournir ainsi toute seule aux dépenses de votre famille ?

Mme JACOB.

Je fais des mariages, ma bonne dame. Il est vrai que ce sont des mariages légitimes, ils ne produisent pas tant que les autres ; mais, voyez-vous, je ne veux rien avoir à me reprocher.

LISETTE.

C’est fort bien fait.

Mme JACOB.

J’ai marié depuis quatre mois un jeune mousquetaire avec la veuve d’un auditeur des Comptes : la belle union ! Ils tiennent tous les jours table ouverte ; ils mangent la succession de l’auditeur le plus agréablement du monde.

LISETTE.

Ces deux personnes-là paraissent bien assorties.

Mme JACOB.

Oh tous mes mariages font heureux ; et si Madame était dans le goût de se marier, j’ai en main le plus excellent sujet !

LA BARONNE.

Pour moi, Madame Jacob ?

Mme JACOB.

C’est un gentilhomme limousin ; la bonne pâte de mari ! Il se laissera mener par une femme comme un parisien.

LISETTE.

Voilà encore un bon hasard, Madame.

LA BARONNE.

Je ne sens point en disposition d’en profiter ; je ne veux pas sitôt me marier, je ne suis point encore dégoûtée du monde.

LISETTE.

Oh bien, je le suis moi, Madame Jacob ; mettez-moi sur vos tablettes.

Mme JACOB.

J’ai votre affaire ; c’est un gros commis [170] qui a déjà quelque bien, mais peu de protection ; il cherche une jolie femme pour s’en faire.

LISETTE.

Le bon parti, voilà mon fait.

LA BARONNE.

Vous devez être riche, Madame Jacob ?

MADAME JACOB, à la Baronne.

Hélas, je devrais faire dans Paris une autre figure ; je devrais rouler carrosse, ma chère Dame, ayant un frère comme j’en ai un dans les affaires.

LA BARONNE.

Vous avez un frère dans les affaires ?

Mme JACOB.

Et dans les grandes affaires, encore : je suis sœur de M. TURCARET, puisqu’il faut vous le dire ; il n’est pas que vous n’en ayez ouï parler.

LA BARONNE, d’un air étonné.

Vous êtes sœur de M. TURCARET.

Mme JACOB.

Oui, Madame, je suis sa sœur de père et de mère même.

LISETTE, d’un air étonné.

M. TURCARET est votre frère, Madame Jacob ?

Mme JACOB.

Oui, mon frère, Mademoiselle, mon frère propre ; et je n’en suis, pas plus grande dame pour cela. Je vous vois toutes deux bien étonnées ; c’est sans doute à cause qu’il me laisse prendre toute la peine que je me donne.

LISETTE.

Hé oui, c’est ce qui fait le sujet de notre étonnement.

Mme JACOB.

Il fait bien pis, le dénaturé qu’il est, il m’a défendu l’entrée de sa maison, et il n’a pas le cœur d’employer mon époux.

LA BARONNE.

Cela crie vengeance.

LISETTE.

Ah, le mauvais frère !

Mme JACOB.

Aussi mauvais frère, que mauvais mari : n’a-t-il pas chassé sa femme de chez lui ?

LA BARONNE.

Ils faisaient donc mauvais ménage ? [171]

Mme JACOB.

Ils le font encore, Madame ; ils n’ont ensemble aucun commerce, et ma belle-sœur est en province.

LA BARONNE.

Quoi, M. TURCARET n’est pas veuf ?

Mme JACOB.

Bon, il y a dix ans qu’il est séparé de sa femme, à qui il fait tenir une pension à Valognes, afin, de l’empêcher de venir à Paris.

LA BARONNE.

Lisette !

LISETTE.

Par ma foi, Madame, voilà un méchant homme.

Mme JACOB.

Oh, le ciel le punira tôt ou tard, cela ne lui peut manquer ; et j’ai déjà ouï dire dans une maison qu’il y avait du dérangement dans ses affaires.

LA BARONNE.

Du dérangement dans ses affaires ?

Mme JACOB.

Hé le moyen qu’il n’y en ait pas ? C’est un vieux fou qui a toujours aimé toutes les femmes, hors la sienne ; il jette tout par les fenêtres dès qu’il est amoureux ; c’est un panier percé.

LISETTE, bas.

À qui le dit-elle ? Qui le sait mieux nous que ?

Mme JACOB.

Je ne sais à qui il est attaché présentement ; mais il a toujours quelque demoiselle qui le plume, qui l’attrape; et il s’imagine les attraper, lui, parce qu’il leur promet de les épouser ; n’est-ce pas là un grand sot ? Qu’en dites-vous, Madame ?

LA BARONNE, déconcertée.

Oui, cela n’est pas tout à fait...

Mme JACOB.

Oh que j’en suis aise ; il le mérite bien, le malheureux, il le mérite bien. Si je connaissais sa maîtresse, j’irais lui conseiller de le piller, de le [172] manger, de le ronger, de l’abîmer : n’en feriez-vous pas autant, Mademoiselle ?

LISETTE.

Je n’y manquerais pas, Madame Jacob.

Mme JACOB.

Je vous demande pardon de vous étourdir ainsi de mes chagrins ; mais, quand il m’arrive d’y faire réflexion, je me sens si pénétrée, que je ne puis me taire. Adieu, madame ; sitôt que j’aurai la garniture, je ne manquerai pas de vous l’apporter.

LA BARONNE.

Cela ne presse pas, Madame, cela ne presse pas.

SCÈNE XI.

LA BARONNE, Lisette.

LA BARONNE.

Hé bien, Lisette ?

LISETTE.

Hé bien, Madame ?

LA BARONNE.

Aurais-tu deviné que Monsieur Turacret eût une sœur revendeuse à la toilette ?

LISETTE.

Auriez-vous cru, vous, qu’il eût eu une vraie femme en province ?

LA BARONNE.

Le traître ! Il m’avait assuré qu’il était veuf et je le croyais de bonne foi.

LISETTE.

Ah ! Le vieux fourbe !... Mais qu’est-ce donc que cela ? Qu’avez-vous ? Je vous vois toute chagrine ; merci de ma vie, vous prenez la chose aussi sérieusement que si vous étiez amoureuse de M. Turcaret.

LA BARONNE.

Quoique je ne l’aime pas, puis-je perdre sans chagrin l’espérance de l’épouser ? Le scélérat ! Il a une femme ! Il faut que je rompe avec lui.

LISETTE.

Oui ; mais l’intérêt de votre fortune veut que vous le ruiniez auparavant. Allons, Madame, pendant que nous le tenons, brusquons son coffre-fort, [173] saisissons les billets, mettons Monsieur Turcaret à feu et à sang ; rendons-le enfin si misérable, qu’il puisse un jour faire pitié même à sa femme, et redevenir frère de Madame Jacob.

Fin du quatrième Acte. [175]

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.

LISETTE, seule.

La bonne maison que celle-ci pour Frontin et pour moi ! Nous avons déjà soixante pistoles, et il nous, en reviendra peut-être autant de l’acte solidaire. Courage ! Si nous gagnons souvent de ces petites sommes-là, nous en aurons à la fin une raisonnable.

SCENE II.

LA BARONNE, LISETTE.

LA BARONNE.

Il me semble que Monsieur Turcaret devrait bien être de retour, Lisette.

LISETTE.

Il faut qu’il lui soit survenu quelque nouvelle affaire… Mais que nous veut ce monsieur ?

SCÈNE III.

LA BARONNE, LISETTE, FLAMAND.

LA BARONNE.

Pourquoi laisse-t-on entrer sans avertir ?

FLAMAND.

Il n’y a pas de mal à cela, Madame, c’est moi.

LISETTE.

Hé c’est Flamand, Madame ! Flamand sans livrée ! Flamand l’épée au côté ! Quelle métamorphose !

FLAMAND.

Doucement, Mademoiselle, doucement, on ne doit plus, s’il vous plaît, m’appeler Flamand [176] tout court. Je ne suis plus laquais de Monsieur Turcaret, non ! Il vient de me faire donner un bon emploi, oui ! Je suis présentement dans les affaires, da ! Et, par ainsi, il faut m’appeler Monsieur Flamand, entendez-vous ?

LISETTE.

Vous avez raison, Monsieur Flamand ; puisque vous êtes devenu commis, on ne doit plus vous traiter comme un laquais.

FLAMAND.

C’est à Madame que j’en ai l’obligation, et je viens ici tout exprès pour la remercier : c’est une bonne dame qui a bien de la bonté pour moi, de m’avoir fait bailler une bonne commission, qui me vaudra bien cent bons écus par an, et qui est dans un bon pays encore ; car c’est à Falaise, qui est une si bonne ville, et où il y a, dit-on, de si bonnes gens.

LISETTE.

Il y a bien du bon dans tout cela, Monsieur Flamand.

FLAMAND.

Je suis capitaine-concierge de la porte de Guibray ; j’aurai les clefs et pourrai faire entrer et sortir tout ce qu’il me plaira ; l’on m’a dit que c’était un bon droit que celui-là.

LISETTE.

Peste !

FLAMAND.

Oh ce qu’il y a de meilleur, c’est que cet emploi-là porte-bonheur à ceux, qui l’ont ; car ils s’y enrichissent tretous. Monsieur Turcaret a, dit-on, commencé par là.

LA BARONNE.

Cela est bien glorieux pour vous, Monsieur [177] Flamand, de marcher ainsi sur les pas de votre maître.

LISETTE.

Et nous vous exhortons pour votre bien à être honnête homme comme lui.

FLAMAND.

Je vous enverrai, Madame, de petits présents de fois à autre...

LA BARONNE.

Non, mon pauvre Flamand, je ne te demande rien.

FLAMAND.

Ho que si fait ; je sais bien comme les commis en usont avec les demoiselles qui les plaçont ; mais tout ce que je crains, c’est d’être révoqué ; car dans les commissions on est grandement sujet à ça, voyez-vous !

LISETTE.

Cela est désagréable.

FLAMAND.

Par exemple, le commis que l’on révoque aujourd’hui pour me mettre à sa place a eu cet emploi-là par le moyen d’une certaine dame que Monsieur Turcaret a aimée ; et qu’il n’aime plus. Prenez bien garde, madame, de me faire révoquer aussi.

LA BARONNE.

J’y donnerai toute mon attention, Monsieur Flamand.

FLAMAND.

Je vous prie de plaire toujours à Monsieur Turcaret, Madame.

LA BARONNE.

J’y ferai tout mon possible, puisque vous y êtes intéressé.

FLAMAND.

Mettez toujours de ce beau rouge pour lui donner dans la vue...

LISETTE, repoussant Flamand.

Allez ; monsieur le capitaine-concierge, allez à votre Porte de Guibray. Nous savons ce que nous avons à faire, oui ; nous n’avons pas besoin de vos conseils, non ; vous ne serez jamais qu’un sot : c’est moi qui vous le dis, da, entendez-vous ? [178]

SCÈNE IV.

LA BARONNE, LISETTE.

LA BARONNE.

Voilà le garçon le plus ingénu...

LISETTE.

Il y a pourtant longtemps qu’il est laquais ; il devrait bien être déniaisé.

SCÈNE V.

LA BARONNE, Lisette, Jasmin.

JASMIN.

C’est Monsieur le Marquis avec une grosse et grande madame.

LA BARONNE.

C’est sa belle conquête ; je suis curieuse de la voir.

LISETTE.

Je n’en ai pas moins d’envie que vous ; je m’en fais une plaisante image...

SCÈNE VI.

LA BARONNE, LISETTE, LE MARQUIS, Mme TURCARET.

LE MARQUIS.

Je viens, ma charmante Baronne, vous présenter une aimable dame, la plus spirituelle, la plus galante, la plus amusante personne... Tant de bonnes qualités, qui vous sont communes, doivent vous lier d’estime et d’amitié.

LA BARONNE.

Je suis très disposée à cette union… bas à Lisette… C’est l’original du portrait que le chevalier m’a sacrifié.

Mme TURCARET.

Je crains, Madame, que vous ne perdiez bientôt ces bons sentiments. Une personne du grand monde, du monde brillant, comme vous, trouvera peu d’agréments dans le commerce d’une femme de province...

LA BARONNE.

Ah vous n’avez point l’air provincial, [179] Madame, et nos dames le plus de mode n’ont pas de manières plus agréables que les vôtres.

LE MARQUIS.

Ah Palsembleu non ; je m’y connais, Madame : et vous conviendrez avec moi, en voyant cette taille et ce visage-là, que je suis le seigneur de France du meilleur goût.

Mme TURCARET.

Vous êtes trop poli, Monsieur le Marquis ; ces flatteries-là pourraient me convenir en province, où je brille assez, sans vanité. J’y suis toujours à l’affût des modes ; on me les envoie toutes, dès qu’elles sont inventées, et je puis me vanter d’être la première qui ait porté des prétintailles dans la ville de Valognes.

LISETTE, bas.

Quelle folle !

LA BARONNE.

Il est beau de servir de modèle à une ville, comme celle-là.

Mme TURCARET.

Je l’ai mise sur un pied ! J’en ai fait un petit Paris par la belle jeunesse que j’y attire.

LE MARQUIS.

Comment un petit Paris ! Savez-vous bien qu’il faut trois mois de Valognes pour achever un homme de cour ?

Mme TURCARET.

Ho je ne vis pas comme une dame de campagne, au moins ; je ne me tiens point enfermée dans un château, je suis trop faite pour la société : je demeure en ville, et j’ose dire que ma maison est une école de politesse et de galanterie pour les jeunes gens.

LISETTE.

C’est une façon de collège pour toute la Basse-Normandie.

Mme TURCARET.

On joue chez moi, on s’y rassemble pour médire ; on y lit tous les ouvrages d’esprit qui se font à Cherbourg, à Saint-Lô, à Coutances, et qui valent bien les ouvrages de Vire et de Caen. [180] J’y donne aussi quelquefois des fêtes galantes, des soupers-collations. Nous avons des cuisiniers qui ne savent faire aucun ragoût, à la vérité ; mais ils tirent les viandes si à propos, qu’un tour de broche de plus ou de moins, elles seraient gâtées.

LE MARQUIS.

C’est l’essentiel de la bonne chère. Ma foi vive Valognes pour le rôti !

Mme TURCARET.

Et pour les bals, nous en donnons souvent. Que l’on se divertit ! Cela est d’une propreté : les dames de Valognes sont les premières dames du monde pour savoir l’art de se bien masquer, et chacune a son déguisement favori. Devinez quel est le mien ?...

LISETTE.

Madame se déguise en Amour, peut-être ?

Mme TURCARET.

Oh pour cela non.

LA BARONNE.

Vous vous mettez en déesse, apparemment, en Grâce ?

Mme TURCARET.

En Vénus, ma chère, en Vénus !

LE MARQUIS.

En Vénus ! Ah Madame, que vous êtes bien déguisée !

LISETTE, bas.

On ne peut pas mieux.

SCÈNE VII.

LA BARONNE, Madame Turcaret, Le Marquis, Lisette, Le Chevalier.

LE CHEVALIER.

Madame, nous aurons tantôt le plus ravissant concert...

Apercevant Madame Turcaret.

Mais, que vois-je!

Mme TURCARET.

Ô ciel !

LA BARONNE, bas, à Lisette.

Je m’en doutais bien.

LE CHEVALIER.

Est-ce là cette dame dont tu m’as parlé, Marquis ? [181]

LE MARQUIS.

Oui, c’est ma Comtesse. Pourquoi cet étonnement ?

LE CHEVALIER.

Ho parbleu je ne m’attendais pas à celui-là ! .

MADAME TURCARET, bas.

Quel contre-temps !

LE MARQUIS.

Explique-toi, Chevalier : est-ce que tu connaîtrais ma Comtesse ?

LE CHEVALIER.

Sans doute : il y a huit jours que je suis en liaison avec elle.

LE MARQUIS.

Qu’entends-je ? Ah l’infidèle ! L’ingrate !

LE CHEVALIER.

Et, ce matin, même, elle a eu la bonté de m’envoyer son portrait.

LE MARQUIS.

Comment, diable, elle a donc des portraits à donner à tout le monde ?

SCÈNE VIII.

LA BARONNE, LE MARQUIS, LE CHEVALIER, Mme TURCARET, LISETTE, Mme JACOB.

Mme JACOB.

Madame, je vous apporte la garniture que j’ai promis de vous faire voir.

LA BARONNE.

Que vous prenez mal votre temps, Madame Jacob ; vous me voyez en compagnie...

Mme JACOB.

Je vous demande pardon, Madame, je reviendrai une autre fois... Mais qu’est-ce que je vois ? Ma belle-sœur ici ! Madame Turcaret !

LE CHEVALIER.

Madame Turcaret !

LA BARONNE.

Madame Turcaret !

LISETTE.

Madame Turcaret !

LE MARQUIS.

Le plaisant incident !

Mme JACOB.

Par quelle aventure, Madame, vous rencontrai-je en cette maison ?

MADAME TURCARET, bas.

Payons de hardiesse.

Haut.

Je ne vous connais pas, ma bonne.

Mme JACOB.

Vous ne connaissez pas Madame Jacob ! [182] Tredame, est-ce à cause que depuis dix ans vous êtes séparée de mon frère, qui n’a pu vivre avec vous, que vous feignez de ne pas me connaître ?

LE MARQUIS.

Vous n’y pensez pas, Madame Jacob : savez-vous bien que vous parlez à une Comtesse !

Mme JACOB.

À une Comtesse ! Hé dans quel lieu, s’il vous plaît, est sa comté ? Ha vraiment j’aime assez ces gros airs-là ?

Mme TURCARET.

Vous êtes une insolente, ma mie.

Mme JACOB.

Une insolente, moi, je suis une insolente ! Jour de Dieu, ne vous y jouez pas : s’il ne tient qu’à dire des injures, je m’en acquitterai aussi bien que vous.

Mme TURCARET.

Ho, je n’en doute pas : la fille d’un Maréchal de Domfront ne doit pas demeurer en reste de sottises.

Mme JACOB.

La fille d’un maréchal ! Pardi, voilà une dame bien relevée, pour venir me reprocher ma naissance ! Vous avez apparemment oublié que Monsieur Briochais, votre père, était pâtissier dans la ville de Falaise : allez, Madame la Comtesse, puisque comtesse il y a, nous nous connaissons toutes deux : mon frère rira bien quand il saura que vous avez pris ce nom burlesque pour venir vous requinquer à Paris ; je voudrais, par plaisir, qu’il vînt ici tout à l’heure.

LE CHEVALIER.

Vous pourrez avoir ce plaisir-là, Madame ; nous attendons à souper ; Monsieur Turcaret.

Mme TURCARET.

Ahi ! [183]

LE MARQUIS.

Et vous souperez aussi avec nous, Madame Jacob ; car j’aime les soupers de famille.

Mme TURCARET.

Je suis au désespoir d’avoir mis le pied dans cette maison.

LISETTE.

Je le crois bien.

MADAME TURCARET,.

J’en vais sortir tout à l’heure.

Elle veut sortir, le Marquis l’arrête.

LE MARQUIS.

Vous ne vous en irez pas, s’il vous plaît, que vous n’ayez vu Monsieur Turcaret.

Mme TURCARET.

Ne me retenez point, Monsieur le Marquis, ne me retenez point.

LE MARQUIS.

Oh palsambleu, Mademoiselle Briochais, vous ne sortirez point, comptez là-dessus.

LE CHEVALIER.

Hé, Marquis cesse de l’arrêter !

LE MARQUIS.

Je n’en ferai rien : pour la punir de nous avoir trompés tous deux, je la veux mettre aux prises avec son mari.

LA BARONNE.

Non, Marquis, de grâce, laissez-la sortir.

LE MARQUIS, à la Baronne.

Prière inutile : tout ce que je puis faire pour vous, Madame, c’est de lui permettre de se déguiser en Vénus, afin que son mari ne la reconnaisse pas.

LISETTE.

Ah par ma foi, voici Monsieur Turcaret.

Mme JACOB.

J’en suis ravie.

Mme TURCARET.

La malheureuse journée !

LA BARONNE.

Pourquoi faut-il que cette scène se passe chez moi ?

LE MARQUIS.

Je suis au comble de ma joie. [184]

SCÈNE IX.

LA BARONNE, Mme TURCARET, Mme JACOB, LISETTE, LE MARQUIS, LE CHEVALIER, M. TURCARET.

M. TURCARET.

J’ai renvoyé l’huissier, Madame, et terminé...

Apercevant sa femme et sa sœur.

Ahi ! En croirai-je mes yeux ! Ma sœur ici, et qui pis est, ma femme !

LE MARQUIS.

Vous voilà en pays de connaissance, Monsieur Turcaret : vous voyez une belle Comtesse dont je porte les chaînes ; vous voulez bien que je vous la présente, sans oublier Madame Jacob.

Mme JACOB.

Ah mon frère !

M. TURCARET.

Ah ma sœur ! Qui diable les a amenées ici ?

LE MARQUIS.

C’est moi, M. TURCARET, vous m’avez cette obligation-là ; embrassez ces deux objets chéris : ah qu’il paraît ému ! J’admire la force du sang et de l’amour conjugal.

M. TURCARET, bas.

Je n’ose la regarder; je crois voir mon mauvais génie.

Mme TURCARET, bas.

Je ne puis l’envisager sans horreur.

LE MARQUIS.

Ne vous contraignez point, tendres époux ! Laissez éclater toute la joie que vous devez sentir de vous revoir après dix années de séparation. [185]

LA BARONNE.

Vous ne vous attendiez pas, Monsieur, à rencontrer ici Madame Turcaret ; et je conçois bien l’embarras où vous êtes. Mais pourquoi m’avoir dit que vous étiez veuf ?

LE MARQUIS.

Il vous a dit qu’il était veuf ! Hé parbleu sa femme m’a dit aussi qu’elle était veuve. Ils ont la rage tous deux de vouloir être veufs.

LA BARONNE, à M. TURCARET.

Parlez : pourquoi m’avez-vous trompée ?

M. TURCARET, tout interdit.

J’ai cru, Madame... qu’en vous faisant accroire que... je croyais être veuf... vous croiriez que... je n’aurais point de femme...

Bas.

J’ai l’esprit troublé, je ne sais ce que je dis.

LA BARONNE.

Je devine votre pensée, Monsieur, et je vous pardonne une tromperie que vous avez cru nécessaire pour vous faire écouter ; je passerai même plus avant ; au lieu d’en venir aux reproches, je veux vous raccommoder avec Madame Turcaret...

M. TURCARET.

Qui moi, Madame ! Ho pour cela, non ; vous ne la connaissez pas, c’est un démon ; j’aimerais mieux vivre avec la femme du Grand-Mogol.

Mme TURCARET.

Ho, monsieur, ne vous en défendez pas tant, je n’en ai pas plus envie que vous, au moins ; et je ne viendrais point à Paris troubler vos plaisirs, si vous étiez plus exact à payer la pension que vous me faites pour me tenir en province.

LE MARQUIS.

Pour la tenir en province ! Ah ! M. TURCARET, vous avez tort : Madame mérite qu’on lui paye les quartiers d’avarice.

Mme TURCARET.

Il m’en est dû cinq ; s’il ne me les [186] donne pas, je ne pars point, je demeure à Paris pour le faire enrager : j’irai chez ses maîtresses faire un charivari ; et je commencerai par cette maison-ci, je vous en avertis.

M. TURCARET.

Ha l’insolente !

LISETTE, bas.

La conversation finira mal.

LA BARONNE.

Vous m’insultez, Madame.

Mme TURCARET.

J’ai des yeux, Dieu merci, j’ai des yeux, je vois bien tout ce qui se passe en cette maison ; mon mari est la plus grande dupe...

M. TURCARET.

Quelle impudence! Ah ventrebleu coquine, sans le respect que j’ai pour la compagnie...

LE MARQUIS.

Qu’on ne vous gêne point, Monsieur Turcaret, vous êtes avec vos amis, usez-en librement.

LE CHEVALIER, se mettant au-devant de Monsieur Turcaret.

Monsieur...

LA BARONNE.

Songez que vous êtes chez moi.

SCÈNE X.

LA BARONNE, MADAME TURCARET, M. TURCARET, MADAME JACOB, LISETTE, LE MARQUIS, LE CHEVALIER, JASMIN.

JASMIN, à Monsieur Turcaret.

Il y a, dans un carrosse qui vient de s’arrêter à la porte, deux gentilshommes qui se disent de vos associés ; ils veulent vous parler d’une affaire importante.

M. TURCARET, sortant.

Ah je vais revenir : je vous apprendrai, impudente, à respecter une maison...

Mme TURCARET.

Je crains peu vos menaces. [188]

SCÈNE XI.

LA BARONNE, MADAME TURCARET, MADAME JACOB, LISETTE, LE MARQUIS, LE CHEVALIER.

LE CHEVALIER.

Calmez votre esprit agité, Madame ; que Monsieur Turcaret vous retrouve adoucie.

Mme TURCARET.

Ho tous ses emportements ne m’épouvantent point.

LA BARONNE.

Nous allons l’apaiser en votre faveur.

Mme TURCARET.

Je vous entends, Madame : vous voulez me réconcilier avec mon mari, afin que, par reconnaissance je souffre qu’il continue à vous rendre des soins.

LA BARONNE.

La colère vous aveugle ; je n’ai pour objet que la réunion de vos cœurs ; je vous abandonne Monsieur Turcaret, je ne veux le revoir de ma vie.

Mme TURCARET.

Cela est trop généreux.

LE MARQUIS.

Puisque Madame renonce au mari, de mon côté je renonce à la femme : allons, renoncez-y aussi, Chevalier. Il est beau de se vaincre soi-même.

SCÈNE XII.

LA BARONNE, Madame Turcaret, Madame Jacob, Lisette, Le Marquis, Le Chevalier, Frontin.

FRONTIN.

Malheur imprévu ! Ô disgrâce cruelle !

LE CHEVALIER.

Qu’y a-t-il, Frontin ?

FRONTIN.

Les associés de Monsieur Turcaret ont mis [189] garnison chez lui pour deux cent mille écus que leur emporte un caissier qu’il a cautionné. Je venais ici en diligence pour l’avertir de se sauver ; mais je suis arrivé trop tard, ses créanciers se sont déjà assurés de sa personne.

Mme JACOB.

Mon frère entre les mains de ses créanciers ! Tout dénaturé qu’il est, je suis touchée de son malheur : je vais employer pour lui tout mon crédit ; je sens que je suis sa sœur.

Mme TURCARET.

Et moi, je vais le chercher pour l’accabler d’injures ; je sens que je suis sa femme.

SCÈNE XIII.

LE MARQUIS, LE CHEVALIER, FRONTIN, LISETTE.

FRONTIN.

Nous envisagions le plaisir de le ruiner ; mais la Justice est jalouse de ce plaisir-là ; elle nous a prévenus.

LE MARQUIS.

Bon, bon, il a de l’argent de reste pour se tirer d’affaire.

FRONTIN.

J’en doute ; on dit qu’il a follement dissipé des biens immenses ; mais ce n’est pas ce qui m’embarrasse à présent. Ce qui m’afflige, c’est que j’étais chez lui quand ses associés y font venus mettre garnison.

LE CHEVALIER.

Hé bien ?

FRONTIN.

Hé bien, Monsieur, ils m’ont aussi arrêté [190] et fouillé, pour voir si par hasard je ne serais point chargé de quelque papier qui pût tourner au profit des créanciers. Ils se sont saisis, à telle fin que de raison, du billet de Madame, que vous m’aviez confié tantôt.

LE CHEVALIER.

Qu’entends-je, juste ciel!

FRONTIN.

Ils m’en ont pris encore un autre de dix mille francs que Monsieur Turcaret avait donné pour l’acte solidaire, et que Monsieur Furet venait de me remettre entre les mains.

LE CHEVALIER.

Hé pourquoi, maraud, n’as-tu point dit que tu étais à moi ?

FRONTIN.

Ho, vraiment, monsieur, je n’y ai pas manqué : j’ai dit que j’appartenais à un Chevalier ; mais quand ils ont vu les billets, ils n’ont pas voulu me croire.

LE CHEVALIER.

Je ne me possède plus, je suis au désespoir.

LA BARONNE.

Et moi, j’ouvre les yeux. Vous m’avez dit que vous aviez chez vous l’argent de mon billet ; je vois par là que mon brillant n’a point été mis en gage ; et je sais ce que je dois penser du beau récit que Frontin m’a fait de votre fureur d’hier au soir. Ah Chevalier, je ne vous aurais pas cru capable d’un pareil procédé. J’ai chassé Marine à cause qu’elle n’était pas dans vos intérêts, et je chasse Lisette parce qu’elle y est. Adieu, je ne veux de ma vie entendre parler de vous. [191]

SCÈNE XIV ET DERNIÈRE.

LE MARQUIS, LE CHEVALIER, FRONTIN, LISETTE.

LE MARQUIS, riant.

Ah, ah, ma foi, chevalier, tu me fais rire, ta consternation me divertit, allons souper chez le traiteur, et passer la nuit, à boire.

FRONTIN, au chevalier.

Vous suivrai-je, Monsieur ?

LE CHEVALIER, à Frontin.

Non ; je te donne ton congé ; ne t’offre jamais à mes yeux.

Le Marquis et le Chevalier sortent.

LISETTE.

Et nous, Frontin, quel parti prendrons-nous ?

FRONTIN.

J’en ai un à te proposer ; vive l’esprit, mon enfant, je viens de payer d’audace ; je n’ai point été fouillé.

LISETTE.

Tu as les billets ?

FRONTIN.

J’en ai déjà touché l’argent, il est en sûreté ; j’ai quarante mille francs. Si ton ambition veut se borner à cette petite fortune, nous allons faire souche d’honnêtes gens.

LISETTE.

J’y consens.

FRONTIN.

Voilà le règne de Monsieur Turcaret fini ; le mien va commencer.

Fin du cinquième et dernier Acte.

[192]

PRIVILÈGE DU ROI.

Louis par le grâce de Dieu Roi de France et de Navarre : à nos amés et féaux Conseiller les gens tenant nos Cours de parlement, maîtres de Requêtes ordinaires de notre hôtel, Grand Conseil, Prévôt de Paris, Baillifs, sénéchaux, leurs lieutenants civils, et autres nos Justiciers qu’il appartiendra, Salut. PIERRE RIBOU, libraire à Paris, Nous ayant fait exposer qu’il désirerait faire imprimer Turcaret, comédie, avec sa critique faite par le Diable Boiteux, s’il nous plaisait lui accorder nos lettres de privilège pour la ville de Paris seulement ; Nous avons permis et permettons par ces présentes audit Sieur Ribou de faire imprimer ledit livre en telle forme, marge, caractère, et autant de fois que bon lui semblera, et de la vendre, faire vendre, et débiter par tout notre royaume pendant le temps de trois années consécutives, à compter du jour de la date desdites présentes. Faisons défenses à toutes personnes de quelque qualité et conditions qu’elles soient, d’en introduire d’impression étrangère dans aucun lieu de notre obéissance ; et à tous imprimeurs , libraires et autres, dans ladite ville de Paris seulement, d’imprimer ou faire imprimer ledit livre en tout ou en partie, et d’y en faire venir vendre et débiter d’autre impression que de celle qui aura été faite pour ledit exposant, sous peine de confiscation des exemplaires contrefaits de trois mille livres d’amende contre chacun des contrevenants, dont un tiers à Nous, un tiers à l’Hôtel Dieu de Paris, l’autre tiers audit exposant; et de tous dépens dommages et intérêts. À la charge que ces présentes seront enregistrée tout au long sur le registre de la Communauté des Imprimeurs et libraires de Paris et ce dans trois mois da la date d’Icelles ; que l’impression dudit livre sera faite dans Notre Royaume, et non ailleurs, en bon papier et en bons caractères, conformément aux réglements de la Librairie ; et qu’avant que de l’exposer en vente il en sera remis deux exemplaires dans notre Bibliothèque Publique, un dans celle du Château du Louvre, et un dans celle de notre très cher et féal Chevalier Chancelier de France, le Sieur Phélypeaux, Comte de Pontchartrain, Commandeurs de nos ordre, le tout à peine de nullité des présentes ; du contenu desquelles vous mandons et enjoignons de faire jouir l’exposant ou ses ayants cause pleinement et paisiblement, sans souffrir qu’il leur soit fait aucun trouble ou empêchement. Voulons que le copie desdites présentes, qui sera imprimée au commencement ou à la fin dudit livre, soit tenues pour dûment signifiée, et qu’aux copies collationnées par l’un de nos amés et féaux conseillers et secrétaires foi soit ajoutée comme à l’original. Commandons au premier notre huissier ou sergent de faire pour l’exécution d’icelles tous actes requis et nécessaires, sans demander autre permission, et nonobstant Clameur du Haro, Chartes Normande, et lettres à ce nécessaires ; Car tel est notre plaisir. Donné à Versailles le vingt-troisième jour de févier l’an de grâce 1709 et de notre règne la soixante sixième. Signe, par le Roi en son conseil, LECOMTE, et scellé du grand sceau du cire jaune.

Registré sur le privilège n°2 de la Communauté des libraires et imprimeurs de Paris, p. 414 n°794 conformément aux règlements, et notamment à l’arrêt du conseil du 13 août 1703. À Paris le 1 mars [1]709. Signé L. SILVESTRE, Syndic. [193]

CRITIQUE DE LA COMÉDIE DE TURCARET PAR LE DIABLE BOITEUX.

DIALOGUE. [195]

ASMODÉE, D. CLÉOFAS.

 

ASMODÉE.

Puisque mon magicien m’a remis en liberté, je vais vous faire parcourir tout le monde, et je prétends chaque jour offrir à vos yeux de nouveaux objets.

D. CLÉOFAS.

Vous aviez bien raison de me dire que vous allez bon train tout boiteux que vous êtes : comment diable, nous étions tout à l’heure à Madrid ; je n’ai fait que souhaiter d’être à Paris, et [196] je m’y trouve. Ma foi, Seigneur Asmodée, c’est un plaisir de voyager avec vous.

ASMODÉE.

N’est-il pas vrai ?

D. CLÉOFAS.

Assurément. Mais dites-moi, je vous en prie, dans quel lieu vous m’avez transporté. Nous voici sur un théâtre, je vois des décorations, des loges, un parterre ; il faut que nous soyons à la Comédie.

ASMODÉE.

Vous l’avez dit ; et l’on va représenter tout à l’heure une pièce nouvelle, dont j’ai voulu vous donner le divertissement. Nous pouvons, sans crainte d’être vus ni écoutés, nous entretenir en attendant qu’on commence.

D. CLÉOFAS.

La belle assemblée ! Que de dames !

ASMODÉE.

Il y en aurait encore davantage, sans les spectacles de la Foire : la plupart des femmes y courent avec fureur. Je suis ravi de les voir dans le goût de leurs laquais et de leurs cochers : c’est à cause de cela que je m’oppose au dessein des comédiens, j’inspire tous les jours de nouvelles chicanes aux bateleurs. C’est moi qui leur ai fourni le Suisse.

D. CLÉOFAS.

Que voulez-vous dire par votre Suisse ? [197]

ASMODÉE.

Je vous expliquerai cela une autre fois ; ne soyons présentement occupés que de ce qui frappe nos yeux. Remarquez-vous combien on a de peine à trouver des places ? Savez-vous ce qui fait la foule ? C’est que c’est aujourd’hui la première représentation d’une comédie où l’on joue un homme d’affaires. Le public aime à rire aux dépens de ceux qui le font pleurer.

D. CLÉOFAS.

C’est-à-dire que les gens d’affaires sont tous des...

ASMODÉE.

C’est ce qui vous trompe : il y a de fort honnêtes gens dans les affaires. J’avoue qu’il n’y en a pas un très grand nombre ; mais il y en a qui, sans s’écarter des principes de l’honneur et de la probité, ont fait ou font actuellement leur chemin, et dont la robe et l’épée ne dédaignent pas l’alliance. L’auteur respecte ceux-là. Effectivement, il aurait tort de les confondre avec les autres. Enfin, il y a d’honnêtes gens dans toutes les professions. Je connais même des commissaires et des greffiers qui ont de la conscience.

D. CLÉOFAS.

Sur ce pied-là, cette comédie n’offense point les honnêtes gens qui sont dans les affaires. [198]

ASMODÉE.

Comme le Tartuffe que vous avez lu offense les vrais dévots. Hé, pourquoi les gens d’affaires s’offenseraient-ils de voir sur la scène un sot, un fripon de leur corps ? Cela ne tombe point sur le général. Ils seraient donc plus délicats que les courtisans et les gens de robe, qui voient tous les jours avec plaisir représenter des Marquis fats et des juges ignorants et corruptibles.

D. CLÉOFAS.

Je suis curieux de savoir comment la pièce sera reçue : apprenez-le moi, de grâce, par avance.

ASMODÉE.

Les diables ne connaissent point l’avenir ; je vous l’ai déjà dit : Mais, quand nous aurions cette connaissance, je crois que le succès des comédies en serait excepté, tant il est impénétrable.

D. CLÉOFAS.

L’auteur et les comédiens se flattent sans doute qu’elle réussira.

ASMODÉE.

Pardonnez-moi. Les comédiens n’en ont pas bonne opinion, et leurs pressentiments, quoiqu’ils ne soient pas infaillibles, ne laissent pas d’effrayer l’auteur, qui s’est allé cacher aux troisièmes loges, où, pour surcroît de chagrin, il vient d’arriver auprès de lui un caissier et un agent de change, qui disent avoir ouï parler de sa pièce, et qui la déchirent impitoyablement. Par bonheur pour lui, il est si sourd qu’il n’entend pas la moitié de leur paroles. [199]

D. CLÉOFAS.

Oh ! Je crois qu’il y a bien des caissiers et des agents de change dans cette assemblée.

ASMODÉE.

Oui, je vous assure ; je ne vois partout que des cabales de commis et d’auteurs, que des siffleurs dispersés et prêts à se répondre.

D. CLÉOFAS.

Mais l’auteur n’a-t-il pas aussi ses partisans ?

ASMODÉE.

Ho qu’oui ! Il a ici tous ses amis, avec les amis de ses amis. De plus, on a répandu dans le parterre quelques Grenadiers de Police pour tenir les Commis en respect : Cependant avec tout cela je ne voudrais pas répondre de l’événement. Mais taisons-nous, les Acteurs paraissent. Vous entendez assez le Français pour juger de la Pièce : Ecoutons-la ; et après que le Parterre en aura décidé, nous réformerons son jugement, ou nous le confirmerons. [201]

78CRITIQUE DE LA COMÉDIE DE TURCARET, PAR LE DIABLE BOITEUX.

Continuation du Dialogue.

[203]

ASMODÉE, D. CLÉOFAS

ASMODÉE.

Hé bien, Seigneur Don Cléofas, que pensez-vous de cette comédie ? elle vient de réussir en dépit des cabales : les ris sans cesse renaissants des personnes qui se sont livrées au spectacle ont étouffé la voix des Commis et des Auteurs.

D. CLÉOFAS.

Oui ; mais je crois qu’ils vont bien se donner carrière présentement, et se dédommager du silence qu’ils ont été obligés de garder.

ASMODÉE.

N’en doutez point : les voilà déjà qui forment des pelotons dans le Parterre, et qui répandent leur venin. J’aperçois entre autres trois chefs de meutes, trois beaux esprits qui vont entraîner dans leur sentiment quelques petits génies qui les écoutent : mais je vois à leurs trousses des amis de l’auteur. Grande dispute ; on s’échauffe de part et d’autre. Les uns disent de la pièce plus de mal qu’ils n’en pensent, et les autres en pensent moins de bien qu’ils n’en disent.

D. CLÉOFAS.

Hé quels défauts y trouvent les critiques ?

ASMODÉE.

Cent mille.

D. CLÉOFAS.

Mais encore ?

ASMODÉE.

Ils disent que tous les personnages en sont vicieux, et que l’auteur a peint les mœurs de trop près. [204]

D. CLÉOFAS.

Ils n’ont parbleu pas tout le tort ; les mœurs m’ont paru un peu gaillardes.

ASMODÉE.

Il est vrai ; j’en suis assez content. La Baronne tire assez sur votre Doña Thomasa. J’aime à voir dans les comédies régner mes héroïnes : mais je n’aime pas qu’on les punisse au dénouement ; cela me chagrine. Heureusement il y a bien des pièces françaises où l’on m’épargne ce chagrin-là.

D. CLÉOFAS.

Je vous entends, Vous n’approuvez pas que la Baronne soit trompée dans son attente ; que le Chevalier perde toutes ses espérances, et que Turcaret soit arrêté. Vous voudriez qu’ils fussent tous contents. Car enfin leur châtiment est une leçon qui blesse vos intérêts.

ASMODÉE.

J’en conviens : mais ce qui me console, c’est que Lisette et Frontin sont bien récompensés.

D. CLÉOFAS.

La belle récompense ! Les bonnes dispositions de Frontin ne font-elles pas assez prévoir que son règne finira comme celui de Turcaret ?

ASMODÉE.

Vous êtes trop pénétrant. Venons au caractère de Turcaret. Qu’en dites-vous ?

D. CLÉOFAS.

Je dis qu’il est manqué, si les gens d’affaires sont tels qu’on me les a dépeints. Les affaires ont des mystères qui ne sont point ici développés.

ASMODÉE.

Au grand Satan ne plaise que ces mystères se découvrent. L’auteur m’a fait plaisir de montrer [205] simplement l’usage que mes partisans font des richesses que je leur fais acquérir.

D. CLÉOFAS.

Vos partisans sont donc bien différents de ceux qui ne le sont pas ?

ASMODÉE.

Oui vraiment. Il est aisé de reconnaître les miens. Il s’enrichissent par l’usure, qu’ils n’osent plus exercer que sous le nom d’autrui quand ils sont riches. Ils prodiguent leurs richesses lorsqu’ils sont amoureux, et leurs amours finissent par la fuite ou par la prison.

D. CLÉOFAS.

A ce que je vois, c’est un de vos amis que l’on vient de jouer. Mais dites-moi, 79Seigneur Asmodée, quel bruit est-ce que j’entends auprès de l’orchestre ?

ASMODÉE.

C’est un cavalier espagnol qui crie contre la sécheresse de l’intrigue.

D. CLÉOFAS.

Cette remarque convient à un Espagnol. Nous ne sommes point accoutumés, comme les Français, à des pièces qui sont, pour la plupart fort faibles de ce côté-là.

ASMODÉE.

C’est en effet le défaut ordinaire de ces sortes de pièces : elles ne sont point assez chargées d’événements. Les auteurs veulent toute l’attention du spectateur pour le caractère qu’ils dépeignent, et regardent comme des sujets de distraction les intrigues trop composées. Je suis de leur sentiment, pourvu que d’ailleurs la pièce soit intéressante.

D. CLÉOFAS.

Mais celle-ci ne l’est point.

ASMODÉE.

Hé ! C’est le plus grand défaut que j’y trouve. Elle serait parfaite, si l’auteur avait su engager à aimer les personnages ; mais il n’a pas eu assez d’esprit pour cela. Il s’est avisé, mal à propos, de rendre le vice haïssable. Personne n’aime [206] la Baronne, le Chevalier, ni Turcaret ; ce n’est pas là le moyen de faire réussir une comédie.

D. CLÉOFAS.

Elle n’a pas laissé de me divertir ; j’ai eu le plaisir de voir bien rire : je n’ai remarqué qu’un homme et une femme qui aient gardé leur sérieux. Les voilà encore dans leur loge. Qu’ils ont l’air chagrin ! Ils ne paraissent guère contents.

ASMODÉE.

Il faut le leur pardonner : c’est un Turcaret avec sa Baronne. En récompense, on a bien ri dans la loge voisine. Ce sont des personnes de robe qui n’ont point de Turcaret dans leurs familles… Mais le monde achève de s’écouler ; sortons, allons à la Foire voir de nouveaux visages.

D. CLÉOFAS.

Je le veux ; mais apprenez-moi auparavant qui est cette jolie femme, qui paraît aussi mal satisfaite.

ASMODÉE.

C’est une dame que les glaces et les porcelaines brisées par Turcaret ont étrangement révoltée : je ne sais si c’est à cause que la même scène s’est passée chez elle ce carnaval.

Fin de la Critique.

Notes

1 .

D’après les registres de la Comédie Française, les acteurs pour la première du 14 février 1709 étaient Pierre Le Noir dit La Thorillère (49 ans ; Turcaret), Nicolas Desmares (48 ans ; le Chevalier), Paul Poisson (50 ans ; le Marquis), Michel Baron (55 ans ; Frontin), Lavoy (47 ans ; Flamand), Dangeville (43 ans ; Flamand), Philippe Poisson (26 ans ; M. Furet) ; les actrices, Marie-Thérèse Dancourt (45 ans ; la Baronne) ; Jeanne de la Rue, dite Mlle Desbrosses (51 ans ; Mme Turcaret), Marie Anne Du Rieu dite Mlle Godefroy (33 ans ; Mme Jacob), Marie Anne Du Rieu, dite Mlle Champvallon (41 ans ; Marine), Charlotte Desmares (26 ans ; Lisette).
La recette du 14 est l’une des meilleures du mois (2320 livres) ; elle diminue rapidement les jours suivants : 1440 le 15 ; 531 le 16 ; remontée à 1866 le 17 ; 1118 le 19 ; 869 le 21 ; 722 le 24 ; 591 le 27 ; 653 le 1er mars ;

2 .

Baronne est systématiquement écrit Barone avec un seul n dans cette édition.

3 .

« Qui traite des fermes, des impôts, des droits du Prince. Gros traitant. petit traitant. les traitants se sont fort enrichis. les traitants ont gagné sur cette affaire. » (Académie, 1694) Les traitants sont des financiers travaillant pour la Ferme générale, mais ne sont pas directement des Fermiers généraux : ce sont leurs hommes de main, qui exécutent leurs basses œuvres.

4 .

Oublié dans cette première édition.

5 .

En ouvrant la pièce par une scène de reproches contre les dépenses de la maîtresse de maison, Lesage fait écho à l’ouverture de Tartuffe, où Mme Pernelle, la mère d’Orgon, reproche à toute la maisonnée sa licence et son train de vie. A Elmire : « Vous êtes dépensière ; et cet état me blesse, | Que vous alliez vêtue ainsi qu’une princesse. » (I, 1, v. 29-30) Mais ce n’est plus de morale ni de vertu qu’il est question chez Lesage…

6 .

« Amasser beaucoup d’or & d’argent, ou de richesses. […] Les Poëtes et les débauchez ne thésaurisent point, & sont moins avâres que prodigues. On dit aussi qu’un homme thésaurise, lorsqu’il amasse sou sur sou, & qu’il ne dépense pas son revenu. » (Trévoux, 1738 ; l’Académie donne simplement l’étymologie, « Amasser des thresors ».) L’expression situe moralement et socialement la Baronne.

7 .

Dans la scène du faux huissier M. Furet (II, 7), il sera question d’un « haut et puissant seigneur George-Guillaume de Porcandorf », sans doute quelque peu monté en épingle…
Dans la Guerre de Succession d’Espagne, la campagne de 1708 en Flandres est désastreuse : défaite d’Audenarde, prise de Lille en octobre. La France ne reprendra l’avantage qu’à partir de 1710 (victoire de Villaviciosa) et surtout en 1712 (bataille de Denain).

8 .

« Ce que le mari donne à sa femme, en faveur du mariage, pour en jouir après sa mort. » (Académie, 1694)

9 .

« Qui est digne d’être aimé. Il se dit et des personnes et des choses. Dieu est infiniment aimable. la vertu est aimable. objet aimable. c’est une aimable personne. » (Académie, 1694). Comprendre : recommandable.

10 .

Et qu’aussi, quoique, comme : succession de contradictions ou de contre-temps.

11 .

Entichée. « On dit aussi fig. Coiffer. se coiffer. être coiffé d’une opinion, d’une affection, pour dire, Se préoccuper, être préoccupé, être entêté d’une opinion, d’une affection. Quand il s’est une fois coiffé d’une opinion, on ne le peut jamais ramener. je ne sais qui l’a coiffé de cette opinion extravagante. il s’est allé coiffer de cette femme. elle s’est coiffée de lui, il se coiffe du premier venu. » (Académie, 1694)

12 .

Syllepse : comprendre dépenser en réjouissances, mais c’est aussi un terme de jeu de cartes : « Au jeu du Lansquenet on appelle, Rejouissance, La carte que celuy qui donne tire aprés la sienne & sur laquelle tous les joueurs & autres peuvent mettre de l’argent. La rejouissance a gagné. la rejouissance a perdu. tenir la rejouissance. » (Académie, 1694)

13 .

« On dit fig. d’Un homme qui a eu la Charge, le Benefice, la succession d’un autre, qu’Il a eu sa depoüille. la depoüille des Chevaliers de Malte appartient à l’Ordre, c’est à dire, La succession. » (Académie, 1694)

14 .

« On dit quelquefois d’une femme mariée, qu’Elle a un ami, pour faire entendre qu’elle a un amant. » (Académie, 1694)

15 .

« On dit, Manquer de parole, pour dire, Ne pas tenir sa parole. » (Académie, 1694)

16 .

Ce n’est pas un fils cadet de famille noble pauvre, qui ne peut se marier car tout l’héritage doit aller à son frère aîné. La seule carrière honorable pour ces cadets était alors d’entrer dans les Ordres, la voie la plus prestigieuse étant l’Ordre de Malte.

17 .

Autrement dit, un faux chevalier, un petit-maître.

18 .

« Il signifie aussi, Les premières campagnes que les Chevaliers de Malte font sur mer pour s’acquitter du service qu’ils doivent à leur Ordre, afin de parvenir aux Commanderies & dignités de la Religion. Faire une caravane. ce Chevalier n’a pas encore fait ses caravanes, toutes ses caravanes. » (Académie, 1694) Mais il faut sans doute ici comprendre aussi « caravanes » plus prosaïquement à partir de son sens littéral, « troupe de marchands » : le Chevalier fait ses affaires, gagne sa vie…

19 .

Syllepse : « On appelait autrefois ainsi un fantassin Allemand. Une levée de Lansquenets. Lansquenet est aussi, Une sorte de jeu de cartes. Jouer au lansquenet. » (Académie, 1694)

20 .

« On dit fig. d’Un homme, qu’Il est bon Comedien, pour dire, qu’Il feint bien des passions qu’il ne sent pas. » (Académie, 1694)

21 .

« Il se prend aussi pour, Attraper, tromper, decevoir, abuser, induire en erreur. Vous ne pouvez pas manquer d’estre surpris, vous agissez trop franchement. défiez-vous de cet homme il vous surprendra. il est bien aisé de surprendre les simples, les bonnes gens. ce discours est captieux & propre à surprendre. » (Académie, 1694)

22 .

« Façon, se dit aussi pour sign. Maniere de faire, d’agir, de parler, de penser, &c. » (Académie, 1694). Façon et sincérité font oxymore.

23 .

Syllepse : il y a les soins et les petits soins. « On dit, Rendre des soins à quelqu’un, pour dire, Le voir avec assiduité, & luy faire sa cour. Et, Rendre de petits soins à une Dame, pour dire, S’attacher à luy rendre beaucoup de petits services qui luy soient agreables. » (Académie, 1694)

24 .

Le mettre à l’épreuve.

25 .

J’ai l’intention de m’en servir.

26 .

« Il signifie aussi, Estat, poste avantageux, condition avantageuse. Procurer un establissement à quelqu’un. il a un bel, un bon establissement. il a donné un establissement considerable à son fils. » (Académie, 1694)

27 .

« Effet, Signifie aussi, Une portion, une partie du bien d’un particulier, d’un homme d’affaires, d’un Marchand. Une lettre de change sur un tel n’est pas un trop bon effet. Les effets d’une succession. Effets mobiliaires. Il n’a pas assez d’effets pour payer ses créanciers. Ses dettes surpassent ses effets de plus de la moitié. Il a abandonné ses effets à ses créanciers. C’est un Banqueroutier, il a détourné, caché, soustrait ses effets. En ce sens il est plus usité au pluriel qu’au singulier. » (Académie, 1740)

28 .

« Les personnes d’une humeur inégale et un peu capricieuse ont pour d’ordinaire beaucoup d’esprit. M Scud. » (Trévoux, 1738) Comprendre : ayant mauvais caractère.

29 .

« Malaisé, ée, adj. […] Il signifie aussi, Qui est incommodé en ses affaires. Il n’est guere en usage qu’en ces phrases. Riche mal-aisé. Prince mal-aisé. » (Académie, 1694)

30 .

« Crédit. s. m. Reputation où l’on est de bien payer, & qui est cause qu’on trouve aisément à emprunter. » (Académie, 1694) Il s’agit toujours de la situation fianncière de la Baronne…

31 .

« Attacher, Se dit fig. pour marquer les engagements que les personnes ont les unes avec les autres, soit par intérêt, soit par affection, soit par devoir, etc. Ce Prince l’a attaché à son service, en lui donnant une grande charge. il m’a attaché à lui par sa générosité. ils sont attachés l’un à l’autre par une amitié réciproque. En ce sens il prend souvent le pronom personnel. S’attacher à quelqu’un, auprès de quelqu’un. s’attacher au service d’un grand. s’attacher à la fortune d’un Ministre. » (Académie, 1694) Noter que l’Académie place, pour l’attachement, l’intérêt au-dessus de l’affection.

32 .

De quoi vous acheter de beaux vêtements : « On dit, Être en bon, ou en mauvais équipage, pour dire, Être bien, ou mal vêtu. Cet homme est en fort mauvais équipage. » (Académie, 1694)

33 .

« Qui brille, qui a un grand esclat. » (Académie, 1694). L’éclat est la manifestation visible de la qualité aristocratique, qui tend à se dissocier de la réalité sociale qu’il figure. Plus loin, le diamant de Turcaret, qui est en fait celui du Marquis, sera aussi nommé billant.

34 .

« Qualité, signifie aussi, La Noblesse de l’extraction, l’état, la condition d’une personne noble, C’est un homme, c’est une femme de qualité, de grande qualité. il y avait des gens de la première qualité dans cette assemblée. c’est un homme de peu de qualité. il n’est pas de qualité. il fait l’homme de qualité. il est de qualité à pouvoir prétendre à toute sorte de grâce. il est d’une qualité distinguée. » (Académie, 1694)

35 .

« Fortune, se prend aussi pour Tout ce qui peut arriver de bien ou de mal à un homme. » (Académie, 1694)

36 .

Expression du vocabulaire apologétique : « Le septième jour, Dieu cessa de travailler au grand ouvrage de la création du monde. Arn[auld] » (Trévoux, 1738, art. Ouvrage) Dans la bouche de Marine, cocasse et disproportionné…

37 .

« et de la mienne » est a priori déplacé. Lesage, qui vient de montrer Marine régentant la Baronne, introduit Frontin comme l’égal de son maître. Marine avait préparé cela : «  le maître et le valet sont deux fourbes qui s’entendent pour vous duper ». Pourquoi Frontin dévoile-t-il son jeu ? Pourquoi la Baronne ne le comprend-elle pas ? C’est que le ressort de la scène n’est pas psychologique, mais performatif : Frontin signale au public qu’il joue son propre jeu au moins autant que celui de son maître.

38 .

« Bon jour et bon an. Manière de parler proverb. dont on se sert pour saluer les personnes la première fois qu’on les voit dans les premiers jours de chaque année. » (Académie, 1694) Le 14 février, il était un peu tard pour souhaiter la bonne année. Marine choisit surtout la formule de politesse la plus brève pour se débarrasser de Frontin.

39 .

« Petite lettre missive. Billet doux. billet galant. un tel m’a écrit un billet ce matin. Recevoir un billet, un petit billet. On écrit maintenant par billets, autant que l’on peut, pour éviter les cérémonies, les espaces et les mots de Monsieur et de Madame, qu’il faut mettre à la tête des autres lettres. » (Académie, 1694). Le billet n’est donc pas seulement galant ; il est négligé et expéditif.

40 .

Le terme laisse présager un récit un peu extraordinaire : « Accident, ce qui arrive inopinément. Aventure heureuse, bizarre, estrange. il luy est arrivé une aventure extraordinaire. il doit s’attendre à quelque aventure fascheuse. raconter une aventure. une aventure amoureuse. ce Roman est plein d’aventures surprenantes. aventure burlesque, romanesque. […] Dans les anciens Romans de chevalerie signifie, Entreprise hasardeuse meslée quelquefois d’enchantement. » (Académie, 1694)

41 .

« Envoyer dire, faire sçavoir, ou par lettres, ou par Messager. Je luy ay mandé cette nouvelle. je luy ay mandé par un tel que .... ne voulez-vous rien mander à Paris ? le Roy a mandé à tous les Gouverneurs des Provinces. je luy ay mandé qu’il vinst. » (Académie, 1694) La Baronne enchérit sur l’aventure annoncée par Frontin.

42 .

« On dit, Sacrifier quelque chose à quelqu’un, pour dire, Se priver de quelque avantage, y renoncer en considération de quelqu’un. Il lui a sacrifié ses intérêts. il m’a sacrifié son ressentiment. » (Académie, 1694)

43 .

« On dit fig. Faire compte. tenir compte de quelque personne ou de quelque chose, pour dire, L’estimer, l’avoir en quelque consideration. Il en fait compte. il n’en fait pas grand compte. il n’en tient pas grand compte. il en fait peu de compte. n’en tenez vous pas plus de compte que cela ? » (Académie, 1694)

44 .

Syllepse entre un reste discursif et un reste monétaire. Si le Chevalier a perdu tout son argent, il ne lui reste rien. Mais il reste bien à raconter l’histoire de cette perte.

45 .

Frontin prend Marine au mot sur « reste » : même s’il ne reste plus d’argent comptant, il en reste à perdre sur parole.

46 .

« Mot » introduit rétrospectivement une syllepse sur « parole » : le Chevalier a engagé sa parole (son crédit), et la parole de son billet (le récit de l’aventure) doit rembourser cette somme.

47 .

Mettre en relation avec « de la part de mon maître et de la mienne ».

48 .

Métonymie : dans une maison de jeu où on jouait au lansquenet. Le lansquenet est un jeu de cartes qui se jouait entre un « banquier » et des « coupeurs ». Ce jeu fit fureur à la fin du 17e et au début du 18e siècle. Voir Pierre Rémond de Montmort, Essay d’analyse sur les jeux de hazard, Paris, Quillau, 1708 et la notice #025140.

49 .

Marine reprend ironiquement le terme du billet du Chevalier.

50 .

Supposément désespéré d’avoir perdu au jeu, le Chevalier se console et se réjouit des épithètes fleuries qu’il se donne en se remémorant les différentes parties qu’il a perdues.

51 .

Les réflexions récurrentes sur l’âge des personnages sont à double entente, car la troupe de la Comédie Française était vieillissante. Jeanne de la Rue, dite Mlle Desbrosses, qui jouait Mme Turcaret (ici, la prétendue Comtesse), avait 51 ans et était la comédienne la plus âgée pour ce spectacle.

52 .

Formule ridicule : Frontin lui-même ne croit pas à ce qu’il est censé avoir dit.

53 .

« Il se prend aussi fig. Pour la vie. Perdre le jour. ceux à qui je dois le jour, qui m’ont donné le jour. » (Académie, 1694)

54 .

« Rage, manie, frenesie. Il est devenu fou… » (Académie, 1694)

55 .

« On dit aussi communément et prov. Il l’entend, pour dire, Il sait bien ce qu’il fait, il est habile. » (Académie, 1694)

56 .

Frontin est censé toujours rapporter le discours qu’il aurait tenu la veille à un Chevalier désespéré jusqu’à la folie.

57 .

Echo du Tartuffe : « Orgon. — Et Tartuffe ? Dorine. — Pressé d’un sommeil agréable, | Il passa dans sa chambre au sortir de la table ; | Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain, | Où, sans trouble, il dormit jusques au lendemain. Orgon. — Le pauvre homme ! (I, 4)

58 .

Compter sur moi. L’expression n’est pas attestée dans le dictionnaire de l’Académie. « On dit aussi, Faire fonds sur quelque chose, pour dire, en être assuré. Il ne faut pas faire grand fond sur tout ce qu’il dit. Je faisais fonds sur son amitié, sur ses promesses. Il ne faut pas faire grands fonds sur les personnes qui n’ont qu’une politesse extérieure. » (Trévoux, 1738)

59 .

« On appelle, Fils de famille, Un jeune homme qui vit sous l’autorité de son père et de sa mère. Il n’est pas sûr de prêter aux fils de famille. » (Académie, 1718) L’expression n’a rien à voir avec la noblesse. Quand on dépend juridiquement de ses parents, on n’a pas le droit d’emprunter à son nom. La dette du Chevalier est donc illégale. Evidemment l’assertion de Frontin est comique quand on songe que Nicolas Desmares, qui jouait le Chevalier, avait 48 ans…

60 .

Nous allons prendre la fuite sur le champ, pour échapper aux poursuites judiciaires.

61 .

Par antiphrase, évidemment…

62 .

Si l’on en croit M. Furet (IV, 7), la Baronne serait née Agnès Ildegonde de La Dolinvillière, elle serait donc noble. Mais la mise en scène de l’huissier jouée devant Turcaret n’est sans doute qu’une fantasmagorie pour l’éblouir et même son mari colonel (selon Marine, I, 1) est peut-être Porcandorf, mais probablement pas baron. L’expression « comme une vieille bourgeoise » est donc pleine de sous-entendus : la fausse Baronne joue bien mal son rang et son rôle de Baronne…

63 .

Nouvelle plaisanterie sur l’âge de Mlle Desbrosses, qui jouait Mme Turcaret.

64 .

Mlle Desbrosses ne jouait pas des petits rôles : Clytemnestre dans l'Agamemnon de Boyer ; la Comtesse du Joueur et Madame Grognac du Distrait de Régnard. C’est sans doute son rôle de Comtesse dans Le Joueur qui lui vaut ici celui de comtesse de lansquenet…

65 .

C’est-à-dire, la femme d’un riche traitant. Or c’est justement ce qu’est Mme Turcaret !

66 .

Les deux billets de Turcaret répondent en quelque sorte au billet du Chevalier porté par Frontin.

67 .

Dans Le Bourgeois gentilhomme Molière avait fait rire sur le même genre de balourdise. Venant d’apprendre de son Maître de philosophie que « Tout ce qui n’est point prose est vers, et tout ce qui n’est point vers est prose », M. Jourdain lui demande : « Par ma foi, il y a plus de quarante ans que je dis de la prose, sans que j’en susse rien ; et je vous suis le plus obligé du monde de m’avoir appris cela. Je voudrais donc lui mettre dans un billet : Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour ; mais je voudrais que cela fût mis d’une manière galante, que cela fût tourné gentiment. » (II, 6).
Philis peut évoquer également les tercets du sonnet d’Oronte dans Le Misanthrope : « S’il faut qu’une attente éternelle | Pousse à bout l’ardeur de mon zèle, | Le trépas sera mon recours. | Vos soins ne m’en peuvent distraire : | Belle Philis, on désespère, | Alors qu’on espère toujours. » (I, 2). Mais ce sonnet précieux (attribué à Bensérade) vise un excès de maîtrise du langage, plutôt qu’un défaut…

* .

Marine sort.

68 .

« Il signifie aussi principalement, Des Juges établis pour rendre justice dans une Compagnie réglée. Conseiller d’État. Conseiller au Parlement, à la grand’ Chambre, aux Enquêtes, aux Requêtes. Conseiller Lay. Conseiller d’Église. Conseiller à la Cour des Aides, à la Cour des Monnaies. au Présidial de … au Baillage de … Conseiller au Trésor, aux Eaux & Forêts, à l’Amirauté. » (Académie, 1694) Il s’agit sans doute ici de la toute petite noblesse de robe, beaucoup moins aisée que la nouvelle classe des financiers.

69 .

Avant d’entrer au service de Turcaret.

70 .

Syllepse. Flamand qui boit du bon vin peut se perfectionner littéralement le goût. Mais le bon goût n’est pas le point fort d’un parvenu comme Turcaret.

71 .

Vincent Voiture, l’auteur du Sonnet à Uranie et de La Belle Matineuse, est le plus célèbre poète précieux de la première moitié du 17e siècle ; Molière l’aurait fustigé (sans le nommer) dans Les Précieuses ridicules. Étienne Pavillon, auteur de poésies légères et académicien, venait de décéder en 1705. Il s’était fait connaître par des lettres en vers ou en prose dans le style de Voiture (Lettres à Mme Pélissari).

72 .

Le billet au porteur de 10000 écus de Turcaret est garanti par la signature de quatre fermiers généraux. Turcaret n’est pas lui-même fermier général, même s’il travaille pour la Ferme.

73 .

Ce nom est un emprunt et un clin d’œil à La Folle enchère de Mme Ulrich (1690). Une vieille coquette, Mme Argante, interdit à son fils Éraste de se marier, ne voulant pas devenir grand-mère. Éraste déguise sa maîtresse Angélique en jeune Chevalier qui séduit la mère et lui offre de l’épouser. Mais il (elle) prétend être également courtisé par une Marquise de la Tribaudière imaginaire. Survient un prétendu père (valet déguisé) qui ne mariera pas son fils le Chevalier tant que la sœur de celui-ci n’est pas mariée et dotée. On met alors le Chevalier (Angélique) aux enchères entre Mme Argante et la Marquise. Mme Argante emporte les enchères, marie et dote son fils Éraste : on lui raconte que son amant le Chevalier a été enlevé par la Marquise…
Un Marquis de la Tribaudière, est un marquis de théâtre, un marquis très peu marquis…Ò

74 .

Comparer avec M. Loyal dans Tartuffe : « «Toute votre maison m’a toujours été chère, | et j’étais serviteur de Monsieur votre père. » (V, 4, v. 3737-8)

75 .

« Il signifie aussi, Un acte que fait un Sergent pour assigner, ajourner, saisir etc. Exploit d’assignation. exploit de saisie. faux exploit. dresser un exploit. donner, envoyer un exploit. » (Académie, 1694) Frontin prépare la scène du faux huissier M. Furet (IV, 7).

76 .

Lesage se souvient sans doute de la scène de l’huissier dans Tartuffe : « Je m’appelle Loyal, natif de Normandie, | Et suis huissier à verge, en dépit de l’envie. | J’ai depuis quarante ans, grâce au Ciel, le bonheur | D’en exercer la charge avec beaucoup d’honneur ; | Et je vous viens, Monsieur, avec votre licence, | Signifier l’exploit de certaine ordonnance… »  (V, 4, v. 1741-6)

77 .

Marine parlait dans la première scène « d’un colonel étranger qui a été tué en Flandres l’année passée ».

78 .

Ici débute, dans l’édition de 1739, une addition qui va jusqu’à « Seigneur Asmodée, quel bruit est-ce que j’entends… ».

79 .

Fin de l’addition de 1739. On revient ici au texte de 1707, dans lequel la Critique de Turcaret n’était pas divisée en deux sections.