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[54]

Boucher

Je ne sais que dire de cet homme-ci. La dégradation du goût, de la couleur, de la composition, des caractères, de l’expression, du dessin, a suivi pas à pas la dépravation des mœurs. Que voulez-vous que cet artiste jette sur la toile ? Ce qu’il a dans l’imagination. Et que peut avoir dans l’imagination un homme qui passe sa vie avec les prostituées du plus bas étage ? La grâce de ses bergères est la grâce de la Favart dans Rose et Colas1 ; celle de ses déesses est empruntée de la Deschamps2. Je vous défie de trouver dans toute une campagne un brin d’herbe de ses paysages. Et puis une confusion d’objets entassés les uns sur les autres, si déplacés, si disparates, que c’est moins le tableau d’un homme sensé que le rêve d’un fou. C’est de lui qu’il a été écrit :

...velut aegri somnia, vanae
Fingentur species : ut nec pes, nec caput
3...

[55] J’ose dire que cet homme ne sait vraiment ce que c’est que la grâce ; j’ose dire qu’il n’a jamais connu la vérité ; j’ose dire que les idées de délicatesse, d’honnêteté, d’innocence, de simplicité, lui sont devenues presque étrangères ; j’ose dire qu’il n’a pas vu un instant la nature, du moins celle qui est faite pour intéresser mon âme, la vôtre, celle d’un enfant bien né, celle d’une femme qui sent ; j’ose dire qu’il est sans goût. Entre une infinité de preuves que j’en donnerais, une seule suffira ; c’est que dans la multitude de figures d’hommes et de femmes qu’il a peintes, je défie qu’on en trouve quatre de caractère propre au bas-relief, encore moins à la statue. Il y a trop de mines, de petites mines, de manière, d’afféterie4 pour un art sévère. Il a beau me les montrer nues, je leur vois toujours le rouge, les mouches, les pompons, et toutes les fanfioles5 de la toilette. Croyez-vous qu’il ait jamais eu dans sa tête quelque chose de cette image honnête et charmante de Pétrarque,

E’l riso, e’l canto, e’l parlar dolce, humano 6?

Ces analogies fines et déliées qui appellent sur la toile les objets et qui les y lient par des fils imperceptibles, sur mon Dieu, il ne sait ce que c’est. [Toutes ses compositions font aux yeux un tapage insupportable7.] C’est le plus mortel ennemi du silence que je connaisse ; il en est aux plus jolies marionnettes du monde ; il tombera à l’enluminure8. Eh bien ! mon ami, c’est au moment où Boucher cesse d’être un artiste qu’il est [56] nommé premier peintre du roi9. N’allez pas croire qu’il soit en son genre ce que Crébillon le fils est dans le sien10. Ce sont bien à peu près les mêmes mœurs, mais le littérateur a un tout autre talent que le peintre. Le seul avantage de celui-ci sur l’autre, c’est une fécondité qui ne s’épuise point, une facilité incroyable, surtout dans les accessoires de ses pastorales. Quand il fait des enfants, il les groupe bien ; mais qu’ils restent à folâtrer sur des nuages. Dans toute cette innombrable famille, vous n’en trouverez pas un à employer aux actions réelles de la vie, à étudier sa leçon, à lire, à écrire, à tiller du chanvre11. Ce sont des natures romanesques, idéales, de petits bâtards de Bacchus et de Silène. Ces enfants-là, la sculpture s’en accommoderait assez sur le tour d’un vase antique. Ils sont gras, joufflus, potelés. Si l’artiste sait pétrir le marbre, on le verra. En un mot, prenez tous les tableaux de cet homme ; et à peine y en aura-t-il un à qui vous ne puissiez dire comme Fontenelle à la sonate : Sonate, que me veux-tu12 ? Tableau, que me veux-tu ? N’a-t-il pas été un temps où il était pris de la fureur de faire des Vierges13 ? Eh bien ! qu’était-ce que ses Vierges ? de gentilles petites caillettes. Et ses anges ? de petits satyres libertins. [57] Et puis, il est dans ses paysages d’un gris de couleur et d’une uniformité de ton qui vous ferait prendre sa toile, à deux pieds de distance, pour un morceau de gazon ou d’une couche de persil coupé en carré. Ce n’est pas un sot pourtant. C’est un faux bon peintre, comme on est un faux bel esprit. Il n’a pas la pensée de l’art ; il n’en a que le concetti14.

8. Jupiter transformé en Diane pour surprendre Callisto (#002293)

Du même.

Tableau ovale d’environ 2 pieds de haut, sur 1 pied 1/2 de large.

Jupiter transformé en Diane pour surprendre Callisto (New-York) - Boucher
Jupiter transformé en Diane pour surprendre Callisto (New-York) - Boucher

On voit au centre le Jupiter métamorphosé ; il est de profil ; il se penche sur les genoux de Calisto15 : d’une main il cherche à écarter doucement son linge ; cette main, c’est la droite. Il lui passe la main gauche sous le menton. Voilà deux mains bien occupées. Calisto est peinte de face ; elle éloigne faiblement la main qui s’occupe à la dévoiler. Au-dessous de cette figure, le peintre a répandu de la draperie, un carquois. Des arbres occupent le fond. On voit à gauche un groupe d’enfants qui jouent dans les airs ; au-dessus de ce groupe, l’aigle de Jupiter.

Mais est-ce que les personnages de la mythologie ont d’autres pieds et d’autres mains que nous ? Ah ! La Grenée, que voulez-vous que je pense de cela, lorsque je vous vois tout à côté, et que je suis frappé de votre couleur ferme, de la beauté de vos chairs, et des vérités de nature qui percent tous les points de votre composition ? Des pieds, des mains, des bras, des épaules, une gorge, un cou, s’il vous en faut comme vous en avez [58] baisé quelquefois, la Grenée vous en fournira ; pour Boucher, non. Passé cinquante ans, mon ami, il n’y a presque pas un peintre qui appelle le modèle ; ils ne font plus que de pratique16, et Boucher en est là : ce sont ses anciennes figures tournées et retournées. Est-ce qu’il ne nous a pas déjà montré cent fois et cette Calisto, et ce Jupiter, et cette peau de tigre dont il est couvert17 ?

9. Angélique et Médor. (#001216)

Du même.

Tableau de la forme et de la grandeur du précédent.

Angélique et Médor - Boucher
Angélique et Médor - Boucher

Les deux figures principales sont placées à droite de celui qui regarde. Angélique18 est couchée nonchalamment à terre et vue par le dos, à l’exception d’une petite portion de son visage qu’on attrape et qui lui donne l’air de la mauvaise humeur. Du même côté, mais sur un plan plus enfoncé, Médor debout, vu de face, le corps penché, porte sa main vers le tronc d’un arbre sur lequel il écrit apparemment les deux vers de Quinault, ces deux vers que Lulli a si bien mis en musique19, et qui donnent lieu à toute la bonté d’âme de Roland de se montrer et de me faire pleurer quand les autres rient :

Angélique engage son cœur,
Médor en est vainqueur.

Des Amours sont occupés à entourer l’arbre de guirlandes. Médor est [59] à moitié couvert d’une peau de tigre, et sa main gauche tient un dard de chasseur. Au-dessous d’Angélique imaginez de la draperie, un coussin, un coussin, mon ami ! qui va là comme le tapis du Nicaise de La Fontaine20 ; un carquois et des flèches ; à terre un gros Amour étendu sur le dos et deux autres qui jouent dans les airs, aux environs de l’arbre confident du bonheur de Médor ; et puis à gauche du paysage et des arbres.

Il a plu au peintre d’appeler cela Angélique et Médor, mais ce sera tout ce qu’il me plaira. Je défie qu’on me montre quoi que ce soit qui caractérise la scène et qui désigne les personnages. Eh mordieu ! il n’y avait qu’à se laisser mener par le poète. Comme le lieu de son aventure est plus beau, plus grand, plus pittoresque et mieux choisi ! C’est un antre rustique, c’est un lieu retiré, c’est le séjour de l’ombre et du silence21. C’est là que, loin de tout importun, on peut rendre un amant heureux, et non pas en plein jour, en pleine campagne, sur un coussin. C’est sur la mousse du roc que Médor grave son nom et celui d’Angélique.

Cela n’a pas le sens commun ; petite composition de boudoir22. Et puis ni pieds, ni mains, ni vérité, ni couleur, et toujours du persil sur les arbres. Voyez ou plutôt ne voyez pas le Médor, ses jambes surtout ; elles sont d’un petit garçon qui n’a ni goût ni étude. L’Angélique est une petite tripière23. O le vilain mot ! D’accord, mais il peint. Dessin rond, mou, et chairs flasques. Cet homme ne prend le pinceau que pour me montrer des tétons et des fesses. Je suis bien aise d’en voir, mais je ne veux pas qu’on me les montre24. [60]

10. Deux pastorales (#002292)

Du même

Tableaux de 7 pieds 6 pouces de haut, sur 4 de large.

L’offrande à la villageoise - Boucher
L’offrande à la villageoise - Boucher

Eh bien, mon ami, y avez-vous jamais rien compris ? Au centre de la toile, une bergère, Catinon25 en petit chapeau, qui conduit un âne ; on ne voit que la tête et le dos de l’animal. Sur ce dos d’âne, des hardes, du bagage, un chaudron. La femme tient de la main gauche le licol de sa bête ; de l’autre elle porte un panier de fleurs. Ses yeux sont attachés sur un berger assis à droite. Ce grand dénicheur de merles est à terre ; il a sur ses genoux une cage ; sur la cage, il y a de petits oiseaux. Derrière ce berger, plus sur le fond, un petit paysan debout qui jette de l’herbe aux petits oiseaux. Au-dessous du berger, son chien. Au-dessus du petit paysan, plus encore sur le fond, une fabrique de pierres, de plâtre et de solives, une espèce de bergerie, plantée là on ne sait comment. Autour de l’âne, des moutons. Vers la gauche, derrière la bergère, une barricade rustique, un ruisseau, des arbres, du paysage. Derrière la bergerie, des arbres encore et du paysage. Au bas, sur le devant, tout à fait à gauche, encore une chèvre et des moutons, et tout cela pêle-mêle à plaisir : c’est la meilleure leçon à donner à un jeune élève sur l’art de détruire tout effet à force d’objets et de travail.

Je ne vous dis rien, ni de la couleur, ni des caractères, ni des autres [61] détails ; c’est comme ci-devant. Mon ami, est-ce qu’il n’y a point de police à cette Académie ? est-ce qu’au défaut d’un commissaire aux tableaux qui empêchât cela d’entrer, il ne serait pas permis de le pousser à coups de pied le long du Salon, sur l’escalier, dans la cour, jusqu’à ce que le berger, la bergère, la bergerie26 l’âne, les oiseaux, la cage, les arbres, l’enfant, toute la pastorale fût dans la rue ? Hélas ! Non, il faut que cela reste en place ; mais le bon goût indigné n’en fait pas moins la brutale, mais juste exécution.

11. Autre Pastorale (#001208)

Du même.

Même grandeur, même forme et même mérite que le précédent27.

La jardinière endormie - Boucher
La jardinière endormie - Boucher

Et vous croyez, mon ami, que mon goût brutal sera plus indulgent pour celui-ci ? Point du tout. Je l’entends qui crie au-dedans de moi : Hors du Salon, hors du Salon. J’ai beau lui répéter la leçon de Chardin : De la douceur, de la douceur28… il se dépite, et n’en crie que plus haut : Hors du Salon.

C’est l’image d’un délire. A droite, sur le devant, toujours la bergère Catinon ou Favart29, couchée et endormie, avec une bonne fluxion sur l’œil gauche30. Pourquoi s’endormir aussi dans un lieu humide, un petit chat sur son giron ? Derrière cette femme, en partant du bord de la toile, et en s’enfonçant successivement, par différents plans, et des navets, et des choux et des poireaux, et un pot de terre, et un seringa dans ce pot, et un gros quartier de pierre, et sur ce gros quartier de pierre un grand vase de guirlandes de fleurs, et des arbres, et de la verdure, et du paysage. En face [62] de la dormeuse, un berger debout qui la contemple ; il en est séparé par une petite barricade rustique : il porte d’une main un panier de fleurs ; de l’autre il tient une rose. Là, mon ami, dites-moi ce que fait un chaton sur le giron d’une paysanne qui ne dort pas à la porte de sa chaumière. Et cette rose à la main du paysan, n’est-elle pas d’une platitude inconcevable ? Et pourquoi ce benêt-là ne se penche-t-il pas, ne prend-il pas, ne se dispose-t-il pas à prendre un baiser sur une bouche qui s’y présente ? Pourquoi ne s’avance-t-il pas doucement ?... Mais vous croyez que c’est là tout ce qu’il a plu au peintre de jeter sur sa toile ? Oh que non ! Est-ce qu’il n’y a pas au-delà un autre paysage ? est-ce qu’on ne voit pas s’élever par-derrière les arbres la fumée apparemment d’un hameau voisin ?

Un méchant petit tableau de Philippe d’Orléans31, où l’on voit les deux plus jolis petits innocents enfants possibles, agaçant du bout du doigt un moineau placé devant eux, arrête, fait plus de plaisir que tout cela : c’est qu’on voit à la mine de la petite fille qu’elle joue de malice avec l’oiseau. Même confusion d’objets, et même fausseté de couleur qu’au précédent. Quel abus de la facilité de pinceau ! [63]

L'oiseau (Galerie du Palais Royal) - Romanet d’après Gaspard Netscher
L'oiseau (Galerie du Palais Royal) - Romanet d’après Gaspard Netscher

12. Quatre pastorales

Du même.

Deux sont ovales, et les quatre ont environ 15 pouces de haut sur 13 de large.

Je suis juste, je suis bon, et je ne demande pas mieux qu’à louer. Ces quatre morceaux forment un petit poème charmant. Écrivez que le peintre eut une fois en sa vie un moment de raison. Un berger attache une lettre au cou d’un pigeon ; le pigeon part. Une bergère reçoit la lettre, elle la lit à une de ses amies ; c’est un rendez-vous qu’on lui donne. Elle s’y trouve et le berger aussi.

Le départ du courrier (Quatre pastorales) - Boucher
Le départ du courrier (Quatre pastorales) - Boucher

La première. (#001211)

A la gauche de celui qui regarde, le berger est assis sur un bout de roche. Il a le pigeon sur ses genoux, il attache la lettre. Sa houlette et son chien sont derrière lui ; il a à ses pieds un panier de fleurs qu’il offre peut-être à sa bergère. Plus sur la gauche, quelques bouts de roche. A droite, de la verdure, un ruisseau, des moutons. Voilà qui est simple et sage ; il n’y manque que la couleur.

L’arrivée du courrier - Beauvarlet d’après Boucher
L’arrivée du courrier - Beauvarlet d’après Boucher

La seconde. (#001215)

On voit à gauche arriver le pigeon messager, l’oiseau Mercure ; il vient à tire-d’aile. La bergère, debout, la main appuyée contre un arbre placé devant elle, l’aperçoit entre les arbres, il fixe ses regards ; elle a tout à fait l’air de l’impatience et du désir. Sa position, son action sont simples, [64] naturelles, intéressantes, élégantes. Et ce chien qui voit arriver l’oiseau, qui a les deux pattes élevées sur un bout de terrasse, qui a la tête dressée vers le messager, qui lui aboie de joie, et qui semble agiter sa queue, il est imaginé avec esprit. L’action de l’animal marque un petit commerce galant établi de longue main. A droite, derrière la bergère, on voit sa quenouille à terre, un panier de fleurs, un petit chapeau avec un fichu ; à ses pieds un mouton. Plus simple encore, et mieux composé ; il n’y manque que la couleur. Le sujet est si clair que le peintre n’a pu l’obscurcir par ses détails.

La lecture de la lettre (Quatre pastorales) - François Boucher
La lecture de la lettre (Quatre pastorales) - François Boucher

La troisième. (#021497)

A droite on voit deux jeunes filles, l’une sur le devant et lisant la lettre, sur le plan qui suit, sa compagne. La première me tourne le dos, ce qui est mal, car on pouvait aisément lui donner la physionomie de son action ; c’est sa compagne qu’il fallait placer ainsi. La confidence se fait dans un lieu solitaire et écarté, au pied d’une fabrique de pierre rustique, d’où sort une fontaine, au-dessus de laquelle il y a un petit Amour en bas relief. A gauche, des chèvres, des boucs et des moutons.

Celui-ci est moins intéressant que le précédent, et c’est la faute de l’artiste. D’ailleurs, cet endroit était vraiment le lieu du rendez-vous ; c’est la fontaine d’amour. Toujours faux de couleur.

Pensent-ils à ce mouton ? - Madame Jourdan d'après Boucher
Pensent-ils à ce mouton ? - Madame Jourdan d'après Boucher

La quatrième. (#021498)

Le rendez-vous. Au centre, vers la droite de celui qui regarde, la bergère assise à terre, un mouton à côté d’elle, un agneau sur ses genoux, son berger la serre doucement de ses bras et la regarde avec passion. [65] Au-dessus du berger, son chien attaché. Fort bien. A gauche un panier de fleurs. A droite un arbre brisé, rompu. Fort bien encore. Sur le fond, hameau, cabane, bout de maison. C’est ici qu’il fallait lire la lettre, et c’est à la fontaine d’Amour qu’il fallait placer le rendez-vous.

Quoi qu’il en soit, le tout est fin, délicat, joliment pensé ; ce sont quatre petites églogues à la Fontenelle. Peut-être les mœurs de Théocrite, ou celles de Daphnis et Chloé, plus simples, plus naïves, m’auraient intéressé davantage32. Tout ce que font ces bergers-ci, les miens l’auraient fait ; mais le moment d’auparavant ils ne s’en seraient pas doutés ; au lieu que ceux-ci savaient d’avance ce qui leur arriverait, et cela me déplaît, à moins que cela ne soit bien franchement prononcé.

Ma foi, mon cher philosophe, je crains que tout cela ne soit encore un peu faux de pensée comme de couleur. Un berger et une bergère qui ont réussi à faire d’un pigeon un facteur de la petite poste sont prodigieusement corrompus, d’autant plus que l’amour champêtre ne connaît aucune des entraves que la vie civile a mises à cette passion : entre bergers, quand on aime et qu’on est aimé, tout est dit ; les considérations de convenance et de fortune d’où dépend le consentement paternel, et qui sont la source des passions malheureuses dans la société, n’existent pas dans la vie pastorale. Pourquoi donc dresser un pigeon à porter des lettres ? Apparemment qu’il y a quelque torrent entre le berger et la bergère, qui l’empêche dans les mauvais temps d’aller faire ses commissions lui-même ?

Et puis, j’ai beau supposer un site et des mœurs poétiques, je ne puis en trouver où le pigeon puisse être facteur et commissionnaire, si ce n’est à l’opéra français33. Il faut qu’un commissionnaire soit intelligent, adroit, prudent ; et le pigeon n’est qu’innocent. Je pense aussi qu’une bergère qui aurait assez perverti les mœurs de la colombe pour l’accoutumer à cet emploi servile et abject, aurait autre chose à faire, quand son amant est à côté d’elle, qu’à tenir un agneau sur ses genoux. Tous ces gens-là sont de l’opéra français, où il est d’usage d’employer les moments précieux d’un rendez-vous à psalmodier un madrigal aux oreilles de sa maîtresse, ou à faire danser des rigaudons autour d’elle pour lui exprimer son amour. Ah que je hais ce faux genre ! Mon cher philosophe, vous vous êtes trop fâché contre ce Boucher et puis au milieu de votre accès de colère votre bonhomie vous a saisi, et de peur d’être injuste vous vous êtes trop radouci. Moi qui ne suis pas si bon que vous, et qui n’ai pas dit d’injures à M. Boucher, quoique j’en pense comme vous, je reste impitoyable. Cela est fin, joli, vrai même, si vous voulez, mais dans un faux genre et que j’ai en horreur.

13. Autre pastorale.

Du même.

C’est une bergère debout, qui tient d’une main une couronne, et qui porte de l’autre un panier de fleurs ; elle est arrêtée devant un berger assis à terre, son chien à ses pieds. Qu’est-ce que cela dit ? rien. Par-derrière, tout à fait à gauche, des arbres touffus vers la cime desquels, sans qu’on sache trop comment elle s’y trouve, une fontaine, un trou rond qui verse de l’eau. Ces arbres apparemment cachent une roche, mais il ne le fallait pas. Je me radoucis à peu de frais ; sans les quatre précédents, j’aurais bien pu dire à celui-ci : Hors du Salon ; mais je ne ferai jamais grâce au suivant. [66]

14. Autre pastorale.

Du même34.

Tableau ovale d’environ 2 pieds de haut, sur un pied 6 pouces de large.

Ne me tirerai-je jamais de ces maudites pastorales ? C’est une fille qui attache une lettre au cou d’un pigeon ; elle est assise, on la voit de profil. Le pigeon est sur ses genoux, il est fait à ce rôle, il s’y prête, comme on voit à son aile pendante. L’oiseau, les mains de la bergère et son giron, sont embarrassés de tout un rosier. Dites-moi, je vous prie, si ce n’est pas un rival jaloux de tuer cette petite composition, qui a fourré là cet arbuste. Il faut être bien ennemi de soi pour se faire de pareils tours.

Le livret parle encore d’un Paysage où l’on voit un moulin à l’eau (#006169). Je l’ai cherché sans avoir pu le découvrir ; je ne crois pas que vous y perdiez beaucoup.

Un Paysage où l’on voit un moulin à l’eau - Boucher
Un Paysage où l’on voit un moulin à l’eau - Boucher

Notes

1

Opéra comique en un acte de Sedaine, musique de Monsigny, créé le 8 mars 1764 à l’hôtel de Bourgogne, illustré par Baudouin, le gendre de Boucher (#008053). Diderot confond cependant, car Justine Favart, dite aussi Mlle Chantilly, n’y joua aucun rôle. Grimm corrige donc, dans le Correspondance littéraire, en Annette et Lubin, créée aux Italiens le 1er février 1762 (13 représentations). La Favart avait coécrit Annette et Lubin, d’après Marmontel. Baudouin a également illustré Annette et Lubin (#007052).

2

Marie-Anne Pagès née à Paris vers 1730, fille d'un savetier pour dames du cul-de-sac Dauphine, près le passage des Tuileries, venait de mourir en 1764, après avoir défrayé la chronique mondaine. Voir C. Capon et R. Yve-Plessis, Fille d’Opéra, vendeuse d’amour. Histoire de Mlle Deschamps, Paris, Plessis, 1906.

3

« Comme les songes d’un malade, des fantasmagories y sont imaginées, sans pied, sans tête qui… » (Horace, Art poétique, v. 7-8)

4

« Affetterie, s. f. Les paroles & les actions d’une parole affettée ; certaines manières étudiées & pleines d’affectation ; soin visible & plein d’art dans les choses qu’on dit & qu’on fait. Affectatio, consectatio nimiæ concinnitatis. Afféterie pure, ridicule, dégoûtante, ennuyeuse. Poppé, la plus spirituelle & la plus belle Dame de son tems, prit d’abord Néron par ses afféteries, & par ses carresses. Ablanc. Elle le voulut porter par les affeteries, & par ses caresses, à des choses honteuses. Id. » (Trévoux)

5

Fanfiole n’est ni dans Trévoux, ni dans le Dictionnaire de l’Académie. D’après le Trésor de la langue française ce serait ici la première occurrence du mot. Diderot croise apparemment fanfreluche avec babiole. Le néologisme sera repris par Goncourt.

6

« Le rire, le chant et le doux parler humain » (Pétrarque, Canzoniere, sonnet 249, v. 11).

7

Ajout de la Correspondance littéraire.

8

Il ne s’agit pas ici du travail minutieux et raffiné de l’enluminure médiévale, mais du travail à la chaîne de coloriage des images populaires : « Enluminer, se dit particulièrement de ceux qui appliquent des couleures en détrempe avec de la gomme, & sans huile, sur des cartes, sur un éventail, sur un écran [de cheminée]. Les présens des Régens [= professeurs] à leurs écoliers sont des images enluminées [= des bons points] » (Trévoux)

9

Boucher succède à Carle Vanloo, qui vient de décéder. C’est le titre le plus prestigieux dans l’Académie, qui vaut à son titulaire les commandes officielles les plus importantes.

10

Crébillon fils, romancier libertin, était l’auteur de Tanzaï et Néadarné (1734), des Êgarements du cœur et de l’esprit (1736-1738) et du Sopha (1742). Diderot le parodie dans Les Bijoux indiscrets (1748).

11

11« Tiller le chanvre, (Econom. rustique.) est une opération qui consiste à prendre les brins de chanvre les uns après les autres, à rompre la chenevotte, & à en détacher la filasse en la faisant glisser entre les doigts.
Il y a des provinces où l’on tille tout le chanvre ; dans d’autres on ne le tille que quand on en a fort peu ; autrement on le broye.
Ce travail est fort long ; mais on y occupe les enfans qui s’en acquittent aussi-bien que des grandes personnes. Voyez l’article Chanvre. » (Encyclopédie, XVI, 1765, 329b. Trévoux et l’Académie donnent Teiller ou lieu de Tiller.)

12

La formule est apocryphe. Fontenelle aurait exprimé par là son exaspération pour les intermèdes instrumentaux des opéras, qui retardaient l’action sans délivrer aucun sens. (Cousin d’Avallon, Fontenelliana, Paris, 1801, p. 56, peu explicite…)

13

Voir notamment La Lumière du monde (1750, #003984) et Le Sommeil de l’enfant Jésus (1759, #001800). Dans le Salon de 1763, Diderot fulminait contre les couleurs d’une Nativité de Boucher (#011233).

14

« *Concetti, s. m. (Gramm. & Rhétoriq.) Ce mot nous vient des Italiens, où il n’est pas pris en mauvaise part comme parmi nous. Nous nous en sommes servi pour désigner indistinctement toutes les pointes d’esprit recherchées que le bon goût proscrit. » (Encyclopédie, III, 1753, 804b, l’astérisque indique que l’article est de Diderot.) Le mot n’est pas dans Trévoux mais apparaît en 1762 dans le Dictionnaire de l’Académie : « Mot emprunté de l’Italien. Il se dit des pensées brillantes & sans justesse. »

15

Callisto était une des nymphes de la suite de Diane. Jupiter se déguisa en Diane pour l’approcher et la violer. Callisto tomba enceinte et Junon furieuse la changea en ourse. L’histoire est racontée par Ovide au 2e livre des Métamorphoses.

16

« Pratique, signifie aussi, routine, habitude contractée par un excercice assidu. Mos, experientia. Un Marchand ne sçait l’Arithmétique que par pratique, sans sçavoir la raison de ce qu’il fait. La pratique continuelle d’un métier, rend un Artisan habile. » (Trévoux). On oppose la peinture d’après un modèle, qui suppose de payer quelqu’un pour poser devant soi, à la peinture de pratique, plus rapide et plus économique, où le peintre peint de mémoire, et reprend par routine des visages et des poses qu’il a déjà peints.

17

Boucher a déjà traité Jupiter et Callisto en 1744 (version de Moscou, #003911), en 1759 (version de Kansas City, #002890), et il reprendra le thème en 1769 (version de Londres, #003910). La peau tachetée de guépard (et non de tigre) se retrouve dans les versions de 1759, 1765 et 1769. On la trouve aussi par exemple dans le Renaud et Armide de 1734 (#001206). Et on la retrouvera dans Angélique et Médor.

18

Angélique est l’héroïne principale de l’Orlando furioso (Roland furieux) de L’Arioste (1532). Poursuivie par l’amour de Roland, Angélique tombe sur le soldat Médor blessé, qu’elle soigne et dont elle tombe follement amoureuse, alors qu’ils sont hébergés chez des bergers, loin du champ de bataille. Quoique reine du Cathay (de la Chine), Angélique épouse Médor, simple soldat, et l’emmène dans son royaume. Leur séjour bienheureux chez les bergers laisse pourtant des traces : leur monogramme, et même leurs vers gravés un peu partout par Médor seront retrouvées par Roland, qui en devient fou (furieux) de douleur.

19

Le Roland de Lulli, adaptation par Quinault de l’épopée de l’Arioste, date de 1685. Si l’on regarde attentivement la toile de Boucher, Médor n’étend pas la main droite pour inscrire le monogramme des amants sur le tronc (la scène couramment peinte quand on peint Angélique et Médor) mais pour cueillir une rose.

20

Nicaise est un conte en vers de La Fontaine (1671). Le niais Nicaise est apprenti drapier ; la fille de son maître lui donne un rendez-vous galant de nuit dans la forêt.
« Nicaise après quelques moments
La va trouver : et le bon sire
Voyant le lieu se met à dire :
Qu’il fait ici d’humidité !
Foin, votre habit sera gâté.
Il est beau : ce serait dommage.
Souffrez sans tarder davantage
Que j’aille quérir un tapis.
— Eh mon Dieu laissons les habits ;
Dit la belle toute piquée.
Je dirai que je suis tombée. »
Mais Nicaise s’entête, et fait attendre sa belle un certain temps. Quand il revient, il est trop tard :
« A quoi tient, dit-il à la dame,
Que vous ne m'ayez attendu ?
Sur ce tapis bien étendu
Vous seriez en peu d’heure femme.
Retournons donc sans consulter :
Venez cesser d’être pucelle ;
Puisque je puis sans rien gâter
Vous témoigner quel est mon zèle ».

21

Peut-être un souvenir de la descente aux Enfers, au livre VI de l’Énéide : Umbrarum hic locus est, somini noctisque soporae, C’est ici le séjour des ombres, sommeil et de la nuit endormeuse.

22

De fait, c’était probablement la destination prévue pour ce tableau.

23

« Tripière, s. f. Femme qui vend des tripes. Iliaria propola omasaria. Un bassin, un bacquet de tripière. On appelle aussi une femme grossière de corps & trop grasse, une Tripière. Perpinguis. » (Trévoux)

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« Comparer avec cette réflexion sur les Grâces de Vanloo : « Ils ne savent pas que c’est une femme découverte et non une femme nue qui est indécente. Une femme indécente, c’est celle qui aurait une cornette sur sa tête, ses bas à ses jambes et ses mules aux pieds. Cela me rappelle la manière dont Mme Hocquet avait rendu la Vénus pudique la plus déshonnête créature possible. Un jour elle imagina que la déesse se cachait mal avec sa main inférieure, et la voilà qui fait placer un linge en plâtre entre cette main et la partie correspondante de la statue qui eut tout de suite l’air d’une femme qui s’essuie. » (DPV XIV 33-34 ; Ver, IV, 298) A propos de la Suzanne de Lagrenée, en 1767, Diderot écrira : « C’est la différence d’une femme qu’on voit et d’une femme qui se montre. » (DPV XVI 127)

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Nom de scène de Catherine-Antoinette Foulquier, des comédiens italiens. Elle « débuta le 20 décembre 1753 par le rôle d’Angélique dans La Mère confidente de Marivaux. Actrice assez médiocre mais bonne danseuse et très-jolie femme, elle épousa M. de Rivière, chargé d’affaires de la cour de Saxe et en eut une fille […]. Catinon Foulquier […] quitta le théâtre en 1769 » (É. Campardon, Les Comédiens du roi de la troupe italienne pendant les deux derniers siècles, I, 49 et 105). Catin, ou Cathin était le diminutif de Catherine. « Mais ce n’est que parmi le peuple, il est bas. […] Catin a même quelquefois un mauvais sens, & se prend presque pour une coureuse. » (Trévoux)

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Diderot omet ici la virgule : c’est l’effet de pêle-mêle…

27

La Jardinière endormie est le pendant de L’Offrande à la villageoise. Les deux tableaux, de même format, sont présentés en fait dan le livret sous le même numéro 10.

28

Au début du Salon de 1765, Diderot a rapporté une visite organisée par Chardin, tapissier du Salon, à l’intention des critiques : « Messieurs, Messieurs, de la douceur. Entre tous les tableaux qui sont ici cherchez le plus mauvais, et sachez que deux mille malheureux ont brisé entre leurs dents le pinceau de désespoir de faire jamais aussi mal. » (DPV XIV 22) L’appel de Chardin à l’indulgence visait les jeunes peintres en début de carrière plutôt que les peintres au faîte de leur célébrité : la concurrence était féroce pour le prix de Rome, puis l’agrément de l’Académie, qui permettait d’exposer.

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Elles ont joué ensemble, par exemple Mlle Catinon dans le rôle de Jeannot face à Justine Favart dans le rôle de Jeannette, dans Les Ensorcelés, parodie jouée par les Italiens à l’Hôtel de Bourgogne en 1757 et reprise en 1760.

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Fluxion : inflammation. De fait l’œil gauche de la jardinière endormie est plus grand que l’œil droit…

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L’Oiseau de Gaspard Netscher était alors conservé à la Galerie du Palais-Royal. Voir la gravure de Romanet (#021499) d’après une version du tableau conservée à Apsley House à Londres.

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Dans le cadre de la querelle des Anciens et des Modernes, les partisans des Anciens avaient reproché à Fontenelle la préciosité des bergers de ses pastorales. Fontenelle s’était défendu (Poésies pastorales, avec un Traité sur la nature de l’églogue, et une Digression sur les anciens et les modernes, Paris, Brunet, 1708). L’Abbé Desfontaines, en publiant en 1743 une nouvelle traduction de Virgile, avait relancé la polémique avec un Discours sur la poésie pastorale, illustré par Cochin (#017909) : un joli berger en beaux habits interrompt le concert d’une vraie bergère entourée de vrais bergers…

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Sur la querelle des Anciens et des Modernes se greffe la querelle des Bouffons, qui oppose les partisans de la musique française, plus codifiée et appuyée sur le texte, à ceux de la musique italienne, qui accordait plus de place au lyrisme et à la mélodie du chant. La querelle avait éclaté à l’occasion de la représentation de la Servante maîtresse de Pergolèse à Paris en 1752. Elle sert de toile de fond au Neveu de Rameau. Alors que les philosophes prenaient plutôt parti pour les Italiens, Diderot resta toujours mesuré entre les deux camps : d’où l’intervention ici de Grimm…

34

Le tableau est perdu, mais on connaît son probable pendant, Le Courrier secret, réalisé par Boucher en 1767 (#016556).

Référence de l'article

Diderot, Denis (1713-1784), Boucher (Salon de 1765), mis en ligne le 11/04/2022, URL : https://utpictura18.univ-amu.fr/rubriques/numeros/salons-diderot-edition/boucher-salon-1765

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Les Salons de Diderot (édition)

Salon de 1763

Salon de 1765

Salon de 1767