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Présentation pédagogique du cours

Cette Unité d'enseignement se compose de deux cours hebdomadaires, l'un est assuré par S. Lojkine, l'autre, par F. Manzari. Elle est mutualisée comme enseignement de 3e année de licence 3 et de 1ère année de master.

L’objectif de ce cours est d’initier les étudiants à la French Theory, c’est-à-dire à la pensée théorique et critique française qui s’est développée à partir des années 60 du XXe siècle, dans le sillage de Michel Foucault, Jacques Derrida, Gilles Deleuze et Jacques Lacan. Les textes qui seront étudiés dans ce cours se situent à la frontière de la philosophie, des sciences humaines et de la littérature.

Du point de vue de la méthode, l’enjeu de ce cours est triple :

  • apprendre à lire des textes difficiles,
  • comprendre, synthétiser et reformuler des raisonnements abstraits,
  • circuler entre théorie et littérature, entre raisonnement et exemple

Ce savoir-faire constitue une base essentielle pour l’exercice de la dissertation en général et la problématisation des sujets, mais aussi et surtout pour le développement théorisé d’un projet de recherche en littérature, dans la perspective du master. En effet, l’accent sera mis, dans le cours, sur l’approche déconstructive des notions et des thèmes abordés, telle qu’elle a été initiée par Jacques Derrida. La déconstruction est un outil théorique puissant pour aborder et problématiser les grandes questions qui traversent aujourd’hui les sciences humaines et faire le lien entre patrimoine littéraire, création contemporaine et questions de société.

Programme 2020-2021 : Biologie, Biographie, Biopolitique

Pourquoi La vie la mort ?

Derrida a énormément écrit, l’ensemble de son œuvre n’est pas à ce jour achevé de publier. Nous nous concentrerons cette année sur le séminaire La vie la mort, tenu à l’Ecole normale supérieure en 1975-1976 et publié au Seuil en avril 2019. C’est donc un texte qui n’est accessible au grand public que depuis très peu de temps que nous allons découvrir ensemble. Derrida à son habitude procède par commentaire des lectures philosophiques qu’il est en train de faire. Le sujet de son séminaire est en quelque sorte commandé par le programme de travail imposé à ses étudiants de philosophie à l’ENS qui préparent l’agrégation et doivent travailler sur « La vie et la mort » dans le cadre de leur concours. Le fil conducteur du séminaire est un livre de François Jacob, La Logique du vivant, publié chez Gallimard en 1970, que Derrida lit en se positionnant par rapport à Canguilhem, le plus célèbre philosophe des sciences de l’époque. La biologie connaît alors une révolution, avec la découverte de l’ADN (1953) et du programme génétique qu’il contient. L’ADN est la logique du vivant.

Nous voici en apparence très loin de la littérature, et même de la philosophie morale, esthétique, politique traditionnelle. Derrida cependant entreprend de déconstruire ce nouveau champ épistémologique qui s’ouvre et qu’on appelle les sciences du vivant. Il démontre d’abord que leur modèle théorique sous-jacent, leur modèle de référence est la linguistique. Plus précisément, le texte, la logique du texte, les principes de codage, de programmation, de production, de sélection que met en œuvre et permet de penser le texte. Penser le vivant selon les nouveaux paradigmes de la biologie contemporaine requiert de penser le texte, ses conditions de production, et à partir de là l’impossibilité de son origine. Pour comprendre cela, Derrida sollicite d’abord Nietzsche : l’Ecce homo, qu’il lit comme une déconstruction de l’autobiographie, et les conférences Sur l’avenir de nos établissements d’enseignement, où Nietzsche prophétise la mort de la culture à partir de sa massification. Comme il lit Jacob avec Canguilhem, Derrida lit Nietzsche avec Blanchot et avec Heidegger, qui ont écrit sur lui. Nietzsche est l’artisan, en philosophie, d’une révolution au moins aussi importante que celle de la découverte de l’ADN en biologie. Ce sera un des enjeux de ce cours que de comprendre comment, pour Derrida, s’articulent ces deux révolutions. Pour ce faire, on étudiera le rapport personnel de Derridza à l’autobiographie, tel qu’il l’a développé notamment dans Circonfessions.

On est frappé enfin, en lisant Derrida, de voir apparaître toute une série de notions qui ont pris pour nous une résonance familière que Derrida en 1975 ne pouvait pas imaginer : programme, code, auto-reproduction, sélection ont pris pour nous au XXIe siècle une nouvelle signification, qui n’a plus rien à voir avec le livre, ni même avec l’écriture au sens humaniste du terme. Code et programme régissent l’essor de l’informatique, qui prend dans nos vies, dans notre civilisation, une importance croissante et maintenant même décisive. Or l’informatique accomplit elle-même à son tour, aujourd’hui, sa révolution, avec le développement de l’intelligence artificielle et de ses réseaux de neurones, qui relèvent le défi de l’auto-reproduction, réservée jusque là (c’est la thèse de Jacob) au vivant, par l’intégration dans le programme de l’aléa de la sélection et la possibilité d’un auto engendrement des critères de sélection. Le terrain du défi scientifique s’est déplacé du vivant vers la conscience, de la biologie vers les sciences cognitives. La vie de la conscience est-elle possible sans inconscient ou à partir d’un inconscient remodelé, repensé par la technique ? L’hypothèse freudienne d’Au delà du principe de plaisir prend ici un relief nouveau, alors que le débat fait rage entre psychanalyse et neuro-psychologie : on confrontera le texte de Freud, la lecture qu’en font Lacan et Derrida, aux hypothèses et aux questionnements de S. Dehaene et de C. Malabou.

La place de la littérature

A partir du séminaire La vie la mort de Derrida, publié en 2019, on dégagera l’articulation inattendue, proposée par Derrida, entre la biologie, comme science ramenant le développement du vivant à une écriture, et l’(auto-)biographie, qui pour écrire la vie suppose de figer le vivant comme mort au risque de trahir son dessein. Cette articulation pose la question fondamentale, pour les études littéraires, de la place de la littérature dans le champ général des sciences humaines.

Comment comprendre, saisir, mesurer l’articulation entre biologie et biographie ? Pour y parvenir, Derrida entreprend de déconstruire la frontière entre la vie et la mort que notre culture et notre tradition philosophique nous ont léguées. Il sollicite pour cela le 3e livre de La Science de la logique de Hegel, et sa pensée dialectique de la vie, comme moment dans le processus du développement de l’idée. Mais dans la logique de Hegel, la forme ultime du vivant n’est pas l’individu humain ; c’est l’État, pensé comme organisme politique vivant. Penser la-vie-la-mort sans coupure conduit à une pensée politique de la vie, à penser l’accomplissement de la vie dans le politique.

Il y aurait donc une troisième écriture de la vie, qui procèderait à la fois de la biologie et de la littérature, et serait politique, structurerait l’organisation politique de nos sociétés : une biopolitique. Cette biopolitique, dont Michel Foucault avait dessiné les contours, sur laquelle Giorgio Agamben a continué de réfléchir, entre en crise aujourd’hui. Mais, en elle, est-ce bien le politique qui arrive à sa fin ? Ou plutôt, en amont de lui, les procédures même de l’écriture de la vie ?

Œuvres au programme

  • Jacques Derrida, La vie la mort [1975-1976], Seuil, 2019
  • Friedrich Nietzsche, Ecce homo [1888], trad. Jean-Claude Hémery, Gallimard, Folio bilingue, 2012

 

 

 

 

Référence électronique

Stéphane Lojkine, Biographie, biologie, biopolitique, mis en ligne le 14/04/2021, URL : https://utpictura18.univ-amu.fr/rubriques/critique-theorie/biographie-biologie-biopolitique

Publié dans :

Critique et théorie

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